LE CRIME JUDICIAIRE DE ROUEN ; L'EXPLOITATION DU CRIME
On voulait un « beau procès, » qui eût les dehors d'un procès de foi, et qui en eût le prestige ; et l'on contrevint, cependant, aux règles de ces procès. On aurait dû mettre Jeanne, en vertu des lois ecclésiastiques, dans une prison spéciale pour femmes : il y en avait une à l'archevêché de Rouen. Si elle n'avait pas été laissée dans la prison des hommes, sous la garde des hommes, aurait-elle été acculée à reprendre des vêtements masculins, et à devenir ainsi « relapse ? » On aurait dû tenir compte de son appel au pape : il lui fut au contraire répondu qu'on ne pouvait «aller chercher l'avis de Notre Saint-Père si loin. » Les universitaires présents, cependant, savaient prendre le chemin de Rome, si long fût-il, pour obtenir des bénéfices ou faire sévir le pape contre quelque membre rebelle de leur corporation1.
i. Denifle et Châtelain. Op. cil., p. 13.
Non moins que les règlements canoniques, les régies les plus élémentaires de toute justice humaine turent violées. On s abstint de mentionner, dans le procès, les témoignages favorables à Jeanne. On présenta comme extraits de ses aveux
soixante-dix articles accusateurs, dont beaucoup, au contraire. avaient soulevé ses protestations expresses ; on les ramassa plus tard en douze articles, qu'on ne prit même pas la peine de lui lire, et qui là-bas à Paris servirent de base au jugement des universitaires. On machina deux cedules successives dites d'abjuration, dont la première, qui lui tut lue, était inoffensive, et dont la seconde, qui lui fut présentée sans lui être lue, était le reniement de toute sa vie ; et Ton ne reproduisit, dans le proc que la seconde1. Et plus odieux encore, peut-être, que ces criminelles manœuvres, furent les interrogatoires, où l'on vit se heurter contre une foi limpide une science perride. et contre une conscience claire une dialectique volontairement obscure. Le bûcher paracheva ces infamies ; et de ses flammes mêmes surgirent déjà certains repentirs. Manchon, le notaire, achetait un bréviaire dans lequel il priait pour Jeanne. Alespee. l'ass seur, souhaitait que » son âme tût où était celle de Jeanne. Théra°e, le bourreau, allait dire aux Frères Prêcheurs sa « mer-
i. M>r Touchet nous parait être fort ingénieusement parvenu, d'une part à reconstituer la première céduie. celle qui avait c la longueur d"un Pater. * et d'autre part à établir que la seconde céduie. très longue, présentée à Jeanne par CaU>t sans lui être lue. signée par elle d'un rond « en matière de dérision, * et insérée au procès par Cauchon. avait été des le matin préparée par Nicolas de Venderes. un des adversaires les plus acharnés de Jeanne La sainte de la patrie. II. p
veilleuse repentance et terrible contrition. » Tressart, le secrétaire du roi d'Angleterre, criait : « Nous sommes perdus pour «noir brûlé cette sainte ! » Mais les politiques à Rouen, les universitaires à Paris, songeaient, eux, à l'exploitation du verdict. Deux lettres d'Henri VI étaient adressées, l'une aux souverains de la chrétienté, l'autre aux prélats, aux nobles, aux villes de France. Un message de l'université parisienne visait le pape et les cardinaux. Et toutes ces lettres annonçaient, comme une grande victoire pour Dieu, la fin de « la misérable femme » qui avait avoué le caractère malin et décevant de ses « voix, » et elles osaient accuser expressément celle qui en appelait au pape, d'avoir refusé au pape obéissance. Les universitaires gémissaient sur la multiplication des « faux prophètes, » indice de la prochaine fin du monde : ils avaient du moins fait un exemple, dans la personne de Jeanne, et ils s'en réjouissaient. Et sur les lèvres de l'inquisiteur général de Paris, prêchant le 14 juillet en l'église Saint-Martin-des-Champs, se déroulait un long réquisitoire contre la Pucelle, cette «homicide de la chrétienté, » qui dès l'âge de treize ans inquiétait tellement son père et sa mère, que volontiers ils l'eussent fait mourir !
Anglais et Bourguignons triomphaient : en face de leurs conclusions, le silence de certains personnages augustes ressemblait à un assentiment. Regnault de Chartres, le chancelier, avait naguère, à Poitiers, entendu la Pucelle : le jugement de Rouen retentissait comme une offense aux enquêteurs de Poitiers ; mais Regnault se taisait, bien qu'il fût, comme archevêque de Reims,
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le métropolitain de Cauchon. Les Anglais, d'ailleurs, n'avaient pas craint qu'il parlât : car ils connaissaient l'étrange lettre pastorale dans laquelle il avait présenté les infortunes de Jeanne comme une punition de son orgueil, de ses riches habits, de son attachement à sa volonté propre. Charles VII, pour qui Jeanne avait lutté, pour qui Jeanne était morte, se taisait aussi. Il y a, dans les archives du Vatican, des suppliques de 143 1, adressées au pape par Charles et les prélats de sa cour, et ces archives gardent la preuve que Pierre de Versailles, un des examinateurs de Poitiers, était à Rome en novembre 143 1 ; mais on n'y a pas encore trouvé la trace d'une voix française qui ait répété à l'adresse du pape l'appel formulé par les lèvres de Jeanne.
On se demande, d'ailleurs, quelle réponse aurait pu, sur l'heure, faire le malheureux Eugène IV. Une multitude de soucis l'obsédait. Aux portes de son bercail, la brebis grecque s'avançait, timide, hésitant encore à accepter l'union des Eglises; le loup hussite, menaçant, voulait faire effraction. C'étaient de grosses préoccupations pour un pontife qui, d'autre part, allait être menacé dans son pouvoir spirituel par le concile de Bâle, dans son pouvoir temporel par le duc de Milan. Probablement il classa, d'un geste rapide, la lettre où l'université parisienne lui parlait du procès rouennais ; et l'Angleterre, quelque temps durant, put être fière de ces astucieux protocoles qui semblaient enregistrer à jamais, pour les puissants du monde et pour l'histoire, la condamnation de Jeanne par l'autorité spirituelle.