Ayroles. Op. cit., IV, p. 280-282 et
d'Angleterre aux souverains, il en avait causé avec le licencié parisien Nicolas Lamy : cette lecture, ces causeries le rendaient très malveillant pour Jeanne, et l'inclinaient à la réputer sorcière ; néanmoins il déclare qu'il ne fait que rapporter les bruits publics, qu'il suspend son jugement. On dirait qu'il pressent la nécessité d'être prudent.
Mais en fait, Jeanne, protégée de Dieu, n'avait-elle pas échappé au bûcher ? Jeanne, innocente, n'était-elle pas toujours vivante ? En 1436, un certain nombre de gens, en France, inclinèrent à le penser. Nous possédons le texte d'un pari fait devant notaire par deux bourgeois d'Arles, dont l'un affirmait que Jeanne avait été brûlée, et l'autre qu'elle vivait. Trois ans durant, de 1436 à 1438, une certaine Jeanne des Armoises exploita ces dispositions de l'opinion : deux frères de Jeanne, des bourgeois d'Orléans, la prirent pour la Pucelle, et la municipalité, durant ces trois années, semble avoir cessé de faire prier pour le repos de l'âme de Jeanne1. Mais la croire, ainsi, miraculeusement soustraite aux flammes anglaises, c'était la considérer encore, en dépit des Anglais, comme la Pucelle « digne de Dieu. »
Elle avait apporté à Charles VII, non seulement un appui matériel, mais un appui moral ; par son aspect même d'envoyée divine, elle avait convaincu la chrétienté que Charles avait pour lui le droit ; elle était venue ranger aux côtés du roi la force de
1. Voir Save. Jehanne des Armoises, pucelle dOrlèans, p. 27 (Nancy, 1893^ : et Germain Lefèvre-Pontalis. Le Moyen Age, 1895, p. 131.
Dieu et la justice de Dieu. Les Anglais l'avaient tait brûler, avec des notes d'infamie, pour qu'enfin Français et étrangers cessassent d'attribuer à Charles cette alliance que la Pucelle avait prétendu symboliser, l'alliance de Dieu. Ils avaient voulu que le nom même de Jeanne, stigmatisé par eux, couvrît Charles Y1I de honte, au lieu de lui imprimer un élan.
Mais ils virent à la longue qu'ils avaient échoué. En 1449, dans un Discours historique dont Fauteur l'engageait à la conquête de la Normandie, Charles VII pouvait lire : « Le bras de Dieu, par le mystère de la vierge envoyée d'en haut, replaça miraculeusement, contre toute attente, la couronne sur la tête de Charles. » — « Pucelle formée par le Saint-Esprit, » redisait de Jeanne, quelques années plus tard, la même plume enthousiaste. Cet écrivain, si notoirement rebelle aux abominables conclusions de Rouen, était un prêtre normand, du nom de Robert Blondel, précepteur du duc de Bretagne. Il évoquait la Pucelle, pour presser Charles VII de reprendre là-bas, en terre normande, un pas de conquérant, et d'achever la libération de la France. Le prêtre qui faisait cet usage du nom de la Pucelle n'attachait pas à l'arrêt prononcé par Cauchon la valeur d'un authentique jugement d'Église.
Au demeurant, au cours des troubles religieux qui jusqu'au milieu du quinzième siècle déchirèrent le monde chrétien, plusieurs d'entre les assesseurs universitaires de Cauchon avaient fait, au concile de Bâle, œuvre de schisme et tenté d'opposer au pape de Rome un autre pape. Ce Jean Beaupère qui avait dirigé
le premier interrogatoire de Jeanne et qui avait ensuite porté aux universitaires de Paris les douze articles d'accusation, devenait en 1438, devant l'université de Vienne et le duc Albert d'Autriche, le porte-parole du concile de Bâle, dont le caractère schismatique, depuis la fin de 1437, ne pouvait plus faire l'objet d'un doute1. Ce Thomas de Courcelles qui avait joué comme rédacteur du procès rouennais, un rôle si équivoque et opiné pour la condamnation, soutenait contre le pape, en 1438, en 1440, devant les deux assemblées de Bourges, la cause des Pères de Bâle- ; et lorsque ceux-ci, en 1439, voulaient organiser une façon de conclave pour élire un antipape, Courcelles était un des triumvirs chargés d'en choisir les membres !. Ce chanoine Loiseleur qui, ayant demandé à être le confesseur de Jeanne, faisait tenir à l'oreille des notaires ce qu'elle lui disait en secret, et qui finalement la condamnait, figurait parmi les dix témoins qu'entendait le concile de Bâle contre Eugène IV et acceptait, en 1438, d'aller en mission de Bâle à Londres pour tenter, bien inutilement, de regagner l'Angleterre à la cause bâloise*. Lorsqu'au milieu du siècle la chrétienté, décidément
1. Noël Valois. Le pape et le concile, 1, p. 118 et 230 et II, p. 137. — Sur les diverses opinions relatives à l'autorité du concile de Bâle, voir larticle de MgI 3audrillart. Dictionnaire de théologie catholique, II, p. 125-128 (Paris, 1905).
2. Noël Valois. Histoire de la Pragmatique Sanction, p. lxxx-lxxxi, et : Le pape et le concile, II, p. 231-233. Par une curieuse coïncidence Courcelles dut tenir tête, en 1438, à Bourges, à ce Pierre de Versailles qui avait à Poitiers reconnu la mission de Jeanne et qui venait défendre les droits d'Eugène IV.