LITURGIE, DRAME, CANTIQUES, MONUMENTS
Même « sorcière, hérétique et relapse, » Jeanne demeura toujours, pour la ville d'Orléans, la « Pucelle digne de Dieu. » Un notaire, là-bas, conserve encore en son étude un registre de 1429, où son lointain prédécesseur, le bon tabellion Guillaume Girault, notait la venue de Jeanne comme « le miracle le plus évident qui eût été apparent depuis la mort de Notre-Seigneur1. » Les Orléanais pensaient comme ce notaire : pour ce « miracle, » ils ne cessèrent jamais de dire merci à Dieu, et merci à leurs anciens évêques devenus leurs patrons, Monseigneur Saint-Eu verte, Monseigneur Saint-Aignan.
1. Boucher de Molandon. Note de Guillaume Girault, notaire au Chatelet d'Orléans. (Orléans, 1858.)
;2 SAINTE JFANNF D'ARC
I habitude datait de la victoire même de Jeanne, et tout de suite elle avait revêtu l'aspect d'une liturgie religieuse. Jeanne, toute première, avecDunois, bâtard d'Orléans, avait, le 8 mai 1429, pris part au cortège d'actions de grâces qui devait inaugurer la longue série des processions annuelles, dites de Jeanne d'Arc.
Au mois de mai 1430, Jean de Saint-Michel, é vêque d'Orléans, se reposait dans sa lointaine maison de campagne, lorsque survinrent deux bourgeois de la ville, Raoulet de Harcourt et Jehan Mahy : ils avaient consigne de le ramener, sur l'heure, pour la cérémonie que l'on organisait. Leur déplacement, et le transport de l'évêque, coûtaient à la ville soixante-huit sols. Orléans voulait prier : il fallait que l'évêque fût là. La démarche de ces deux bourgeois, s'en allant au loin quérir leur pasteur, symbolisait avec exactitude l'initiative civique et patriotique qui, pour la suite des siècles, allait associer au souvenir de la Pucelle l'éclat des pompes religieuses.
Le budget municipal couvrait les frais. Autour des châsses des saints, il fallait des torches : la ville, pour cette cire, s'endettait de cent huit sols; elle adjugeait quatre sols à « Jaquet le prestre » pour le salaire des porteurs de torches, et puis quarante-huit sols, encore, pour les porteurs de châsses, pour les sergents qui maintiendraient la foule, pour les sonneurs de clochettes qui la feraient s'agenouiller. Le cortège s'en fut aux Tourelles, là où Jeanne avait battu l'Anglais ; on revint à Saint-Paul, tout comme Jeanne, l'année d'avant, saluer Notre-Dame des Miracles ; et puis on rejoignit le cloître
SAINTE [EANNE D AK( 73
Sainte-Croix, la cathédrale, pour un sermon, pour une messe.
Le sermon dut avoir un accent de triomphe, pour la merveilleuse façon dont la ville avait été sauvée ; mais la merveille, elle avait un nom, c'était Jeanne! Comment parla de Jeanne le prédicateur de 1430 ? On voudrait le savoir, et savoir, plus encore, comment la chaire parlera d'elle, dans les années qui suivront son bûcher. Mais nos curiosités sont ici mortifiées : les seuls documents qui nous restent nous conduisent, non point au pied de la chaire, mais au guichet du comptable municipal, qui faisait signer à l'orateur une quittance de seize sols, prix de son sermon
« On doit avoir grande dévotion à la dite procession. Par reconnaissance pour la grande grâce que Dieu a voulu faire et démontrer en gardant Orléans des mains de ses ennemis, que la sainte et dévote procession soit continuée et non pas délaissée, sans tomber en ingratitude, par laquelle viennent beaucoup de maux. Chacun est tenu daller à la dite procession et de porter luminaire ardent en sa main. »
Ainsi s'exprime la Chronique de l'établissement de la fête du 8 mai, écrite quinze ou vingt ans après la délivrance d'Orléans. Un chanoine plus qu'octogénaire, Jean Baudet, dit de Mâcon, semble en avoir été l'auteur -. « Par aventure, insistait-il, il y a pour le présent des jeunes gens qui pourraient à grand peine croire que
1. Journal du siège d'Orléans, édit. Charpentier et Cuissard, p. 207-266. (Orléans, 1896.)