‹ Sainte Jeanne d'ArcChapitre 30 sur 53 · Ayroles. Op. cit., III, p · texte numérisé non relu

Ayroles. Op. cit., III, p

les choses soient ainsi advenues; mais croyez que c'est chose vraie, et bien grande grâce de Dieu ! » Les petits Orléanais qui n'avaient pas vu, de leurs yeux, la « grande grâce, » devaient donc continuer à la fêter, bien ponctuellement, en dépit des méchants juges de Rouen.

On ne se souvenait du premier verdict rouennais que pour organiser, quelque temps après les alléluias du moi de Mai, d'autres prières, douloureuses celles-là. A la veille de chaque Fête- Dieu, dans son église de Saint-Samson, la cité orléanaise, officiellement, faisait célébrer pour Jeanne un service funèbre. Quatre grands cierges, douze tortils, un flambeau, — neuf livres de cire en tout — éclairaient de leurs incandescences le deuil du sanctuaire, et chacun des quatre grands cierges portait quatre écussons peints aux armes de Jeanne. Et dans la même matinée huit religieux des quatre ordres mendiants chantaient, en leurs églises respectives, huit messes des morts. De tous les points de la ville, l'invocation s'élevait pour Jeanne, et vers Jeanne. Il ne restait, sur terre, aucune relique d'elle : l'Anglais avait tout brûlé, tout dispersé, et se flattait d'avoir aboli sa gloire. Mais Orléans savait où chercher Jeanne, où la trouver.

Le drame sacré, d'ailleurs, était là pour rapprocher ciel et terre, et pour faire redescendre Jeanne sur cette terre d'où l'Anglais avait voulu l'effacer. Le quinzième siècle fut le grand siècle des mystères, qui naissaient de l'autel et ramenaient les foules au pied de l'autel. Le siège d'Orléans devint le sujet d'un mystère de 20529 vers. Il semble que dès 1435, et derechef en

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1439, une première ébauche en tut représentée1. Entre i 1.30 et

[435 s attardait « sans cause. » dans Orléans, gaspillant l'argent, et goûtant tort « les jeux, farces et mystères, » le maréchal Gilles

de Rais, ancien compagnon de Jeanne, et qui avait vraiment, lui, quelque chose de diabolique, puisqu'il allait peu de temps après devenir le macabre Barbe-Bleue. On a supposé que ce tut lui, Barbe-Bleue en personne, qui commanda ce mystère pour le divertissement et l'édification des âmes orléanaises. Le succès fut durable, la rédaction du Mystère s'amplifiait, et probablement la forme que nous en avons fut définitivement fixée, entre 145 J et 1456, par Jacques Millet, qui avait étudié le droit à l'université d'Orléans2. Ce Millet fut célèbre en son temps pour avoir écrit Y Histoire de la destruction de Troie la Grant, et composé en l'honneur d'Agnès Sorel une plaintive épitaphe. Sur les tréteaux Orléanais, la gloire religieuse de Jeanne aurait donc eu comme mécène un imprésario dénommé Barbe-Bleue, et comme chantre un poète de cour, dont elle partageait avec la gloire plus laïque d'Agnès Sorel les rythmiques hommages.

Le Mystère était comme une riposte de l'art dramatique français à la parodie judiciaire rouennaise. Ilentr'ouvrait les protondeurs du ciel : on voyait l'histoire terrestre de Jeanne s'y préparer, s'y concerter; on entendait Aignan, et puis Euverte, et puis la Vierge, supplier Jésus d'aider la France. Mais le spectateur,

1. Guessard et Certain. Préface de l'édition du Mystère. {Paris, 1862.^

2. Tivier Etude sur le mystère du siège d'Orléans. Paris, 186$.} — Sepet. Jeanne d'Arc, p. 536.

bientôt, descendait sur terre: un discret rayon de lumière éclairait la pénombre de cette sorte lY Annonciation, dans laquelle saint Michel, à deux reprises, révélait à Jeanne ses destinées. Jeanne, qui sous les regards du public bénéficiait ainsi d'une sorte de sacre, priait humblement :

O mon Dieu et mon Créateur, Plaise vous moi toujours conduire !

Dieu faisait mieux que la conduire : pour l'aider, il mobilisait deux chevaliers de l'au-delà, Aignan, Euverte ; l'Invisible sur la scène se faisait visible ; les deux saints gardaient les remparts, protégeaient la Pucelle. Ce drame qu'applaudissait toute une ville installait Jeanne dans sa gloire : il ne laissait plus rien ignorer de sa vocation céleste ; les conseils divins livraient à la foule orléanaise tous leurs secrets. Les jeunes gens qui n'avaient pas connu Jeanne la voyaient sur la scène : ils comprenaient la portée des fêtes du 8 mai.

Comme Pâques et la Pentecôte avaient leur vigile, et puis leur lendemain, la délivrance d'Orléans, cette quasi-résurrection de la nation trançaise, se commémora bientôt par trois jours de piété. Le 7 mai, les premières vêpres; le 8 mai, la fête, procession et sermon ; le 9, le service pour les morts. La mère de Jeanne, Isabelle, qui depuis 1440 était installée à Orléans, pouvait assister au déroulement de ces pompes ; et Jean du Lys, neveu de Jeanne, accourait de sa terre de Villiers pour prendre place dans le cortège, une place de choix, et devant lui, l'on por-

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