Thurston. Etudes, 20 avril 1909, p
2. Voir l'étude du comte Gérard de Contades en tête de sa traduction du poème de Quincey : Jeanne d'Arc. (Paris, 1891.) Sur « Jeanne d'Arc devant l'opinion anglaise », les Nouvelles études anglaises, de James Darmesteter (Paris, 1896) donnent en quelques pages un raccourci saisissant, qui peut être considéré comme un modèle d'histoire d'une gloire posthume.
3. Gillis. retournant à Edimbourg, emportait avec lui, comme un don de la municipalité d'Orléans, le cœur d'Henri II Plantagenet, qui se trouvait jusqu'alors au musée de la ville.
Un an plus tard, en 1 S 5 9 , un prédicateur du clergé parisien, l'abbé Chevojon, succédait à l'orateur anglais dans la chaire d'Orléans ; il réclamait, lui, de la chaire anglaise, cette même amende honorable que le vicaire apostolique Gillis était venu apporter en français :
« Dans sa cathédrale de Westminster ou dans toute autre, [Angleterre ne fera-t-elle pas entendre un cri de repentir national ! Rome alors, Rome, la mère de toutes les nations, qui peut condescendre jusqu'à retarder ici-bas le couronnement d'un de ses élus dans l'intérêt de la paix et de la soumission de ses enfants, Rome sera délivrée d'un de ses scrupules de mère ; elle pourra parler librement, et la civilisation catholique sera vengée de la plus sanglante injure. »
L'abbé Freppel, alors professeur à la Sorbonne, esquissait en 1860 un pas de plus ; il semblait solliciter de l'Angleterre qu'elle prit l'initiative, elle, de faire canoniser Jeanne.
« Peut-être dans ce monde moderne où tant de choses se préparent sous le voile qui nous dérobe la vue de l'avenir, Dieu se plaira-t-il à glorifier sa douce servante par cette couronne terrestre que r Église réserve pour l'héroïsme de la vertu. Peutêtre l'Angleterre, revenue à la foi de ses ancêtres, comprendrat-elle que son honneur n'est pas engagé dans une erreur dont les luttes politiques ont seules été la cause. Rien ne serait plus digne
d'une grande nation que de prendre l'initiative dans une repaie
ration qui pour elle serait un honneur, ce qui permettrait a la France d'ajouter à la gloire de sa libératrice, en joignant au culte de l admiration et de la reconnaissance celui de la prière et de ï invocation. »
La chaire orléanaise, par l'organe de Freppel, souhaitait ainsi, pour Jeanne, la couronne de sainteté. Souhait vaporeux encore, et qui semblait confiner au rêve, puisque Freppel supposait une Angleterre rentrée dans le bercail romain. Mais sept ans après, rappelé par Dupanloup pour un second panégyrique, le futur évêque d'Angers se révélait plus impatient. Il n'attendait plus que les Anglais eussent restitué leurs consciences au siège de Pierre : pour lui, la question de la canonisation, question « délicate, » relevait de l'épiscopat de France, qui apprécierait si elle était mûre ; elle relevait du pape, qui reconnaîtrait si l'heure de Dieu avait sonné. Mais lui du moins, Freppel, « soldat obscur dans la milice du Christ, » s'attribuait le droit d'étudier cette question, « sous une forme purement hypothétique et conditionnelle ; » et son panégyrique établissait que « Jeanne d'Arc avait pratiqué les vertus chrétiennes à un degré héroïque et que Dieu avait confirmé la sainteté de sa servante par des miracles authentiques et incontestés l. »
L'heure approchait qui, pour un demi-siècle, allait arracher l'Alsace à la France : une coïncidence attachante voulait que
ï. Sur ce rôle de l'abbé Freppel, voir Chasle-Pavie. A propos de la béatification de Jeanne d'Arc : M%r Dupanloup, M«r Freppel (Angers. 1910), et les remarques d'Henry Jouin, dans Jehanne la Pucelle, avril 1914, p. 107-122.
SAINTE [EANNE l>'AK< 1*3
l'âme alsacienne, avant de nous laisser dans le deuil, songeât à l'exaltation de Jeanne et se fit ainsi, pour la mère patrie, l'ouvrière d'un peu de gloire. Le Musée de peinture d'Orléans garde une lettre dans laquelle, dès 1857, l'Alsacien A. Schaeffer, demandant à un libraire de la ville six exemplaires du panégyrique du vicaire apostolique Gillis, ajoutait :
« Si Jeanne s'appelait laPucelle de Strasbourg, moi et beaucoup d'autres encore, nous nous serions fait un devoir de solliciter à genoux le concours de nos concitoyens pour former une immense et imposante réunion de suffrages demandant avec instance et persévérance, en faveur de Chéroïne. l'honneur de la proclamation publique et solennelle de sa sainteté par la voix du chef de l Église. »
Le Sénat de l'Empire recevait en 1863 la pétition d'un Alsacien nommé Schœffen, qui demandait que le gouvernement français intervînt auprès du pape en vue de cette canonisation1. Et c'était un fils de l'Alsace que cet abbé Freppel qui le 8 mai 1867, d'un geste discret, mais décisif, posait les assises sur lesquelles devait un jour s'édifier la « sainteté » de Jeanne.
Mais les ayant ainsi posées, Freppel s'effaçait : cela regarde les évèques, disait-il. En mai 1869, il s'en trouva douze à Orléans, pour écouter le panégyrique; et l'orateur fut Dupan-
I. Séjourné. La canonisation de Jeanne d 'Arc, p. 13. Orléans, ib8q.) Aucune trace de cette pétition ne semble être restée dans les archives du Sénat.
loup. Dix de ces prélats gouvernaient les diocèses où s'était déroulée la vie de Jeanne : Nancy, Verdun et Saint-Dié; Tours, Poitiers et Blois; Châlons et Reims, et ceux où la route delà Pucelle, sans cesser d'être voie triomphale, était devenue voie douloureuse: Beauvais, Rouen. Devant eux, Dupanloup glorifiait « la sainte. » Sainteté de la bergère, et puis du chef d'armée, et enfin de la victime de Rouen. Un anglican, récemment, avait dit de Jeanne : « Un tel personnage est un soutien pour notre foi, une splendeur pour l'âme humaine, et sa place est dans les temples. » Dupanloup citait ce mot, et poursuivait : « Ce grand et solennel hommage, peut-être un jour la sainte Eglise romaine le décernera-t-elle à Jeanne d'Arc : ce jour, il m'est permis de le dire que je l'attends, et que je l'appelle. » Cet appel comportait une conclusion. Les évêques présents la tirèrent en demandant à Pie IX l'introduction de la cause de Jeanne d'Arc Dupanloup avait libellé la supplique. Il y déclarait :
« Ce n'est pas seulement Orléans et la France , c'est le monde entier qui rend témoignage aux gestes de Dieu par Jeanne. Exalter la mémoire de Jeanne, ce serait payer un juste hommage à Jeanne elle-même, qui, en délivrant sa patrie, Va préservée en même temps de T hérésie qui la menaçait dans V avenir ; ce serait donner un nouveau titre de noblesse à ce peuple français qui a tant fait pour la religion et pour le siège de Pierre et quia mérité, lui aussi, le nom de soldat de Dieu ; ce serait enfin honorer l Église et égaler à l'ancien veuple le peuple nouveau
en mettant sur ses autels une vierge guerrière^ comparable aux Judith, aux Dèbora et aux femmes for tes de l'ancienne Alliance. »
La réponse de Pie IX fut une invitation adressée à la curie épiscopale d'Orléans, pour qu'elle commençât l'examen régulier de la cause. Un siècle auparavant, Benoît XIV, le législateur des canonisations, avait affirmé 1' « esprit prophétique » de la Pucelle, et le bon aloi de sa foi, de ses mœurs. Et puis il avait ajouté :
a On na pourtant jamais prononcé, à propos délie, le mot de sainteté, et de vertus héroïques, moins encore rendu à cet égard un jugement : il est permis d'en induire que le don de prophétie h entraîne pas nécessairement la sainteté ... »\
Mais le mot « sainteté, » prononcé en 1869 par les lèvres de Dupanloup, trouvait tout de suite à Rome un écho, et ce mot devait, à la longue, provoquer une enquête sur les « vertus héroïques, » et puis un « jugement. »
1. Benoît XIV, De servorum Dei beatificatione, liv. III. chap. 45, parag. 9 (édit. de Prato, III. p. 520, 1840). Benoît XIV ignorait évidemment le panégyrique du P. Senault.