A LONDRES ET A ROME
Mais la tâche orléanaise n'était pas achevée : c'est vers Rome, désormais, qu'Orléans regardait ; dans les « panégyriques » annuels — le mot devint officiel en 1855 — c'est à l'adresse de Rome que certaines aspirations se formulaient et que certains vœux s'esquissaient.
Presque tous les orateurs sacrés qui eurent un rôle dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle montèrent dans la chaire d'Orléans. On y avait entendu, en 1819, Frayssinous; en 1827, Parisis, le futur évêque d'Arras ; en 1844, le futur cardinal Pie ; on y entendit en 1860 et 1867 Freppel, plus tard évêque d'Angers ; en 1862, Perreyve ; en 1863, le futur cardinal Mermillod ; en 1872 et 1887, le futur cardinal Perraud ; en 1876,
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l'abbé d'Hulst ; en 1877, Monsabré ; en 1885, le futur cardinal Langénieux ; en 1889, le futur cardinal de Cabrières. Le maître du chœur, dont l'ascendant fut solide et durable, fut l'évêque même d'Orléans, Félix Dupanloup.
En pleine guerre de Crimée, au moment où les troupes anglaises fraternisaient avec les nôtres, il dut, à la demande du garde des sceaux, prononcer lui-même le panégyrique, qui paraissait délicat ; et, le 8 mai 1855, Orléans l'entendit glorifier l'inspirée, l'héroïne, la martyre. « L'Angleterre, s'écriait-il, n'a rien à craindre de moi. »
« C'est une grande et courageuse nation. Suffolk, Salisbury, Glacidas lui-même, comme Xaintrailles, Lahire et Dunois, étaient de rudes et vaillants hommes de guerre. Mais Dieu fut le plus fort, et Jeanne, sa fille choisie, les vainquit tous. Les Anglais seraient donc encore nos ennemis aussi bien qu'ils sont nos alliés, que les descendants du Prince Noir et de Talbot pourraient ni entendre ici et ne seraient point offensés... Jeanne n'est plus de la terre, elle appartient à la grande histoire européenne, à tout ce qui a un cœur noble, en Angleterre comme en France, elle appartient à l'humanité tout entière... »
Ce discours marquait une date : dans la même chaire où Senault sous Louis XIV s'était emporté contre les « septentrionaux hérétiques, » et où les prédicateurs du dix-huitiéme siècle s'étaient déchaînés contre les idées anglaises, Dupanloup, se tournant vers l'Angleterre, lui disait : « Jeanne vous appartient,
à vous aussi. » L'évéquc qui, au moment de la discussion de la loi de 1850, s'était révélé comme un manœuvrier d'élite, inaugurait, dans ce panégyrique, cette pacification des souvenirs qui devait acheminer Jeanne vers la canonisation. Tous les chemins mènent à Rome, dit le proverbe. Il était bon pour Jeanne, et ce serait pour elle un superbe complément de réparation, que le cortège de vœux qui la conduirait a Rome, pour qu'elle y recueillît la suprême gloire, passât par Londres ; il fallait, avant d'agir sur Rome, obtenir de cette Angleterre, où Pie IX venait d'établir la hiérarchie catholique, qu'elle mît son honneur a souhaiter, elle aussi, l'exaltation de la martyre rouennaise \
Aussi Dupanloup voulut-il qu'en 1857 des lèvres anglaises fissent dans sa cathédrale l'éloge de Jeanne. Le vicaire apostolique Gillis, d'Edimbourg, déclarait en commençant :
« Je fiai à faire qu'un aveu, et cet aveu, on l 'accueillera avec indulgence de la part d'un évêque d'Angleterre, quand il ne le dirait pas en bon français : il y a une page que pour F honneur de son pays il voudrait n avoir jamais trouvé place dans l'histoire, celle qu'éclaire à notre honte le bûcher de Rouen... »
Longtemps l'Angleterre, en dépit de la réhabilitation, avait considéré Jeanne comme une sorcière ; et malgré l'admiration
1. Le 15 novembre 1855, un prêtre du diocèse de Reims, Pierre-Napoléon Beuret, curé de Sormonne (Ardennes), plus fiévreusement impatient que l'évêque même d'Orléans, conjurait Napoléon III, dans une lettre imprimée que conserve la Bibliothèque Nationale, de s'entendre avec les principaux prélats de l'Empire pour demander au Pape la canonisation de la Pucelle.
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qu'avait affichée pour elle le réformateur religieux Wesley, malgré les orientations nouvelles imprimées à l'opinion britannique, en 1796, par l'épopée de Robert Southey, en 181 8, par quelques pages d'Henry Hallam, on avait pu constater encore, en 1819, que l'historien catholique John Lingard parlait de la Pucelle avec beaucoup de mauvaise humeur '. Il n'y avait plus de voix cependant pour s'élever en faveur du juge Cauchon, si ce n'est celle de Jeanne. — Oui, de Jeanne, qui dans l'œuvre admirable publiée en 1847 par Thomas de Quincey, demandait à Dieu, elle-même, pitié pour son bourreau". Mais avec le vicaire apostolique Gillis, le remords de l'Angleterre s'exprimait dans la chaire.
« Un Anglais, ce me semble, doit admettre dans tout son brillant ce phénomène de vos chroniques, ou ny voir que ténèbres. Pour lui, on ne la divise pas, la Pucelle. Eh bien, faillie ici à le proclamer : je crois à Jeanne d' Arc ; je ne puis voir en elle autre chose qu'une envoyée de Dieu ; et je viens, de parmi ceux qui la brûlèrent, inscrire au temple de sa mémoire, non une apologie de ses vertus, mais l'aveu du crime de nos pères, et comme déposer au pied de sa sainte image V offrande bien tardive d'une réparation de justice...* »