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un expédient pour la forcer à se rendre à ses dé le moment de l'élection étant arrivé, la Mère do Chantai fut élue supérieure du monastère de Moulins, à L'unanimité. Pendant que le chapitre s'occupait do cette élection, la duchesse priait l'évoque d'Autun d'agir auprès de celui de Genève, elle mandait à sainte Chantai :
« Ma très-chère Mère, tous vos refus ne sauraient me décourager ; Dieu fera pour moi ce que les hommes ne veulent point faire : vous viendrez, j'en suis certaine. »
Quelques jours après, l'évoque de Genève entrait au parloir du premier monastère d'Annecy, où il avait fait demander notre sainte. Dès qu'elle parut :
— Ma Mère, lui dit-il, d'après ce que me mande Monseigneur d'Autun, votre présence à Moulins serait utile à la gloire de Dieu, non-seulement pour le bien de la communauté, mais encore pour les intérêts spirituels ;de sa bienfaitrice madame de Montmorency. Quelle est votre opinion à cet égard ? Dieu donne aux fondateurs des lumières qu'il refuse à d'autres ; je veux savoir votre sentiment là-dessus.
— Monseigneur, répondit humblement la Mère de Chantai, mon sentiment est que ce voyage serait né-
ire, et que, si vous me l'ordonnez, il est très-certainement dans la volonté de L^eu.
— Eh bien ! ma Mère, reprit le prélat, je vous laisse libre de refuser l'élection, mais je vous ordonne d'aller visiter la communauté.
Dès le lendemain, toute la ville d'Annecy savait que la sainte allait partir, et on se portait en foule au palais épiscopal pour conjurer l'évèque de revenir sur
l'ordre qu'il lui avait donné. La vénérable fondatrice était d'un âge avancé, disait-on, elle pouvait mourir en France, et la Savoie ne pourrait peut-être jamais avoir son corps qui devait être sa propriété. A toutes ces réclamations le prélat répondit :
— La volonté de Dieu est que la vénérable Mère fasse ce voyage ; je ne puis en conscience, la retenir.
Aussitôt on forme le projet d'écrire au duc de Savoie pour le supplier de défendre à madame de Chantai de sortir de la ville d'Annecy, et ce projet est exécuté au même instant. Mais Dieu voulait que notre sainte allât en France une dernière fois encore :
« Je suis sur mon départ pour aller en notre monastère de Moulins, écrivait-elle à une supérieure ; je vous conjure de n'être point en peine de moi, mais de m 'accompagner toutes de vos prières. Je pars saine et gaie, espérant, si rien n'arrive, revenir, Dieu aidant, dans quatre mois. Mon indicible consolaiion est de laisser cette chère maison aux soins d'une si bonne, si sage et si digne supérieure que notre bonne Mère de Blonay, laquelle j'avais toujours trouvée extraordinairement bonne ; mais maintenant je puis dire qu'elle est excellemment bonne et propre à celte communauté. N'ai-je pas de quoi bénir Dieu, ma vraie Fille, qu'il m'ait déchargée en remettant le fardeau sur de si bonnes épaules ? Béni soit-il à jamais. »
Au moment de son départ, elle fut inondée des larmes de ses filles qui craignaient aussi qu'elle ne revînt jamais :
— Ne craignez pas cela, leur dit- elle, car je vous puis assurer que reviendrai, morte ou vivante, dans
notre monastère d'Annecy. Pour le présent, la volonté de Dieu est que je parte, et je m'en vais où elle m'appelle : voyez-vous, mes chères Filles, si je croyais que cette bénite volonté fût que je m'aille noyer, j'irais tout à l'instant me jeter dans le lac.
Elle était partie d'Annecy avant que l'ordre du duc de Savoie ne pût être expédié ; elle visita les monastères de Belley, celui de Rumilly et s'arrêta quatre jours à celui de Lyon, d'où elle écrivait à la Mère de Blonay :
« Ma très -chère Mère et ma plus chère Fille
« Je vous écris le plus tôt qu'il m'est possible pour contenter votre désir de savoir de nos nouvelles, lesquelles sont bonnes, grâce à Dieu. Je vous supplie, ma très-bonne Mère, d'agréer de bon cœur le voyage que Dieu veut que je fasse, puisque j'espère que sa bonté le fera tourner à sa gloire. Je n'ai jamais mieux connu la volonté de Dieu en mes voyages, que je ne la connais en celui-ci ; et il m'est avis que si j'étais encore à Annecy, vous me presseriez d'en sortir et de venir faire ce que Dieu requiert que je fasse pour son service. Au reste, ma très-chère Mère, nous dirons, s'il plaît à Dieu, à notre retour, beaucoup de choses que je ne puis écrire. Oh, mon Dieu ! qu'il faut voir de choses en cette misérable vie ! Je veux bien espérer de tout le monde ; mais, voyez-vous, ma chère Mère, accoutumons-nous, je vous supplie, à recevoir des coups de dard des mains qui devraient nous caresser; recevons-les dans notre cœur et ne les rendons jamais. Il n'y a guère de sujets de plainte plus sensibles que ceux-là ; mais ne nous plaignons point, ma chère
Mère ; ne nous plaignons qu'à Dieu, et déposons entre ses mains tous nos petits sujets d'amertume. Je crois, ma très-bonne Mère, que, par la divine grâce, ni vous ni moi ne voulons que la volonté de Dieu ; nous voulons l'accomplir au prix même de toutes nos inclinations et satisfactions. Oh, Dieu, ma chère Mère, que la parfaite et pure charité est rare ! et cela, ce me semble, parce que nous ne nous appliquons pas assez à la vraie humilité et petitesse. L'esprit du monde et le propre intérêt gâtent tout. Dieu les veuille bien anéantir en nous !... »
Arrivée à Moulins, le 9 août 1641, sainte Chantai fit renouveler l'élection pour la remplacer dans la charge de supérieure qu'elle n'acceptait pas, et après avoir terminé toutes les affaires de la communauté qui avaient fait désirer sa présence, elle s'occupa de celle de son* amie la duchesse de Montmorency, qui soupirait après le moment où elle pourrait prendre l'habit de la Visitation. Notre sainte lui conseilla de se débarrasser de tous ses biens temporels en faveur de sa famille, de mettre en ordre tout ce qu'elle devait quitter et laisser dans le monde, et d'attendre que tout cela fût terminé, afin de n'avoir plus de pensées terrestres le jour où elle se consacrerait au service de Dieu dans la vie religieuse.
La pieuse duchesse avait une si grande déférence pour les avis de la Mère de Chantai, qu'elle les suivait avec une entière soumission. Notre sainte ayant vu un jour entre ses mains un portrait du malheureux due de Montmorency, elle lui lit observer que ce souvenir de celui qu'elle avait tant aimé était bien légitime assurément, mais que, voulant être toute à Dieu, elle
APP1 ifÉE su» D ^ Jt3
devait renoncer à un objet qui partageait son cœur. Au môme instant madame de Montmorency remit ce portrait dans les mains de madame de Chantai, en la priant de l'en séparer pour toujours. Ce qui fit dire à la vénérable fondatrice, en écrivant à la Mère de Blonay :
« Notre très-chère madame de Montmorency est une âme de rare vertu. »
Cependant les supérieures des monastères de Paris apprennent que leur vénérée fondatrice est en France, qu'elle est à Moulins, et que son obéissance ne s'étend pas au delà de celte ville ; à cette nouvelle on s'émeut, on s'attriste, on pleure de regret d'être privé de la consolation de voir une dernière fois cette Mère tant aimée. Des monastères, la nouvelle se répand dans la ville, on en parle à la cour, et Anne d'Autriche ne veut pas que madame de Chantai quitte la France sans lui avoir donné la satisfaction de l'entretenir cœur à cœur. Elle écrit à l'évoque de Genève et h la Mère de Chantai à qui elle envoie une litière, afin que le voyage lui soit moins fatigant. Laissons maintenant parler notre sainte ; elle écrivait à la Mère de Blonay, dans les premiers jours de septembre :
« ... Votre charité m'a donné une grande consolation, ma très-chère Mère, en ce qu'elle me dit de la procession générale que messieurs de la Roche ont faite au tombeau de notre bienheureux Père. Voiià comme Dieu exalte les humbles. Ce béni saint s'est tenu caché, et Dieu veut le magnifier. Bénie en soit son infinie bonté. Je ne croyais pas, ma très-chère Mère, vous écrire sitôt ; mais deux choses m'y con-
Wk SIXIÈME PARTIE.
vient : la première est que madame la duchesse de Montmorency me dit, avant-hier, les raisons qui lui font désirer que je passe ici l'hiver, et elle serait tout à fait désobligée, sans doute, si nous nous retirions avant que d'avoir entièrement satisfait à ses pieux désirs. Le second point est le sujet pour lequel Monsieur le confesseur de nos Sœurs de Paris est venu ici. Il m'a dit qu'on avait amplement écrit à Monseigneur de Genève, afin que j'aille faire un voyage à Paris. La reine en a écrit : Messeigneurs de Sens et de Châlons et nos deux monastères de Paris m'écrivent des merveilles pour me persuader de la nécessité de ce voyage, c'est donc à Monseigneur de résoudre ce qu'il jugera à la gloire de Dieu sur ces deux points-là ; puis, de nous faire savoir sa résolution au plus tôt s'il détermine que nous allions à Paris ; car nous emploierions à cela le mois d'octobre, pour être de retour ici à la fin de novembre et y passer l'hiver, selon le désir de notre très-vertueuse duchesse, et la servir, quoique très-indigne et très-éloignée de sa vertu. Or, ma trèschère Mère, ayant dit mes pensées et ce que l'on désire, je demeure en paix et indifférente atout ce qu'il plaira à Notre-Seigneur de me commander par mes supérieurs.,... »
La décision de l'évêque de Genève ne se fit pas attendre. Notre sainte reçut l'ordre de partir pour Paris, et, montant dans la litière royale, elle laissa tout en larme cette communauté de Moulins pour laquelle elle était venue et qu'elle quittait sitôt, mais à qui elle laissait la promesse de revenir vers la fin de novembre, ainsi qu'elle l'avait mandé à la supérieur d'Annecv.
En passant à Nevers, son projet était de n'y coucher qu'une nuit ; mais l'évoque la pria d'accorder un jour de plus à son monastère :
— Monseigneur, lui répond-elle, je le ferai puisque vous me l'ordonnez, et j'ôterai cette journée à ma fille, car mes moments sont comptés.
Madame de Toulongeon était en ce moment chez son beau-frère, à l'abbaye de Saint-Satur, et sur la route de notre sainte, qui ne lui donna qu'une nuit, et lui promit de s'arrêter plus longtemps à son retour de Paris.
D'après l'invitation expresse de sa souveraine, la vénérable Mère de Chantai se rendit directement à Saint-Germain en Laye, où elle reçut les plus grands honneurs. La reine l'entretint plus de deux heures en particulier, lui témoigna la plus affectueuse vénération, et la vit partir avec regret. Notre sainte, au contraire, était charmée de rentrer dans le cloître et de voir ses chères Filles qui la reçurent avec des larmes de joie.
Sainte Chantai, arrivée à Paris le 4 octobre, se vit assiégée dès le lendemain par. la foule des visiteurs ; la cour et la ville se pressaient au parloir du monastère de la rue Saint-Antoine, tout le monde voulait la voir, chacun voulait la consulter en particulier ; ceux qui n'y pouvaient parvenir conjuraient les religieuses de faire toucher à la sainte des objets de piété : c'était
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un concours incessant. Un ecclésiastique, nous dit un vieil historien, fit soixante et dix lieues pour la venir consulter à Paris, et prendre ses « advis sur une peine a intérieure qui le traualloit depuis plusieurs années, « sur quoy elle le satisfit et consola pleinement. « Quantité firent le mesme, dont le destail seroit « trop long à déduire. Quelques-uns la venoient visite ter comme on fait, disoient-ils, les choses rares a d'autres pour dire qu'ils avoient vu une saincte. »
Ne voulant rien refuser de ce qu'on lui demandait, notre sainte était obligée de se lever à trois heures du matin pour ne rien soustraire à ses exercices de piété du temps qu'elle donnait au prochain. On ne comprenait pas qu'elle pût soutenir une telle fatigue ; aussi lui arriva-t-il un soir de s'assoupir à l'oraison ; mais dès qu'elle s'en aperçut, elle se leva, joignit les mains, et, malgré l'accablement qu'elle éprouvait, fit son oraison debeut jusqu'à la fin. Elle ne pouvait parler à sa communauté qu'aux heures de récréation ; encore même ne le pouvait-elle pas toujours ; car les évoques présents à Paris choisissaient souvent ces heures-là pour la voir plus commodément. Elle ne put même jouir de sa chère petite orpheline, Marie de Rabutin- Chantal, qu'elle ne voyait pour ainsi dire qu'à la dérobée. On calcula que, pendant son séjour à Paris, elle ne lui donna qu'une heure. Tant d'hommages lui étaient à charge et blessaient profondément son humilité :
— Ma chère Fille, dit-elle un jour à la supérieure, après les peines intérieures que j'endure, je' n'en sais pas de plus cuisanles que les honneurs qu'on me rend.
Une des religieuses avait été attaquée d'une maladie qui la défigurait ; notre sainte l'alla voir à l'infirmerie
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et lui donna une relique de saint François de Sales en lui disant d'invoquer avec confiance leur bienheureux fondateur ; à l'instant môme, la maladie disparut. Une autre Sœur, dont les jambes étaient enflées et douloureuses, et qui ne pouvait plus marcher, était dans la môme infirmerie ; la Mère de Chantai approche d'elle, l'embrasse, et bien certaine que la volonté de Dieu est de purifier la bonne Sœur par cette infirmité, elle lui dit :
— Aimez bien votre croix, ma fille, vous irez plus facilement et plus avantageusement au ciel avec vos mauvaises jambes, que si vous en aviez de bonnes.
La malade comprit alors qu'elle ne guérirait jamais, et appréciant son infirmité depuis ce moment, bien plus qu'elle ne l'avait fait jusque-là, elle s'attacha, ainsi que la sainte lui avait recommandé de le faire, à la croix qui devait la porter « plus facilement et plus avantageusement au ciel ».
La Mère de Chantai profita de son séjour à Paris pour faire une revue de son âme près de saint Yinde Paul, et recevoir ses avis, qu'elle recueillit précieusement. Cédant aux instances de l'abbesse de Port-Royal, elle alla passer deux jours à son abbaye, et, le li novembre, toutes les affaires qui lavai appelée étant terminées, elle réunit ses iiiles en chapitre au premier monastère, et y fit venir quelqu unes de celles de la rue Saint-Jacques, ne pouvant retourner chez ces dernières pour leur faire ses adieux. Elles les embrassa toutes, et leur dit :
— Mes Filles bien-aimées, selon votre désir et l'affection incomparable que Dieu m'a donnée pour vous, je vais vous dire en abrégé quelques maximes que notre bienheureux Père nous a recommandées.
La première, que nous fussions totalement dépendantes de la conduite de la souveraine Providence et de l'obéissance^ recevant tout ce qui nous arrivera, comme choses voulues de la bonté divine, et disposées pour notre bien, si nous en faisons bon usage.
La seconde, une humilité et une douceur de cœur qui nous fassent aimer et supporter très-cordialement nos Sœurs et tous les prochains.
La troisième, la simplicité et pauvreté de vie dans l'exacte observance.
Et finalement, la sainte liberté d'esprit des enfants de Dieu, qui consiste à faire gaiement, fidèlement et de bon cœur, tout ce à quoi notre vie chrétienne et religieuse nous oblige ; mais avec cette condition, que, lorsque l'obéissance, la charité ou la nécessité le requièrent, vos cœurs soient toujours dégagés de tout pour suivre-la volonté de Dieu, reconnue par l'un de ces trois moyens.
Ces pratiques vous les trouverez solidement enseignées dans l'Épître première du second livre, laquelle nous affranchira des surprises et déceptions de la fausse liberté, qui, sous prétexte de vraie sainteté, fait suivre les inclinations naturelles, au préjudice de la vertu et à la destruction de l'observance, Dieu nous en garde, mes très-chères Filles, et nous fasse vivre simplement et humblement et selon la lumière des saintes instructions de notre Institut, afin que nous demeurions ainsi en la sainte paix de Notre-Seigneur, n'ayant qu'un cœur et une âme en lui. Je supplie sa bonté de vous bénir par sa grâce, et de me maintenir en votre souvenir de prières et en votre chère dilection. Je vous assure que je vous emporte toutes dans
mon cœur comme mes Sœurs très-chères et mes Filles très-cordialement et très-tendrement aimées en Notre-Seigneur.
Lorsque la Mère de Chantai eut ainsi parlé, ses Filles la supplièrent de leur laisser un souvenir pour adoucir l'amertume de cette séparation ; elles la prièrent d'écrire de sa main les quelques mots qu'elle venait de leur adresser, afin qu'en les relisant, la vue de son écriture leur rappelât mieux encore les derniers adieux de leur Mère bien-aimée. La sainte fondatrice leur donna cette satisfaction, et signa ces lignes ; après quoi, disant un mot particulier à chacune, elle les embrassa de nouveau, et s'éloigna de ses chères Filles, qu'elle ne devait plus revoir.
A la porte du monastère, une dame l'attendait ; en la voyant, elle prend la main de la sainte et la presse dans les siennes. Dieu récompense sa foi au môme instant : cette dame avait une maladie grave à la main, et cette maladie venait de disparaître au contact de la main de noire sainte.
Avant de quitter Paris, sainte Chantai voulut aller aux Carmélites, dire adieu à son amie et à la IL Mère de la Sainte-Trinité. A la fin de leur entretien tout spirituel, la Mère de la Sainte-Trinité lui dit :
— Ma chère Mère, l'heure de votre trépas approche, et je vous félicite, et me réjouis de ce que vous irez bientôt jouir de Dieu.
— 0 Dieu ! la bonne nouvelle que vous me donnez, ma très-chère Mère, s'écrie notre sainte.
Et, heureuse de cet avertissement, qu'elle croyait venu du ciel, elle en fit part avec joie au couvent de
Sainte-Madeleine, qu'elle visita en sortant de celui des Carmélites. Enfin, elle partit pour retourner à Moulins. Elle visita, en passant, le monastère de Melun, puis celui de Montargis, où l'attendait l'archevêque de Sens, Octave de Bellegàrde, en qui elle avait une entière confiance, et voulant mettre à profit, pour son âme, l'entrevue que la Providence lui avait ménagée avec lui ; elle lui demanda son avis pour se préparer à la mort. Elle visita ensuite le monastère de Nevers, où elle passa la fête de la Présentation, et renouvela ses vœux. Le 24, elle se trouva assez malade pour ne pouvoir suivre les exercices de la communauté, et voyant l'empressement de ses filles pour la soigner :
— Point d'empressement, mes chères Filles, leur dit-elle, point de ces petits soins et petites délicatesses : pauvreté, humilité, simplicité, voilà nos règles; soyons-y fidèles.
Une Sœur était paralysée depuis longtemps ; la Mère de Chantai ne pouvant aller à l'infirmerie, et voulant lui parler, lui fait dire de venir dans sa cellule ; la paralytique se lève et se rend à l'appel de la sainte fondatrice : elle était guérie. La sainteté de la Mère de Chantai et l'ohéissancc de la religieuse avaient opéré un miracle.
Notre sainte ne voulut pas quitter la communauté de Nevers sans y faire une réforme digne de son humilité. Les Sœurs chantaient quelquefois les litanies à plusieurs parties; elle trouva cette manière contraire à l'esprit d'humilité, tant recommandé, par saint François de Sales :
— Cette manière de chanter, leur dit-elle, a de l'éclat et peut attirer le peuple, on admire les belles voix,
APPUYEE SUE DIEO SEUL. 3oi
cl pour nous, pauvres petites filles de Sainte-Marie, il faut plus de simplicité.
Au moment de son départ, la supérieure tout en larmes lui dit :
— Ah ! Dieu ! ma Mère, faut-il penser que je ne vous reverrai plus !...
— Ma Fille, lui répondit-elle, servons Notre-Seigneur avec un grand et généreux dégagement, ne mettons point de bornes en nos dépouillements intérieurs ; vous venez de me dire une parole de tendresse, qui me rappelle qu'un jour notre bienheureux Père allant d'un côté et moi d'un autre, je lui dis que nous serions longtemps sans nous voir, de quoi j'étais fort peinée : Ma Mère, me répondit ce bienheureux, il faut adorer les dispositions de Dieu sur nous, et aller où il nous appelle, sans autre vouloir que V accomplissement de sa votonté.
Le 2 décembre, sainte Chantai arrivait à Moulins, et y était accueillie avec plus de bonheur que jamais. Elle écrivait à la Mère de Blonay :
« Nous voici enfin arrivée à Moulins le deuxième de ce mois, très-heureusement, et en parfaite santé, après avoir séjourné a Nevcrs dix ou douze jours. C'est une très-bonne famille, et où il y a nombre de Filles d'espérance. Il semble, ma très-chère Fille, que Dieu a donné des bénédictions tout extraordinaires à ce voyage par les fruits qui en paraissent. Et voilà comme ce souverain Maître fait ce qui lui plaît par de bien pauvre.-, et chétifs instruments. Quant à notre retour à Annecy, et où nous passerons, je laisse tout cela à la conduite de la divine Providence, de Monseigneur de Genève, et de vous, ma très-chère Mère »
Cette lettre, dont nous ne reproduisons que quelques lignes, est datée de Moulins, 7 décembre 1641.
Le Très-Saint Sacrement était exposé dans l'église de la Visitation; les habitants de Moulins y accouraient de tous les points de la ville, la foule se pressait dans toutes les églises, la porte du monastère était assaillie depuis le matin, c'était une agitation publique qui semblait annoncer une de ces calamités dont chacun doit inévitablement ressentir la fâcheuse et pénible influence.
Une nouvelle s'était répandue tout à coup :
« La sainte est dangereusement malade ! la sainte va mourir ! »
Et nul ne demandait le nom de celle qu'on désignait ainsi, car ce nom était au fond de tous les cœurs ; au premier mot de cette atterrante nouvelle, il y avait vibré comme un glas funèbre, et chacun allait répétant :
aLa sainte va mourir ! »
Notre admirable Mère de Chantai était, en effet, sur son lit de mort. Une de ses plus chères dévotions avait toujours été l'Immaculée Conception de la trèssainte Vierge: elle avait souvent recommandé qu'on la célébrât dans l'Institut de la Visitation, et elle avait obtenu de son frère qu'il la fit solenniser dans les abbayes dont il avait les bénéfices ; elle disait même qu'elle s'estimerait heureuse de donner sa vie pour
soutenir que la divine Marie a été conçue sans péché. Cette dévotion spéciale devait avoir sa récompense.
Le 8 décembre, notre sainte était subitement attaquée d'une violente inflammation de poitrine. Le médecin de madame de Montmorency, appelé en toute hâte, dès les premiers symptômes de la maladie, l'avait déclarée des plus graves, des plus dangereuses. La sainte malade, elle-même, savait que le moment était venu où les liens qui retenaient son âme sur la terre allaient se briser enfin, et lui laisser prendre son essor vers le ciel.
Toujours unie de pensée et de sentiment à l'esprit de saint François de Sales, elle n'avait cessé de partager sa vénération pour la sainte Compagnie de Jésus. Comme lui, elle l'aimait profondément, et elle avait souvent recommandé à ses Filles de tous les monastères, de recourir le plus possible aux lumières de ces saints religieux, car, disait-elle, ils ont l'esprit de notre bienheureux Père. Saint François de Sales avait eu un Père de la Compagnie de Jésus pour l'assister à sa mort ; sainte Chantai désira la môme consolation ; elle demanda le Père de Lingendes, recteur du collège de Moulins, et confesseur de la duchesse de Montmorency, et lui lit une confession générale avec une entière liberté d'esprit. La duchesse, désolée des progrès d'une maladie dont rien ne pouvait arrêter le cours, propose à son amie de prendre une parcelle des reliques du bienheureux François de Sales :
— Chère Madame, répond notre sainte, je le veux bien puisque vous le désirez; mais, si ce n'était pour l'amour de vous, j'y aurais un peu de répugnance.
Elle prend cette relique avec un tendre respect, et, joignant les mains, elle dit assez haut pour être en-
tendue de la duchesse et des religieuses présentes : « Mon Dieu, si c'est votre volonté et votre plus grande gloire, pour la consolation de cette chère dame, donnez-moi la santé par l'intercession de notre bienheureux Père ! »
L'instant d'après, elle ajoute :
— Je ne crois pas qu'il veuille me guérir.
Alors, la duchesse fond en larmes, les religieuses ne peuvent retenir leurs sanglots, la sainte en est touchée et reprend :
-- Il faut pourtant espérer ; notre bienheureux Père fera peut-être quelque chose pour madame de Montmorency.
Mais elle était sûre que sa mort était proche, et elle demanda monsieur Marcher, confesseur de la communauté d'Annecy, qui l'avait accompagnée dans ce voyage, et la Sœur qui l'avait suivie, elle les chargea de faire ses derniers adieux à ses chères Filles de Savoie, et ajouta :
— Dites-leur que je les conjure de vivre en grande union, dans un amour réciproque ; de conserver la sincérité, la simplicité de l'esprit de l'Institut, et surtout, qu'elles se gardent de l'ambition des charges ! Dieu doit suffire pour toutes choses.
Le 1 1 , de grand matin, on lui apporta le saint Viatique ; le lendemain, on lui demanda si elle croyait qu'il fût temps de lui administrer l'extrême-onction :
— Non, répondit-elle, pas encore; rien ne presse, je puis attendre.
Vers deux heures après-midi, elle fit écrire, sous sa dictée : une lettre dont on devait envoyer une copie à toutes les supérieures des maisons de l'Ordre, afin de laisser à toutes les communautés une sorte de testa-
menl spirituel, par lequel elle recommandait à toutes ses Filles l'humilité, la simplicité, le détachement, l'esprit d'union et l'observance des règles de l'Institut. Lorsque cette lettre fut écrite, elle la signa et déclara n'avoir plus rien a dire.
Madame de Montmorency ne la quittait ni la nuit ni le jour, et la soignait comme la fille la plus tendre eût soigné la mère la plus aimée. Notre sainte, conservant une parfaite sérénité, désignait les lectures qu'elle désirait entendre, et s'en faisait l'application avec autant de simplicité que d'humilité. Le 13, vers huit heures du matin, elle eut un long entretien avec le Père de Lingendes, et lui demanda l'extrême- onction, qu'elle reçut avec bonheur. Après cette cérémonie, à laquelle toute la communauté venait d'assister, le Père de Lingendes, s 'agenouillant devant le lit de la sainte qui allait monter au ciel, lui dit :
— Ma Mère.je vous demande votre bénédiction pour moi J, pour celles de vos Filles qui sont ici, et pour tout votre Institut.
— 0 mon Père! s'écrie-t-elle, que me demandezvous? C'est de vous que je dois recevoir une dernière bénédiction, et je vous conjure de me l'accorder!
— Ma chère Mère, reprit le saint jésuite, obéissez.
— Oui, mon très-cher Père, toujours ! pour vous obéir je le fais.
Et elle bénit l'humble religieux, qui était à genoux devant elle, demanda ensuite pardon des mauvais exemples qu'elle avait pu donner, de la peine qu'elle avait pu faire, et, joignant les mains et levant les yeuxvers le ciel, elle ajouta :
1 Mém. de la Mère de Chaugy.
— Mes chères Filles, voici donc la dernière fois que j'ai à vous parler, puisque telle est la volonté de Dieu. Je vous recommande de tout mon cœur, le respect et l'obéissance envers vos supérieures, regardant Notre-Seigneur en elles. Soyez parfaitement unies les unes avec les autres, mais de la véritable union des cœurs ! Oui ! de l'union des cœurs ! Vivez dans une grande simplicité, et conservez l'intégrité de la parfaite observance ; par-là vous attirerez sur vous les bénédictions de la miséricorde divine, que je supplie Notre-Seigneur de vouloir répandre sur toutes les Filles de la Visitation. Mes Filles, ne faites nul état des choses de cette vie qui passe ; pensez souvent que vous vous trouverez un jour dans l'état où vous me voyez à présent ; qu'il faudra rendre compte à Dieu de toutes vos pensées, paroles et actions ; ne faites estime que de ce qui peut servir au salut et à la perfection de vos âmes.
Le Père de Lingendes, qui partageait l'émotion générale, engagea les religieuses à se retirer :
— Il est donc temps de se séparer et de se dire un dernier adieu, mes bien chères Filles ! reprit la mourante.
Alors, toutes les Sœurs allèrent l'embrasser, l'une après l'autre, et, à chacune, elle dit un mot particulier pour sa propre perfection. Le Père de Lingendes, s'approchant ensuite, lui dit :
— Et moi, ma chère Mère, ne me direz-vous pas aussi une bonne parole ?
r— Mon très-cher Père, lui rcpondit:elle, nous avons tant d'obligations à votre sainte Compagnie, que nous no pourrons jamais les reconnaître assez. Je vous remercie très-humblement de toutes les assistances que
vous nous avez rendues, et je vous remercie pour moi, personnellement, de celle que vous me rendez à mes derniers moments.
Et se tournant vers la duchesse de Montmorency, qui ne pouvait se résoudre à s'éloigner :
— Allons, chère Madame, il faut nous séparer ! courage ! Dieu le Veut.
Vers le soir, elle s'affaissa sensiblement, et, par moments, elle s'agitait avec force. Le Père de Lingendes lui dit :
— Ma Mère, vous souffrez beaucoup ! Voulez-vous qu'on pose sur vous la mitre du bienheureux François de Sales, qui est conservée ici !
— Si c'est pour ma santé ou pour mon soulagement, répondit-elle, non, mon Père.
— C'est, reprit le saint religieux, afin que la volonté de Dieu s'accomplisse en vous.
— Je le veux bien, mon cher Père.
On lui porta la mitre, qu'elle baisa avec vénération ; on la posa sur elle, et l'agitation cessa pour ne plus reparaître. On fit les prières des agonisants auxquelles elle répondit avec autant de calme que de ferveur. j sept heures, le Père de Lingendes, voyant que le moment était arrivé, lui dit :
— Or sus, ma chère Mère, voici l'Époux qui vient ; voulez-vous aller au-devant de lui !
— Oui ! oh, oui ! mon Père, je m'y en vais ! Jésus ! Jésus ! Jésus !...
La belle âme de Jeanne-Françoise Frémiot, baronne de Chantai, était dans le ciel; elle venait de s'envoler en prononçant pour la troisième fois le doux nom de Jésus !
C'était le 13 décembre 1641 ; elle était près de finir
sa soixante-dixième année ; elle en avait passé trente et une dans la vie religieuse, et elle avait fondé quatrevingt-quatre monastères, qu'elle laissait en pleine prospérité.
Nous n'essaierons pas de. dire la douleur que fit' éclater la ville de Moulins en apprenant la mort de la sainte. Le peuple se porta en masse à l'église de Sainte-Marie, durant tout le temps que le corps de sainte Chantai y fut exposé. Tout le clergé, tous les grands dignitaires, toute la noblesse, toutes les classes, toute la population de Moulins et de ses environs voulurent vénérer cette sainte dépouille, et passer sur elle des objets de piété.
C'était pour la duchesse de Montmorency que la sainte fondatrice avait quitté son monastère d'Annecy, la communauté de Moulins ne pouvait donc s'approprier son corps. Elle le sentit avec regret et se résigna à l'envoyer en Savoie. La duchesse voulut faire tous les frais de ce transport, mais, avant de se séparer du corps vénéré, elle en fit retirer le cœur, afin de conserver ce trésor dans l'église du monastère. Puis on embauma le corps ; on le plaça dans un carrosse de la duchesse, deux prêtres l'accompagnèrent, plusieurs officiers de madame de Montmorency le suivirent, et on le conduisit en Savoie.
On s'arrêta à Rumilly, comme dans tous les lieux de la route où il y avait une maison de l'Ordre. Le corps fut déposé dans l'église de la Visitation, et il fut convenu que les religieuses passeraient la nuit près de la dépouille de leur vénérée fondatrice. Jeanne- Thérèse de Rochefort de Menlhon, une des postulantes, était à l'infirmerie, malade d'un érysipèle à la tête ; elle demande la permission de veiller, avec la
communau (.6, pics des restes de la sainte Mère de Chantai. La supérieure hésite à lui accorder cette consolation ; la fièvre était ardente, la tête considérablement enflée ; un refroidissement, dans ces conditions, pouvait être mortel. Mademoiselle de Itochefort insiste, assurant que le plus sûr moyen de guérison, pour elle, est d'aller près de la bonne Mère, et, ayant obtenu la permission tant désirée, elle se lève, et va se placer près du cercueil, auquel elle appuie sa tête, qu'elle n'était pas en état de soutenir. Bientôt la fièvre et l'enflure diminuent si rapidement, qu'avant le jour, il n'en restait plus que le souvenir.
La nouvelle de la mort de la sainte venait de se répandre à Thonon, et on savait que, dès le lendemain, il serait célébré une Messe à la Visitation, pour le repos de son âme. Une pauvre mère, dont la petite fille était presque entièrement aveugle, par suite d'un accident, entend sonner la messe, et aussitôt, elle éprouve le désir d'y assister, non pour prier pour la sainte, mais pour lui demander la guérison de son enfant :
— Venez demander cette grâce avec moi, dit-elle à une de ses amies ; je suis sûre que la bonne Mère ne nous la refusera pas.
En rentrant chez elle, l'heureuse mère trouvait sa fille guérie ; la monstrueuse enflure, qui depuis si longtemps couvrait ses yeux, avait disparu complètement, et l'enfant voyait à merveille, il ne restait plus qu'une légère marque sur ses paupières, semblable à une égratignure, et qui devait ôtre un souvenir de la grâce reçue par les mérites de sainte Chantai.
Arrivé, le 31 décembre, dans l'église de la Visitation d'Annecy, le saint corps y reçut les plus grands hon-
neurs, et fut déposé dans l'oratoire du bienheureux fondateur.
En apprenant la mort de la Mère de Chantai, saint Vincent de Paul en fut ému en proportion de la sainte affection qu'il lui avait vouée et de la vénération que lui inspiraient ses éminentes vertus. Il se mit aussitôt en prières pour cette âme qui lui fut si chère, et pendant son oraison il vit monter au ciel une brillante étoile au-devant de laquelle se portait un globe de feu ; l'étoile se joignit à ce globe, et l'un et l'autre allèrent s'abîmer et se perdre dans une immense lumière du plus ébloufssant éclat. Saint Vincent de Paul comprit que l'étoile figurait sainte Chantai, le globe de feu saint François de Sales, et la grande lumière qui venait de les absorber, la lumière éternelle dans laquelle ils jouissaient l'un et l'autre de la félicité des saints. Le lendemain il offrit néanmoins le saint sacrifice pour l'âme de notre sainte ; mais pendant qu'il était à l'autel, la même vision s'étant renouvelée, il ne douta plus du bonheur de la sainte fondatrice de l'Ordre de la Visitation.
Cependant, le premier monastère de Paris adressait ses réclamations à celui de Moulins. Sainte Chantai avant de quitter ses filles de la rue Saint-Antoine, en 1G36, leur recommanda sur toute chose l'union avec toutes les communautés de l'Ordre. La supérieure lui dit alors qu'un moyen de la conserver avec celle d'An-
necy surtout, Mère de toutes les autres, serait de prendre l'engagement par écrit de leur léguer son cœur après sa mort. La Mère de Chantai consentit à leur promettre ce cœur qui les aimait si tendrement, et écrivit les lignes suivantes :