‹ Sainte Jeanne-Françoise de ChantalChapitre 14 sur 24 · MON BON ET TRÈS-CHER SEIGNEUR · texte numérisé non relu

MON BON ET TRÈS-CHER SEIGNEUR

a Votre lettre du huitième de ce mois m'a sensiblement touchée par la maladie de ma pauvre très-chère fille, et par la douleur que vous en avez. Eh ! Dieu voudrait-il nous la ravir? Si c'est sa volonté, je l'adore de tout mon cœur, car en tout et partout nous la voulons embrasser avec amour ; ce m'est une consolation, mon très-cher seigneur, de vous voir fermement uni à cette divine volonté, nonobstant les sensibles et tendres affections dont votre cœur est comme accablé, et qui redoublent mes appréhensions pour le succès de cette maladie. Me voici donc dans l'occasion de plusieurs résignations', attendant ce qu'il plaira à Dieu de faire d'une chère créature dont le départ causerait tant d'affliction à sa bénite famille. Mais ce que je sens au-dessus de tout, c'est la perte irréparable que ferait sa pauvre petite fille. Mais il faut subir les coups

de fouet que notre bon Dieu nous donne, et baiser tendrement ses verges, car il ne nous frappe que par amour. Vous devez penser, mon très-cher seigneur, que nous prions pour cette fille et pour tous les affligés. Je confesse qu'il me tarde d'avoir des nouvelles. Dieu nous fasse sentir, en cette occasion, la douceur de ses miséricordes.... »

Dans les premiers jours d'août, un messager apportait à sainte Chantai un simple billet lui annonçant la mort de sa belle-fille qu'elle aimait d'un amour de mère, et dont elle était aimée avec vénération. Cette perte lui était d'autant plus sensible que la baronne de Chantai laissait une orpheline de six ans. Notre sainte leva les yeux au ciel et dit en répandant des larmes abondantes :

— Le Seigneur me l'avait donnée, le Seigneur me Va ôtée, que son saint nom soit béni !

Cette jeune femme était tout pour l'archevêque de Bourges, depuis la mort du baron de Chantai, et pour lui c'était une perte aussi douloureuse que pour monsieur et madame de Coulanges. Notre sainte le savait, et, surmontant sa douleur personnelle, elle écrit à son frère et ne lui parle que de lui et de la miséricorde cachée sous cette nouvelle épreuve ; voici cette touchante lettre.

« Mon TRÈs-noNORÉ seigneur,

« Ne faut-il pas adorer avec une très-profonde soumission la volonté de notre bon Dieu, et baiser avec amour la main qui châtie ses élus? Oui, certes, et, malgré toutes les répugnances de la nature, nous

devons lui donner mille louanges et lui offrir mille remercîments, parce qu'il est notre bon Dieu, qui d'un égal amour nous envoie l'affliction et la consolation, et qui d'ordinaire nous fait retirer un plus grand profit des adversités que des prospérités. D'où vient donc qu'avec cette connaissance et cette expérience, nous ressentons si vivement le départ de ceux que nous aimons ? Car il faut vous avouer, mon cher Seigneur, qu'en apprenant par un billet la mort de ma pauvre très-chère fille, je fus tellement saisie, que si j'eusse été debout, je fusse tombée de mon haut, et n'ai pas souvenance qu'aucune affliction m'ait causé un tel effet. Mais, àla lecture de votre lettre, Seigneur Jésus! mon très cher seigneur, quel contre-coup à mon chétif cœur, et combien votre douleur a accru la mienne ! Je vois votre juste regret, et tout ce que vous avez perdu, à votre âge, en perdant cette chère fille si parfaitement affectionnée à votre santé et à tout ce qui concerne votre train de maison, et qui vous était d'une si grande douceur. Tout cela m'attendrit plus que je ne saurais le dire; mais quand je considère que, par ces privations, notre bon Dieu nous témoigne qu'il veut nous être toutes choses, et que notre plus petit avancement en son amour vaut plus que le monde entier ; quand je pense combien il prise l'union de nos volontés à la sienne, en des circonstances aussi âpres, et qui nous dépouillent de nos plus chers contentements ; certes, dis-je, mon cher Seigneur, quand je considère cela, je trouve tant d'avantage aux afflictions que je ne puis m'empccher de reconnaître et d'avouer que plus on en reçoit, plus on est favorisé de Dieu. J'espère que maintenant vous aurez reçu cette lumière et pris votre consolation en

cette vérité ; je vous le souhaite et prie Dieu de tout mon cœur de vous faire cette grâce. Mon très-aimé et tout bon seigneur, les premiers mouvements sont inévitables, notre doux Sauveur ne s'en offense point, et il vous comblera de mille suavités et consolations , comme je l'en supplie incessamment. Et vous, mon très-cher seigneur, je vous conjure de vous distraire le plus que vous pourrez et de fortifier votre âme par l'espérance et parla confiance que nous nous reverrons tous, mais dans la jouissance de la bienheureuse éternité. Certes, la vertueuse vie et la sainte mort de cette aimable fille nous font espérer que, par la miséricorde de Dieu, elle y est déjà, et ce doit nous être une grande consolation ; car, mon cher seigneur, nous ne sommes dans ce monde que pour arriver à ce bonheur, et plus tôt nous y allons, plus tôt nous sommes heureux.

« J'écris â monsieur et à madame de Coulanges qui ont reçu un si rude coup par cette perte ; je crois que leurs cœurs seront toujours les mêmes pour la pauvre petite orpheline. Mon Dieu ! il ne faut pas que j'arrête ma vue de ce côté-là! Je Tai remise à Dieu qui lui sera, j'espère, père et protecteur ; je l'ai donnée à la sainte Vierge de tout mon cœur. Hélas! je crois que nos Sœurs de l'une et l'autre maison n'ont rien oublié en cette circonstance; car, outre l'amour qu'elles portaient à notre tout aimable défunte, elles ont ressenti en sa perte votre affliction et la mienne. J'ai quelque consolation de la savoir en dépôt avec le cœur de mon pauvre fils chez nos Sœurs *. »

1 Les historiens de madame de Sévigné affirment que le cœur de Celse-fiénigne de Rabutin. baron de Chantai, fut enterré dans l'église des religieux Minimes de la place Royale par les

Dans les lettres que notre sainte adresse à monsieur et à madame de Coulanges, nous trouvons l'expression de la même douleur, de la même résignation, et de cette compassion si douce, si consolante qui lui fait surmonter les souffrances de son âme et étouffer les cris de son cœur, pour s'occuper seulement de l'affliction qu'elle veut consoler. Sa lettre à madame de Goulanges semble sortie du cœur et de la plume de saint François de Sales, dont elle possédait si bien l'esprit ; nous ne résistons pas au désir de la citer :

« Madame toute chère et très-honorée sœur,

« Qui eût jamais pensé que nous dussions nous condouloir ensemble sur le trépas de cette fille si uniquement aimée et si entièrement aimable ? Mon Dieu soit béni, loué et glorifié éternellement en tous les effets de son bon plaisir. Bien qu'en celui-ci nos cœurs soient touchés d'une sensible douleur, si ne laissonsnous pas, ma très-chère sœur, de dire, d'une entière et cordiale affection, ce saint cantique : Dieu soit béni ! Oui, Dieu soit béni en tout ce qu'il lui plaira faire de nous, en nous, et en tout ce qui nous appartient, pour le temps de celte misérable vie, et pour l'éternité, où j'espère, ma très-chère sœur, que nous reverrons nos chers enfants et nos plus intimes amis. Là, sans crainte d'être jamais séparés, nous chanterons tous ensemble, et avec une allégresse incomparable : le saint nom de Dieu soit béni, et sa très-ado-

soins de Marie de Coulanges, sa femme. On voit par la lettre de sainte Chantai que ce cœur était au premier monastère de la Visitation. S'il fut transporté à l'église des Minimes, ce qui es( peu probable, ce ne put être que plus tard et par d'autres,

rable volonté a tout fait pour sa gloire et pour notre bien éternel, le seul que nous devons désirer.

« Pour notre petite orpheline f, je ne la plains pas, tant qu'il plaira à Dieu de conserver mon très-honoré frère, et vous, ma très-chère sœur, je sais que maintenant plus que jamais, vous lui serez vrais père et mère, et que messieurs vos enfants la chériront toujours. Mon cœur s'attendrit fort, quand je la considère dans ce dépouillement de père et de mère ; mais je la remets de bon cœur entre les mains de Dieu et de la très-sainte Vierge, les suppliant de la rendre toute à eux, de faire abonder dans votre chère âme toutes les consolations célestes ; et de combler votre bénite famille des plus précieuses bénédictions »

En écrivant au commandeur2de Siilery, sainte Chantai lui ouvre son cœur avec moins de ménagement. Le commandeur avait été l'ami et l'admirateur de saint François de Sales, il était fondateur du premier monastère de Paris ou de celui deMelun ; il avait connu notre sainte à Paris, s'y était profondément attaché, la consultait, depuis la mort de l'illustre évoque de Genève, sur tout ce qu'il voulait entreprendre pour la gloire de Dieu et le bien de son âme, et il s'était établi entre eux une confiance entière et la plus sainte intimité. Le Commandeur appelait notre sainte sa Mère ; elle l'appelait son Frère et son Père. Dès que la jeune baronne de Chantai eut passé à une autre vie, les premiers soins de monsieur de Siilery avaient été pour l'archevêque de Bourges dont la douleur semblait devoir être inconsolable ; puis il écrivit à la Mère de

1 Elle était dans le premier monastère de la Visitation, à Paris et y fut élevée.

2 De l'Ordre de Malte.

Chantai dont il connaissait si bien le cœur. Notre sainte lui répondit :

a Mon très-honoré et très-cher frère

« Je ne saurais rien dire en cette occasion si sensible et si douloureuse, sinon que Dieu m'avait donné une fille très-vertueuse, très-sainte, et que j'aimais chèrement ; il lui a plu de la retirer à soi, son saint nom soit béni ! Il faut bien plus aimer cette souveraine bonté dans les effets douloureux à la nature, que dans ceux qui nous sont à consolation, puisqu'il est vrai que ce très-bon père céleste en tire plus de gloire, et nous plus d'utilité, quand nous les recevons avec la soumission, l'humilité et l'amour que nous lui devons.

Cette chère âme est bienheureuse d'être partie de cette misérable vie avec tant de résignation au bon plaisir de î)ieu ! cela m'est une très-grande consolation et me fait espérer qu'elle jouit déjà ou jouira bientôt de la souveraine et éternelle félicité. Je plains bien toute sa famille, mais surtout la pauvre petite orpheline et mon très cher seigneur l'Archevêque, qui me fait grande compassion de le savoir dans une si profonde douleur. J'ai la confiance que Notre-Seigneur lui accordera de saintes consolations qui le soulageront. Certes, il a fait une si grande perte ; et d'autant plus grande pour lui, que son âge requiert des soins et de douces attentions dont cette chère fille abondait pour lui. Mais il n'a pas plu à Dieu de lui en laisser une plus longue jouissance.

« Vous vous êtes montré vrai et loyal ami, en cette triste circonstance, mon très-cher frère ; et qui aurait pu en douter? Cette charité est un don de Dieu qui la

rendra éternelle en votre âme et en la mienne, s'il lui plaît, puisqu'ila voulu l'unir en son saint amour. J'en remercie sa bonté, et l'en bénirai à jamais... »

Il y avait deuxjours seulement quenotre sainte avait reçu la triste et déchirante nouvelle de la mort de sa belle-fille ; elle était encore dans les larmes, sans avoir rien perdu toutefois du calme et de la liberté d'esprit qu'elle devait à sa sublime résignation ; le prévôt de Sales ! l'avait fait prier de se rendre au parloir, et elle y était avec lui, écoutant la lecture qu'il lui faisait de son dernier travail sur la vie de Saint François de Sales, lorsque arriva un messager portant une lettre à son adresse. Il entre dans le parloir, remet la missive dont il est chargé à la sainte fondatrice, et lui dit qu'il arrive de Pignerol. La Mère de Chantai se sent saisie au cœur, elle brise le cachet et, avec une émotion que trahit le tremblement de sa main, elle lit cette courte lettre, son visage pâlit :

— Voilà bien des morts ! dit-elle avec des larmes dans la voix. Ou plutôt, voilà bien des pèlerins qui se hâtent d'aller au logis éternel.

Son regard était élevé vers le ciel, ses larmes coulaient doucement, ses mains étaient jointes. Elle reprit :

— Recevez-les, mon Dieu ! entre les bras de votre miséricorde ! Et, se tournant vers le prévôt qui attendait silencieux : — Monsieur de Toulongeon est mort ! Ma pauvre fille est veuve !

Elle pria quelques instants, pleurant toujours, mais toujours résignée ; puis, se relevant :

1 Charles-Auguste de Sales, ueveu de l'illustre évêque de Genève.

— Reprenez votre lecture, monsieur le Prévôt, j'y suis tout entière.

Le lendemain elle écrivait à une amie :

« Je viens de recevoir, par tin exprès, la nouvelle du trépas de mon fils de Toulongeon ; loué soit Dieu de tout. Priez bien pour l'âme de ce cher fils et pour celle de ma fille de Chantai ; c'étaient deux vrais enfants en amour pour moi. J'adore mon Dieu et j'embrasse de tout mon cœur ses volontés saintes ! Amen. »

La sainte qui se faisait chérir de sa belle-fille et de ses gendres, car nous avons vu combien elle fut aimée aussi du baron de Thorens, pouvait-elle avoir le cœur sec, froid, insensible que le monde a voulu lui prêter?

L'aumônier que sainte Chantai regrettait, Michel Favre, lui avait souvent parlé de la gloire que Dieu retirerait de la fondation d'un second monastère dans la ville d'Annecy, où pourraient être reçues toutes les filles pauvres dont la vocation à la vie religieuse trouvait un obstacle dans l'impossibilité de fournir une dot proportionnée à leur dépense. La Mère de Chantai ne voyant aucun moyen de pourvoir à une telle fondation, et moins encore de la maintenir dans le cas où on parviendrait à l'établir, avait repoussé ce projet autant de fois que le saint prêtre lui en avait parlé.

Quelques jours après la mort de monsieur Michel

Favre, la Mère de Chantai est priée de se rendre au parloir ; elle s'y présente et le trouve plein de jeunes filles, qui, en la voyant, se mettent à genoux et la supplient d'avoir pitié d'elles. Toutes sont pauvres, toutes se sentent appelées à se séparer du monde, à vivre de recueillement, d'obéissance et d'humilité dans le cloître, mais aucune d'elles n'a les moyens de suivre cette vocation, car il leur faut une dot, et elles n'en ont point. Notre sainte reconnaît la voix de Dieu dans les supplications de ces pauvres filles, et promet de réfléchir à cette importante affaire.

Le lendemain, elle demande une communion générale à sa communauté, afin de connaître mieux encore la volonté divine. Cette communion la confirme dans la pensée que la fondation dont monsieur Favre avait un si grand désir était une inspiration du ciel, et qu'elle doit, à tout prix, travailler à son exécution. Elle soumet ce projet à ses supérieurs ecclésiastiques, et en reçoit l'approbation ; elle le soumet aux princes de Savoie, qui l'approuvent également. Le prince Thomas lui ayant envoyé les lettres patentes nécessaires pour cette grande entreprise, elle les présente d'abord à Notre-Seigneur, en lui demandant toutes ses bénédictions, tout son appui, et elle les communique ensuite aux autorités de la ville.

Alors s'éleva de ce côté une véritable tempête contre la sainte fondatrice. Les sénateurs et lesmagistratss'opposèrent unanimement à une fondation qui, ne pouvant se soutenir p;ir elle-même, devait être une charge pour la ville, cl ils mirent une telle violence dans leur opposition, qu'en un instant cette Mère de Chantai, qui, la veille encore, était pour la ville un objet de vénération, n'était plus regardée que comme un fléau destiné

o08 SIXIÈME PARTIE.

à appauvrir un pays assez ruiné déjà par la guerre d'une part, et de l'autre, par la redoutable peste qu'il avait subie peu de temps auparavant.

On s'empressa d'annoncer à la Mère de Chantai la résolution du sénat et le mauvais effet qu'elle produisait dans la ville, où nul ne voudrait, disait-on, contribuer de ses deniers aune œuvre jugée si déraisonnable. La sainte écouta dans le plus grand calme et répondit :

— Les menaces des hommes ne me feront pas retarder d'un seul instant l'œuvre de Dieu ; je ne reculerai que sur l'ordre de son Altesse ou sur celui de mes supérieurs.

Mais ce calme ne dura pas longtemps ; la crainte de n'avoir pas assez consulté Dieu dans cette affaire, et de s'être trompée sur la nature de ses impressions, troubla son âme et l'agita profondément. Elle se jeta tout en larmes aux pieds de Notre-Seigneur, en le conjurant de lui faire connaître sa volonté d'une manière assez claire pour lui rendre la paix, puisque son seul désir était de l'exécuter. Elle ne tenait à cette nouvelle fondation que pour la gloire de Dieu, et, la gloire de Dieu consistant dans l'accomplissement de sa volonté, notre sainte ne voulait plus de ce second monastère si Dieu n'en voulait pas. Son oraison fut longue, ses larmes furent abondantes..., et la lumière ne se fit pas dans son âme ; Dieu paraissait être sourd à son ardente prière et à l'expression de sa grande douleur. Ne. pouvant rester plus longtemps dans cette incertitude, elle soumit ses scrupules àl'évêque, qui l'assura de nouveau de la volonté de Dieu dans cette fondation, et lui dit que ses doutes notaient qu'une tentation dont elle ne devait tenir aucun compte. Dès ce moment, elle se mit à l'œuvre, malgré toutes les opposi-

tions, et écrivit la lettre suivante au duc de Savoie, Victor-Amédée :

« Monseigneur,

« Je n'eusse jamais osé prendre la liberté d'écrire directement à Votre Altesse, si l'on ne m'eût pressée de le faire, en m'assurant que sa débonnaireté ne l'aurait point pour désagréable.

a Je supplie très-humblement Votre Altesse de faire savoir à messieurs du sénat et à ceux de cette ville d'Annecy, sa volonté absolue touchant l'érection d'un second monastère de notre Ordre ; car le sénat a refusé d'entériner les patentes qu'il a plu à Votre Altesse de nous accorder pour cela. Sur ces patentes, Monseigneur, et sur les assurances que le bon Père Juste Guérin nous a données plusieurs fois de la bonté de Votre Altesse en ce sujet, nous avons acheté au faubourg de la Perrière, et par l'avis de Monsieur de Genève, des vergers situés en très-bon air, pour y bâtir le monastère. Ce choix n'a pas plu à messieurs de la ville, qui nous voulaient placer les unes d'un côté, les autres d'un autre, selon le désir de chacun de nous faire acheter sa maison ou son terrain. Nous n'y pouvions acquiescer; ils se sont roidis et ont décidé qu'il fallait, à ce que l'on m'assure, empêcher cette bonne œuvre, qui. je le proteste en toute vérité, Monseigneur, n'a été entreprise que pour la gloire de Dieu, pour donner une retraite aux filles qui aspirent à la vie religieuse, et en cela être utile aux familles de ce pays, qui, dans quelques années pourront mettre leurs filles, à peu de dot, dans ces doux monastères. Monseigneur le prince Thomas est très-aflectionné à la fondation

de cette seconde maison, parce qu'il a vu la petitesse de celle-ci en bâtiments et jardins, et l'impuissance de s'y agrandir.

« Messieurs du sénat et de la ville disent qu'il faut donc faire un monastère si grand que nous y puissions recevoir autant de filles qu'il s'en présentera, et démolir celui-ci. Votre Altesse Royale jugera que cette proposition est tout à fait rejetable, et nous aimerions mieux mourir que d'y acquiescer. Ce couvent est la source et le chef de tout notre Ordre ; il a été consacré par notre saint fondateur, qui l'a choisi pour sa sépulture, et qui en a béni la première pierre, qu'il a posée au nom de Madame la Sérénissime Infante, duchesse de Mantoue. Outre ces raisons, Monseigneur, nous ne pouvons être, selon nos coutumes, que de quarante à cinquante, au plus, dans un monastère... »

Des ordres conformes au désir de la Mère de Chantai furent aussi expédiés par la cour de Savoie, et notre sainte, libre désormais de faire bâtir à sa convenance, et si énergiquement appuyée par les princes, recouvra la faveur générale que cette tempête lui avait retirée un moment. Du reste, Dieu manifesta sa volonté de manière à la dédommager de ces traverses au delà de ses espérances. Le commandeur de Sillery, instruit de l'entreprise d'une fondation en faveur des filles pauvres voulut y contribuer généreusement, ainsi que le premier monastère de Paris, déjà riche par lui-même; la ville d'Annecy n'eut donc à supporter aucune des charges qu'elle avait tant redoutées. Notre sainte, pénétrée de reconnaissance par l'appui et les secours qui lui étaient envoyés par la Providence, ne cessait d'en remercier Dieu et les personnes dont il voulait bien

APPUYÉE SUR DIEU SEUL» :!ll

se servir pour faciliter l'exécution de cette œuvre toute de charité. Dès qu'elle eut fait un établissement provisoire, elle écrivit à l'Infante Catherine de Savoie :

« Madame

« Il me semble avoir déjà trop tardé à rendre compte à Votre Altesse Sérénissime des commencements et des progrès de sa petite maison de la Visitation, à laquelle Dieu donna naissance, le jour de la très-adorable Trinité, vingt-quatre ans après, et presque à la même heure qu'il plut à sa Providence de donner naissance à notre petite Congrégation. Sa Sagesse a choisi ce jour contre notre inclination, qui en avait choisi un autre, pour nous faire espérer de sa bonté qu'elle ne sera pas moins glorifiée en cette seconde maison, qu'elle ne l'est en la première; aussi bien, n'est-elle entreprise qu'à cette fin.

« Nous avons reçu dix filles, qui ont de si bonnes dispositions et sont ferventes au désir de leur perfection, que Votre Altesse aurait grande consolation de les voir. Il y a plusieurs prétendantes, mais on veut les faire patienter, pour attendre que les premières soient un peu formées.

« Le bâtiment du monastère avance fort, et nous espérons en avoir suffisamment bâti pour y loger les religieuses dans quinze ou dix-huit mois. Voilà, Madame, l'état présent de cette bénite œuvre, pour laquelle Votre Altesse et celle de madame votre sœur ont tant travaillé et ont montré tant d'affection. Elles en méritent devant Dieu la louange et la récompense que nous le supplions de leur accorder, en lui demandant avec instance la conservation de Vos Altesses, dont

nous demeurons en tout respect, et du profond de notre cœur,

« Madame, la très-humble et très-obéissante et indigne servante,

« Sœur Jeanne-Françoise FRÉMIOT,

DE LA YISITATION-SAIHTB-MARIE.

« DIEU SOIT BÉNI

Citons encore un fragment d'une lettre de notre sainte à la duchesse de Nemours, qui avait également contribué à cette fondation :

« Je vous assure, Madame, que Dieu fait bien

voir que cette œuvre est sienne, par les bénédictions que sa bonite y répand. Je puis dire que les filles qui sont appelées là y reçoivent des grâces et des faveurs célestes très-particulières. Nous donnâmes l'habit à sept, il y a quinze jours, et autant se préparent à le recevoir dans quelque temps. Il y a des aspirantes en grand nombre, mais il faudra qu'elles aient la patience d'attendre qu'il y ait assez de place pour les recevoir. Le bâtiment avance, grâce à Dieu, à la grande satisfaction de tout le peuple. Les plus contredisants s'en réjouissent, et avouent que cette entreprise est tout à la gloire de Dieu et à l'utilité de leur ville. Voilà, Madame, comment Dieu accommode et met en paix les choses les plus confuses ; voilà ce que sa bonté a fait aussi pour notre maison de Moulins, par la présence de Monsieur d'Autun ; Dieu tire sa gloire de tout. Votre Grandeur nous a témoigné, en cette occasion, sa bonté

envers notre Institut ; je vous en rends mille grâces, en vous demandant pardon de ma trop grande lettre... »

Cependant, plusieurs grands personnages ayant écrit à l'évoque de Genève pour obtenir que la Mère de Chantai fît un voyage à Paris, où se tenait une assemblée des évoques de France. Le prélat avait ordonné à la sainte fondatrice de se rendre à ce désir, afin de conférer, avec les évoques réunis, des intérêts de l'Ordre de la Visitation. Notre sainte était près de son départ, lorsque Dieu, voulant lui retirer encore une de ses consolations de ce monde, rappela ce môme évoque de Genève, frère et successeur de saint François de Sales. C'était une perte immense pour le diocèse. Sainte Chantai crut devoir, avant de partir, écrire à Madame Royale de Savoie, pour la prier de recommander au prince le siège de Genève, et le choix d'un évêque digne de son prédécesseur.

« Madame,

« La bienveillance dont votre Altesse Royale honorait feu Monsieur de Genève, notre très-vertueux prélat, vous aura fait ressentir tendrement, j'en suis sûre, son départ de cette vie, et surtout la perle que fait ce pauvre et désolé diocèse, et nous en particulier, qui vivions si heureuses sous la conduite de ce débonnaire pasteur, vrai père de nos âmes. Mais, puisque la volonté de Dieu est telle, nous devons l'adorer, et joindre à nos larmes la plus humble soumission à sa Providence. Pardonnez-moi, Madame, la confiance qui fait ainsi

soulager mon cœur près de la douceur de Votre Altesse Royale, en lui témoignant ma juste douleur. Je conjure votre piété, par les entrailles sacrées du divin Sauveur, de prendre sous sa protection spéciale la nécessité de ce diocèse affligé, et vos pauvres maisons de la Visitation, afin que Son Altesse Royale Monseigneur nous donne un vrai pasteur, dont le zèle maintienne cet évêché en bon état, et conduise nos âmes au grand bercail de la Jérusalem céleste, pour y adorer et bénir éternellement le souverain Pasteur. Chacun a la confiance, Madame, que Votre Altesse Royale mettra tous ses soins et une affection toute particulière à réparer notre perte, comme derechef nous l'en supplions trèshumblement.

« Il y a environ trois mois, Madame, des personnes de grande piété, et qui affectionnent grandement notre Institut, représentèrent à Monsieur de Genève, la nécessité de ma présence à Paris, poury traiter, avec les prélats qui y sont assemblés, d'affaires très-importantes pour raffermissement de notre Congrégation. Il jugea que je devais m'y acheminer, et m'en donna l'obéissance ; je priai tout aussitôt monsieur le chevalier Balbiani d'en avertir Vos Altesses Sérénissimes pour savoir ce qu'il leur plairait de me commander, car je ne devais partir qu'à la fin du trimestre. Il me répondit que je pouvais faire ce voyage. Nous partons donc, Madame, pour l'effectuer et rendre ce dernier et important service à notre Congrégation. Nous reviendrons, Dieu aidant, le plus tôt qu'il nous sera possible, pour recevoir les commandements de Vos Altesses Sérénissimes, avec toute la soumission que nous leur devons. Nous supplions la divine Majesté de les remplir de son saint amour, et leur faisons très-humblement

révérence. Je demeure en tout respect, de Votre Altesse Royale,

« Madame, la très-humble, très-obéissante et indigue servante,

Sœur Jeanne-Françoise FRÉMIOT, de LA VISITATION-SAINTE marie,

« DIEU SOIT BÉNI !

Le 25 juillet, sainte Chantai arrivait à Paris, avec une de ses Sœurs et le commandeur de Sillery, qui était allé à plusieurs lieues au-devant d'elle. Elle s'occupa, dès le premier moment, de l'objet de son voyage, et, à sa demande, tous les évoques présents à Paris se réunirent pour traiter avec elle de la grande affaire qui l'intéressait ; tous admirèrent son habileté, sa rare capacité et sa profonde humilité, et lui accordèrent tout ce qu'elle désirait. Lorsqu'elle eut terminé, et qu'elle eut visité les deux monastères de la rue Saint-Antoine et de la rue Saint-Jacques, toutes les instances pour la retenir quelques jours de plus à Paris ne purent vaincre sa fermeté : son obéissance portait qu'elle ne s'arrêterait nulle part que le temps nécessaire, et elle devait visiter les maisons de Bourgogne, de Languedoc et de Provence en retournant à Annecy. Or, partout où elle passait, lessupplications et les instances se renouvelaient ; on voulait toujours obtenir quelques jours de plus, et le supérieur, afin d'éviter à la Mère de Chantai la douleur de refuser à ses Filles, avait précisé par écrit Tordre dont nous venons de parler. Par cette mesure, elle n'avait à résister qu'aux personnes du

monde, qui comprenaient peu la valeur de cet ordre, mais qui étaient bien forcées d'en accepter les conséquences, et n'en admiraient pas moins l'obéissance de la Mère de Chantai.

Notre sainte, dans chaque visite, parlait à la communauté réunie, avait ensuite un entretien particulier avec chacune des Sœurs, et, après s'être fait rendre compte du temporel, comme du spirituel, elle partait, et allait visiter un autre monastère.

Le lendemain de son arrivée à celui d'Autun, où elle ne coucha qu'une nuit, la comtesse de Toulongeon et l'abbé de Saint-Satur, son beau-frère, viennent la chercher, et la conjurent de leur donner quelques jours au château d'Allonne, où le fils de madame de Toulongeon était malade, et dans un état qui ne laissait plus le moindre espoir ; un miracle seul pouvait le sauver. A cette nouvelle, les yeux de la sainte aïeule se remplissent de larmes, son cœur bat violemment.... elle emlîrasse sa chère Françoise, et lui dit avec une émotion qu'elle ne peut dissimuler :

— Très-chère fille, mon obéissance me le défend !

— Mais, ma bonne mère, vous pouvez au moins vous arrêter en passant devant le château, et bénir mon pauvre enfant afin qu'il guérisse ! Songez donc, ma mère, que sans cela il est perdu ! Il faut que vous dîniez quelque part ; venez dîner chez moi, je vous en conjure !

— Oh ! pour cela, oui, ma bien chère fille ; si vous ne me demandez que cela, je le ferai de bien grand cœur, et dînerai chez vous, où j'embrasserai notre trèscher petit ange.

Et, serrant la main de sa fille, notre sainte monte dans le carrosse, va bénir son petit-fils, assure la jeune

mère désolée qu'il vivra et sera bientôt guéri, et, après avoir dîné, elle prie madame de Toulongeon de ne la point accompagner, pour éviter tout retard, et se remet en route. Peu après son départ, l'enfant de madame de Toulongeon se portait à merveille.

La Mère de Chantai avait une telle réputation de sainteté que, s'il n'y avait pas de monastère de son Ordre dans les villes qu'elle traversait, ou se disputait l'honneur de lui offrir l'hospitalité. Eu Provence, une personne des plus distinguées, chez qui elle était descendue, voulut préparer elle-même les aliments destinés au dîner de la sainte ; le soir, avant de se coucher, cette dame va la trouver dans sa chambre, et lui dit :

— Ma Mère, bénissons Dieu : il y a trois mois que j'avais la fièvre chaque soir, et je suis guérie ; vous m'avez apporté la santé en entrant chez moi.

Notre sainte ne voulut pas quitter la Provence sans faire le pèlerinage de la Sainte-Baume, après lequel elle reprit sa route pour le Dauphiné, et arriva dans son cher monastère d'Annecy, vers la fin d'octobre 1636.

La cour de Savoie désirait posséder, à Turin, un monastère de la Visitation. Les princes voulaient que cette fondation fût faite par la Mère de Chantai, en personne ; l'humilité de la sainte fondatrice s'en défendit dà'abord ; mais, les lettres les plus pressantes ayant été suivies d'un ordre formel, elle dut obéir :

elle écrivit, promit d'aller faire l'établissement, et indiqua les préparatifs nécessaires en attendant qu'elle en pût prendre possession.

En arrivant à Annecy, quelques mois au paravant, notre sainte avait espéré se reposer, se décharger entièrement de tous les soins extérieurs, et vivre en simple religieuse dans sa communauté, sous la direction et l'obéissance de la Mère de Ghâtel sa supérieure. Elle comptait se préparer ainsi à la mort, et ne plus s'occuper que de son âme, car elle avait soixantecinq ans, et souffrait de plusieurs maux habituels qui la rendaient moins agile que par le passé.

Dieu avait d'autres vues. Dès le commencement de l'année 1637, il lui retira toutes les lumières et toutes les consolations intérieures dont il l'avait si longtemps favorisée, et la livra de nouveau à toutes les tortures spirituelles par lesquelles il l'avait tant éprouvée autrefois*: c'étaient les mêmes craintes, les mêmes scrupules, les mêmes tentations de désespoir ; supplice qui ébranlerait la foi et altérerait la charité, si Dieu, qui permet ces épreuves pour fortifier les âmes, ne leur accordait en même temps des grâces proportionnées au besoin. Laissons notre sainte nous rendre compte elle-même, dans une lettre à la supérieure d'un monastère de Carmélites, des peines intérieures qu'elle souffrait. Après lui avoir parlé des bénédictions que Dieu répandait sur les deux communautés d'Annecy, elle ajoute :

<< Notre bonne Mère (de Châtel) et moi, n'avons qu'un cœur. Je tâche de suivre la communauté en toutes ses pratiques, et je le fais imparfaitement, à mon accoutumé ; on a peine à me le laisser faire ; on

me rend tant d'honneur et de déférence, que cela m'est à charge ; mais je tâche de m'y soumettre par obéissance. Noire-Seigneur me donnant tant de sujets de contentement parmi ses chères âmes, m'a envoyé un exercice de peine intérieure dans lequel je sècherais, si sa bonté ne me soutenait de sa main. Je me soumets de toutes mes faibles forces à ses justes jugements, et vous conjure, ma très- chère mère, de lui protester souvent, pour moi, que je ne le veux point offenser, et ne lui demande d'autre grâce que celle de tout faire et de tout souffrir selon son bon plaisir, et comme il lui plaira. Je dis ceci sans goût ni lumière;

mais je veux que ce soit de tout mon cœur

« Je parle de Dieu, j'en écris, j'encourage suivant les occasions, comme si je sentais ce que je dis, et c'est toujours avec effort et dégoût, mais cela ne peut se dire comme on le sent. Lisez, je vous prie, l'Épître soixante-cinquième du livre quatrième ! ; elle me donne un peu de soulagement et de lumière »

Ce n'était pas encore assez pour notre sainte ; dans le cours de cette môme année, elle perdit trois affections bien chères à son cœur : les Mères Favre de Péroue, de Bréchard et de Châtel lui furent enlevées successivement ; la dernière, étant supérieure du premier monastère d'Annecy, et possédant toute la confiance de la sainte fondatrice, lui laissa le vide le plus douloureux ; mais sa résignation fut admirable comme toujours.

1 Du Traité de l'amour divin. On sait que saint François de Sales avait composé cet ouvrage pour sainte Chantai, et à sa prière.

« C'est de tout mon cœur, ma très-chère fille, écrivait-elle à une supérieure de sa congrégation, que j'embrasse les décrets sacrés de la divine Providence. Il est vrai que j'ai un grand sentiment de douleur en me voyant ainsi dépouillée de cette si chère et si cordiale Mère Marie-Péronne de Châtel qui m'était un appui et une consolation incroyables. Elle était aussi une ferme colonne de l'Institut, et avait une charité universelle pour toutes nos maisons. Dieu me fasse la grâce de l'imiter en ses vertus, et veuille, dans sa bonté, nous conserver les Mères qui nous restent. »

Elle mandait à son amie, la supérieure Carmélite :

« Il a plu àNotre-Seigneur de tirer à soi, depuis

peu de j ours, notre toute bonne et chère Mère Péronne- Marie de Châtel, qui a fait ce passage en vraie sainte ; c'était une âme où on a toujours vu régner l'esprit de Dieu. Bénie soit à jamais l'éternelle Bonté qui l'avait gratifiée de tant de grâces et vraies vertus chrétiennes ! Nous sommes demeurées dans un extrême dépouillement et une grande douleur, et c'est avec raison, car j'avais en elle une entière confiance. C'était toute ma consolation en mes angoisses, mon aide et mon conseil dans les affaires qui nous arrivent continuellement, et nous recevions d'elle un grand soulagement et une grande force. Notre-Seigneur soit béni ! J'adore de tout mon cœur les desseins sacrés de sa souveraine et paternelle Providence, et m'y soumets le plus doucement qu'il m'est possible, suppliant sa bonté divine d'avoir pitié de moi, de me conduire et de me soutenir dans l'étroit sentier de sa très-sainte volonté, de ne pas permettre que je m'en détourne jamais, et de m'y

APPUYEE SUH DJEU SEUL. 321

faire cheminer fidèlement jusqu'au dernier jour de ma vie.

« Je suis toujours dans mes peines et angoisses intérieures, ma chère Mère ; elles ne me quittent plus... Votre dernière lettre m'a beaucoup consolée. Nos Sœurs m'ont remis le fardeau de cette maison; j'ai acquiescé, après avoir fait mes remontrances. Dieu, par sa bonté, me soit en aide. Notre pauvre défunte nous a laissé de grandes affaires ; c'était une âme généreuse, qui entreprenait beaucoup pour la gloire de Dieu. Je ne vois et ne sens que croix. Ma Mère, secourez moi, et me faites secourir, en sorte que Dieu me tienne de sa très-sainte main, et me conduise entièrement selon son bon plaisir, sans que j'y fasse aucune résistance.... »

La mort de la Mère de Châtel et l'élection de sainte Chantai à la charge de la supériorité vacante, retardèrent le voyage de Turin. A ce premier retard, vint s'en ajouter un autre dont les motifs nous sont connus par une lettre de notre sainte à la princesse Mathilde de Savoie, marquise de Pianessi, qui faisait les frais de sa fondation. Nous n'en citerons qu'un fragment :

«... Quant à notre passage au delà des monts, croyez, Madame, que nous n'avons pas moins d'envie d'aller vous rendre nos très-humbles devoirs, ainsi qu'à Monsieur le marquis, votre fils, que votre piété n'a de désir de nous y voir. Mais le révérend Père dom Juste Guérin nous a écrit qu'il sera retardé d'un mois, parce qu'il a fallu écrire de nouveau à Rome pour l'éclaircissement de certaines difficultés. Nous-mêmes nous avions déjà mandé que nous ne pouvions partir avant

le vingt-deux de ce mois, à cause de l'affliction où nous sommes par le trépas de notre bonne Mère supérieure de céans, Péronne-Marie de Châtel ; cette privation nous est sensiblement douloureuse, car c'était une âme en laquelle Dieu régnait vraiment, et qui est une grande perte pour notre Institut, surtout pour ce monastère, et pour moi, en particulier. Mais, en tout, il faut adorer la très-sainte volonté de Dieu, et nous y soumettre amoureusement, quoique douloureusement, avec la confiance que sa divine Majesté saura bien pourvoir à tous nos besoins, et réparer toutes nos pertes. Je l'en supplie de tout mon cœur.. »

Quelques mois après, la princesse tombait malade, ce qui remit le départ de notre sainte à un autre temps ; enfin, le 14 septembre 1638, elle prit la route de Turin, où elle était impatiemment attendue.

Madame Matbilde de Savoie vint au-devant d'elle jusqu'à la ville d'Aoste, et la combla de témoignages les plus touchants de sa vénération, « lui baisant les mains avec autant de respect qu'elle aurait baisé une chose sainte, » nous dit la Mère de Ghaugy. A Ivrée, où on devait coucher, l'évoque vint supplier la Mère de Chantai d'accepter l'hospitalité des religieuses de Sainte-Claire ; avec l'agrément de la princesse, la sainte fondatrice et ses compagnes se rendirent à cette invitation, et, le prélat ayant fait monter madame de Chantai dans son carrosse, l'accompagna au coufent, l'y introduisit, et dit à la Communauté qui s'était réunie pour la recevoir :

— Mes Filles, je vous confie le plus grand trésor qui soit au monde.

Le lendemain, il vint dire la sainte messe, de très-

grand matin, pour la Mère de Chantai, à la chapelle du couvent, et, reprenant le trésor qu'il avait confié la veille aux religieuses, il le rendit à la princesse.

Le 30 septembre, sainte Chantai arrivait à Turin, et un courrier apportait à madame Mathilde une lettre de Madame Royale, qui lui demandait de mener la sainte fondatrice au château de Yalentino, où elle était avec son fils dangereusement malade. La Mère de Chantai, profondément humiliée de tous les témoignages de vénération qu'on lui prodiguait, sévit forcée d'obéir. A quatre heures, le même jour, elle entrait au château Valentino, où elle fut reçue avec les plus grands honneurs, et conduite auprès du prince, à qui Madame Royale dit qu'elle lui présentait la fondatrice de l'Ordre de la Visitation, et les Filles du bienheureux François de Sales. La princesse leur demanda ensuite de venir prier avec elle dans sa chapelle; après quelques instants d'oraison, notre sainte engagea la princesse à se résigner aux volontés divines, et ajouta :

— Je fais les vœux les plus ardents pour le règne de son Altesse Charles-Emmanuel.

Dieu venait de lui faire connaître que l'aîné des princes devait mourir, et que le second devait régner.

Pendant son séjour à Turin, tous les princes de la maison de Savoie la comblèrent d'honneurs. La clôture n'ayant pu être établie dans les premiers jours de l'arrivée des Sœurs, Madame Royale en profita pour faire venir la Mère de Chantai dîner avec elle le plus souvent possible. Tous les seigneurs de la cour, tous les grands de la ville voulaient voir la sainte et l'entendre parler de Dieu. Madame de Chantai, humiliée de tous ces honneurs, soupirait après le moment de son départ, lorsqu'un jour, dom Juste Guérin, évoque

de Genève, vint lui donner l'ordre de partir au plus vite, pendant que les chemins étaient libres encore, car on venait d'apprendre que l'armée espagnole approchait à grandes journées. Notre sainte, ravie de cet ordre tant désiré, prend congé des princes et retourne à son monastère d'Annecy.

« Nous sommes revenues très-heureusement de Turin, mandait-elle à une supérieure. Nous sortîmes à la hâte, et si à propos, grâce à Dieu, que bientôt après, le siège y fut mis. Nous avons trouvé bonne compagnie de soldats français, fort honnêtes gens, qui ne nous ont fait que civilités. Nous avons fait des détours pour éviter les gens de guerre, et cheminé huit jours durant sur le bord des précipices les plus effroyables qu'il soit possible d'imaginer. Le mulet de devant de notre litière tomba une fois ; s'il se fût renversé à droite au lieu de se renverser à gauche, nous étions perdues sans ressource. Voyez, ma Fille, comme nous avons toujours de nouveaux motifs de nous reposer pleinement en cette souveraine Providence, laquelle a beaucoup béni notre voyage. J'espère de la divine Miséricorde que ce nouveau monastère réussira grandement bien. Nous avons donné l'habit à cinq Filles, et nous en avons reçu quatre autres... »

Le commandeur de Silïcry s'était entièrement retiré du monde et consacrait sa fortune et sa vie à procurer

la gloire do Dieu, le salut des âmes et le soulagement des misères du prochain. Le grand nombre d'hérétiques que renfermait alors le diocèse de Genève étant un sujet de douloureuse préoccupation pour l'ardente foi de notre sainte, elle proposa à monsieur Sillcry la fondation, dans la ville d'Annecy, d'une maison de Prêtres de la Mission, établis par saint Vincent de Paul. Le commandeur se hâta de procurer ce bienfait au diocèse de l'ami qu'il regrettait, et sainte Chantai, dans la joie de l'avoir obtenu, mandait à saint Vincent de Paul :

a ... Ce m'est une consolation extrême d'avoir ici de vos chers enfants; notre tout bon et cher Père, mon sieur le commandeur, nous l'a promis. N'est-il pas incomparable en sa charité, et ne sommes-nous pas trèsobligées à la Providence de nous donner un tel appui? Bénie soit-elle éternellement. Vous nous manderez bien, mon très-cher Père, tout ce qui sera requis de faire et de savoir pour la consolation de ce bon serviteur de Dieu. Je supplie la douceur infinie de notre bon Dieu de vous conserver longtemps pour la gloire et l'utilité de la sainte Église... Quand je considère les fruits que ces deux bons ouvriers feront en ce grand et populeux évèché, j'en suis ravie, et je suis sûre que votre piété et votre zèle pour la divine gloire feront cet établissement si solide, qu'il ne pourra jamais déchoir par la disette d'hommes, ni par celle des moyens de votre Congrégation.

« Faites-nous aussi savoir comment il faut les lits et les autres meubles nécessaires à vos bons Pères...»

Les Pères de la Mission ne tardèrent pas à arriver,

et notre sainte les ayant fait installer, et les ayant vus de manière à juger ce qu'on en pouvait attendre, écrivit à leur fondateur :

« Mon très-cher Père,

« Béni soit notre divin Sauveur, qui nous a amené vos chers enfants heureusement, pour sa très-grande gloire et pour le salut de plusieurs. Chacun s'en réjouit en Notre-Seigneur; mais, certes, Monseigneur de Genève et nous, en recevons une consolation indicible ; il nous semble qu'ils sont nos vrais frères; nous sentons avec eux une parfaite union de cœur, et ils sont avec nous dans une sainte franchise, en toute simplicité et confiance. Je leur ai parlé, et eux à moi, comme si c'étaient vraiment les Filles de la Visitation. Ils ont tous une grande bonté et beaucoup de candeur. Le troisième et le cinquième ont besoin d'être aidés pour sortir un peu d'eux-mêmes; je le dirai au Supérieur,qui est un homme bien capable de cette charge, monsieur Escarts est un saint. Je leur ai donné à chacun une pratique : je fais tout cela, et le ferai toujours, Dieu aidant, avec grand amour, pour vous obéir, mon très-cher Père, et pour notre commune consolation ; car il y en a vraiment beaucoup à parler à ces chères âmes. Le bon Père*" m'a déclaré ses difficultés fort naïvement; c'est un cœur vertueux, un bon jugement, mais il aura de la peine à persévérer. Je l'ai fort prié de ne penser ni à sortir, ni à demeurer, mais à s'appliquer tout entier à l'œuvre de Dieu et à se confier en tout abandon à sa Providence. Je voudrais fort qu'il s'affermît, car il est de bonne espérance. Enfin ils sont tous aimables et ont donné grande édifi-

cation à cette ville pendant les trois jours qu'ils y ont demeuré, et leur esprit ressemble beaucoup à celai de mon très-cher bon Père... »

Sainte Chantai ne pouvait contenir les élans de son cœur et de sa foi à la pensée du bien qu'allait produire le zèle des missionnaires envoyés par saint Vincent de Paul ; elle écrivait au commandeur de Sillery :

Mon très-cher et cordial Père,

« Votre chère âme soit entièrement comblée des grâces du divin Jésus et des suaves douceurs de sa très-sainte Mère. Vos missionnaires arrivèrent il y a huit jours, et ont été reçus de Monseigneur de Genève et de ses bons ecclésiastiques avec tant de joie et de louanges à Dieu, que je ne saurais vous l'exprimer. Pour nous, mon très-cher Père, je ne saurais non plus vous exprimer notre consolation ; elle est accompagnée d'une reconnaissance aussi grande que je puis envers notre bon Dieu et envers vous, mon vrai et cher Père, à qui la Providence a voulu donner, par les intercessions de notre bienheureux Père, au moins je le crois, une si sainte inspiration, et dont l'accomplissement donnera une éternelle gloire à Dieu, pour le salut d'une infinité d'âmes. 0 la grande œuvre! mon très-cher Père. Je crois que, par vos fondations, vous faites encore le même bien à d'autres évêchés ; béni soit celui qui vous a choisi pour des œuvres de si grand mérite, et dont la récompense sera incompréhensible.

« Je ne vous dirai rien, mon tout cordial et vrai

Père, de la réception qu'on a faite à vos missionnaires dans la paroisse où ils travaillent, car ils vous le doivent écrire. Chacun est en grande jubilation par l'espérance des grands fruits qu'on attend de cette fondation. Je trouve le revenu que vous leur assignez bien suffisant ; et quand les monnaies d'ici seront d'un prix égal à celles de la France, je pense qu'il y aura assez de reste pour les ordinands....

« Quant à leur ameublement, Monseigneur de

Genève a voulu y contribuer, de sorte que nous le faisons par moitié, selon nos petits moyens ; car on a grande peine à avoir de l'argent ici, tant le peuple est accablé. Monsieur le commandeur de Compesière a promis sa maison pour les loger, ils y seront fort bien, en attendant qu'on leur ait bâti celle dont votre débonnaireté veut les pourvoir. Je remercie de tout mon cœur, mon très- cher Père, votre incomparable charité »

Bientôt, sainte Chantai put jouir des fruits apostoliques des missionnaises de saint Vincent de Paul; comme elle l'avait si bien prévu, ils faisaient tous les jours de nombreuses conversions, et dans l'effusion de son cœur, elle mandait à celui qui l'avait si puissamment secondée pour procurer ce moyen de salut au diocèse de Genève, le commandeur de Sillery :

« Quant à vos bons missionnaires, le fruit en

est si grand qu'il ne peut s'exprimer! La gloire en soit à Dieu, et la récompense à votre digne et charitable cœur, qui sera couronné du salut de tant de milliers d'âmes que ce bienfait acquiert à Dieu. Oui, mon vrai Père, je crois que cette mission en conduira plus au

ciel que celles qu'on ferait dans douze autres diocèses, tant celui-ci est grand et les populations nombreuses, et tant les âmes sont bien disposées »

Enfin, notre sainte écrivait à saint Vincent de Paul, après avoir reçu une réponse du commandeur aux quelques lignes précédentes :

« Mon très-cher Père,

« Croyez que le désir que Dieu nous a donné de chérir et servir vos chers enfants produit une incomparable dilection qui voudrait bien faire davantage pour eux ; mais ils sont si bons, qu'ils font état de peu. Au reste, la sainte édification et l'utilité de leur vie, leur continuelle occupation à procurer la gloire de Dieu au profit des âmes font dire à chacun qu'ils sont envoyés du ciel, et que monsieur Caudoin a l'esprit de Dieu. Notre très-bon Père, le commandeur de Sillery, m'écrit que, si l'on veut, il fera envoyer, par la Mission de Troyes, deux Pères et un Frère de plus. Dieu sait si Monseigneur de Genève l'acceptera de bon cœur; car ce diocèse comprend quatre-cent-cinquante-cinq paroisses catholiques et cent quarante-cinq que les hérétiques tiennent encore; ce qui fait six cents grandes paroisses et très-peuplées. Monsieur Caudoin dit qu'il faut quatre ans pour faire le tout. Voyez, mon très-cher Père, si l'accroissement à ce bienfait ne sera pas utilement employé? Vos chers enfants sont ravis de trouver un peuple si bien disposé. La gloire en soit à la Très-Sainte Trinité. Oh ! la grande couronne qui vous attend, mon très-cher Père! et notre cher Père,

monsieur le Commandeur, par le bon emploi qu'il fait de ces fidèles ouvriers. Je pense que la mission d'ici mettra en paradis un plus grand nombre d'âmes que plusieurs autres dans d'autres diocèses, moyennant la grâce de Dieu... »

Les grands succès des bons missionnaires faisaient surabonder de joie le cœur de notre sainte; mais nous avons déjà vu que Dieu ne lui permettait pas de jouir longtemps des consolations qu'il lui accordait ; d'ailleurs, il voulait, comme elle le disait elle-même, la dépouiller totalement en lui enlevant toutes ses affections.

Vers la fin de l'année 1640, frappée de la pensée que Dieu voulait lui retirer son frère, elle écrivit au prélat pour l'engager à se préparer à la mort, ajoutant que le moment était proche pour lui, et qu'elle ne tarderait pas à le suivre. L'archevêque de Bourges aurait désiré se retirer à l'Oratoire ou chez les Chartreux pour y finir sa vie; mais les plus saints personnages le détournèrent de ce projet; on craignit de voir passer ailleurs les grandes aumônes qu'André Frémiot répandait si généreusement autour de lui. Il écrivit à sa sœur :

« Gela m'est pénible, je vous assure, car il me

faut vivre à Paris comme à Paris, tenir train et table, et ne bouger des compagnies ; cela me distrait de la dévotion intérieure à laquelle je me sens tous les jours plus attiré. Si je croyais mes propres pensées, contre l'avis de tout le monde, j'irais m 'enfermer chez les Chartreux, ou chez les Pères de l'Oratoire; non pour Cire des leurs, mais pour y vivre retiré du monde, et

avoir une personne que je regarderais comme mon supérieur et qui me ferait faire tout ce qu'il voudrait »

Trois mois après, le 13 mai 1641, notre sainte recevait la nouvelle de la mort de ce cher Frère; et toujours sublime dans ses douleurs de cœur:

— Encore un dépouillement, dit-elle; que le saint nom de Dieu soit béni ! que sa sainte volonté soit faite !

« Je vous prie, ma Fille, écrivait-elle à une supérieure de son Ordre, de faire appliquer une messe et de faire prier votre communauté pour l'âme de feu Monseigneur de Bourges, mon seul frère, qu'il a plu à Dieu de retirer à soi le treizième de ce mois ; sa fin a été très-heureuse. Priez ce divin Sauveur pour moi ; afin que je me dispose à faire aussi mon passage selon sa divine volonté. J'avais dix-huit mois de plus que ce cher défunt, et voici que je me porlc bien. Dieu me fasse la grâce que tous les moments de ma vie soient tout à sa gloire.

a Au reste, il faut que vous bénissiez Dieu avec moi. Enfin, nos chères Sœurs, après s'être bien défendues, m'ont accordé, par l'ordre de Monseigneur notre digne évêque, d'être déposée pour avoir un peu plus de temps, pour vaquer à mon avancement, et pour correspondre avec nos chères maisons qui s'adressent à moi avec tant de bonté. Nous avons élu notre chère Sœur Marie-Aimée de Blonay, laquelle sera consolée, j'espère, au service de cette communauté, qui e^t très-bonne. »

Jacques de Neuchèse, évêque de Ghâlons, et la com-

tesse de Toulongeon s'étaient trouvés à Paris pour soigner leur oncle et recevoir son dernier soupir, ce qui fut un adoucissement pour le cœur de sainte Chantai. Le corps de son frère chéri fut inhumé dans l'église de la Visitation de la rue Saint-Antoine ■ ; son cœur fut porté à Dijon.

Quelques jours après avoir appris la mort d'André Frémiot, notre sainte dit à ses Sœurs qu'elle pensait devoir faire encore un nouveau sacrifice, ayant le pressentiment que le commandeur de Sillery venait de sortir de cette vie pour aller recevoir la récompense de ses grandes vertus, car cette chère âme était venue « lui donner le baiser de paix 2 ». Le Commandeur était mort, en effet, le jour même.

« Qu'il est heureux d'avoir vécu et fait son passage si saintement ! écrivait la Mère de Chantai à son amie du Carmel 3. Cette chère âme ne respirait que la gloire de Dieu et l'honneur de sa sainte Mère. Mon cœur a ressenti la douleur de cette perte, qui est très-grande ; mais béni soit le saint nom de Dieu, qui nous le rendra plus utile devant sa Majesté. Il y verra, avec nos saints fondateurs, les besoins de leur Institut et de nos âmes en particulier, et nous obtiendra ce qui nous est nécessaire... »

Le triennal de sainte Chantai allait finir ; nous avons vu que sa communauté, cédant à ses prières, n'avait

1 II est aujourd'hui dans le premier monastère de la Visitalion, rue jl'Enfer.

2 Maupas du Tour, évêque du Puy.

3 La .Mère M. Madeleine, du Saint-Sacrement, fille aînée de la Bienheureuse Marie de l'Incarnation (Madame Acarie), fondatrice des Carmélites de France.

pas renouvelé son élection et avait porté ses voix sur la Mère de Blonay, alors à Bourg, et que la sainte fondatrice avait désire voir à Annecy. En même temps, la communauté de Moulins, qui n'avait pu obtenir de notre sainte qu'elle fît un nouveau voyage pour visiter ce monastère, prit un moyen qu'elle crut déterminant : elle élut la Mère de Chantai pour sa supérieure. Nous trouvons, à ce sujet, dans une lettre de notre sainte à la Mère de Blonay, des détails qu'on ne lira pas sans intérêt :

« Ma TUE S-C11ÈRE ET TOUJOURS BIEN-AIMÉE FlLLE,

« Monseigneur de Genève a écrit à Son Eminence 1 pour vous demander pour céans. Nous ne savons pas la réponse qu'il lui plaira de faire ; Dieu, par sa bonté, veuille vous conduire à sa gloire. Mais, ma très-chère Fille, il faut que je vous avoue que je suis ravie de voir dans la lettre de ma Sœur la Supérieure de Moulins que j'ai promis d'y aller, et faire entendre au Père *** que je vous avais proposée. Voici sincèrement comment la chose s'est passée.

« Après plusieurs lettres très-pressantes au sujet de mon voyage à Moulins et les instantes supplications de madame la duchesse de Montmorency, il me prit scrupule de continuer ma résistance, vu les raisons que m'apportait une personne d'autant de vertu et de mérite. Je lui lis réponse, et à ma Sœur la Supérieure aussi, que je dépendais de L'obéissance, que si un faisait voir à Monseigneur de Genève des nécessités de ma présence telles qu'il me commandât d'aller à Mou-

1 Le cardinal archevêquede Lyoq.

lins, je n'apporterais pas de résistance, la volonté de Dieu m'étant connue par mon supérieur. Voilà toutes les promesses que j'ai faites. La Mère *** m'écrivait, et les conseillères aussi, de leur donner une supérieure excellente et' solide, au-dessus du commun, laquelle fût ancienne d'âge et de profession, et qui eût une grande expérience pour la conduite de nos maisons, douée d'une grande sagesse et d'une rare dextérité pour manier les esprits. A la vérité, je ne pus m'empêcher de sourire en les voyant si bien dépeindre la supérieure qu'elles voulaient. Je répondis à la Mère que, grâce à Dieu, il y a dans l'Institut assez de sujets possédant plusieurs des qualités qu'elles demandaient dans une supérieure ; mais que je ne savais que notre chère Sœur de Blonay qui les réunit toutes et à un si haut degré ; mais que cette chère Sœur n'était nullement à notre disposition. Je lui dis de regarder dans l'Institut, avec ses Sœurs, celle qu'elles jugeraient propre à le servir utilement, et je les assurais, si celle qu'elles choisiraient n'était pas engagée, d'user de mon petit pouvoir pour la leur faire accorder. Je leur nommais celles sur qui je pensais qu'elles pouvaient jeter. les yeux, à savoir: la déposée de Nevers, celle d'Orléans, et ma sœur de la Martinière. Sur cette lettre, ma très chère Pille, la bonne Mère de ***, qui est un peu ardente en ce qu'elle désire pour le bonheur de sa maison, me fit une belle lettre de remercîment de ce que je leur promettais d'aller à Moulins, et me parlait aussi de vous comme si je leur eusse donné quelque assurance, sans me dire un seul mot des autres que je leur avais proposées. Ah! croyez, ma chère Fille, que je leur iis une bonne réponse, et leur dis bien que votre chère personne est entre les mains

APPUYÉE sur' dieu seul. 335

de puissances si hautes que nous n'y avions point de pouvoir pour nous-mêmes, à plus forte raison n'en avions-nous point pour les autres ; qu'au reste, il y avait un an que je ne cessais d'écrire pour savoir si nous pourrions vous obtenir, et qu'au bout de toutes mes diligences, j'en suis aussi savante qu'au commencement. Mais, ma très-chère Fille, je laisse tout cela entre les mains de Dieu... »

La Mère de Blonay appartenait au monastère de Lyon, qui l'avait accordée à celui de Bourg, pour le gouverner pendant trois ans, mais qui tenait à ne pas la perdre pour un plus long temps ; néanmoins, le vif désir de la Mère de Chantai fut satisfait, le cardinal archevêque de Lyon répondit à l'évêque de Genève qu'il lui accordait la Mère de Blonay pour le monastère d'Annecy. Notre sainte écrivit aussitôt à son amie pour lui exprimer sa joie :

«... Enfin, ma très-chère Fille, j'adore la souveraine Providence qui dispose tout pour notre mieux. Bénie soit-ello pour cette consolation qu'elle nous préparc ! Nos supérieurs et nos Sœurs en ont un grand contentement, mais il m'est avis que nul n'est égal au mien, de revoir ma très-chère cadette, auprès de moi, passer le reste de mes jours avec elle, ! pour Mère très-chère, pour Fille bien-aimée et pour Sœur de parfaite confiance. Je ne puis que bénir sans fin la divine Bonté, et la supplier de m'accorder la grâce d'en profiter. J'écrirai ma joie partout. »

Cette joie ne devait pas être de longue durée.

A l'arrivée de la Mère de Blonay, notre sainte réunit la communauté, se démit de sa charge entre

les mains de la nouvelle supérieure, embrassa chaque Sœur séparément, demanda pardon à toutes des moments de peine qu'elle avait pu leur causer, et exprima son désir de ne se plus occuper que de sa préparation à la mort, qu'elle sentait approcher. Toutes les Sœurs fondaient en larmes, car toutes l'aimaient avec une tendresse infinie.

La Mère de Chantai avait pris avec bonheur la dernière place de la communauté, et ses mesures avaient été si bien calculées d'avance avec ses supérieurs ecclésiastiques, que, lorsqu'on voulut l'obliger à monter plus haut, elle répondit avec douceur et fermeté :

— Rien ja'est plus honorable, pour une religieuse, que l'exacte observance des règles de son Institut ; au surplus, j'en appelles la décision des supérieurs.

L'évêque et le supérieur consultés, répondirent que, dans le royaume des cieux, les premiers seront ceux qui se seront faits les derniers en ce monde, et qu'ils ne voyaient, d'après cela, aucun motif pour contraindre la vénérable fondatrice à violer la règle. Notre sainte triomphait.

Depuis ce moment, elle ne s'occupait plus que de l'éternité, et semblait redoubler d'affection pour ses chères Filles :

— Je vous aime, mes bien chères Filles, leur disaitelle souvent, comme les vieilles grand'mères aiment leurs petits-enfants.

Elle était près d'atteindre sa soixante et dixième année, ses jambes s'affaiblissaient, ses souffrances augmentaient, mais son esprit n'avait rien perdu de sa vigueur, ni de son activité, et plusieurs supérieures écrivaient à l'évoque de Genève pour lui demander d'ordonner à leur sainte fondatrice de faire encore

Ai'i'ivi';i: sur dieu 337

une dernière visite des monastères de France. Le prélat, jugeant que l'heure du repos était venue pour la vénérable Mère de Chantai, et voyant d'ailleurs, de la part des autorités de la ville, une vive opposition à la laisser désormais s'éloigner d'Annecy, répondit par un refus formel à chacune des communautés qui lui avaient adressé cette requête, et défendit absolument que la Mère de Chantai entreprît de nouveaux voyages.

Henri, II0 du nom, duc de Montmorency, gouverneur du Languedoc, avait terni, du souffle de la rébellion, le blason qu'il avait reçu de ses ancêtres. Il s'était laissé entraîner dans le parti de Gaston- d'Orléans ; il s'était associé aux révoltés, il avait soulevé en faveur de leur cause la province dont le roi lui avait confié le gouvernement, et la France avait vu, avec étonnement et stupeur, le fils de son connétable, le descendant du premier baron chrétien, un Montmorency enfin, tourner sa valeur et son épée contre le drapeau de son souverain. Tombé sur le champ de bataille à Gastelnaudary, et couvert de blessures, le duc de Montmorency avait été fait prisonnier par les troupes royales; on l'avait conduit à Toulouse, le parlement de cette ville l'avait déclaré coupable du crime de lèse-majesté, et comme tel, le malheureux duc, condamné à mort, avait eu la tête tranchée dans la capitale de son gouvernement, le 30 octobre 1632.

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La duchesse sa femme, Marie -Félicie des Ursins, petite-nièce de Sixte-Quint, soupçonnée d'avoir pris part au crime de son mari, avait été exilée à Moulins, et enfermée dans le château, où elle passa plusieurs années dans la plus dure captivité. Madame de Montmorency était l'ange de toutes les vertus ; sainte Chantai, chaque fois qu'elle était passée à Moulins, était allée la voir et lui porter les consolations d'une sainte amitié, et ces deux âmes d'élite s'étaient liées de la plus étroite union.

La duchesse avait recouvré la liberté, mais ne pouvant sortir de la ville où elle était exilée, avait établi tous ses gens dans une maison attenante au monastère de la Visitation, et, voulant renoncer au monde pour se consacrer entièrement à Dieu, elle s'était enfermée dans l'intérieur du couvent, et y suivait tous les exercices de la communauté, avec une régularité parfaite* et une ferveur soutenue, en attendant qu'il plût à la divine Providence d'aplanir les obstacles qui s'opposaient à l'entière exécution de ses projets. Désirant vivement consulter sainte Chantai sur ce qu'elle avait à faire pour répondre à l'appel de Dieu, sortir des difficultés qui l'entravaient du côté de ses affaires temporelles et vaincre l'opposition de sa famille, madame de Montmorency écrivit â sa sainte amie pour la supplier de venir à Moulins, et de faire le plus tôt possible ce voyage tant souhaité par ses Filles du monastère de la Visitation. Notre sainte lui répondit qu'elle ne pouvait plus désormais faire d'autre vo; que celui de cette vie à l'éternité, que son supérieur l'éveque de Genève l'avait ainsi décidé. La communauté de Moulins, jugeant la présence de la sainte fondatrice indispensable pour plusieurs affaires, trouva

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