SUR DIEU
nature au-dessous de la première, et la date du 1 1 novembre, 1641. Cet écrit, resté dans la communauté de la rue Saint-Antoine, les Sœurs de ce monastère le aient valoir maintenant avec les instances les plus pressantes ; mais madame de Montmorency, qui n'était pas encore au noviciat *, déclara qu'elle ne se séparerait jamais de celte précieuse relique. L'évoque d'Aulun écrivit à la supérieure de Paris qu'il mourrait à la porte de l'église de la Visitation plutôt que d'en laisser sortir ce trésor. Les autorités signifièrent que lais la ville de Moulins ne consentirait à céder ses droits sur un tel trésor, à moins qu'elle n'en reçût l'ordre du Roi. L'évoque de Genève, voyant une telle résistance, crut devoir intervenir et écrivit à la supérieure du premier monastère de Paris, pour l'engager à se désister en faveur de la duchesse de Montmorency, l'amie la plus intime de l'illustre fondatrice et l'une des plus grandes bienfaitrices de l'Institut.
La communauté de Paris, voulant avant tout conserver l'esprit de sainte Chantai, renonça à ses justes prétentions et laissa jouir celle de Moulins du trésor qu'elle possédait et qui y resta jusqu'à la suppression des monastères, à la fin du siècle dernier. La Mère de Damas, alors supérieure de la Visitation à Moulins, emporta et conserva le cœur de sainte Chantai. La Mère de Damas ayant rétabli sa communauté, non plus à Moulins, mais à la Charité-sur-Loire, lui rendit le précieux dépôt. Aujourd'hui, la communauté ayant été transférée de la Charité à Nevers,le cœur de sainte
1 Elle n'y eutra qu'en 1G57, et après avoir été supérieure et difié pendant plusieurs annéea la communauté de Moulins,
elle mourut daus ce monastère eu odeur de sainteté, mi 1666, à
:j34 SIXIÈME PARTIE.
Chantai est conservé dans le monastère de la Visitation en cette ville.
De nombreux miracles suivirent la mort de l'illustre Jeanne de Chantai ; nous n'en rapporterons que quelques-uns :
Le 16 février 1642, Renée-Augustine Catinat, novice au monastère de Mamers, dans le Maine, se présente devant sa supérieure qui, saisie d'étonnement, n'en peut croire ses yeux, bien qu'elle reconnaisse le son de sa voix :
— Vous ici, ma Fille!
— Oui, ma mère, c'est bien moi !
La Sœur Catinat était tombée en paralysie depuis plusieurs mois ; à cette infirmité était venue se joindre une hydropisie générale. La malade, pressée par l'inspiration de demander sa guérison à la sainte fondatrice, venait de céder à cette pensée, et elle avait été si promptement exaucée, qu'elle en était encore tout étourdie. Mais elle marchait, elle n'était plus enflée, elle se sentait forte et bien portante, il fallait se rendre à l'évidence. La communauté fut réunie aussitôt ; on se rendit au chœur, on chanta le Te Deum, on était ivre de bonheur ; les larmes coulaient de tous les yeux pendant que les voix et les cœurs chantaient le cantique de la reconnaissance et de l'action de grâces.
La supérieure avait récité l'oraison, elle allait donner le signal de la sortie, lorsque se présente devant elle la Sœur tourière Marie-Péronne Chappon. Toute la communauté laisse échapper un cri de surprise, et les larmes du bonheur inondent tous les visages... La Sœur Marie-Péronne, hydropique, depuis longtemps déclarée incurable et qui ne sortait plus de l'infirme-
rie, est là, dans le chœur, en présence de toute la communauté, et ne paraît pas avoir jamais éprouvé la moindre maladie ! La supérieure ne pouvait croire à cette seconde merveille et regardait, examinait la Sœur avec un étonnement inexprimable. Enfin, elle lui ordonne de dire à haute voix, en présence de Notre- Seigneur, par quel prodige elle est là, avec toutes l>cs apparences de la santé :
Ma Mère, dit la bonne Sœur tourière, notre Sœur Catinat est venue près de moi et m'a dit : « Chère Sœur, Notre Mère de Chantai vient de me guérir, regardez-moi 1 toute la communauté m'a vue, et nous allons au chœur chanter le Te Deum. » Alors, il m'a pris une grande tristesse, j'ai appelé notre bonne Mère fondatrice; je lui ai dit : Ma sainte Mère, vous p'ouvez me guérir comme vous avez guéri ma Sœur Catinat, et vous savez que ce serait un grand soulagement pour nos Sœurs à qui je coûte tant de soins et de fatigues ; je vous supplie néanmoins de ne pas tenir compte de mon désir, mais de faire ce qui sera à la plus grande gloire de Dieu. — Au même moment j'éprouvai un grand tremblement et de vives douleur^ dans les jambes, et il me semblait qu'une voix intérieure me disait de marcher. Je sortis de mon lit, je vis que je n'étais plus enflée ; je ne sentais plus de douleurs, plus de faiblesse, je me portais bien, je suis descendue au chœur; le Te Deum n'étant pas fini, j'ai attendu derrière ce banc afin qu'on ne nie vît pas el qu'on n'eût pas de distraction à cause de moi. »
La communauté rendit à Dieu de nouvelles action de grâces et fit constater les deux miracles.
Marie Yibert, fille d'un auditeur des comptes en la chambre souveraine de Savoie, et pensionnaire dans le
premier monastère d'Annecy, était attaquée depuis longtemps d'une maladie à laquelle on ne trouvait nul remède. De violentes convulsions, des accès de fureur qui la faisaient mordre tout ce qu'elle pouvait saisir, des cris frénétiques, l'absence de la raison, tout concourait à persuader les trois médecins qui la soignaient que la jeune fille était possédée du démon. Marie Vibert n'avait pas quinze ans, on voulait toujours espérer une guérison que rien n'annonçait cependant, et, voyant que les semaines et les mois se succédaient sans apporter d'amélioration, on finit par accepter l'idée des médecins, quelque pénible qu'elle pût être, et on se décida à tenter les exorcismes. Le résultat fut un redoublement de convulsions et de fureurs. La famille Vibert et la communauté de la Visitation, désolées de la persistance de ce mal inconnu et inguérissable, se décident à demander à Dieu, par les mérites de la sainte Mère de Chantai, ce qu'il avait refusé jusque-là. On commence une neuvaine de messes, le 5 mars 1 697 ; le 1 1 on donne à la j eune fille une cuillerée de potion dans laquelle on avait mêlé un peu de sang de sainte Chantai, et on lui présente une de ses images. Tout à coup Marie se lève, se met à genoux et s'écrie :
a Qu'elle est belle ! »
Le saisissement fut d'autant plus vif pour toutes les personnes qui l'entouraient, que depuis longtemps elle avait perdu l'usage de la parole. Après cette exclamation elle récite plusieurs fois le Gloria Patri, et. revenant ensuite à elle-même :
— Je viens de voir, dit-elle aux personnes présentes, la Mère de Chantai vêtue en religieuse, les mains jointes et la tête environnée de rayons si éclatants que j'en étais éblouie !
Le miracle était complet, le corps et l'esprit étaient guéris ; on se hâta de rendre grâce à Dieu et de faire constater juridiquement ce double prodige.
Sainte Chantai devait guérir toutes sortes d'infirmités avant d'être élevée, par l'Eglise, au rang des Bienheureux.
Il y avait, à Nevers, une famille du nom de Morel; dont la petite fille était née avec une jambe beaucoup plus courte que l'autre ; le pied de cette jambe n'avait pas de talon, et le genou était contourné. Les parents, ayant inutilement employé les moyens prescrits par la science, eurent la douleur de voir leur enfant se développer dans ces tristes conditions et privée de mouvements. Sa faiblesse était telle, qu'elle ne pouvait se soutenir debout, et, qu'en grandissant, sa taille se déforma, et ajouta une infirmité nouvelle à celle qu'elle avait déjà. La santé de Gabrielle Morel souffrait de l'extrême faiblesse de son corps ; mais la piété de la jeune fille était si douce, et sa foi si vive, qu'elle n'avait d'autre regret, en se voyant ainsi disgraciée, que celui de ne pouvoir suivre son attrait pour la vie religieuse. Ne trouvant qu'un moyen de satisfaire son goût pour la retraite, elle pria ses parents de la mettre à la Visitation d'Avallon, en qualité de pensionnaire ; ils y consentirent volontiers. Gabrielle y fut reçue à ce titre, vers la fin de l'année 1709.
Elle y était depuis peu, lorsqu'elle s'aperçut qu'on venait de recevoir une postulante dont la taille était défectueuse et le visage d'une pâleur qui indiquait la souffrance et une santé des plus faibles. C'en fut assez pour lui donner l'espoir d'arriver au même bonheur. Elle témoigna le désir de parler à la maîtresse des novices, et lui dit toute sa pensée.
— Ma chère enfant, lai répondit la Mère maîtresse, nous recevons les personnes infirmes et d'une santé délicate, mais à la condition qu'elles soient capables de suivre la règle et de se rendre utiles dans la maison. Or, vous ne pouvez ni l'un ni l'autre; mais je vais vous indiquer un moyen de le pouvoir, si votre vocation vient de Dieu. Vous savez combien notre sainte fondatrice fait de prodiges de tous côtés. Adressez-vous à elle, faites une neuvaine en son honneur, et si Dieu vous veut parmi nous, soyez sûre qu'il vous mettra en état d'être reçue à la fin de votre neuvaine.
Gabrielle était loin de partager la confiance de la religieuse ; elle attendit encore, ne pouvant se persuader qu'un miracle aussi grand pût être demandé sans témérité. Cependant, pressée, encouragée par la Mère maîtresse, elle commence une neuvaine, le 16 mars 1710, et, chaque jour, à mesure qu'elle prie devant *l'image de la sainte fondatrice, sa confiance s'accroît. Le 21, pendant que Gabrielle entendait la sainte messe elle sent craquer les os de sa jambe, bien qu'elle ne fasse aucun mouvement. Le 24, dernier jour de sa neuvaine, pendant qu'elle faisait le^ prières ordinaires devant l'image de la sainte Mère de Chantai, son corps se redresse sans douleur; elle se relève, elle marche ; ses jambes sont d'égale longueur, le pied qui manquait de talon en est pourvu, le genou disloqué est dans le meilleur état ; enfin Gabrielle Morel n'a plus la moindre infirmité; elle est pleine de vigueur et de santé ! Peu de jours après, elle entrait au noviciat, heureuse de consacrer à Dieu, pour toujours, la force et la santé qu'elle en avait reçues d'une manière si merveilleuse et si éclatante.
Madame de Saxomet, d'une beauté remarquable, et
douée de toutes les qualités qui charment l'esprit et attachent le cœur, était fort recherchée et appréciée dans la société de Pignerol. Dans les premiers jours d'avril 1710, elle fut saisie d'un point de côté accompagné de fièvre, et donna les plus vives inquiétudes.
Bientôt la douleur disparut, la fièvre diminua, mais un horrible mal couvrit son visage et la défigura. Tous les remèdes furent tentés en vain ; les médecins ne voyant plus ce qu'ils pourraient employer pour détourner cette sorte de lèpre, engagèrent madame de Saxomet à se faire transporter à Turin pour y consulter les- médecins des princes. La malade s'y résignait avec peine ; mais c'était la seule ressource qui lui restât ; il fallait y recourir. Avant de partir elle veut dire adieu à ses amies les plus chères, religieuses à la Visitation, et se fait porter dans sa chaise jusqu'au parloir ; elle avait demandé à voir d'abord la supérieure, qui était alors Marie-Philiberte de Monthouz ; mais le parloir était assailli en ce moment, et toutes les religieuses qu'elle désirait voir s'y trouvaient réunies. Madame de Saxomet s'entretint avec la Mère de Monthouz, et, lorsque toutes les personnes qu'elle avait trouvées au parloir se sont retirées, elle lève son voile, et, montrant son visage.
— Voyez, mes chères Mères, dit-elle à ses amies, regardez-moi, si vous en avez le courage ! Voyez dans quel état il a plu à Dieu de me réduire !
Les religieuses étaient saisies d'horreur et émues de compassion. Jamais elles n'avaient rien vu de semblable, il leur était impossible de reconnaître, dans leur amie, autre chose que le son de sa voix :
— Ma pauvre amie, lui dit la Mère de Monthouz,
que je suis peinée de vous voir en cet état ! Mais qu'allez-vous faire à Turin ? Vous voyez l'impuissance des moyens humains, adressez-vous à notre bienheureuse Mèie de Chantai, qui guérit tous ceux qui l'invoquent avec confiance. Une de nos sœurs vient d'en faire l'expérience dans notre monastère. D'ailleurs, que risquez-vous en retardant votre voyage de quelques jours ? Si notre Mère ne vous guérit pas, vous irez à Turin....
— Je le veux bien, chère Mère, s'écrie la malade avec l'accent de la foi et de la confiance; mais priez aussi avec moi ; faites prier toute la communauté, car je me sens indigne d'obtenir une telle faveur.
La supérieure lui promet les prières de sa maison et lui donne un fragment du suaire de sainte Chantai.
Madame de Saxomet, rentrée chez elle avec ce trésor, invoquée la sainte fondatrice, et, le soir, en se couchant, elle met la précieuse relique sur son visage et s'endort d'un sommeil doux et calme qui dure toute la nuit. Le lendemain matin, sa femme de chambre, en entrant chez elle, jette un cri perçant, tombe à genoux et pleure abondamment en bénissant la bonté divine. Bientôt sa maîtresse comprend ce qui la fait ainsi crier : « Miracle ! miracle ! » Et, malgré sa vive émotion, elle lui demande de lui apporter son miroir. Pendant que madame de Saxomet admirait l'œuvre de la miséricorde de Dieu, et la puissance des mérites de la sainte fondatrice, la femme de chambre avait couru dans toute la maison, appelé tout Le monde, et chacun accourait près de la malade, et s'émerveillait de voir son visage parfaitement net, sans nulle trace du mal horrible qui le couvrait la veille.
Ce serait nous répéter que de rapporter ici d'autres miracles reconnus, attestés, prouvés juridiquement, et ce serait sans intérêt pour les lecteurs.
Sainte Chantai, béatifiée par Benoît XIV, le 13 novembre 1751, fut canonisée le 17 août 1767 par Clément XIII, qui fixa sa iête au 21 août. Le corps de la sainte demeura exposé à la vénération des fidèles, dans l'Église de laVisitation d'Annecy, jusqu'en 1793, époque à laquelle les troupes révolutionnaires chassèrent toutes les religieuses de leurs monastères. Dans cette terrible invasion, Dieu ne laissa pas profaner les précieuses dépouilles des fondateurs de la Visitation. Il inspira à quatre habitants de la ville d'Annecy le zèle et le dévouement nécessaires pour les soustraire à des mains sacrilèges. Messieurs Burquier, Amblet, Rochette et Belleydier descendirent, une nuit, dans le caveau des religieuses de sainte Claire, en enlevèrent deux cercueils, les portèrent à l'église de la Visitation, et les substituèrent à ceux de saint François de Sales et de sainte Chantai. Ce changement fut opéré avec une telle habileté, que nul ne s'en douta. M. Amblet fit lever son parquet, et y fit enterrer dessous les châsses des saintes reliques, qui y demeurèrent jusqu'au rétablissement du culte catholique en France. En 1804 elles furent reconnues par Mgr de Mérinville, évoque de Genève et de Chambéry. Le 26 mai 1806, son successeur Mgr de Sales, les reconnut de nouveau, en constata l'authenticité, et lit placer solennellement celle de saint François de Sales dans la cathédrale d'Annecy, et celle de sainte Chantai, dans l'église Saint-Maurice de la même ville.
En 1824, et par les soins de Mgr de Thiollaz, évêquc d'Annecy, un monastère de la Visitation, ayant été
rétabli dans cette ville, les corps des illustres fondateurs furent transportés, en 1826, dans l'église de ce couvent, avec la plus grande pompe, en présence du roi et de la reine de Sardaigne, de plusieurs prélats, d'un très-grand nombre de prêtres, de la famille de Sales, et au milieu d'un immense concours de peuple.
La dévotion à sainte Jeanne de Chantai est toujours vive en Savoie ; elle s'y transmet d'une génération à l'autre, et de nombreuses grâces obtenues par ses mérites, disent tous les jours combien est grande devant Dieu celle qui sut tout quitter, tout sacrifier pour obéir à sa voix.