DÉDICACE
donne le jour à une des plus douces lumières de l'Église de France, le savant et pieux archevêque de Cambrai, l'immortel Fénelon. Et, à la fin du dernier siècle, un frère de votre trisaïeul, Charles de la Cropte, rejeté par la rage révolutionnaire de son siège épiscopal d'Aleth, portait en Espagne l'exemple de toutes les vertus, y mourait en odeur de sainteté, et laissait une telle impression que, au témoignage d'une princesse du sang royal, le peuple accourait en pèlerinage à son tombeau, y faisait brûler des cierges, et implorait l'intercession du prélat vénéré.
Du côté maternel, — par une de vos aïeules, Sophie de Simiane, arrière-petite-fille de madame de Sévigné, — vous êtes la dixième génération de sainte Jeanne-Françoise de Chantai, dont je viens vous raconter les vertus. Par sa belle-mère Françoise de Cossé, baronne de Chantai, vous descendez de sainte Humbeline, sœur du grand saint Bernard, que l'Église compte parmi ses plus célèbres docteurs. Par les Villeneuve de Vence, vous vous rattachez à saint EIzéar et à sainte Delphine de Sabran, ainsi qu'à sainte Rossolyne de Vil leneuve.
Un jour, charmants enfants, vous serez heureux et fiers de cette glorieuse filiation. Alors, \ous comprendrez d'où venaient les douces et sages leçons que vous recevez maintenant, la tendre piété qu'on vous inspire, les aimables et solides vertus dont on ne cesse de vous donner l'exemple. Alors, en regardant vos bien-aimés parents, vous vous direz :
« Imitons-les; soyons dignes d'eux, comme ils sont dignes de leurs aïeux. »
En lisant ces lignes, chers petits Anges, vous vous étonnerez, sans doute, qu'elles vous soient adressées par un nom qui vous sera inconnu; mais une main qui vous est chère lèvera pour vous le voile du pseudonyme; une voix que vous aimez vous dira que, parmi les cœurs de ce monde, nul ne fut plus dévoué à votre pieuse famille, et ne vous aima pius chèrement que celui dont vous trouvez ici le souvenir.
On parlait un jour, en présence de la reine Anne d'Autriche, du mérite éminent de la fondatrice de l'Ordre de la Visitation-Sainte-Marie ; la comtesse de Saint-Paul, une des femmes les plus spirituelles de son temps, et qui, le jour même, était allée au monastère de la rue Saint-Antoine et avait eu un long entretien avec l'illustre fondatrice, dit à la reine qui lui demandait son avis : Madame de Chantai est une grande sainte et un grand homme. Le mot était juste, il fut relevé, il fit fortune, et l'histoire l'a conservé.
Sainte Jeanne de Chantai était en effet « une grande sainte et un grand homme, » et l'esprit du monde s'est trop arrêté, croyons-nous, à ne la considérer quà ces deux points de vue. En général, on n'aime pas sainte Chantai dans le monde ; s'il arrive que son nom soit prononcé, on entend aussitôt s'élever contre elle une voix irritée : « Je n'aime pas cette sainte î elle a passé sur le corps de son fils !... » C'est là le grand grief ; on ne lui pardonne pas d'avoir sacrifié
à Dieu tout ce qu'il demandait. Les esprits superficiels ne se rendent pas compte qu'il y a des voies exceptionnelles par lesquelles Dieu a le droit d'appeler quelques-uns de ses élus. On se laisse repousser par ce qui effraie la nature, et on ne veut pas tenter de pénétrer plus avant : ce qu'il en a coûté au cœur de sainte Chantai pour répondre à l'appel de Dieu, on l'ignore et on ne cherche pas à le savoir ; on affirme seulement qu'elle n'avait pas de cœur, et on en reste là. Un seul instant de réflexion détruirait ce préjugé. La sympathie qui existait entre saint François de Sales et sainte Chantai, eût-elle été possible, nous le demandons, si l'illustre évêque dont l'âme était si douce et si tendre, n'eût trouvé un écho dans celle de la safnte fondatrice de la Visitation ? Non, trèscertainement. Le cœur de la baronne de Chantai était digne de celui du grand évêque de Genève ; c'est tout dire. Mais pour bien comprendre ce cœur, il faudrait lire les Mémoires de la Mère de Chaugy, et ils ont une teinte de mysticité qui ne va pas aux personnes du monde ; il faudrait lire les Lettres de sainte Chantai, et ces Lettres n'ayant pas été retouchées et le style en étant très-surcharge, selon le goût de l'époque, ne plairaient pas davantage. Henri de Maupas du Tour, évêque et comte du Puy, aumônier d'Anne d'Autriche, avait connu, apprécié et aimé sainte Chantai ; la Vie qu'il nous en a laissée la fait bien connaître assurément, et elle est d'autant
plus exacte, qu'il Téorivit d'après les manuscrits delà Mèiv de Chaugy ; mais il écrivait y a deux cents ans et n'a plus aujourd'hui que de rares lecteurs ; il n'est mémeplus réimprimé, les inconvénients du style et de la mysticité del'époque étant les mêmes. On n'a donc que Marsollier et le P. Beaufils, de la Compagnie de Jésus. Le premier déplaît par ses longueurs,et,disonsle, il donne à la baronne de Chantai une roideur qu'elle n'avait pas et qui n'a pas peu contribué à faire porter un jugement erroné sur les sentiments et la nature de son cœur : il ne la fait pas aimer. Le Père Beaufils, plus simple, plus vrai, est doux et agréable pour le temps où il écrivait, mais il est trop abrégé ; il satisfait la piété et laisse à désirer pour la curiosité, dont il faut bien tenir compte aujourd'hui, en proportion de son avidité.
Tels sont les motifs qui nous ont porté à donner une nouvelle histoire de sainte Jeanne de Chantai. Nous nous sommes attaché à la faire connaître surtout dans sa vie intime. Nous citons beaucoup ses lettres dont nous avons dû retoucher légèrement quelques passages trop diffus. Sainte Chantai ne prévoyait pas qu'une grande partie de sa correspondance serait conservée ; et, si elle l'eût prévu, il est probable qu'elle n'aurait écrit que dans le cas de la plus stricte nécessité. Ses lettres sont simples, naïves, écrites au courant de la plume, et disent tout son cœur. Le seul moyen de la faire bien juger était donc d'en repro-
duire plusieurs en les rattachant aux circonstances qui les ont inspirées, c'est ce que nous avons fait. Puissions-nous avoir la consolation de faire ainsi mieux comprendre celle qui, sans y prétendre, sut se faire admirer, vénérer et chérir de tous ceux à qui il fut donné de la connaître pendant sa vie !
«T.-M.-S. DALRIGXAC.
SAINTE GHANTAL
La partie du bas Poitou appelée autrefois la Gâtine, et comprise aujourd'hui dans le département des Deux- Sèvres, présentait, en l'an de grâce 1591, de déplorables traces des ravages exercés par l'armée calviniste pendant les cruelles guerres civiles qui venaient de désoler cette malheureuse contrée. La campagne était privée de la plupart de ses églises dont on ne voyait plus que les cendres ou les décombres, ses plus beaux arbres avaient été dévorés par les flammes, les murs de ses plus anciens châteaux portaient les marques des projectiles de guerre qui les avaient labourés, tout indiquait enfin une récente et bien affligeante dévastation La petite ville de Saint- Maixent, dont les fortes murailles attestent encore de nos jours les sièges qu'elle soutint alors, prise d'abord par l'armée du roi de Navarre, et reprise bientôt après par le duc de
Joyeuse, pour Henri III, gémissait sur l'apostasie d'une partie de ses habitants, que les doctrines de Calvin avaient séduits, et n'offrait plus que des ruines. Elle avait vu piller et détruire son ancienne et riche abbaye de savants Bénédictins, insulter et chasser ses humbles Pères franciscains dont on avait abattu la pauvre demeure, et saccager et incendier son beau monastère de Bénédictines, dont les religieuses avaient été forcées de fuir à travers les hordes impies et sacrilèges qui profanaient leur saint asile en s'appropriant les richesses destinées au sanctuaire. Les Filles de la Miséricorde n'avaient pas même été épargnées, bien que toute leur vie fût dévouée au service des pauvres et des malades. L'hérésie, ne voulant plus rien de catholique dans cette petite ville, avait pillé, brûlé, détruit tout ce qui en portait le nom !....
Et pourtant, on était en grande liesse dans toutes les châtellenies des environs de Saint-Maxent, vers la fin du printemps de cette même année 1591. Les festins et les bals, les joutes et les tournois, les courses et les parties de chasse, tous les genres de plaisirs enfin se succédaient, pour ainsi dire, sans interruption. Du manoir à la chaumière, seigneurs et vassaux, nobles et vilains, tous se réjouissaient du mariage du noble sire de Neuchèze, baron des Francs ; tous fêtaient la bienvenue de Libelle Marguerite, sa jeune espousre, qu'il avait amenée tout récemment du lointain duché de Bourgogne. Depuis deux mois, les châtelains des Francs, invités par les seigneurs d'alentour, passaient d'un château à un autre, retrouvant dans chacun la brillante et joyeuse réunion qu'ils avaient invitée les premiers. En changeant de lieu, ils changeaient aussi de plaisirs, car c'était à qui leur donnerait une fête
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plus magnifique et des amusements plus variés. Chaque jour amenait une surprise plus merveilleuse encore que la précédente. Pour Marguerite, c'était une féerie ; jamais elle n'avait soupçonné des joies si entraînantes, des plaisirs si enivrants.
La jeune baronne n'avait plus de mère, elle l'aval perdue étant encore enfant. Son père, président à mortier au parlement de Dijon, n'avait pu l'accompagner en Poitou, les devoirs de sa charge s'y opposaient impérieusement ; mais il lui avait fait un sacrifice dont lui seul avait la mesure. '
Le mariage de Marguerite avait été célébré à Dijon, et il avait été convenu qu'après quelques semaines accordées au foyer paternel, elle partirait avec son mari pour sa terre des Francs1, où l'attendait une réception digne de son mérite et de l'alliance qu'elle venait de conctracter. Mais, plus le moment du départ approchait, plus le cœur de la jeune femme se sentait faiblir, à la pensée de cette douloureuse séparation et de l'isolement où elle se trouverait dans une province éloignée, où elle ne connaissait personne, et où personne ne l'aimerait comme on l'avait aimée dans sa familie. Bientôt, elle ne sut plus dissimuler ce profond chagrin, et, des larmes involontaires s'échappaient de ses yeux et la forçaient de se retirer pour les cacher à celui dont la présence les provoquait. Le président voyait la douleur de sa fille, et il la partageait trop profondément pour tenter de lui donner des consola-
1 L'orthographe du nom d'Effran adoptée par les historiensde sainte Chantai nous a paru fautive; il n'existe pa?, croyonsnous, un soûl village ou hameau d*e ce nom e i Poitou ; nous n'avons pu découvrir que le hameau fies Francs, dont l'orthographe doit avoir été changée. On sait d'ailleurs qu'autrefois ou tenait peu à l'orthographe des noms propres.
tions dont il aurait eu besoin pour lui-même ; il laissait Marguerite se retirer sans essa}rer de la retenir, même par un geste ou par un regard. Un jour, cependant, au moment où elle allait fuir comme de coutume, son père lui tend la main ; la jeune baronne la saisit, la porte à ses lèvres, éclate en sanglots, et se jetant dans les bras du président :
— Monsieur mon père ! mon bon père ! lui dit-elle, ne me laissez pas partir toute seule [....
— Ma fille, vous savez que je ne puis m'éloigner en ce moment !....
— Mais vous pouvez me donner ma sœur ! Oh ! je vous en conjure! donnez-moi Jeanne, mon bon père!
— Que me demandez-vous là, chère Marguerite? c'est impossible ! s'écria le président. N'est-ce pas assez de me séparer de ma fille aînée? J'ai déjà fait le sacrifice d'éloigner André, que ses études retiendront longtemps à* Paris ; maintenant, l'intérêt de votre avenir exige que vous me quittiez, j'ai consenti d'avance à cette douloureuse condition pour votre bonheur, mais je ne puis faire davantage ! Jeanne restera pour me consoler de votre absence et de celle de votre frère. Le baron vous aime, il vous l'a prouvé en vous donnant la préférence sur plusieurs autres aussi vertueuses et plus riches que vous....
— Oui, Monsieur, dit Marguerite en redoublant ses pleurs et ses instances, le baron m'aime, c'est vrai, et je l'aime aussi; mais je quitte tout ce que je suis accoutumée à voir et à aimer depuis ma naissance, pour aller dans une province où je serai en arrivant comme une étrangère ? et croyez-vous d'ailleurs que l'affection d'un mari remplace celle d'un père et d'une sœur ? Mon père, je vous en supplie, donnez-moi
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Jeanne au moins pour quelque temps, et je partirai moins malheureuse !
Et les larmes de la jeune femme tombaient brûlantes sur le cœur de son père, qui ne sut plus lui résister. Il se dévoua comme il avait l'habitude de le faire, il accorda Jeanne pour six mois seulement, et brisé par cet effort de dévouement, il quitta Marguerite et se retira dans son oratoire, où il offrit à Dieu le double sacrifice imposé par son amour paternel.
Jeanne aimait son père avec la plus touchante vénération ; elle aimait sa sœur avec une incomparable tendresse, et, son cœur se trouvant partagé entre le regret de quitter l'un et la consolation de suivre l'autre, elle n'eut que des larmes pour toute réponse, lorsqu'on lui apprit cette décision:
— N'etes-vous donc pas ravie de m'accompagner, ma bonne Jeanne ? lui demanda Marguerite.
— Je le serais, répondit-elle, s'il ne fallait pas quitter mon père ! mais m'en séparer, le laisser absolument seul... Pauvre père ! quelle abnégation ! quel dévouement !...
— Vous verrez un pays tout nouveau pour vous, ajouta la jeune femme, et vous vous amuserez beaucoup des fêtes qu'on me donnera...
— Mon bon père ne s'amusera pas, lui ! et il n'aura de nouveau que l'isolement dans lequel nous allons le laisser ! Ma bonne Marguerite, je vous aime avec un sentiment bien vif et bien profond! Vous savez tout le chagrin que m'a causé la première idée de votre mariage dans une province aussi éloignée? Eh bien ! si notre bon père m'avait donné le choix, je vous avoue que je serais restée près de lui ; car vous avez votre
mari, et lui, ce bon père ! il ne lui restera personne quand je serai partie !...
— Mon oncle et ma tante Frémiot le soigneront beaucoup, ils me l'ont promis, chère Jeanne, soyez donc sans inquiétude. Puis, vous savez combien il aime le petit cousin Claude ? Il semble reporter sur lui toutes ses espérances de famille depuis qu'André est à Paris, et mon oncle et ma tante, qui le voient aussi bien que nous, m'ont promis de le lui mener le soir toutes les fois que mon père soupera chez lui ; enfin ils feront tout ce qu'ils pourront pour l'entourer et le distraire...
Jeanne embrassa tendrement sa sœur, puis elle courut se jeter dans les bras de son père et, sans lui demander de revenir sur la promesse qu'il avait faite, elle lui témoigna tout ce qu'il en coûtait à son cœur pour se soumettre à la décision qui la séparait de lui pour la première fois de sa vie...
Huit jours après, Jean- Jacques deNeuchèze partait de Dij on avec Marguerite et Jeanne : le président restait seul avec sa douleur.
Bénigme Frémiot, seigneur de Totes, second président au parlement de Dijon, descendait d'une des plus anciennes familles du duché de Bourgogne, dont tous les membres s'étaient toujours distingués dans les hautes charges de Ja magistrature et dont l'alliance avait toujours été recherchée par la noblesse d'épée. Il avait épousé Marguerite de Berbisy qui faisait le charme de sa vie par la solidité de ses vertus, l'agrément de son esprit et la douceur de son caractère. Leur union l'ut bénie d'abord par la naissance d'une lille à qui on donna le nom de sa mère, dans l'espoir qu'elle reproduirait un jour tout le mérite qu'on admi-
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raitdans la jeune présidente; mais ce n'était pas assez pour le bonheur de Bénigne Frémiot. En remerciant Dieu de lui avoir donné une fille, il lui demandait un héritier de son nom, que Marguerite désirait autant que lui, et qu'elle demandait avec une égale ardeur. Bientôt, ils eurent l'espoir d'être exaucés, et ils s'occupaient avec joie du nom qu'ils donneraient à l'enfant désiré, de l'éducation qu'il recevrait, de mille détails toujours chers et précieux pour le père et la mère de l'enfant impatiemment attendu, lorsque le 23 janvier 1572, la présidente donna le jour à une seconde fille :
— Eh bien ! dit messire Frémiot, nous désirions vivement un fils, Dieu nous donne une fille, que son saint nom soit béni ! C'est aujourd'hui la fête de saint Jean l'aumônier, cette enfant portera son nom et sera placée sous sa protection, elle s'appellera Jeanne 4.
Et Marguerite, soumise comme son mari à la volonté divine, continua de demander avec lui le fils qui manquait à leur bonheur. Dix-huit mois après Dieu les exauça enfin, ils eurent un fils qu'ils appelèrent André... Mais l'enfant coûta la vie à sa mère! Le bonheur n'est pas d'ici-bas!... Si l'homme parvient quelquefois à le saisir un instant, c'est pour le sentir presque aussitôt se briser entre ses mains !...
Le président, resté veuf avec trois enfants en basâge, ne songea plus qu'à remplacer pour eux, autant que les devoirs de sa charge le lui permettaient, la surveillance maternelle dont ils étaient privés pour toujours. 11 voulait les faire élever près de lui, veiller à tous les mouvements de leur cœur, étudier toutes
1 A la confirmation, elle prit le nom de Françoise.
les tendances de leurs caractères, et les corriger de leurs défauts à mesure qu'ils se révéleraient à ses observations. Il choisit des personnes éprouvées et dignes de sa confiance, pour les charger de ces précieux objets de sa tendresse, et se réserva le soin de former à la vertu les cœurs de ses enfants et de préparer leurs âmes pour les luttes qu'elles auraient à soutenir. Car, en ce temps où l'hérésie de Calvin avait déjà produit des effets désastreux en France, il était important de fortifier la foi contre ses continuelles attaques. Dans ce but, le président Frémiot exigeait que ses enfants assistassent aux discussions religieuses qu'il soutenait souvent chez lui avec les calvinistes. Il ne forçait pas ses enfants à écouter, mais il voulait qu'ils fussent présents. Lui-même leur expliquait les vérités catholiques par des instructions proportionnées à leur jeune intelligence, et, en même temps, il faisait naître dansUeur cœur une piété aussi tendre que solide. Dieu bénit son zèle au delà même de ses espérances, et on raconte que sa fille Jeanne, n'ayant encore que cinq ans, rendit un admirable témoignage de son attachement à la foi catholique.
Le président s'entretenait, un jour, avec un seigneur qui s'était laissé séduire par les nouvelles doctrines, et, comme de coutume, ses enfants étaient présents et jouaient, près de leur gouvernante, à l'extrémité de la salle. Tout à coup Jeanne s élance, elle vient se poser devant l'apostat avec l'assurance de la vérité, et lui dit résolument:
— Monseigneur, vous devez croire que Jésus-Christ est dans la sainte Eucharistie, puisqu'il l'a dit ; en le niant comme vous le faites, c'est dire qu'il est un menteur.
Le calviniste, émerveillé de cette saillie d'une enfant de cet âge, la fait causer longtemps, cherche à l'embarrasser par ses raisonnements et voit qu'il est impossible d'ébranler sa foi. II change d'arguments : il met la main dans sa poche et en retire une provision de dragées qu'il offre à l'enfant. Jeanne les refuse. Il prend alors le petit tablier de Jeanne, il vide dedans son ch ageoir, il met les bouts du tablier dans les mains de la petite fille et se croit réconcilié avec elle par ce procédé si puissant d'ordinaire sur lescontroversistes de cinq ans. Jeanne court à la cheminée, jette les dragées dans le feu, sans goûter à une seule, et se retournant ensuite vers l'ennemi de Dieu et de l'Eglise :
Monseigneur, lui dit-elle, voilà comment les hérétiques brûleront dans l'enfer pour n'avoir pas cru ce que Jésus-Christ a dit. Si vous aviez donné un démenti au roi, mon père vous ferait mourir. Eh bien! — ajouta-t-elle en montrant un tableau représentant saint Pierre et saint Paul, — voilà deux présidents qui vous condamneront pour tous les démentis que vous osez donner à Dieu !
Toute l'éducation decette charmante enfant répondit à ces heureux commencements: toujours les progrès de sa raison, de son esprit, de son cœur dépassèrent toutes les prévisions, toutes les espérances. Marguerite et André suivaient leur âge et se développaient heureusement. Sans étonner comme Jeanne, ils promettaient d'èlre un jour la consolation de leur père ; mais Jeanne devait être sa gloire. Plus André grandissait, plus son goût pour l'étude et son attrait pour la vie sacerdotale semblait se développer. Le président avait espéré que son fils lui succéderait au parlement
et que, par lui, son nom, si vénéré dans le duché serait perpétué1... Dieu en avait autrement ordonné. La vocation du jeune André se manifestant clairement, son père sacrifia toutes ses espérances à la volonté divine et envoya son fils à Paris pour y suivre les études nécessaires. André y était depuis assez longtemps déjà, lorsque Marguerite, ayant atteint sa vingt et unième année, fut mariée, comme nous l'avons vu, à Jean-Jacques de Neuchèze qui l'avait emmenée, ainsi que Jeanne, dans sa châtellenie des Francs, au grand regret du président.
En arrivant au château des Francs, les deux sœurs n'avaient pa^ retrouvé la vie calme et régulière de l'hôtel Frémiot, car les idées du jeune baron étaient bien différentes de celles qui avaient dirigé l'éducation si chrétienne de Marguerite et de Jeanne. Le président avait toujours procuré des plaisirs à ses filles; mais des plaisirs simples et purs comme leurs pensées. Jamais elle n'avaient pris la moindre part aux joies mondaines qui agitent l'esprit, dessèchent le cœur et occasionnent souvent la perte de l'âme. Les heureuses enfants ignoraient même les dangers dont la sollicitude paternelle les avait toujours préservées, et elles croyaient n'avoir à redouter dans la vie que ceux dont la pureté de leur foi pouvait être menacée. L'une et
1 Le frère do Bénigne Frémiot, président à mortier comme lui au parlement de Dijon, n'eut qu'un fils qui lui succéda dans cette charge et qui mourut sans postérité. Sa veuve, en 1678, épousa en secondes noces le président Baillet.
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l'autre arrivaient donc dans la nouvelle famille de Marguerite, avec toute l'innocence et la candeur de l'enfance et, en môme temps, avec toute la raison et toutes les vertus de l'âge mûr ; mais l'expérience du monde leur manquait. Le père le plus tendre et le plus éclairé, quel que soit son dévouement, remplace bien difficilement une mère, quand vient pour la jeune fille, le moment de son entrée dans un monde dont elle n'a jamais soupçonné les redoutables écueils.
Dès les premiers jours, Marguerite avait distingué Damoisellc Ursule parmi les personnes attachées à la maison de son mari. Son âge, sa tenue, son langage et le grand nombre d'années qu'elle avait passées au château, lui paraissant des garanties plus que suffisantes pour mériter sa confiance, la jeune baronne l'avait chargée de remplir, près de Jeanne, l'office de gouvernante. Par cet arrangement, les deux sœurs devenaient moins dépendantes l'une de l'autre, et les convenances étaient respectées.
Jeanne avait alors plus de dix-neuf ans : sa taille était élégante et souple, et à la beauté de ses traits s'unissait l'expression de la plus agréable physionomie !. Spirituelle, vive, enjouée, naturellement douce, gracieuse et obligeante, elle avait été surnommée, à Dijon, la Damoiselle parfaicte. Les jeunes seigneurs du bas Poitou n'avaient pu voir la char-
1 « Elle était de riche taille, d'un port généreux et majes- « tueux ; sa face ornée de grâces et d'une beauté naturelle fort « attrayante, sans artilice et sans mollesse. » (Mém. de la Mère de Chaugy.)
« Elle était bien faite et d'une figure agréable; elle avait beau- « coup d'esprit, beaucoup de douceur, beaucoup de complai- « sance dans L'humeur; elle était regardée comme un parti « avantageux; toute la jeune noblesse du Poitou s'attachait à « lui plaire, à la divertir et à gagner son estime. » (L'abbé Marsollier, Vie de la B. Mère de Chantai.)
mante Jeanne sans ambitionner l'honneur de son alliance, et plusieurs s'étaient empressés de manifester leur désir à la baronne des Francs, dont le vœu le plus cher était de fixer sa sœur dans le comté ; mais Jeanne n'avait encore donné son opinion sur aucune de ces propositions.
Cependant les fêtes se succédaient toujours; Marguerite, entraînée par son mari, se laissait emporter dans ce tourbillon de plaisirs, Jeanne suivait sa sœur, ni l'une ni l'autre n'avaient le temps de se reconnaître et de réfléchir, c'était une sorte d'enivrement.
Un soir, après avoir passé la journée à suivre une partie de chasse des plus émouvantes, Jeanne, dominée par la fatigue, s'était retirée dans sa chambre plus tôt que de coutume :
— Vous paraissez bien fatiguée, Damoiselle, lui dit sa gouvernante.
— Je le*suis beaucoup, ma bonne, lui répondit Jeanne; mais je me couche de bonne heure, je vais bien dormir, et demain je serai prèle à recommencer.
— Mais, demain, observa la gouvernante, il n'y aura pas de grande chasse...
— Et que fera-t-on ? demanda vivement la jeune fille ; le savez-vous?
— Je sais peut-être bien quelque chose, dit d'un ton mystérieux damoiselle Ursule ; mais je ne le dirai pas, car c'est une surprise qu'on prépare, justement pour damoiselle Jeanne. Convenez qu'on s'amuse bien plus ici qu'à Dijon.
— C'est vrai, on s'amuse beaucoup... Peut-cMrc trop I . . .
— Comment! Non, certes, ce n'est pas trop! Quand on est jeune et belle comme vous, Damoiselle, il faut
jouir des plaisirs delà vie ! Je vous l'ai déjà dit souvent, messire Frémiot vous a élevée trop sévèrement ; il vous faisait mener une vie de nonne qui ne convient pas à la jeunesse ; autant vaudrait s'enterrer tout vif ! C'est bon, tout au plus, pour les vieilles femmes...
— Mon père blâmerait vos principes, et il aurait raison, répliqua Jeanne avec dignité. Je vous ai déjà engagée, ma chère Ursule, à respecter, dans mon éducation, l'œuvre de mon père, le plus sage, le plus estimable, le plus vénéré des hommes dans tout notre duché.
— Je ne dit pas le contraire, Damoiselle ; mais les présidents au parlement sont obligés d'être toujours sévères, c'est leur tenue de rigueur. Messire Frémiot ne pouvait vous accompagner dans le monde où l'on s'amuse, voilà pourquoi il vous a élevée dans la dévotion. Si feu madame la présidente avait vécu, vous auriez reçu une autre éducation que messire le président n'aurait point blâmée, soyez-en sûre.
— Pourtant, reprit Jeanne, en poussant un long soupir, je ne m'ennuyais jamais à Dijon! J'y étais très-heureuse, tandis que je me sens dans un vide insupportable dès que nous revenons aux Francs, ne fût-ce que pour deux ou trois jours, si nous y sommes seuls.
— C'est ce qui vous prouve que le plaisir est l'élément de la jeunesse. Croyez-moi, Damoiselîc, laissez là votre livre d'heures et votre Traité de dévotion, qui ne conviennent point à votre âge ; vous les reprendrez dans votre vieillesse. En attendant, ne pensez qu'à vous divertir et à faire un choix parmi les gentilshommes de haute lignée qui aspirent à votre main. A votre place, je donnerais la préférence au plus
riche. Je me charge de vous le faire épouser, si vous suivez mes conseils, car je le connais. Je sais que vous lui plaisez beaucoup, mais il veut que la damoiselle qu'il épousera n'ait pas des idées de dévotion comme vous en avez encore. Songez qu'il possède les plus beaux fiefs du comté, et qu'il est plus grand seigneur encore que le sire baron.
— Et ses vertus ? vous n'en parlez pas, ma bonne; vous ne vantez que sa naissance et ses richesses.
— Que voilà bien toujours les idées de messires du parlement ! Dans le monde, on a toujours assez de vertu quand on est riche et grand seigneur ! Songez que vous êtes jeune et belle, que vous devez aimer le plaisir : que, plus on est riche, pinson peut s'amuser, et que, plus on s'amuse, plus on est heureux.
Jeanne ne répliqua pas un seul mot ; d'un geste, elle congédia sa gouvernante et, dès qu'elle se vit seule dans su chambre, elle se jeta à genoux et fondit en larmes. Elle venait de s'apercevoir que son pied touchait le bord d'un abîme. Dès sa plus tendre enfance, Jeanne s'était donnéeà la divine Marie, et l'appelait sa mère, avec tout l'amour et toute la confiance de l'enfant le plus aimé pour la mère la plus tendre. En ce moment de si dangereuse épreuve, elle appela à son secours celle qu'on n'implore jamais en vain, elle la supplia de l'éclairer, de la guider, de la soutenir dans la lutte... Car, il faut le dire, la tentation était grande ; Jeanne savait très-bien que le gentilhomme dont on venait de lui parler était le plus riche, le plus brillant, le plus envié de la contrée. Elle sentait que la vie de plaisir dans laquelle elle se trouvait entraînée avait des charmes bien puissants, elle était flattée de se voir admirée et recherchée, de s'entendre
louer et applaudir, de se dire qu'elle était l'objet de l'empressement général, et l'âme de toutes les fêtes dont le mariage de sa sœur n'était plus que le prétexte.
Tous ces écueils étaient bien redoutables pour un cœur de dix-neuf ans ! Et, à tous ces pièges, venait se joindre le langage pernicieux de celle à qui la baronne des Francs avait confié la garde de sa sœur ! Mais Jeanne savait que des conseils si opposés aux leçons de son père ne pouvaient être inspirés que par l'enfer. Elle sentait que des plaisirs soutenus qui refroidissaient sa piété, agitaient son esprit et portaient le trouble dans son cœur, ne pouvaient qu'être trèsnuisibles à son âme, et elle avait appris à tout sacrifier à la voix de sa conscience. Étourdie pendant quelque temps par l'excitation d'un genre de vie si nouveau pour elle, l'innocente enfant s'était laissé emporter sur cette pente sans en prévoir les fâcheuses conséquences. Maintenant elle voyait tous les dangers de sa position, elle sentait qu'il lui fallait un secours puissant pour l'en garantir, et elle le demandait de toute l'ardeur de son âme à celle qui est forte comme une armée rangée pour le combat. Ce livre d'heures, qu'on venait de l'engager à ne plus ouvrir que pour la messe du dimanche, la pieuse Jeanne s'en saisit avec empressement, elle le baisa avec amour, elle l'inonda de ses larmes. Elle pria longtemps et sentit enfin qu'elle était exaucée, que Marie était venue à son aide, et qu'avec un tel secours, le sacrifice dût-il être plus grand encore, elle le ferait généreusement, quelle que fût la violence de la tentation. Jeanne était éclairée, elle savait ce qu'elle avait à faire et la conduite qu'elle devait tenir désormais.
Le lendemain, Marguerite avait à peine achevé sa toilette, lorsque sa sœur se présenta chez elle. Après l'avoir embrassée et s'être informée de ses nouvelles, Jeanne lui dit, en lui pressant affectueusement la main :
— Vous êtes maintenant bien accoutumée à votre nouvelle existence, chère Marguerite, vous connaissez tout le voisinage des Francs, les amis du baron sont les vôtres, je pourrais bien retourner auprès de mon père
— Que me dites-vous là, Jeanne ! y pensez-vous? me quitter avant les six mois convenus ? Mais quel mauvais rêve avez-vous donc fait ? Vous vous êtes tant amusée hier ! Qu'est-il donc arrivé depuis ?
— Il est arrivé que je ne dois plus supporter a présence d'Ursule à titre de gouvernante. Je vous ai parlé plusieurs fois de la peine que j ai ressentie en l'entendant blâmer les principes religieux que notre bon père nous a donnés. Elle ne s'en tient plus là : elle me parle à présent le langage d'un serpent tentateur avec lequel je ne veux plus avoir le moindre rapport. C'est une fille impie, dont les sentiments ne peuvent être inspirés que par un cœur faux et pervers.
— Quelle exagération ! Une fille attachée aux Neuchèze depuis plus de trente ans !..
— Plût à Dieu qu'elle n'eût jamais mis les pieds chez eux ! C'est une créature infâme ! Marguerite, souvenez-vous de ce que je vous dis maintenant ; si vous la gardez, vous vous en repentirez un jour » !
1 On se repeutit plus tard, en effet, de n'avoir pas suivi le conseil de Jeanne.
— Je ne puis, cependant, la renvoyer, chère ?œur. Ce n'est pas à moi à réformer, si promptement surtout, la maison dans laquelle je viens d'entrer, et dont je n'ai pu étudier les personnes. Quant au service d'Ursule près de vous, ma chère Jeanne, il cessera, puisque vous l'exigez, et dès aujourd'hui, je vais la faire partir pour les Francs, sous prétexte d'y aller tout préparer pour notre prochain retour. Vous savez que nous n'avons pas d'autre invitation que celle de laxMothe?...
— Cette vie me fatigue tant, chère Marguerite ? J'ai besoin de retrouver le calme et les douces habitudes de la maison paternelle.
— Nous retournerons chez nous à la fin de la semaine prochaine, ma bonne Jeanne, nous y serons seuls, vous y vivrez comme vous l'entendrez, mais vous ne me quitterez pas avant l'expiration des six mois qui m'ont été accordés.
Jeanne céda au désir de sa sœur. L'important pour elle était de se voir débarrasée de la présence habituelle de celle qui travaillait à la perdre ; Marguerite lui ayant promis de l'en délivrer, la douce jeune fille crut devoir borner là ses exigences. Le même jour, Ursule parlait pour les Francs, avec ordre d'y attendre le retour des châtelains, et le surlendemain on était à la Molhe où les fêtes se prolongèrent au delà du jour fixé. Mais Jeanne se répétant que c'étaient les dernières conservait sa gaieté naturelle, ne perdait rien du charme qui la faisait aimer el admirer, et restait néanmoins complètement maîtresse d'elle-même. Son expérience était suffisante. Le plaisir n'avait plus de séductions cachées pour elle; il n'avait qu'un attrait dont elle savait tout le danger, et auquel elle était
sûre de résister avec la grâce de Dieu qu'elle ne cessait de demander.
En retournant aux Francs, on s'arrêta un jour seulement à Saint-Maixent. Le baron voulut montrer, à Marguerite et à sa sœur, ce qui restait des édifices catholiques dans cette petite ville tant de fois ravagée par les hérétiques. Hélas ! de tous ces édifices, de tous ces asiles de la prière, de la pénitence et de la charité, il ne restait plus que de grandes ruines ! Le cœur de Jeanne en fut profondément ému. Elle ne comprenait pas qu'elle eût pu se laisser emporter un moment par l'attrait des joies mondaines, dans une contrée où l'hérésie et l'impiété s'étaient livrées à cette sacrilège dévastation. Ses larmes coulaient abondantes en écoutant les récits du baron, et il lui semblait qu'elle ne ferait jamais assez désormais pour témoigner de son respect et de son amour pour la foi de l'Eglise. Elle aurait voulu pouvoir réparer à elle seule toutes les profanations, tous les crimes qui avaient été commis dans ce malheureux pays où l'hérésie régnait en souveraine ! Le souvenir de ce qu'elle éprouva de douleur en ce jour ne s'effaça jamais.
La soirée était magnifique, Marguerite et sa sœur, de retour aux Francs depuis plusieurs jours, étaient assises sur un banc de la terrasse du château, jouissant des suaves émanations d'un parterre couvert de fleurs, lorsqu'un bruit lointain se fit entendre :
— C'est Jean ! dit Marguerite en se levant et prêtant toute son attention à ce bruit. C'est le galop de plusieurs chevaux.
Bientôt, le son du cor ne laissait plus de doute, le pont-levis était baissé et le baron, suivi de ses gens, le franchissait au moment où neuf heures sonnaient à l'horloge de la tour, Fidèle à l'obligation qu'elle s'était imposée de se retirer dès neuf heures, à moins que des circonstances impérieuses ne lui fissent un devoir de rester avec sa famille, Jeanne, après avoir souhaité la bienvenue à son beau-frère, dont l'absence n'avait duré que trois jours, embrassa Marguerite et monta dans sa chambre. Le baron suivit sa femme sur la terrasse et lui dit en s'asseyant près d'elle, sur le banc qu'elle occupait avec Jeanne quelques instants auparavant :
— Aymar vient demain ; il sera ici dans la soirée, et je lui ai promis que vous prendriez ses intérêts auprès de Jeanne qu'il désire plus que jamais. C'est un parti des plus avantageux sous le rapport de la fortune comme sous celui de la naissance ; il est aussi bon qu'il est beau, il réunit toutes les qualités désirables, et il est notre voisin... Si le président y consentait, Jeanne serait très-heureuse d'autant plusqu'elle avoue ingénument que le comte ne lui déplaît pas.
— Il lui plaît même beaucoup, répondit Marguerite ; et elle vient de me dire à l'instant que de tous ceux qui la recherchent, c'est le seul qu'elle se déciderait à accueillir si mon père l'approuvait. Mais cette chère Jeanne ignore que le comte est calviniste! Il faudrait qu'il s'arrangeât pendant qu'il sera ici, de manière à ne lui pas laisser soupçonner sa religion. Do nuire côté, nous n'en dirons rien ; quant à la dif-
ficulté de l'éloignement de Dijon, je suis sûre de la faire surmonter à mon père.
— Eh bien ! prenez vos arrangements avec lui le plus tôt possible, chère Marguerite, et demain matin commencez à disposer Jeanne à l'arrivée d'Aymar.
Marguerite suivit le plan qu'elle s'était tracé, mais pas sans restriction ; car, plus elle songeait aux avantages de l'alliance projetée pour sa sœur, plus elle voyait se dresser devant elle l'obstacle de la religion du comte de ***. Elle sentait qu'elle ne pouvait écrire au président sans lui en parler, et, lui faire une telle ouverture, c'était lui faire refuser son consentement, c'était lui proposer un mariage impossible. Elle résolut donc d'attendre que Jeanne se fût attachée, sans s'en apercevoir, à celui qu'on l'accoutumerait à regarder comme devant être son mari dans un avenir très-rapproché, espérant que ce qui serait agréé et désiré par «a sœur, serait approuvé tôt ou tard par son père.
Ce que la baronne avait prévu ne manqua pas d'arriver. Jeanne, bien persuadée, d'après les discours de sa sœur et de son beau-frère, que le président donnerait son consentement au mariage qu'on désirait si vivement autour d'elle, s'attacha au comte de ***, dont elle appréciait chaque jour davantage les qualités remarquables. Elle ne regrettait dans cette belle alliance que son éloignement de son père; mais on lui promit si souvent de la mener à Dijon a peu près tous les ans, qu'elle finit par ne pins voir que les avantages et les agréments de l'existence qu'on lui préparait. Cependant, elle ne donnait pas de réponse satisfaisante et ne voulait se prononcer que d'après l'avis du président.
JEUNE FILLE. ,Vi
Le retard de Marguerite à demander cet avis inquiétait la délicatesse de Jeanne. Elle se préoccupait péniblement du mystère qu'elle soupçonnait dans cette réserve à l'égard d'un père dont toute la vie n'avait été qu'un long dévouement. Bien convaincue qu'on lui cachait un point assez important, dans une affaire d'où dépendait tout son avenir, elle se promit de redoubler d'attention, d'observer les moindres détails, et de demander à Dieu plus ardemment encore de lui manifester sa volonté.
L'époque était arrivée où Jeanne devait retourner à Dijon ; Marguerite, craignant que le président ne pressât son départ du Poitou, jugea le moment venu d'exiger de sa sœur une réponse précise sur le projet d'alliance qui lui tenait tant à cœur :
— Jeanne, lui dit-elle un jour, en présence du baron, nous ne pouvons laisser plus longtemps le comte dans l'incertitude; il faut absolument vous prononcer.
— J'ai toujours dit, répondit la jeune fille, que ma réponse serait l'écho de celle de/mon père, chère Marguerite ; vous savez que j'espère n'avoir jamais d'autre volonté que la sienne, car elle est la voix de Dieu pour moi.
— Notre bon père vous aime trop, ma sœur, pour refuser son consentement à un mariage qui vous sera agréable, et qui réunira tant de conditions de bonheur pour nous tous.
— Non, Marguerite, il n'approuvera jamais que j'épouse un calviniste! et je suis profondément peinée que vous m'ayez laissé ignorer la religion du comte de x** !...
— Pourquoi pensez-vous qu'il est calviniste ? Ne le
voyez-vous pas agir en vrai catholique? A-t-il jamais dit une seule parole contre la foi de l'Eglise?
— Lorsqu'il croit n'être pas vu, il se conduit en hérétique. Hier, il était à deux pas de la petite grille, il a entendu la clochette annonçant le passage du saint Viatique et, non-seulement il n'a pas fléchi le genou, mais il ne s'est pas même découvert ! Je l'ai vu de ma chambre, et j'ai remercié Dieu de m'avoir éclairée. Jamais je ne l'épouserai !...
— Les lois de l'Etat permettent ces unions, dit le baron, et l'Eglise les tolère ; il ne faut pour cela qu'une dispense, il me sera bien facile de l'obtenir.
— Je vous remercie, mon frère, répondit Jeanne avec empressement, je n'épouserai pas l'ennemi de Dieu et de son Eglise !
— Ma chère Jeanne, lui dit Marguerite, de son ton le plus entraînant, une femme, belle, vertueuse, spirituelle, charmante comme vous, peut tout espérer de son influence ; vous convertirez le comte, j'en suis sûre.
— Je n'ai pas un doute à cet égard, ajouta le baron, et vous pouvez compter que nous vous aiderions avec zèle, s'il en était besoin ; mais ce sera inutile ; Aymar vous désire trop pour vous résister...
— C'est ce qu'on fait toujours espérer à une jeune fille, répondit Jeanne, quand on veut lui faire épouser un homme impie ou hérétique, ou qui, seulement par habitude et indifférence, s'est soustrait à la pratique des lois de l'Eglise. On la berce de l'espoir qu'elle convertira cet homme lorsqu'il sera son mari, et, le mariage fait, celui qui était à ses pieds auparavant, se déclare indépendant dans ses idées comme dans ses actes. La pauvre femme qui a donné dans le
piège se trouve ainsi prise pour la vie, et court le risque de compromettre son éternité !... Non je n'accepterai pas un hérétique !
— Eh bien ! dit le baron, il se convertira avant le mariage, si vous l'exigez ; j'en réponds pour lui.
— Une conversion déterminée par des sentiments humains, ne saurait m'inspirer la moindre confiance; n'en parlons plus, mon frère, je vous en prie.
— Vous êtes bien exagérée, dans vos idées, ma bonne Jeanne, dit tristement Marguerite ; nous en reparlerons demain.
Jeanne venait de remporter une grande victoire sur elle-même. Elle venait de faire le sacrifice de toutes ses espérances d'avenir, et était assez émue pour avoir besoin de repos. Elle se retira dans sa chambre, et, après avoir remercié Dieu de lui avoir donné le courage de soumettre son cœur à sa conscience, elle le supplia de continuer à l'éclairer et à la diriger, puisqu'elle était privée des sages conseils de son père, et ne pouvait plus compter sur ceux de sa sœur dont la tendresse aveuglait le jugement.
Marguerite, désolée du refus de Jeanne, voulut renouveler ses instances le lendemain ; mais la courageuse enfant s'était préparée par la plus fervente prière à soutenir ce nouvel assaut. Elle avait appelé la trèssainte Vierge à son secours, elle allait combattre sous son regard, elle comptait sur sa protection, elle espérait donc la victoire :
— Eh bien î chère Jeanne, lui dit Marguerite en l'embrassant, la nuit porte conseil, dit-on; avez-vous réfléchi à notre entretien d'hier?
— Je suis plus résolue que jamais, lui répondit Jeanne, à ne pas épouser un calviniste, et je vous
supplie, ma bonne Marguerite, de ne m'en plus reparler !
— Cependant, les choses sont trop avancées pour reculer convenablement, reprit la baronne...
— Avauccesï demanda la jeune fille avec inquiétude ; que voulez-vous dire? Est-ce que mon père aurait été consulté ? Est-ce qu'il aurait approuvé ?
En ce moment: le baron fit demander à sa bellesœur si elle voulait le recevoir, et sur la réponse affirmative, il vint prêter main-forte à Marguerite qui lui dit aussitôt :
— Jeanne ne comprend pas que les choses soient trop avancées pour qu'elle puisse se retirer convenablement.
— Il est pourtant bien aisé de s'en rendre compte, répondit-il ; et s'adressant à sa belle-sœur, il ajouta: Dans tout le pays il n'est bruit que de ce mariage, chère sœur. Tout le monde sait que vous avez donné la préférence au comte de *** ; vous avez beaucoup causé avec lui, l'autre jour, en présence de plusieurs de nos amis, et chacun a fait ses réflexions sur les convenances de cette alliance que tous ont approuvée, Il serait du plus mauvais effet de reculer après vous être avancée jusque-là. Ce serait môme vous compromettre.
— Je ne le crois pas, dit Jeanne, car j'ai toujours agi dans le doute de l'approbation de mon père, par conséquent de manière à conserver la liberté du refus.
— Mais, enfin, reprit Marguerite, vous vous êtes attachée à Aymar ?
— Oui, chÇre sœur, je m'étais attachée àses qualités, à ses vertus, à l'idée que je lui confierais mon avenir, si mon père approuvait votre projet; mais je suis
attachée bien davantage encore à la foi de l'Église, et je ne veux pas m'exposer à la perdre.
— Aymar a le cœur le plus loyal, dit le baron ; il s'engagera à ne pas même essayer d'ébranler vos croyances et vous pourrez compter sur sa parole, il y sera fidèle.
— Mon frère, je vous demande en grâce de ne me plus parler de ce mariage ! Celui qui m'a trompée en me laissant croire qu'il était catholique, quelle confiance pourrait-il m'inspirer désormais ? Heureusement, Dieu m'a éclairée, et je l'en remercie de toute mon âme ! Au reste, mon frère, je vous déclare que je n'hésitertiis pas à préférer une détention perpétuelle, dans la plus dure prison, à l'affreux malheur de vivre avec un hérétique ! Croyez-vous que Dieu bénisse abondamment ce genre d'union ? Je craindrais de le tenter en le lui demandant! Non! jamais d'alliance avec l'hérésie ! Dieu et son ennemi ne peuvent marcher de front : Le catholicisme et le calvinisme ne peuvent aller ensemble !
— Quelle exagération ! vous êtes trop exaltée, chère Jeanne ; c'est pousser les choses beaucoup trop loin, dit Marguerite.
— De grâce ! ma sœur, n'en parlons plus ! Si vous devez revenir là-dessus, j'écrirai à mon père toute la vérité, et vous savez d'avance quelle sera sa réponse.
— Ci oyez bien, Jeanne, que votre exaltation vous aveugle. Vous auriez un si grand mérite devant Dieu, en ramenant votre mari à la foi catholique ! Et ce serait si facile ! Je sais qu'il y est très- disposé au fond de l'âme.
— Non, Marguerite; détrompez-vous. Ses intérêts temporels souffriraient d'un changement de religion et
les hommes se laissent toujours entraîner du côté le plus avantageux pour leur fortune. D'ailleurs, je vous le répète, ce serait exposer ma foi, ce serait tenter Dieu, et je me repentirais toute ma vie d'avoir compromis le salut de mon âme pour satisfaire mes sentiments humains.
— Je croyais que vous m'aimiez, — dit Marguerite en se levant, et d'un ton qui prouvait à quel point les derniers mots de sa sœur l'avaient blessée, — je pensais que vous seriez heureuse de vivre près de moi, et je vois que je suis seule à désirer que nous ne soyons pas séparées.
— Laissons ma sœur à ses réflexions, dit le baron avec impatience ; puisqu'elle ne reconnaît nulle autorité à sa sœ<ir aînée, il est inutile d insister.
Et Margueritese retira avec son mari, désespérant de vaincre Jeanne, et irritée d'une fermeté qu'elle n'aurait pu prévoir après avoir si bien combiné ses plans. Elle avait toujours trouvé dans sa sœur tant de déférence pour ses opinions, tant de facilité à se ranger à son avis, tant de complaisance pour ses goûts et ses désirs, qu'elle ne pouvait comprendre la résistance qu'elle rencontrait maintenant . La fidélité de Jeanne à suivre si courageusement les inspirations de sa conscience, paraissait à Marguerite une puérilité intolérable, et elle ne pouvait accepter l'idée que sa sœur refusât de sacrifier de tels scrupules au bonheur de vivre auprès d'elle. Marguerite était bonneet vertueuse, elle aimait tendrement sa famille, et Jeanne était pour elle un objet de prédilection ; mais il y avait de l'égoïsme dans les affections de la jeune femme :
— Nous n'avons plus rien à espérer, dit-elle à son mari en quittant sa sœur ; je crois que vous feriez
bien d'aller porter de suite celte décision à votre ami. Dites-lui que j'ai tenté tous les moyens pour déterminer Jeanne en sa faveur, et que je suis désolée de son obstination.
Marguerite, suffoquée par ses larmes, avait besoin d'être seule ; elle se retira dans son appartement et le baron se rendit auprès de son ami pour lui annoncer la décision de Jeanne :
— Mais il faut lui dire, s'écria le comte de ***, que je ^uis prêt à revenir à la foi de mes pères, même avant le mariage, si elle l'exige !
C'est ce que j'ai fait, mon cher ami; mais ma belle-sœur a des idées qui ne sont pas celles de tout le monde. Elle prétend qu'elle n'aurait aucune confiance dans une conversion inspirée par des motifshumains, et qu'elle n'en veut plus entendre parler. Que peut-on répondre à cela ?
Le comte n'en demanda pas davantage; il comprit que de nouvelles instances seraient inutiles avec un caractère aussi énergique. Il quitta immédiatement le château des Francs, afin de ne plus reparaître en présence de l'admirable jeune fille pour laquelle il éprouvait autant de respect que d'affection.
Jeanne était restée sensiblement affligée des dernières paroles de sa sœur. Le reproche d indifférence qu'elle lui avait adressé était entré dans son cœur comme une épine bien douloureuse, l'épreuve était complète. La pieuse Jeanne pria longtemps, hésitant sur le parti qui lui restait à prendre dans cette difficile position. En restant encore près de sa sœur, elle s'exposait à de nouvelles sollicitations en faveur d'autres gentilshommes, catholiques il est vrai, mais dont la foi, heurtée chaque joiu* par leurs relations avec les héré-
ii PREMIÈRE PARTIE.
tiques, était trop chancelante pour lui offrir les garanties désirables. Prolonger la lutte commencée entre elle et sa sœur, était un vrai martyre. D'un autre côté, si elle partait pour Dijon, avant d'être rappelée par son père, la baronne en serait irritée, et elle ne le serait pas moins si sa sœur écrivait au président pour provoquer ce rappel. Enfin, le premier parti paraissant le plus sage, Jeanne remit entre les mains de la très-sainte Vierge toutes les difficultés qu'il pourrait amener, et s'abandonnant à la Providence, elle resta près de Marguerite.
Dieu avait entendu sa fervente prière. Peu de jours après, la baronne recevait une lettre de son père, qui réclamait sa chère Jeanne. Il observait que les six mois accordés étaient expirés depuis longtemps ; il s'étonnait que Marguerite ne lui annonçât pas le retour si désiré de sa fille chérie, et demandait qu'elle se mît en mes'ure de partir au plus tôt pour revenir à Dijon.
La baronne, toujours irritée contre sa sœur, lui communiqua cette lettre avec l'apparence d'une indifférence qu'elle était loin d'éprouver, mais qu'elle se croyait obligée de feindre. Jeanne au contraire, toujours vraie, toujours candide, se jeta tout en larmes dans les bras de Marguerite, et lui fit les plus touchantes protestations d'affection et de regret, et ce regret était sincère.
Les deux sœurs ne s'étaient jamais quittées et avaient toujours vécu dans l'union la plus douce et la ulus intime. Jeanne n'avait jamais résisté à sa sœur iînée que dans cette dernière circonstance, et elle ne l'avait fait qu'en s'imposant de grands sacrifices d'avenir, uniquement pour obéir à sa conscience. Cette première séparation était donc une grande douleur
pour la courageuse jeune fille ; mais elle était devenue nécessaire à la paix de son âme, et en s'affligeant de quitter sa sœur, elle remerciait Dieu d'avoir ainsi tranché toutes les difficultés de sa position.
Les dispositions des deux sœurs restèrent les mêmes. Au moment de son départ, Jeanne renouvela à Marguerite l'expression de ses regrets et de sa tendresse, et ne reçut en échange que les témoignages d'un froid mécontentement. Marguerite gardait son irritation, qu'elle appelait de la dignité ; Jeanne emportait une vive douleur qui augmentait son sacrifice et en doublait le mérite.
Parmi les jeunes seigneurs de renom qui s'étaient distingués avec le plus d'éclat dans la guerre contre les calvinistes, on citait le vaillant Christophe de Rabutin. Ses hauts faits avaient souvent attiré l'attention royale et excité l'admiration de ses braves frères d'armes. Aux brillantes qualités qui lui avaient mérité les éloges du roi et de l'armée sur le champ de bataille où il s'était couvert de gloire, Christophe de Rabutin joignait celles qui font aimer l'homme privé. Aussi, quand vint pour lui le moment de poser les armes et de retourner dans le duché de Bourgogne, où il était né, ce fut joyeuse fête pour les nombreux amis qu'il comptait à Dijon et dans les manoirs environnants.
Le jeune Christophe était fils de Guy de Rabutin, premier baron de Chantai , et de Françoise de
Gossé, descendant de sainte Hombeline, sœur de saint Bernard1. Elle laissa un exemple de vertu et de courage dontl'histoire à conservé le souvenir.
Françoise de Gossé, baronne de Chantai, fat attaquée d'un cancer et en supporta les douloureux ravages pendant plusieurs années, sans que personne en eût connaissance. Elle s'était adroitement informée de la manière de traiter cette maladie, et elle s'appliquait elle-même les remèdes si secrètement, qu'aucune de ses femmes n'avait pu s'en apercevoir. Sa poitrine était déjà dévorée en grande partie, lorsque son fils, voyant pour la première fois de sa vie un nuage de tristesse sur le visage toujours calme, toujours souriant de sa vertueuse mère, en fut effrayé comme si un malheur était suspendu sur sa tête ; mais il n'osa lui faire de questions à ce sujet. Depuis ce moment il l'observait avec inquiétude , car souvent il reconnaissait qu'elle avait pleuré. Un jour n'y tenant plus, Christophe s'approche affectueusement de sa mère, et lui dit, avec une émotion que sa voix trahissait :
— Madame ! serai-je donc toujours assez malheureux pour vous voir affligée sans connaître la cause de vos douleurs !
— Hélas ! mon fils, lui répondit-elle, que vous dirai-je ? mon corps se décompose avant ma mort !... Mais Dieu le veut.
Son fils ne crut pas devoir lui demander une explication qu'elle ne lui donnait pas, et, à partir de ce jour, il se contenta de souffrir de la tristesse de sa mère, sans oser lui en reparler jamais.
1 Mèm. de ta Mère de Ckaugy ; Maupas, évêque du Puy : le P.Bcaufils, de la Compagnie de Jésus: l'abbé Marsollier.
Cependant l'horrible mal allait dévorant toujours sa victime ; il était descendu jusqu'au défaut des côtes, et la courageuse femme, voyant que la vie ne tarderait pas à lui échapper, et craignant de se rendre coupable en prolongeant ce mystère, appela un médecin et un chirurgien à qui elle découvrit la triste réalité :
— S'il est en votre pouvoir d'arrêter les progrès du mal, leur dit-elle, me voilà; opérez, et expédiez-moi le plus promptement possible.
Les hommes de l'art, émerveillés de tant de patience et de courage, témoignèrent leur admiration à l'héroïque femme, mais se refusèrent à tenter l'opération en l'absence du seigneur de Rabulin. Alors la baronne écrivit à son mari toute la vérité :
« Je suis bien coupable, ajoutait-elle en finissant, de vous avoir celé un mal pour la cure duquel les chirurgiens ne veulent rien faire qu'en votre présence, et je vous prie et conjure, mon très-cher seigneur, de m'en octroyer le pardon que j'attends et espère de votre débonnaireté. »
Le baron de Chantai accourut en toute hâte :
— Je vous demande pardon, mon cher seigneur ! s'écria la noble femme en le voyant, je vous supplie de me pardonner de vous avoir celé cette horrible maladie 1 Je croyais bien faire et pratiquer la patience chrétienne en souffrant entre Dieu et moi : mais, quand j'ai vu le mal s'étendre si loin, j'ai craint d'être homicide de moi-môme, si je n'y faisais apporter remède.
— Votre silence me coûte bien cher, madame ! lui dit le baron en fondant en larmes ; de grâce, consentez à venir à Paris avec moi, afin que je vous fasse soigner par le médecin du roi.
4b PREMIERE PARTIE.
— Non, mon cher seigneur, lui répondit-elle avec sa douceur habituelle ; permettez seulement aux médecins que nous avons ici de faire ce qu'ils pourront, et Notre-Seigneur fera ce qu'il voudra.
Le baron de Chantai, voyant la gravité du mal, le danger de l'opération et craignant d'accélérer la mort de sa femme par la fatigue du voyage, se rendit à ses désirs et permit aux chirurgiens de tenter les moyens de prolonger une vie si chère. Ils proposèrent délier les membres de la patiente, afin d'opérer plus librement sur l'immense plaie où ils allaient porter le fer et le feu :
— Ne craignez rien, leur dit-elle avec assurance ; les liens les plus forts pour la femme chrétienne sont la raison et surtout la confiance en Dieu. Je me suis habituée à souffrir en regardant le crucifix ; soyez tranquilles, je ne bougerai pas, Dieu aidant.
L'opération fut longue et douloureuse. L'admirable martyre ne poussa pas un seul gémissement, ne laissa pas échapper une seule plainte et ne cessa de tenir son regard élevé vers le ciel ou tendrement attaché sur son crucifix. Son mari, son ûls, ses femmes, tout le monde fondait en larmes, elle seule conservait une sérénité parfaite.
Pendant plusieurs mois elle se crut guérie. Les médecins ne lui avaient pas avoué qu'ils avaient trouvé une côte attaquée, et que, la prudence ne leur ayant pas permis d'y toucher, le mal devait reprendre infailliblement avec une nouvelle force qu'il ne serait plus possible d'atténuer. Un an après, Françoise de Cossé, baronne de Chantai, allait, dans un inonde meilleur, recevoir la couronne réservée à ses vertus et à ses souffrances.
rsuNE pu 17
Christophe de Rabutin pleura son héroïque mère en proportion de l'amour et de la vénération qu'elle lui avait inpirés. Il se promit de travailler à se rendre chaque jour plus digne de celle qu'il regrettait, et de conserver, comme son héritage le plus cher et le plus précieux, le souvenir des exemples de vertus qu'elle lui avait laissés.
Il y avait déjà plusieurs années que le jeune baron de Chantai avait perdu sa noble mère, quand il vint à Dijon, en 1591, voir ses parents et ses amis, et recevoir leurs félicitations pour les brillantes actions qui venaient de le faire distinguer avec tant d'éclat dans l'armée royale. Le président Frémiot l'avait accueilli avec une tendresse de père. Ami de sa famille, il se réjouissait surtout de retrouver Christophe, tel qu'il l'avait toujours connu, et il voyait avec bonheur que la vie des camps n'avait pu affaiblir son esprit religieux, et n'avait altéré aucune des qualités qu'on aimait en lui.
Cependant, notre pieuse et charmante Jeanne se rapprochait de Dijon. Le président comptait les jours et les heures qui s'écoulaient, et son cœur de père soupirait après le moment où il lui serait donné de revoir sa chère enfant. Il désirait d'autant plus sa présence, que plusieurs gentilshommes, tous de grand mérite, le sollicitaient vivement pour obtenir la main de sa fille. Mais, à chacun il répondait invariablement :
— Je ne veux pas disposer de ma fille sans elle ; à son retour du Poitou, elle décidera de son avenir.
Enfin, la jeune fille fut rendue à son père. Tout naturellement, il ne fut question, pendant les premiers
jours, que de la baronne des Francs, de son mari, de son château, de l'intérieur de sa maison, de son voisinage, de mille détails intéressants pour le cœur d'un père qui n'avait pu juger par lui même de la nouvelle existence de sa fille, dans une province éloignée de tant de journées. La vertueuse Jeanne eut le courage de taire tout ce qu'elle avait souffert durant les derniers temps de son séjour près de sa sœur. Cet épanchement eût été doux à son âme ; mais elle eût acheté trop cher la consolation qu'il lui eût apportée. Le président aurait été profondément peiné de la dissimulation de Margnerite, de l'intention qu'elle avait eue de marier Jeanne à un hérétique, de la froideur qu'elle avait témoignée depuis le refus de sa sœur, enfin, de tout le chagrin qui en était résulté pour sa pieuse enfant. Il aurait certainement mandé son mécontentement à la baronne des Francs, et l'irritation de celleci n'aurait pu que s'accroître Jeanne avait pesé et
calculé tout cela devant Dieu ; elle lui avait promis un silence complet à l'égard de son père, elle était fidèle à sa promesse.
Plus le président observait sa fille, depuis son retour, plus il était frappé de ses progrès dans la vertu et dans la piété. S'il avait eu connaissance des combats et des triomphes intérieurs de sa fille bien-aimée, il se serait expliqué les grâces que Dieu lui accordait parla générosité des sacrifices qu'elle lui avait offerts. Soupçonnant à cette perfection de Jeanne une cause qu'il ne pouvait découvrir, son père lui dit un jour, espérant l'amener à lui parler ouvertement :
— Vous avez beaucoup gagné pendant votre absence, ma fille. Vous avez acquis l'usage du monde, qui vous manquait, et cela s'explique par la nom-
t JEUNE PILLE. 49
breuse et bonne compagnie avec laquelle vous avez vécu ; mais ce qui ne s'explique pas, c'est que vous avez fait de si remarquables progrès en piété et en vertu, dans ce tourbillon de plaisirs mondains, et dans un contact habituel avec des hérétiques, ou des catholiques qui n'en ont guère que le nom.
Jeanne rougit, baissa les yeux, prit la main de son père qu'elle porta à ses lèvres avec un tendre respect, et lui dit de sa voix la plus douce :
— Je vous le dois, après Dieu, monsieur mon père, j'ai suivi les conseils que vous m'aviez donnés, à mon départ, j'ai prié, surtout quand je me suis aperçue que l'entraînement du plaisir affaiblissait en moi le goût de la prière.
Le président, trop ému pour répondre à sa bienaimée Jeanne, la pressa tendrement sur son cœur et ne l'interrogea pas davantage sur ce point. Bientôt, jugeant qu'il devait enfin lui parler des nombreuses demandes qu'il avait reçues pour elle, et des instances auxquelles il avait à répondre chaque jour, il lui fit connaître les noms des jeunes seigneurs qui désiraient son alliance, et l'engagea à y réfléchir, à consulter la volonté de Dieu et à se décider ensuite :
— J'ai réfléchi, mon bon père, lui répondit-elle en l'embrassant; j'ai consulté la volonté de Dieu, et je suis décidée, tout cela est fait,
Le président la regarde avec surprise; il croit, ou que son choix est fait en Poitou, ou que sa vocation l'appelle à la vie religieuse; il l'interroge du regard, et Jeanne souriant :
— - Pour moi, mon père, la volonté de Dieu est la vôtre. Vous me direz le choix que vous avez fait pour votre fille, et je le signerai aveuglément.
— Non, chère enfant ! non. c'est vous qui devez décider là-dessus.
— Vous êtes meilleur juge que moi, monsieur ; vous connaissez le mérite de chacun, je m'en rapporte à votre avis ; mon choix sera le vôtre.
— A mérite à peu près égal, observa le président vous pouvez avoir une préférence pour la personne, ma chère enfant ; vous seule devez décider cette question.
— L'extérieur ne peut faire ni mon bonheur ni mon malheur, reprit Jeanne ; les seules qualités appréciables sont celles du cœur et celles de l'esprit. Je ne parle pas de la pureté de la foi ; vous ne donneriez à votre fille qu'un très-bon catholique, mon père, c'est donc à vous à me fixer.
Le président, touché de la confiance de sa fille et charmé de la maturité de sa raison, lui proposa Christophe de Rabutin, comme réunissant toutes les qualités et tous les avantages désirables. Jeanne l'accepta aussitôt :
— A toutes les garanties de bonheur qu'il m'offre pour vous, ma fille, lui dit-il, il faut ajouter celle que j'y trouve pour votre famille : vous ne serez séparée de nous que par une bonne journée de distance, puisque le jeune baron habite son château deBourbiîly quand il n'est pas à la cour. Bourbilly ', apanage des
1 Le château de Bourbilly dépend de la commune de Vie" Chassenay. Jeanne de Moulagu, princesse de la maison de Bourgogne, apporta le? terres de Bourbilly et de, Sully à Hugues de Rabutin qu'elle épousa en 140S. Christophe de Rabutin, père de Guy, vendit Sully a Jean de Saulx, père du maréchal de Saulx-Tavanes. « Je vis dans l'église de Sully le caveau des « Babutin d'un côté et celui des tavanes de 1 autre, et nos armes « écartelées avec celles de Bourgogne dans tous les vitraux, m (Lettre de Bussy-Rabutin à madame de Sévigné.)
aînés de la maison de Rabutin, est situé en Auxois, tout près de Semur, dans un vallon charmant, traversé par le Senain, et le château est fort beau ; c'est une résidence des plus agréables, où vous aurez beau et bon voisinage et où je pourrai vous aller voir.
Cette dernière considération fit battre joyeusement le cœur de la jeune fille :
— Oh ! oui, mon père ! c'est le baron de Chantai que je préfère ! s'écria-t-elle ; nul ne réunit autant d'avantages.
— Il y en a un autre pour vous, ma fille, reprit le président ; c'est que ce jeune seigneur est seul maître à Bourbilly, et que si vous y trouvez du désordre, — et il y en a toujours quand l'administration des biens et de l'intérieur est entièrement abandonnée à un intendant, — vous pourrez y faire les réformes que vous jugerez nécessaires. Le père de Christophe habite sa terre de Monthelon en Autunois, et ne se mêle en aucune manière des affaires de son fils ; vous serez donc libre de les diriger selon vos vues.
Ceci était un peu moins du goût de Jeanne. Elle tenait à merveille la maison de son père : c'était un devoir, elle s'attachait à le remplir avec autant d'exactitude que d'intelligence ; mais elle avait toujours vu son intérieur dans un ordre et une tenue irréprochables, et elle n'avait eu qu'à maintenir ce qui existait. Le désordre que le président venait de lui faire entrevoir, et les embarras dans lesquels elle sentait qu'il allait l'entraîner, l'épouvantèrent un instant ; car elle avait une extrême répulsion pour le maniement des affaires, et le détail d'un matériel aussi considérable lui paraissait au-dessus de ses forces. Elle ne laissa rien paraître de cette impression, et, comptant
sur l'aide de Dieu pour l'accomplissement des devoirs qu'il lui imposerait, elle reprit son calme habituel, et renouvela à son père ses témoignages de confiance dans l'avenir qu'il avait en vue pour son bonheur.
Peu de temps après, on célébrait à Dijon le mariage de damoiselle Jeanne Frémiot avec le seigneur Christophe de Rabutin, baron de Chantai, gentilhomme de la chambre du roi, et mestre de camp dans ses armées. « Nostre vertueuse damoiselle espousa ce gentilhomme « estant âgée d'environ vingt ans, et luy de vingt- sept « à vingt-huit. Ce fust le plus heureux mariage qui se « soit guère vœu, non-seulement à cause des grâces « naturelles dont ils estoient douez très-advantageu- « sèment l'un et l'austre, mais encore pour l'union de « leurs cœurs et de leurs esprits, qui estoit si parfaite « que l'on pouvait dire qu'ils n'avoient qu'une âme <( en deux corps *. »
1 Messire Henry de Mavpas du Tovr, evesque et comte du Puy.
Ainsi que l'avait prévu le président Frémiot, les affaires de Ghri?tophe de Chantai étaient dans le plus grand désordre. Le vieux baron ne sortait plus de Monthelon, ne s'occupait pas de ses propres intérêts et ne pensait nullement à surveiller ceux de son fils. Christophe, forcé de s'absenter souvent et longtemps pour le service du roi, ou pour remplir sa charge à la cour, laissait le soin de sa terre et de l'intérieur de sa maison à un intendant qui lui rendait compte à sa manière et travaillait à s'enrichir aux dépens de son maître. Les gens du château se modelaient sur l'intendant, chacun n'était occupé qu'à faire son profit en diminuant les revenus du châtelain, et tous faisaient des vœux pour que leur seigneur ne se mariât que le plus tard possible. Cela ne les empêcha pas de témoigner une grande joie, lorsque leur vint la nouvelle
qu'il avait épousé la Damoiselle de messire leprésident Frèmiot.
Bientôt on prépara une réception digne des nobles espoux, non-seulement à Bourbilly, mais dans tous les manoirs de la contrée. La douce et modeste Jeanne vit se renouveler pour elle, à cette occasion, toutes les fêtes et réjouissances qui avaient suivi le mariage de sa sœur. Elle y prit part avec toute la grâce et la bienveillance qui charmaient en elle , et en même temps avec une mesure et une dignité qu'on admirait sans en connaître le motif.
Jeanne avait encore le cœur tristement occupé de la douleur que son père avait manifestée à son départ, douleur qu'elle avait partagée sincèrement. Elle avait reçu de ses parents, de ses amis, de toute la société de Dijon des témoignages d'un si vif regret, ses pauvres avaient répandu de si abondantes larmes en la voyant partir, que ce souvenir ne la quittait pas. Et puis, il faut bien le dire, notre vertueuse Jeanne se souvenait du danger qu'elle avait couru en Poitou. Elle se souvenait d'avoir été entraînée par cette vie de dissipation et de plaisir, et elle voulait maintenant rester maîtresse d'elle-même. Elle avait éprouvé que les grâces de Dieu étaient proportionnées à sa fidélité, et elle avait trouvé tant de consolation et de force dans ces grâces, qu'elle aurait sacrifié de grand cœur tout ce qui aurait pu les affaiblir ou en arrêter le cours. Elle ne se prêta donc à toutes les fêtes de sa bienvenue que par nécessité de position, soupirant après le moment où elle pourrait vivre dans le calme de l'esprit, et partager son temps entre la prière et ses devoirs d'intérieur dans sa belle habitation de Bourbilly :
— Jeanne, dit un jour le baron de Chantai à sa
femme, peu après leur retour au manoir, je désirerais fort vous voir prendre la direction de mes affaires qui, je vous l'avoue, sont grandement dérangées ici. Je voudrais que vous vissiez par vous-même les abus qui régnent de tous côtés, à commencer par les comptes de l'intendant, et que vous fissiez une réforme générale devenue indispensable. Je dois être riche, et je ne touche qu'une partie des revenus que je devrais recevoir; je dépense beaucoup, il est vrai, mais non jusqu'au chiffre que ces revenus devraient atteindre. "Voyez à tout cela, réglez les dépenses de la maison, changez les gens, faites tout ce que vous jugerez bon ; je vous laisse pleine et entière liberté.
— Je préférerais que vous fissiez vous-même toutes ces réformes, lui répondit Jeanne avec embarras. Je suis bien jeune et j'arrive à peine ; je ne connais pas vos fermiers et vos receveurs, je n'en suis pas connue...
— Et vous craignez de n'avoir pas assez de temps pour vous livrer à vos bonnes œuvres et à vos exercices de piété, n'est-ce pas, chère Jeanne ?
— J'avoue que je redoute un peu cette vie d'embarras et de démêlés...
— Eh bien ! vous verrez que les choses débrouillées, les affaires réglées et chacun mis à sa place, les rouages marcheront d'eux-mêmes. Vous n'aurez de grande fatigue que pour en venir là.
— Il faudrait au moins que j'eusse la capacité nécessaire, murmura Jeanne, bien bas et avec sa douceur habituelle.
— La capacité, vous l'avez sûrement à un degré éminent, dit Christophe. Vous avez de l'ordre dans les idées, une grande aptitude à toule espèce de calcul, de la prévoyance, beaucoup de facilité à l'application,
une remarquable persévérance dans- le caractère, une âme très-énergique, et une patience admirable ; une femme ainsi douée doit pouvoir tout ce qu'elle voudra.
— Vous flattez le portrait, cher Christophe.
— Ma bonne Jeanne, vous teniez à merveille la maison du président, c'est déjà une preuve...
— La maison de mon père, interrompit Jeanne, a toujours été montée comme vous l'avez vue ; je n'ai eu qu'à continuer ce qui était établi , et c'est bien différent. Jamais je n'avais à m'occuper des affaires extérieures.
— Eh bien ! Jeanne, lorsque mon père se maria, il était dans la position où je suis : ses affaires étaient dans le plus grand désordre et son intendant lui parlait beaucoup de ses dettes et fort peu de ses revenus, comme il arrive toujours à ceux qui, obligés de vivre à la cour o^u de suivre l'armée du roi, ne laissent pour gouverner leurs biens qu'un intendant qui les ruine. Ma mère, élevée auprès d'une princesse du sang royal, n'entendait rien à l'ordre et à l'économie ; mais mon père lui ayant fait connaître l'état des choses, et lui ayant fait sentir la nécessité d'y remédier par ses soins, sa vigilance et une sage administration, elle comprit sa position, s'efforça d'en remplir les devoirs avec la perfection qu'elle apportait à toute chose et parvint à relever la fortune de mon père qui tendait à sa ruine. Je regrette que vous n'ayez pas connu ma mère, chère Jeanne; elle était le modèle de la femme chrétienne, la femme forte des Livres saints; vous l'auriez aimée et admirée, j'en suis certain.
— Je ferai mieux, dit Jeanne avec émotion et en serrant la main de son mari ; je mettrai tous mes soins à l'imiter et à la remplacer.
— Bonne Jeanne, ajouta Christophe, je vous suis reconnaissant de cette promesse, et j'y compte comme sur toutes les facultés que Dieu vous adonnées pour administrer une grande fortune et diriger une maison aussi considérable ; cette capacité est plus complète que vous ne le pensez.
Le baron de Chantai raconta ensuite à sa femme tout ce que nous savons du courage héroïque de sa mère, et Jeanne lui renouvela la promesse de travailler à lui ressembler, au moins par son attachement à tous les devoirs de sa nouvelle position.
Dès le lendemain, la jeune femme se leva de trèsgrand matin, et, à partir de ce jour, elle fut fidèle à ce lever matinal et n'y manqua jamais. Cette première journée fut employée à prendre une connaissance exacte des biens de son mari ,et à se rendre compte de la manière dont ils étaient administrés par sa belle- mère. Ce point bien compris, elle consacra les jours suivants à établir des calculs sur la différence produite par l'administration de l'intendant, et elle fut effrayée du chiffre auquel s'élevaient les dettes de Christophe.
Fixée maintenant sur ce qu'elle avait à faire, la jeune femme fit appeler l'intendant, arrêta et régla ses comptes jusqu'à ce jour, lui dit que désormais elle administrerait elle-même, et le congédia. Cela fait, elle réunit ses fermiers et ses vassaux, leur déclara qu'ils n'auraient à compter qu'avec elle et leur donna ses ordres écrits. Elle choisit ensuite des personnes capables de remplir les divers offices du service à l'intérieur et à l'extérieur du château, elle chercha à pourvoir ceux qu'elle voulait éloigner, et, lorsque ses arrangements furent pris, elle renouvela tous les
gens du service, sans laisser de prétexte à la plainte, puisque chacun était placé avant de sortir de Bourbilly. Dès que les nouveaux serviteurs furent installés, elle les réunit et leur dit :
« Je vous ai choisis, bien persuadée que chacun de vous mérite ma confiance et remplira avec fidélité et dévouement l'emploi dont je l'ai chargé et auquel je le crois propre ; mais je désire sur toutes choses, et avant toutes choses, que vous soyez de dignes serviteurs de Dieu, le Maître souverain de toute créature, notre Maître à tous ! Vous devez servir vos maîtres, après Dieu, en vertu de la subordination que luimême a établie parmi les hommes ; mais vos devoirs envers Dieu, retenez-le bien ! doivent être les premiers remplis. Mon intention est de vous en faciliter l'accomplissement, et pour cela, j'aiTétabli la messe de fondation qu'on célébrait autrefois dans la chapelle, et qu'on ne disait pius que rarement depuis la mort de feu madame ma belle-mère. A commencer de demain, on la dira tous les jours, et de très-grand matin, afin que vous puissiez tous y assister, même ceux qui vont travailler dans les champs.
a Vous vous rendrez, régulièrement chaque matin, à la chapelle, dès cinq heures, au son de la cloche ; nous ferons la prière ensemble, on dira la messe ensuite, et, aussitôt après, chacun ira à son travail, emportant la bénédiction de Dieu pour la journée. Le soir, à sept heures, nous retournerons à la chapelle pour la prière qui doit précéder le repos de la nuit. Nous remercierons Dieu des grâces qu'il aura daigné nous accorder jusque-là, nous le supplierons de nous pardonner les fautes que nous aurons eu le malheur de commettre, nous lui demanderons des grâces nou-
velles pour le lendemain et sa sainte bénédiction pour la nuit, et on rentrera chez soi.
« Le dimanche, nous assisterons à la messe et aux offices à la paroisse ; l'édification le demande, cela doit être, vous le ferez ; n'oubliez jamais que le dimanche est un jour consacré à Dieu et à sa gloire.
« Tous les samedis, avant la prière du soir, ceux qui ont un courant de dépenses pour leur emploi, viendront régler leurs comptes avec moi. Dans votre position, on ne peut avoir beaucoup d'avances, et je ne veux pas vous exposer à emprunter • ce serait amener le désordre dans vos affaires et nuire à vos intérêts.
« Tous les soirs, je donnerai les ordres écrits, pour la journée du lendemain ; on les lira à chacun de vous au sortir de la chapelle, et on vous les rappellera le matin au moment d'aller commencer votre travail.
« Je vous recommande de conserver l'union et la concorde entre vous ; évitez les discussions, les contrariétés, les démentis qui engendrent les querelles et les inimitiés ; que l'esprit de paix et de charité vous dirige toujours et en toutes choses ; faites-lui toutes les concessions, tous les sacrifices d'amour-propre qu'il vous demandera, car il doit régner en maître au milieu de vous. Yous êtes tous attachés à la môme maison, vivez donc ensemble comme les enfants d'une seule famille, aimez-vous comme des frères, et, toute jeune que je suis je vous aimerai comme une mère.»
La jeune baronne avait fini de parler, et ses gens semblaient l'écouter encore. Jamais on ne leur avait tenu ce langage tout maternel, dont la dignité imposait le respect, dont la douceur charmait le cœur, et qui les touchait d'autant plus, que celle qui révélait
tant de sagesse et de piété, n'avait pas plus de vingt ans et possédait tous les agréments extérieurs que le monde recherche et apprécie. Tous se promirent de travailler à mériter l'approbation et la confiance de leur si bonne et si aimable Dame en s'appliquant à suivre la conduite qu'elle venait de leur tracer, et les conseils qu'elle leur donnerait à l'avenir. Nul ne pouvait comprendre que cette jeune et charmante femme voulût bien se condamner à se lever aussi matin que ses serviteurs, et s'assujettir à la vie de labeur qu'elle venait d'indiquer.
Et pourtant, Jeanne fut fidèle à ce plan : tous les matins elle était rendue la première à la chapelle, elle réglait et ordonnait tout, de manière que les principaux travaux du ménage étaient faits à l'heure où le châtelain se levait. L'intérieur était tenu avec une propreté minutieuse et dans un ordre parfait, l'extérieur ne laissait "plus rien à désirer. Les fermiers venaient régler leurs comptes tous les mois, les ouvriers étaient payés toutes les semaines, et jamais ils n'avaient h revenir deux fois. La baronne de Chantai disait:
« Le temps des ouvriers vaut de l'argent ; il est leur richesse, je ne dois pas le leur enlever.
Elle-même s'occupait toujours, afin de donner l'exemple du bon emploi d'un temps si précieux pour l'homme et qui fuit si rapidement. Ses travaux manuels avaient toujours pour but l'ornement du sanctuaire ou le vêtement des pauvres. Elle visitait ses champs et ses greniers ; elle veillait à tout, pourvoyait h tout, et mettait une telle économie dans les dépenses, qu'elle parvint, en peu d'années, à éteindre toutes les dettes contractées par suite de la fâcheuse administration de l'intendant qu'elle avait renvoyé :
JEUNE FEMME. (il
— Vous vous êtes arrangé une vie de mercenaire, lui disait, un jour, une châtelaine des environs de Bourbilly ; c'est une fatigue au-dessus des forces d'une femme de qualité ; vous devriez abandonner tous ces soins de détail à un homme de confiance payé pour cela.
— Ce sont précisément les gens de qualité, lui répondit-elle, que les intendants ruinent plus facilement et plus vite. Et puis, que vous dirai-je ! on m'a enseigné les devoirs imposés à la femme par l'exemple de la femme forte citée dans la sainte Ecriture, et je n'ai jamais entendu dire que le Saint-Esprit eût fait une exception en faveur des femmes de qualité.
Du reste, la maison du seigneur de Bourbilly était grandement et noblement tenue. Les aumônes y étaient abondantes, les réceptions y étaient généreuses pour toute la noblesse qui venait y séjourner; tous les amis du baron louaient sa bonne table et le grand air de sa dépense, ce qui lui faisait dire que sa femme était la fortune de sa maison par sa merveilleuse entente et sa rare habileté.
Christophe de Chantai, nous l'avons dit, était profondément religieux, mais il n'avait pas la tendre piété de Jeanne qui sacrifiait souvent sa dévotion par complaisance pour son mari. Lorsqu'il la vit aller à la messe paroissiale, le dimanche, suivie de tous ses gens, il lui lit observer que la messe de la chapelle du château était tout aussi bonne, à son avis, que celle de l'église du village éloigné d'une demi-lieue :
— Il y a des grâces attachées à ces réunions à la paroisse, lui répondit Jeanne avec une extrême douceur ; d'ailleurs rien ne persuade autant que l'exemple. Comment ce pauvre peuple croira-t-il ce qu'on lui dit
de ses obligations envers Dieu et du culte qui lui est dû, s'il voit que nous négligeons ces devoirs sacrés, et que nous ne nous faisons pas un honneur de servir un si grand et si bon Maître ?
— Eh bien ! chère Jeanne, lui dit-il, vous avez raison. Cette pensée est très-juste, j'irai avec vous à la paroisse tous les dimanches ; je ferai mieux : lorsque nous aurons des amis, je les engagerai à nous y accompagner; il est certain que c'est d'un bon exemple.
Christophe ne manqua plus d'aller aux offices de la paroisse chaque dimanche, et d'y entraîner les amis qui venaient le voir à Bourbilly. Il disait souvent que Jeanne avait le talent de rendre la vertu aimable et facile, et que si toutes les femmes lui ressemblaient, un mari ne voudrait jamais être que là où serait sa femme.
Il y avait grande réunion de parents et d'amis au manoir de Bourbilly, où le baron de Chantai était de retour depuis peu de temps, après un assez long séjour à la cour. L'hospitalité, nous l'avons dit, était large, noble et des plus agréables dans la maison de Jeanne ; on partageait le temps entre l'occupation, les causeries, les parties de plaisir, et toujours dans une liberté parfaite, et on y était chez soi.
Un jour, les Nemrod de cette élégante compagnie proposèrent une grande chasse pour le surlendemain, cette idée fut accueillie avec empressement, car les
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chasses étaient magnifiques dans les environs, mais elles étaient assez éloignées pour nécessiter un départ matinal. On tomba facilement d'accord sur le choix de la forêt où chacun avait la prétention de commettre plus d'un meurtre , on organisa sans réclamations le plan des préparatifs, on s'entendit sur chaque détail, et tout semblait se terminer à la satisfaction générale, lorsqu'on agita la question de l'heure où il convenait de monter à cheval. Les dames devaient suivre la chasse; elles n'avaient pas l'habitude de se lever trèsmatin, et on parlait d'ordonner le départ pour cinq heures. Toutes se récrièrent, chacune avait un motif pour se lever le plus tard possible, il n'y avait plus moyen de s'entendre : il fallait pourtant accepter le lever matinal ou renoncer absolument à la chasse dans les conditions proposées :
— Mesdames, dit un clés plus ardents chasseurs, il est reconnu que la privation du sommeil n'est jamais nuisible à la santé lorsqu'elle a pour cause un des amusements que vous offrent les réunions de la ville ou de la. cour ; bien mieux, elle devient un plaisir de plus. Essayez, et vous verrez que vous ne serez pas plus fatiguées de veiller le matin que vous ne l'êtes de veiller le soir, et quelquefois une partie de la nuit.
Ce fut un trait de lumière pour les belles paresseuses ; elles se rangèrent aussitôt du côté des chasseurs, et il fut convenu que le cor sonnerait le départ à cinq heures précises ; puis, chacun monta dans sa chambre et alla rêver cerfs, meutes et sangliers.
Il en est toujours ainsi dans le monde : toute privation qui précède ou suit forcément le plaisir, en est considérée comme le complément et se fait accepter
à ce titre sans la moindre résistance. Si l'Église imposait la millième partie des fatigues que le monde fait subir sous le nom de plaisir, la religion serait déclarée impraticable et mortelle.
La baronne de Chantai avait paru tout aussi empressée que les autres, bien qu'elle n'eût pas, cette fois, l'intention de les accompagner ; elle avait donné son avis, avait applaudi aux décisions prises, et avait témoigné partager la joie de tous avec sa grâce accoutumée.
La journée du lendemain se passa dans les préparatifs, et, le soir, au moment où on allait se séparer pour se retirer, le baron de Chantai, élevant la voix de manière à être entendu de toutes les parties du vaste salon où on était réuni, dit que madame de Chantai désirait faire une proposition et demandait si Ton voulait bien l'entendre. Au même instant, toutes les conversations cessent dans les divers groupes, les hommes s'avancent, s'inclinent profondément devant la châtelaine et se déclarent à ses ordres ; les femmes l'entourent avec curiosité, elles la prient de dire au plus tôt ce qu'elles sont fort pressées de savoir, et le silence se fait:
— Voici ce que je vous propose, leur dit-elle avec son plus gracieux sourire et son plus charmant regard : demain est un jour de fête pour l'Église, et par conséquent pour le chrétien ; puisque vous partez de si bonne heure, j'ai pensé que vous auriez trop grand regret de ne pouvoir assister à la messe, et j'ai tout arrangé pour vous procurer cet avantage. On la dira dans la chapelle avant l'heure fixée pour votre départ, tout le monde se lèvera un peu plus tôt, maîtres et gens, et personne ne sera prive de l'assistance au saint Sacrifice.
Un murmure de reconnaissance et d'approbation accueillit ces paroles de la pieuse châtelaine, et chacun s'empressa de la remercier et de lui témoigner les respectueux sentiments qu'elle inspirait, bien que parmi les jeunes seigneurs il y en eût plusieurs, nous devons l'avouer, qui se seraient passés volontiers de l'attention de la baronne.
Ils voulaient bien sacrifier quelques heures de sommeil a leur amusement, mais ils trouvaient fort désagréable d'en sacrifier une demi-heure pour l'accomplissement d'un devoir religieux. Néanmoins, ne voyant aucun moyen de s'en dispenser convenablement, ils prirent le sage parti de s'exécuter, et, le lendemain, tous sans exception descendirent à la chapelle dès que le son de la cloche se fit entendre ; tous répondirent à la prière du matin, tous assistèrent à la messe. Aussitôt après, les cors sonnèrent leur fanfare, on monta à cheval, Jeanne fit à la joyeuse cavalcade tous ses souhaits de bonne chasse et on partit.
Depuis ce jour, ceci fut renouvelé dans toutes les circonstances semblables, avec la différence que les habitués du châleau prenaient souvent l'initiative et indiquaient l'assistance à la sainte messe comme premier article du programme de la journée, lorsqu'ils organisaient, pour un jour de fête, une partie de plaisir qui, devant les entraîner au loin, nécessitait un départ matinal.
La piété de Jeanne était si douce, si aimable, si attrayante que, loin de s'en plaindre, tout le monde en louait le charme. On aimait madame de Chantai avec un sentiment de tendresse et de respect qu'on n'éprouvait que pour elle, et c'était à qui la rechercherait avec le plus d'empressement.
Son mari finit bientôt par se dégoûter d'une cour où sa chère Jeanne n'était pas, et dont il reconnaissait le danger et la vanité à mesure qu'il appréciait davantage les vertus de l'admirable compagne que Dieu lui • avait donnée. Leur séparation devenait chaque année plus douloureuse encore que les précédentes, car Jeanne aimait son mari autant qu'elle en était aimée. Dès qu'il était éloigné deBourbilly, elle se dépouillait de tous les ornements de toilette qu'elle ne mettait que pour lui plaire ; elle s'habillait avec une extrême simplicité, et le pont-levis n'était plus baissé que pour ses parents ou ses amies les plus intimes ; encore, leur donnait-elle à entendre que son plus grand désir était de vivre dans une solitude aussi complète que possible en l'absence de celui quelle aimait si chèrement.
Un jour un ami de Christophe se présente au château et fait de si vives instances, que Jeanne ordonne de le recevoir. Elle l'accueille avec une parfaite bienveillance et lui dit, après quelques instants d'aimable causerie :
— Présentement, soyez le maître céans, messire, disposez du logis et de mes gens, et souffrez que je vous quitte ; car un devoir m'appelle au loin et ne me laissera pas revenir de sitôt. Je vais monter à cheval et vous dis adieu.
Et laissant son gentilhomme tout ébahi de cette résolution, elle part en effet et court demander l'hospitalité à une amie du voisinage. Le jeune seigneur, comprenant le sentiment qui avait dirigé la vertueuse châtelaine, se hâtade s'éloigner et ne tenta plus de forcer l'entrée du château de Bourbilly, en l'absence du baron. Jeanne, avertie par ses gens, revint aussitôt dans sa chère solitude reprendre ses occupations habituelles :
— C'est incroyable ! disait plus tard le visiteu
éconduit, madame de Chantai a autant de grâce et de charme pour mettre son monde à la porte, lorsque son mari est absent, qu'elle en a pour recevoir quand Chantai est à Bourbilly !
Ainsi, toujours seule, tant que son mari était à la cour ou à l'armée, la jeune baronne partageait son temps entre ses devoirs d'intérieur, la prière et le soin des pauvres, et Dieu, touché de sa fidélité, l'attirait à lui chaque jour davantage et remplissait son âme d'ineffables consolations :
a Mais, hélas ! disait-elle plus tard, je n'en savais « pas profiter ! Je ne savais pas reconnaître la grâce a que Dieu me présentait en m'attirant toute à lui, et « presque toujours mes prières n'aboutissaient qu'à « demander la conservation ou le retour de mon cher « absent ! »
Alors la jeune femme promettait à Dieu de donner désormais plus de temps à la prière, et d'être un peu moins à la nombreuse société qui se réunissait au manoir dès que son mari revenait. Mais la présence de Christophe lui faisait oublier cette promesse, et Jeanne, bien que toujours fervente et rendant la piété aimable à tout ce qui l'entourait, se persuadait qu'elle n'allait pas au-delà de l'accomplissement rigoureux des préceptes de l'Église.
Cependant, les années s'écoulaient, madame de Chantai était mère de trois enfants qu'elle élevait avec autant d'amour que d'intelligence. Elle ne confiait à personne le soin de cultiver ces chers objets de sa tendresse ; elle voulait former elle-même leurs cœurs et leurs âmes pour Dieu seul, afin de leur procurer le bonheur seul véritable et éternel. Mais, si la jeune femme connaissait les douces joies de la maternité,*
elle en connaissait aussi les indicibles douleurs, car elle avait perdu déjà deux enfants ! Dans ces deux circonstances, sa résignation avait été digne de son ardente foi et de son éminente vertu. Sa piété semblait même avoir pris un nouvel essor dans ces rudes épreuves, et c'était elle, si cruellement déchirée par ses cuisants regrets de mère, qui avait trouvé les paroles les plus consolantes et les plus fortifiantes pour le cœur de son mari, et avait su lui faire baiser avec amour la main toute-puissante, et toujours miséricordieuse, qui les frappait l'un et l'autre.
Pour attirer les bénédictions divines sur les enfants qui lui restaient, et sur les soins qu'elle donnait à leur éducation, Jeanne redoublait ses prières et ses aumônes, mais ne se relâchait en rien sur les devoirs habituels qu'elle s'était imposés tout d'abord. Son temps était si bien partagé, qu'elle suffisait à tout avec un "ordre admirable. Ne pouvant voir et diriger chaque détail par elle-même, elle avait choisi des personnes de confiance dont la charge consistait à la remplacer dans cette surveillance de détail, et à lui rendre compte régulièrement. Elle avait d'excellentes gouvernantes pour ses enfants, et une personne exclusivement chargée de l'aider dans les soins qu'elle donnait aux pauvres et aux malades. Cette dernière, qu'on appelait dame Jeanne, était une sainte âme, que la baronne avait attirée à son service à cause de sa piété et de sa charité, et qu'elle aifectionnait particulièrement. On comprend qu'une maison ainsi tenue et aussi bien composée fût citée comme un moJèlc dans toute la contrée, et que la réputation de sagesse, d'habileté et de vertu de la châtelaine de Bourbilly, lut répandue au loin.
L'édit de Nantes avait été publié, huguenots et ligueurs avaient mis bas les armes, la paix était rendue à la France, si longtemps déchirée par les guerres civiles, et on commençait à respirer et à espérer le repos si ardemment désiré, lorsqu'une calamité nouvelle et non moins désastreuse vint jeter l'épouvante dans tous les esprits. Les campagnes avaient été ravagées par la guerre ; le fer et la flamme avaient porté la destruction dans tous les lieux où les troupes calvinistes avaient passé ; l'année 1599 avait été improductive par suite de ces affreux ravages, et, l'année suivante, les provinces de France se virent dévorées par une des plus désolantes famines dont l'Histoire ait conservé le souvenir.
— Dame Jeanne, dit un jour la jeune baronne de Chantai à celle qui l'aidait dans ses bonnes œuvres, dame Jeanne, il faut aviser à multiplier les aumônes, car la famine est générale et les pauvres augmentent ; il faut cuire le pain trois fois la semaine, et en porter à ceux qui n'osent venir en chercher ; il faut doubler les potages.
— Seigneur Jésus ! Madame n'a pas de greniers plus pleins que les années ordinaires, s'écria dame Jeanne, et m'est avis que sans miracle nous n'irons pas loin à faire pareille distribution. Ils viennent par centaines, ces pauvres affamés.
— Ne doutons jamais de la Providence, dame Jeanne reprit la baronne ; donnons à manger à celui qui
a faim tant que nous aurons de quoi manger pour nous-mêmes, et ne nous inquiétons pas du lendemain. J'ai donné ordre qu'on ouvrît la petite porte de l'autre côté de la basse cour, afin que les pauvres entrant par la grande, puissent sortir par la petite du côté opposé ; nous éviterons ainsi la confusion. Veillez à ce qu'on les fasse passer en ordre, et qu'on n'en refuse aucun sous quelque prétexte que ce soit. Les pauvres sont les amis de Dieu; ils nous représentent la personne de Jésus-Christ qui a voulu naître, vivre et mourir dans la pauvreté ; voyons donc toujours Jésus-Christ dans les pauvres, dame Jeanne.
— Ah ! sainte Vierge ! madame la baronne a bien raison, et ce n'est pas la première fois que je l'entends parler comme un vrai livre de dévotion. Oui-dà, Madame, je veux être bénigne à ces pauvres mendiants, Dieu m'en fasse la grâce !
La charitable châtelaine descendait tous les jours dans sa basse-cour , suivie de deux de ses gens, l'un portant une corbeille remplie de pain coupé en parts égales, l'autre portant une immense marmite de potage. Chaque pauvre se présentait par la grande porte, son écuelle à la main ; madame de Chantai prenait cette écuelle, la tendait à celui de ses gens qui était chargé du potage, la rendait pleine au mendiant, en y joignant une part de pain, et passait à un autre. Il arrivait quelquefois, assez souvent môme, que plusieurs, après avoir reçu leur part d'aumône faisaient le tour du château, et, rentrant par la grande porte, se présentaient de nouveau à la distribution, et recevaient ainsi jusqu'à trois ou quatre fois le même jour. La châtelaine s'apercevait de cette indiscrétion et ne s'en plaignait pas ; elle donnait encore, elle
donnait toujours, tant qu'un pauvre se présentait. Dame Jeanne crut devoir appeler son attention sur cet abus :
— Madame la baronne ne se doute pas, lui dit-elle un jour, que beaucoup de pauvres lui viennent demander plusieurs fois de suite? Je leur ai dit que c'était très-mal de tromper notre bonne dame; ils m'ont répondu : « Madame la baronne nous voit et nous laisse revenir sans se plaindre ; or, c'est elle qui est maîtresse céans, et nous continuerons à revenir si elle ne nous le défend pas. »
— C'est votre devoir de me le dire, dame Jeanne, répondit madame de Chantai, et c'est le mien de donner à ces pauvres gens aussi souvent qu'ils me demandent. Je me suis bien aperçue que les mêmes se présentaient plusieurs fois, mais j'ai pensé que je faisais ainsi devant notre très-débonnaire Sauveur. Je n'ai pas plutôt obtenu une grâce, que je lui en demande une autre ; et tous nous faisons de même, et le doux Jésus ne nous repoussé pas, il ne nous renvoie pas en nous disant qu'il nous a déjà donné. Nous serions trop malheureux, dame Jeanne, s'il nous était interdit de mendier plusieurs fois le jour les grâces de Dieu, qui sont le pain de nos âmes.
— Jésus Dieu ! madame la baronne parle d'or ! Je serais bien marrie si je ne pouvais demander à Dieu qu'une seule grâce ! Mais le nombre des pauvres augmente tous les jours, ils viennent de six à sept lieues à la ronde, sous prétexte qu'ils entendent dire partout que la dame de Bourbilly ne refuse à personne et ne s'informe jamais si on est de ses terres ou de celles de ses voisins.
— Eh bien! laissez-les venir, la Providence qui
nous les envoie nous saura bien aider à les nourrir, dit la châtelaine ; et pour y suffire, on fera cuire du pain quatre fois la semaine au lieu de trois, et on augmentera le potage en proportion. Veillez bien au besoin de ceux qui, n'ayant pas l'habitude de la misère, n'osent pas faire connaître ce qu'ils souffrent. Allez dans tout le voisinage pour les découvrir, voyez le nombre de personnes qui compose chaque famille, et portez-leur autant qu'il sera nécessaire pour les nourrir ; je compte sur vous.
Ces larges aumônes se distribuaient ainsi depuis plusieurs mois, lorsque dame Jeanne crut devoir prévenir la baronne que les greniers se vidaient de manière à n'avoir bientôt plus de quoi suffire à la consommation du château, à plus forte raison aux aumônes journalières :
— Allons voir ce qui reste, dit la jeune femme, mais sur toute chose, ayons confiance en Dieu et ne renvoyons pas ses pauvres.
Elle visita ses greniers... tous étaient vides I II ne restait plus qu'un tonneau de farine, à peu près autant de seigle, et c'était à peine la nourriture nécessaire aux gens du château pendant quelques jours seulement; mais elle ne témoigna ni crainte ni étonnement :
— Prions, dit -elle à dame Jeanne, et confions-nous en Dieu. Qu'on puise dans ce tonneau de farine jusqu'à la fin ; quand il sera épuisé, on fera moudre le seigle. La Providence veillera sur nous, ne retranchons rien aux pauvres qu'elle nous envoie.
— Vrai Dieu! madame la baronne, ce serait miracle s'il n'était épuisé du premier coup, ce tonneau, avec des fournées pareilles ! Mais Dieu entende ma-
dame la baronne, et que la bonne Vierge Marie nous soit en aide, et saint Jean-Baptiste, et tous les saints et saintes du paradis ! Oui-da, je vais prier, et ce ne sera pas sans besoin ! M'est avis que si cette farine suffit à la semaine, ce serait bien un peu comme dans l'Évangile.
— Il faut avoir confiance, et prier beaucoup, dame Jeanne, ajouta la baronne avec le plus grand calme ; Dieu est fidèle dans ses promesses ; et à qui se pourrait-on fier, si on se défiait de lui?
On puisa donc dans le tonneau quatre fois par semaine, et toujours on trouvait à puiser :
— C'est absolument comme dans l'Évangile ! répétait dame Jeanne, chaque fois qu'on retirait une énorme quantité de farine et qu'on voyait ce qui en restait.
Quant à la sainte jeune femme, elle attribuait aux prières de dame Jeanne ce prodige qui se soutint durant six mois entiers,jusqu'àla récolte, c'est-à-dire aussi longtemps que dura la famine. Il resta môme un fond de farine dans le tonneau que les gens du manoir se plaisaient à montrer, le conservant avec grand respect pour donner une idée de la haute vertu de leur châtelaine.
Jeanne n'avait pourtant alors que vingt-huit ans; elle vivait isolée dans son château, et n'avait d'autres ressources spirituelles que le saint sacrifice de la messe, auquel elle assistait régulièrement tous les jours, dans sa chapelle, et l'homélie qui se faisait à la paroisse tous les dimanches, homélie disposée pour l'intelligence desbons paysans, et qui, probablement, eût fait sourire plus d'une châtelaine de nos jours. Jeanne n'entendait jamais de grands prédicateurs ;elle n'avait d'autre confesseur que le bon et simple curé de sa paroisse, et, au besoin, le chapelain du château. De directeur, elle n'en avait pas,
elle ignorait même qu'il en existât, car jamais on ne lui en avait parlé, et les livres de dévotion étaient rares alors. Jeanne n'avait pour la soutenir, dans cet isolement spirituel, que l'éducation chrétienne qu'elle avait reçue, sa conscience et la prière. Mais, par la prière, elle trouvait Dieu, et avec Dieu que manque-t-il ? La jeune femme puisait d'abondantes grâces dans la prière ; elle était fidèle à les conserver et à les faire fructifier par la pratique de toutes les vertus, et Dieu, qui ne se laisse jamais vaincre en générosité, remplissait le cœur de Jeanne d'indicibles consolations, et l'attirait à lui plus fortement encore. Voilà comment madame de Chantai, à peine âgée de vingt-huit ans, était arrivée, à son insu, à ce haut degré de vertu, sans rien perdre de l'agrément de son esprit, du charme de son caractère, de la grâce de sa bienveillance, de tout ce qui la faisait aimer, admirer et rechercher.
Tous ses domestiques et ses vassaux la chérissaient avec un sentiment filial ; ils la prenaient pour arbitre dans tous leurs différends, et se rendaient aveuglément à toutes ses décisions. Elle était si charitable, si compatissante, si tendre pour eux, qu'en parlant d'elle, ils ne l'appelaient que notre bonne Dame.
Le baron de Chantai, d'une nature très-vive et fort peu patiente, ayant l'habitude de commander ses soldats en campagne, menait militairement les gens de ses terres et ceux de samaison. Souvent, pour une faute légère, il les condamnait à une réclusion plus ou moins longue, dans la prison du château, et le cœur de Jeanne en souffrait cruellement. Demander la grâce du coupable eût été imprudent dans les premiers moments, et n'aurait pu qu'augmenter l'irritation du baron. Mais, la prison étant fort humide, le soir, quand tout le
monde était couché, Jeanne prenait son trousseau de clefs, marchait avec précaution afin de n'être point entendue, et se rendait mystérieusement auprès du prisonnier :
— Suivez-moi tout doucement, lui disait-elle ; venez, je ne veux pas vous laisser passer la nuit entre ces murs si humides ; demain matin, avant que personne ne soit levé, j'irai vous chercher dans la chambre où je vais vous conduire, et je vous ramènerai ici.
Elle le conduisait ensuite dans une chambre où il trouvait un bon lit, et lui disait, avec l'accent du plus doux intérêt :
Prenez courage, ayez confiance en Dieu et dormez sans trouble ; j'espère que demain vous serez libre.
Le lendemain, après avoir ramené le coupable dans la prison, et quand tout le monde avait repris le travail de chaque jour, madame de Chantai allait demandera son mari la grâce de son protégé :
— N'est-ce pas assez, mon ami, lui disait-elle, n'estce pas assez d'une nuit pour calmer votre mécontentement et pour punir une faute aussi légère ?
— Il est vrai que je suis trop vif, ma bonne Jeanne, lui répondaitGhristophe ; mais il est vrai aussi que vous êtes trop charitable.
— Puis-je l'aller mettre en liberté? me le permettezvous? ajoutait-elle.
— Je le veux bien, puisque tel est votre désir, et que je ne vous saurais rien refuser ; mais je veux qu'il sache que c'est à mon indulgente et parfaite Jeanne qu'il le doit. Dites-lui bien que c'est à votre désir que j'accorde sa grâce.
Jeanne, tout heureuse, courait alors délivrer le prisonnier, et faisait bénir une fois de plus la tendre charité qui remplissait son cœur.
— Pourquoi tant pleurer, dame Jeanne ? disait le premier valet de chambre du baron de Chantai ; monseigneur n'est pas à la mort, Dieu merci 1
— Ah ! monsieur Bourguignon, si vous aviez vu notre bonne Dame fondre en larmes, tout à lheure, en me disant de voir à tout, de bien surveiller dedans et dehors, et de la remplacer tant que durera cette maladie;sivous aviez entendu tout ce qu'elle m'a dit... Sainte Vierge Marie! quelle sainte du paradis que notrebonne Dame!..
— Il ne faut pas qu'elle se désole, dame Jeanne, puisque Saint-Germain en Laye, là où était la cour, quand nous sommes partis, le médecin du roi m'a dit qu'il répondait de la guérison, si monseigneur suivait tout ce qu'il a écrit sur le papier ; et il y en a long.
— Mais, en attendant, monseigneur dépérit, s'écria dame Jeanne en redoublant ses pleurs ; il ne peut plus bouger, et madame la baronne m'a dit qu'elle ne sortirait plus de la chambre de son cher malade que pour aller dans celle de ses enfants, ou à la chapelle, prier Dieu de lui conserver le sire baron. Que la bénigne Vierge et saint Jean-Baptiste mon patron, et tous les saints et saintes du paradis la veuillent entendre ! Elle le mérite bien, Jésus Dieu ! quand on vous fait durer un tonneau de farine pendant plus de six mois !...
— Ça, dame Jeanne, c'est le plus fort ! dit Bourguignon ! Si tous, vous ne l'aviez vu, et tout le village, et le majordome, et monsieur le curé, et le chapelain, et
tout le monde, qui me l'assure, m'est avis que je ne le croirais pas...
— Gomment ! vous ne le croiriez pas ? On voit bien, monsieur Bourguignon, que vous fréquentez la cour, où l'on n'est pas trop selon l'Evangile... Mais, suffit ; tout cela n'empêche pas que notre bonne Dame est une vraie sainte...
— Ah ! pour dire que c'est une sainte, c'est la vérité vraie ! Mais, voyez vous, dame Jeanne, ce tonneau de farine, vous en conviendrez c'est le plus fort ?
En ce moment on appela Bourguignon, qui courut où son service le demandait, et dame Jeanne, fidèle aux recommandations delà baronne, essuya ses yeux, et reprit ses occupations.
Le baron de Chantai était, en effet, très malade d'une dyssenterie dont il avait été attaqué à Saint-Germainen-Laye, et, malgré les instances de ses amis, il avait voulu revenir près de sa femme pour se faire soigner :
— Si tu pars, — lui disaient-ils, en le voyant décidé à retourner en Bourgogne, — c'est risquer ton bâton de maréchal de France ; attends au moins que ton brevet soit signé.
— Je ne veux pas du bâton de maréchal, leur répondit-il ; je l'ai refusé très-positivement ce matin même. S'il faut tout vous dire, je n'ai d'autre désir que de vivre désormais entre ma femme et mes enfants, dans ma châtellenie de Bourbilly. Madame de Chantai est un ange dont je ne puis plus rester éloigné ; c'est une sainte qui fait la douceur de ma vie, le bonheur de sa maison, le charme de la société que nous recevons...
— Madame de Chantai est, en effet, une femme accomplie dit un de ceux qui la connaissaient ; mais ap-
prouvera-t-elle que tu sacrifies ainsi ton avenir, à l'âge de trente six ans ? Est-ce raisonnable ?
— Elle en sera ravie, répondit Christophe ; je suis certain de la combler de joie en lui apprenant ma résolution de ne la plus quitter, car elle m'aime avec une tendresse incomparable : d'ailleurs, mes chers amis, voyez si je fais mystère des sentiments qu'elle m'inspire?
Et il remit à ces jeunes Seigneurs la copie de quelques couplets qu'il avait composés au sujet de son départ, et dans lesquels, faisant ses adieux aux courtisans et aux dames de la cour, il leur avouait que la pensée des vertus et des charmes de sa bien-aimée compagne lui inspirait le plus profond dégoût pour les plaisirs du monde, le plus grand mépris pour la vanité des grandeurs de la terre, et qu'il ne voulait plus, désormais, d'autres joies que celles de la famille, d'autre bonheur que celui qu'il trouverait dans la pratique des vertus chrétiennes.
Le baron de Chantai avait quitté la cour dans ces dispositions, il était arrivé au manoir de Bourbilly dans les premiers jours de l'année 1601, et sa maladie semblait s'aggraver de la manière la plus inquiétante. Jeanne ne quittait plus le chevet de son lit que pour donner ses soins à ses enfants, qu'elle aimait avec un abandon de tendresse peu en usage alors dans les grandes familles. Mais la nature de Jeanne était vive, expansive, et, retirée dans sa chère solitude, elle donnait à son cœur tout l'essor dont il avait besoin :
— Quand je suis près de vous, ma douce Jeanne, lui dit unjour son mari, je me sens meilleur, j'aime Dieu bien davantage, je trouve la vertu bien plus facile à pratiquer, je suis heureux, enfin î A la cour ce n'est
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plus cela : l'air qu'on y respire est infecté d'orgueil, d'ambition, de jalousie, de médisance, de calomnie, et c'est un désordre de mœurs qui révolte une âme honnête !
— Dieu soit loué ! mon ami, répondit Jeanne, vous n'y retournerez plus. Nous nous occuperons ici l'un et l'autre, d'élever nos enfants, de faire du bien aux pauvres, de rendre heureux tous nos vassaux, de remplir tous les devoirs que Dieu nous impose ; surtout nous tâcherons de le bien servir et de Faimer plus que jamais, ce bon Dieu qui nous a réunis pour n'être plus séparés désormais !
— Que par la mort, ajouta le baron ; mais j'ai pensé une chose, ma bonne Jeanne : si j'avais le malheur de vous perdre, la vie ne me serait plus supportable dans le monde, et je suis certain que vous n'y pourriez vivre si vous me perdiez. Il faut donc que nous convenions que celui des deux qui restera après la mort de l'autre, se consacrera tout entier à Dieu, dans la vie religieuse.
— Yoilà des projets bien dignes d'un malade! s'écria madame de Chantai en pressant la main de son mari ; je ne veux pas vous entendre parler de si tristes prévisions, mon ami ! vous ne voulez pas m 'attrister, n'est-ce pas ?
— Non, certes, ma douce amie !
Eh bien ! alors, n'en parlons plus ; ne pensons qu'à vous soigner et à vous guérir. J'ai un si grand désir de vous voir rétabli I Vivons pour Dieu ensemble, en travaillant à l'éducation de nos enfants ; c'est le devoir du moment. S'il lui plaît d'attirer l'un de nous à la vie religieuse, il saura bien manifester sa volonté ; présentement nous n'avons à nous occuper que de la vie
chrétienne qu'il demande de nous dans le mariage.
— Vous avez toujours raison, chère Jeanne; néanmoins, cette promesse de votre part m'eût fait plaisir; quand à moi, je le promets...
— Laissons cela, de grâce ! cher Christophe. Vous guérirez bientôt, j'en suis sûre; je ne veux pas de toutes ces idées lugubres; n'en parlons plus.
La maladie du baron se prolongea plusieurs mois ; sa femme ne le quittait pas, et le soignait avec toute la tendresse, tout le dévouement de son cœur. Dès qu'elle s'éloignait un instant pour ses enfants, ou pour descendre à la chapelle, le malade s'attristait.
— Vous êtes ma seule consolation, douce amie, lui disait-il à son retour ; dès que vous vous éloignez j'éprouve un vide qui me serre le cœur jusqu'aux larmes.
— Aussi, je vous quitte le moins possible, lui répondait Jeanne, car je sais que votre maladie porie à la tristesse ; et puis, je ne suis jamais bien, loin de vous ; pour moi aussi, le vide est grand ! Si vous saviez combien je souffrais pendant vos longues absences ! Mais Dieu le voulait, et je me soumettais et priais pour vous.
Cependant, la maladie cédait aux prières de Jeanne et à ses soins dévoués. Christophe allait mieux, sa femme en jouissait, et remerciait Dieu de lui rendre celui qu'elle aimait tant, lorsqu'un matin, le baron, après lui avoir donné les nouvelles de la nuit, ajouta:
— Bonne Jeanne, vous ne voulez pas entendre parler de ma mort, mais il faut pourtant vous accoutumer à cette idée, car je suis frappé de la pensée que j e mourrai bientôt.
— Vous conservez cette crainte, et vous allez Je
mieux en mieux, cher Christophe ! Ce n'est pas raisonnable. Je suis si contente de vous voir presque guéri !...
— Ecoutez, Jeanne, j'ai rêvé cette nuit que j'étais tout inondé de mon propre sang.
— Oh ! si ce sont des rêves qu'il vous faut, c'est différent. Est-ce que vous ajoutez foi à ces niaiseries, mon ami? Ce serait folie, en vérité, et je n'aurais aussi qu'à prendre au sérieux celui que j'ai fait : je me suis vue couverte d'un grand voile de crêpe noir, absolument comme une veuve. Croyez-vous que j'en sois affectée? non, certes. Tourmentée nuit et jour par le chagrin que me causait votre maladie, profondément peinée des idées de mort que vous aviez, je trouve très-simple d'avoir rêvé quej'étaisen grand deuil. Laissez, je vous en conjure, toutes ces imaginations qui ne peuvent que vous faire du mal et retarder votre rétablissement ? Ce sont des enfantillages qu'il faut abandonner aux bonnes femmes dont l'esprit est un peu faible. Parlons d'autre chose.
Le baron de Chantai, voyant qu'il affligeait sa femme, évita de l'entretenir de ses pressentiments de mort prochaine, mais ne chercha point 5 les combattre et s'en servit pour se préparer au passage de cette vie à l'éternité, bien persuadé qu'il ne larderait pas à le franchir ; et pourtant il allait toujours mieux. Bientôt même, Jeanne eut le bonheur de le voir complètement rétabli et revenu à sa vie habituelle ; seulement elle remarquait qu'il faisait d'admirables progrès dans la piété, et elle bénissait la divine Bonté qui lui donnait une si précieuse consolation.
Les châtelains du manoir de Bourbilly étaient plus heureux qu'ils ne l'avaient jamais été. Christophe avait recouvré la santé, il avait renoncé à la cour, ne devait plus s'éloigner du duché, et était entièrement occupé du salut de son âme et du bonheur de ceux qui l'entouraient. Jeanne, charmée de la certitude de n'être plus séparée de lui durant une grande partie de l'année, remerciait Dieu des sentiments de piété qui se développaient en lui, et l'avenir lui apparaissait doux, facile et consolant. Leur union venait d'être bénie de nouveau^par la naissance d'une troisième fille, qu'ils avaient reçue comme un ange de plus dans la maison, rien ne manquait à leur bonheur de ce monde.
Le baron d'Anlezy, seigneur de Chazelles, qui venait souvent passer quelques jours au château de Bourbilly, vint féliciter Christophe, son proche parent et son ami le plus intime, de la naissance de sa dernière fille qui n'avait encore que douze jours. Madame de Chantai allait à merveille. Le seigneur de Chazelles, pensant que Christophe pouvait sans inconvénient s'en éloigner durant une journée, lui proposa une partie de chasse qui fut acceptée et fixée au surlendemain. Le moment venu, Christophe va embrasser sa femme et son enfant ; il promet de rentrer de bonne heure le soir ; il assure qu'il ne s'éloignera pas de la forêt voisine, et les deux amis, chacun leur arquebuse sur l'épaule,
partent à pied avec tous leurs gens. A peine entré en chasse, le baron de Chantai, traversant un hallier, dit à son ami, qui le suivait à quelques pas :
— Prends garde par ici, cousin ! veille à ton arquebuse ! le fourré, est épais et si une branche portait sur le chien, il pourrait t'arriver malheur.
— Sois donc tranquille, mon cher, lui répond le seigneur de Ghazelles, mon arquebuse me connaît, et ne me ferait pas une telle impertinence.
Peu d'instants après, une détonation se fait entendre, un cri retentit de l'autre côté du fourré dans lequel le seigneur de Chazelles était encore engagé, les gens accourent, on trouve le baron de Chantai étendu par terre et couvert de sang I
« Je suis mort, » dit-il avec douceur et sans manifester le moindre regret.
Au même moment, il aperçoit le sire de Chazelles près de lui, pâle, décomposé, muet de surprise et de douleur ; il lui tend la main, et lui dit avec l'accent de la résignation et de la foi chrétienne :
— Cousin, c'est une imprudence de ta part ; je te pardonne de tout mon cœur, mon ami.
Et s'adressant à ses gens, il leur désigne les quatre paroisses les plus proches, en envoie un dans chacune et leur dit :
— Le plus pressé est de recevoir les secours de notre sainte religion. Sur quatre curés, il est probable que vous en trouverez un ; allez, et qu'il m'apporte les derniers sacrements. Et toi, ajouta-t-il en s'adressant à un cinquième, cours au château, va prévenir madame la baronne ; mais, hélas ! ne lui dis pas que je suis blessé à mort, ce serait la tuer aussi 1 dis-lui seulement que je suis blessé à la cuisse.
Le baron de Chantai portait un habit dont la couleur était appelée alors ventre de biche ; son cousin ayant vu cette couleur à travers les broussailles, et oubliant l'habit de Christophe, avait cru apercevoir une biche ; il avait tiré dessus, et il avait blessé son ami le plus cher à la cuisse et dans l'aine. Le baron de Chantai était perdu I
Jeanne était dans son lit, lorsqu'une de ses femmes, entrant tout éplorée dans sa chambre, vint lui annoncer le malheur qui la frappait, sans lui dire toutefois que la vie du baron était en danger :
— On me trompe ! s'écria-t-elle en se levant aussitôt, on me trompe ! il est blessé à mort ! Mon Dieu ! — ajouta-t-elle en joignant les mains et levant vers le ciel ses yeux pleins de larmes, — mon Dieu ! que votre adorable volonté s'accomplisse ! mais sauvez -le ! conservez-le-moi !...
Cependant ceux des gens du baron de Chantai qui étaient restés près de lui, l'avaient transporté dans une maison du village le plus proche ; on l'avait mis dans un lit, et on attendait avec anxiété les chirurgiens qu'on avait fait appeler, lorsqu'on vit accourir la baronne fondant en larmes. Le blessé, en l'apercevant, s'efforça de maîtriser son émotion. Prenant les deux mains de sa femme, il les pressa tendrement dans les siennes et lui dit, en contenant les larmes qui le suffoquaient :
— La volonté du ciel est toujours juste, ma douce amie, elle est toujours adorable ; il faut s'y soumettre.... il faut mourir I
— Que dites-vous, mon ami, s'écria Jeanne en éclatant en sanglots. C'est impossible I Non, cher Christophe, non, il faut guérir I...
— Vous l'espéreriez en vain, ma bonne amie ! ma blessure est mortelle !
A cette parole, la douleur de la jeune femme éclate plus vivement encore; elle est convaincue de l'étendue de son malheur ; mais elle voudrait pouvoir s'illusionner, et elle sent intérieurement que tout espoir est vain :
— Quel horrible malheur ! murmura-t-elle à travers ses sanglots ; quelle coupable imprudence ! malheureux Chazelles !
— Ne lui reprochez rien, Jeanne, dit le blessé; ce coup d'arquebuse vient de plus haut ; il était dans les desseins de Dieu, adorons sa divine providence, aimons-la, bénissons-la, et que jamais un reproche ne soit adressé à mon pauvre cousin I Promettez-le-moi, ma douce Jeanne !
Les larmes et les sanglots de Jeanne furent sa seule réponse.
La chambre où était le malade étant au rez-de-chaussée,il voyait facilement au dehors;en ce moment, il aperçut son malheureux cousin en proie au plus violent désespoir; ses gens s'efforçaient de le contenir pour l'empêcher de se donner la mort. Christophe profondément peiné de cet égarement de douleur, l'appelle, et élevant la voix aussi haut que ses forces le lui permettent :
— Chazelles ! mon cher ami ! s'écria-t-il, ce coup venait du ciel avant de passer par ta main; je t'en prie,ne pèche pas par ton désespoir; ne te punis pas d'une action dont tu n'es pas coupable ! Pense à Dieu, mon bon ami ! souviens-toi que tu es chrétien I
Le seigneur de Chazelles entend les douces paroles de son ami; il court à lui, il se jette dans ses bras en répandant les larmes les plus amères et lui promet de se laisser
vivre, mais non de se pardonner la cruelle imprudence qui cause un tel malheur.
Les chirurgiens étaient arrivés ; madame de Chantai s'élance au-devant d'eux :
— Messieurs, leur dit-elle en joignant les mains et avec l'accent de la plus ardente prière, — messieurs, il faut guérir monseigneur de Chantai, il le faut ! Oh ! je vous en supplie ! dijtes qu'il vivra !
Le baron entend les supplications de sa femme, il craint qu'on ne lui donne un espoir dont la déception ne pourra qu'aggraver plus tard sa vive douleur, et il s'empresse de lui dire :
— Si le médecin du ciel ne veut pas me guérir, madame, ceux de la terre ne le pourront pas, quelle que soit l'étendue de leur science.
Deux balles étaient entrées dans le corps du blessé; les chirurgiens n'osèrent tenter d'en opérer l'extraction, et, jugeant qnela vie se prolongerait quelques jours encore, ils posèrent le premier appareil, et firent transporter le malade chez lui, où il fut déposé dans son lit sans nouvel accident. Il se confessa dans les sentiments de la plus grande piété, et ne cessa d'exhorter sapieuse compagne à la parfaite soumission aux volontés divines. Mais la douleur de Jeanne croissait à mesureque le danger du baron augmentait; elle déchirait tous les cœurs qui l'entouraient.
— Ma bonne amie, lui disait souvent Christophe, la volonté de Dieu est notre seul bien en cette vie; ne voulez-vous donc pas accepter ma mort avec calme et résignation?... Voyons, ma bien chère Jeanne, promettezmoi de vous soumettre généreusement...
Alors les cris se mêlaient aux larmes de la baronne,et, ne pouvant se résoudre à accepter ce malheur si proche
et si certain, elle s'enfuyait, elle courait à son oratoire, et on l'entendait s'écrier :
«Seigneur, mon Dieu! prenez-moi tout! Je vous sacrifie tout, mais laissez-moi celui que vous-même m'avez donné ! laissez-moi le père de mes chers et innocents enfants ! »
Dieu avait d'autres vues : il n'exauça pas les prières de la jeune femme,il paraissait sourd à ses cris, insensible à sa douleur. Christophe allanttoujoursplus mal, le neuvième j our, on lui administra les derniers sacrements en présence de sa famille et des gens de sa maison, réunis dans son appartement. Dans cette circonstance solennelle, il renouvela l'assurance qu'il pardonnait à son cousin de Chazelles, et s'adressant au curé :
Monsieur le curé, lui dit-il,je vous demanded'inscrire, sur les registres de la paroisse la cause de ma mort, dont mon cousin est l'auteur bien involontaire, et d'ajouter que c'est de tout mon cœur, sans arrière-pensée que je pardonne à ce cher parent, et que j e défends à ma famille de jamais l'inquiéter à ce sujet. Hélas ! s'il m'a tué, ce pauvre cousin, c'est uniquement par imprudence, tandis que, par mespéchés,j'ai donné bien souvent la mort à Jésus-Christ!. ..Monfils, — ajouta-t-il en portant son regard sur le petit Bénigne, l'aîné de ses enfants, mon fils, n'oubliezjamaisque j'ai pardonné de tout mon cœur à votre oncle de Chazelles, l'accident par lequel il m'a tué sans le vouloir;n'oubliezjamaisque j'ai été témoin desondésespoir,que je meurs en conservant la plus tendre amitié pour lui, et que j'ordonne que vous soyez déshérité1 si un jour vous tentiez de vengerla mort de votre père!..
1 C'était une de? clauses de son testament. (Mém. de la Mère de Chaughy.) »
Madame de Chantai, — dit-il à Jeanne qui se tenait à genoux près de son lit, suffoquée par l'abondance de ses larmes, — je vous laisse le soin de rappeler à notre fils les recommandations que je lui fais sur mon lit de mort, et je vous demande d'inspirer à tous nos enfants, pour mon cousin de Ghazelles,les sentiments de respect et d'attachement qu'ils lui doivent; je suis sûr que vous le ferez et que vous conserverez avec lui les relations de famille qui nous ont toujours unis.
Jeannene répondit pas,elle serra la main de son mari, et cette pression,j ointe aux larmes et aux sanglots de la jeune femme, disait assez que les volontés de son cher mourant seraient religieusement exécutées...
Quelques heures après, la baronne de Chantai était veuve, et on l'entendait répéter le premier cri de sa douleur :
« Mon Dieu ! que votre volonté, toujours adorable, s'accomplisse sur moi dans toute son étendue ! »
Elle demanda ses enfants et posa sur la tête de chacun d'eux la main déjà froide du père qui venait de les quitter pour toujours, et dont ils avaient reçu la dernière bénédiction peu auparavant. Puis, tenant dans ses bras sa petite Charlotte qui n'avait que trois semaines, et réunissant les trois autres devant elle, elle les combla de ses caresses les plus tendres, elle les inonda de ses larmes les plus amères, et, les offrant à Dieu, elle le supplia d'être le père de ces chers enfants dont elle était la mère. Elle le conjura de la consoler dans son immense douleur, de la guider dans l'éducation de ses bien-aimés orphelins, de l'éclairer dans la direction de leurs intérêts spirituels et temporels, enfin, de la fortifier et de la soutenir dans la position difficile où elle allait se trouver avec quatre enfants en si bas âge.
JEUNE FEMME. OJ
Bénigne n'avait pas encore six ans, Aimée avait deux ans et demi, Françoise, quinze mois, et Charlotte était venue au monde douze jours seulement avant le malheureux accident qui avait donné la mort à Christophe de Rabutin, baron de Chantai.
La nouvelle de la mort si prompte et si édifiante du baron de Chantai s'était bientôt répandue dans toute l'étendue du duché de Bourgogne. Le président Frémiot et plusieurs des parents et des amis de la jeune veuve étaient accourus auprès d'elle, pour lui témoigner leur sympathie et consoler sa grande douleur. Mais Jeanne, ne trouvant de véritable consolation qu'en Dieu, aurait préféré rester seule avec son père bien-aimé ; elle regrettait les moments de solitude que lui ravissait l'amitié, et souffrait doublement de la vie de représentation qui résultait pour elle de l'empressement de ses amis.
Elle s'en plaignait quelquefois à ses femmes, lorsque, rentrée le soir dans sa chambre, elle s'y préparait au repos de la nuit :
— On croit me consoler, leur disait-elle, et on me martyrise ! Hélas ! que c'est peu comprendre ce que je souffre !...
Et quand ses femmes s'étaient retirées, madame de Chantai se relevait de son lit, passait dans son oratoire, se mettait en prières, et se dédommageait de la contrainte de la journée. Souvent elle s'oubliait dans cette oraison durant la nuit entière, et ses femmes, dont elle était tendrement aimée, s'étant aperçues de cet oubli d'elle-même, s'entendirent pour veiller à tour de rôle, afin de forcer la sainte veuve à prendre au moins quelques heures de repos.
Mais, quelle que fût la bonne volonté de Jeanne, elle continuait à s'oublier souvent, et ses femmes continuaient à la surveiller pour la forcer à s'accorder un peu de sommeil.
Au moment où la châtelaine de Bourbilly avait perdu son mari, elle avait vingt-huit ans ; elle était dans tout l'éclat de sa beauté, et la distinction de son esprit, ainsi que la grâce de ses manières, semblaient avoir plus de charme que jamais. Tous ces avantages que Jeanne n'avait appréciés que pour son mari, elle les avait sacrifiés, sans hésitation, dès qu'elle avait vu se briser le lien qui l'unissait à lui pour cette vie ; elle s'était donnée à Dieu tout entière, et elle avait fait vœu de n'être désormais qu'à lui seul; c'était là le secret de ses longues oraisons.
Cependant elle maigrissait sensiblement, et ce dépérissement inquiétait sa famille qui l'attribuait à ses regrets et s'efforçait en vain de la distraire. Chacun Craignait qu'une maladie de langueur ne ravît bientôt la jeune mère aux quatre petits enfants qui n'avaient plus de père, car la première année du deuil était près de sa lin, et la tristesse de Jeanne paraissait aussi profonde que le premier jour. Pour se soustraire, autant que les circonstances le lui permettaient, aux distrac-
lions qu'on voulait lui procurer, elle se rendait furtivement dans le bois deBourbilly et s'enfonçait dans le fourré, afin qu'on ne pût la découvrir et l'entraîner à des promenades qui la privaient de la solitude dont son âme avait besoin. Lorsque tout le monde était rentré, lorsque venait pour la châtelaine le moment de reparaître au milieu de la société réunie chez elle, elle était si aimable, si douce, si bienveillante pour chacun, que nul ne se plaignait de ses absences,
Madame de Chantai était reconnaissante des témoignages de sympathie qu'on lui prodiguait; son cœur en était doucement touché, mais Dieu seul pouvait remplir le vide qui s'était fait pour elle; et pour jouir de Dieu elle avait besoin d'être seule avec lui. Elle savait que dans la solitude seulement on peut le trouver, l'entendre et le goûter. Elle en avait fait la douce expérience et ne voulait plus vivre que dans la retraite, c'était une nécessité de son âme qu'elle exprimait plus tard à ses chères filles de la Visitation :
« Quand il plut à la souveraine Providence de Dieu de rompre le lien qui me retenait attachée, leur disaitelle, elle me départit en même temps beaucoup de lumières sur le néant de cette vie, et de grands désirs de me consacrer toute à Dieu ; dès lors je fis le vœu de chasteté, voire même, quel jue temps auparavant ma viduité. Dieu m'attirait fort à le servir, tant par de bonnes affections que par diverses tentations et tribulations qui me faisaient retournera lui. Or, néanmoins, tout cela ne me portait alors qu'à vivre chrétiennement dans ma viduité, élevant vertueusement mes enfants; mais quelques mois après, outre l'affliction trèsgrande que me causait la perte de monsieur de Chantai, il plut à Dieu de permettre que mon esprit fût
agité de tentations si violentes contre la foi et l'espérance, que, si sa bonté n'eût eu pitié de moi, j'aurais sans doute péri dans la fureur de cette tempête qui ne donnait quasi aucune relâche, et me dessécha de telle sorte que je n'étais presque plus reconnaissable. Parmi ces travaux, Notre-Seigneur augmenta encore en moi le désir de le servir. Les attraits que je recevais de Dieu étaient si grands, que j'eusse voulu quitter tout et m'en aller dans un désert pour m'isoler plus entièrement et plus parfaitement, hors de tous les obstacles extérieurs; et je crois que si le lien de mes quatre petits enfants ne m'eût retenue, je me serais enfuie, inconnue, dans la Terre-Sainte pour y finir mes jours. Je sentais des affections inexplicables de connaître la volonté de Dieu et de la suivre quoi qu'il en dût arriver, et ce désir était si grand, qu'il me consumait au dedans. Mon cœur, par une certaine clameur intérieure, requérait à tout moment (d'une manière que je ne sais pas exprimer) la volonté de Dieu de se manifester en moi. Tout cela ne m'allégeait pas dans mes tentations; au contraire, ces attraits intérieurs ne me les rendaient que plus intolérables , m'étant avis qu'elles m'empêchaient d'aimer et de servir Dieu selon les pressants et continuels désirs quil m'en donnait. » Cette seule citation, que nous empruntons aux Mémoires de la mère de Chaugy, et qui a été reproduite par tous les historiens de sainte Jeanne de Chantai, est plus que suffisante pour prouver la force avec laquelle Dieu agissait sur cette âme, et de quelle manière il la préparait à l'accomplissement de ses desseins. Les personnes du monde se permettent souvent, et nous en avons été témoins plusieurs fois, de blâmer notre sainte baronne avec autant d'assurance et de
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dégagement que si Dieu n'eût pas manifesté sa sainteté par de nombreux miracles, et que l'Église ne l'eût pas élevée sur ses autels :
« C'était une tête exaltée, dit-on, un cœur dur, et dont l'exemple serait fort mauvais à suivre ; ce n'est pas un modèle, assurément. »
Tel est le langage que nous avons entendu tenir à plusieurs personnes de piété : tant l'esprit du monde est opposé à. l'esprit de Dieu !...La baronne de Chantai exprime pourtant bien clairement, dans les lignes que nous venons de reproduire, la force intérieure qui agissait en elle, et la subjuguait. Mais le monde a tant à faire, qu'il n'a pas le temps de lire avec assez d'attention pour comprendre, et, saisi seulement par ce qui l'effraie, il juge à son point de vue, sans s'inquiéter du jugement porté par l'Église. Pour se rendre compte de l'héroïsme des saints, il faudrait les suivre pas à pas; il faudrait réfléchir, et le monde, même pieux, n'en a pas le temps, emporté qu'il est par le tourbillon de chaque jour.
Madame de Chantai était la femme la plus remarquable par la solidité de son esprit, la maturité de sa raison et la rectitude de ses idées. Elle avait le cœur le plus sensible, le plus délicat, le plus aimant; mais son âme était grande, forte et généreuse, et Dieu voulait la détacher entièrement de toutes les choses de la terre et de toutes les affections humaines, même les plus légitimes, pour la rendre plus propre à l'œuvre à laquelle il la destinait.
Les parents de Jeanne avaient quitté Bourbilly, et la jeune veuve, demeurée seule au manoir, se hâta d'arranger sa vie telle qu'elle la voulait désormais. Elle donna aux églises du voisinage ses plus magnifiques parures,
et, ne voulant plus pour elle-même que les étoffes les plus simples, tout le reste fat distribué aux pauvres. Elle réforma le train de sa maison et diminua le nombre des serviteurs, après avoir noblement récompensé ceux qu'elle supprimait et plaçait ailleurs. Enfin, elle partagea son temps entre la prière, l'éducation de ses enfants, les devoirs d'intérieur, les saintes lectures et le travail manuel, qu'elle destinait toujours aux pauvres ou à l'ornement des autels. Mais, dans cette vie calme et occupée, la volonté de Dieu ne se manifestait pas davantage pour notre sainte, et son désir de la connaître devenait toujours plus ardent
Un jour, pendant son oraison, elle sentit si vivement le besoin d'avoir un guide pour la diriger dans la voie où Dieu l'appelait, qu'elle le demanda depuis ce moment, dans toutes ses oraisons, avec la plus grande ferveur, bien quelle n'eût jamais entendu parler de directeur spirituel :
« Je demandais ce que je ne savais pas, écrivaitelle plus tard à une de ses filles de la Visitation; car, bien que j'eusse été élevée par des personnes trèsvertueuses, je n'avais jamais entendu parler de directeur, de maître spirituel, ni de rien qui approchât de tout cela ; mais Dieu mit ce désir si avant dans mon cœur, et l'inspiration de lui demander ce directeur était si forte, que je faisais cette prière avec une contention et une force non pareilles. Je parlais à Dieu comme si je l'eusse vu de mes yeux corporels, tant la foi et mon désir me donnaient d'espérance que je serais exaucée. Je représentais à Dieu la fidélité de sa parole, qui promet de ne pas donner une pierre à qui lui demande du pain, et d'ouvrir à ceux qui frapperont à la porte de sa miséricorde Je m'allais promener toute
seule, et, comme transportée, je disais tout haut à Notre-Seigneur : Mon Dieu ! je vous conjure, par la vérité et la fidélité de vos promesses, de me donner un homme, pour me guider spirituellement, qui soit vraiment saint et votre serviteur, qui m'enseigne votre volonté et tout ce que vous désirez de moi, et je vous promets, et je jure, en votre face, que je ferai tout ce qu'il me dira de votre part. Enfin tout ce qu'un cœur outré de douleur et pressé d'ardents désirs peut inventer, je le disais à Notre-Seigneur pour l'incliner à m'octroyer ma requête, lui répétait toujours la promesse d'obéir aveuglément au saint guide que je lui demandais avec tant d'instances et tant de larmes. »
A ces continuelles et ardentes prières, la baronne de Chantai joignait des jeûnes fréquents et des aumônes abondantes; elle faisait prier et jeûner des veuves et des orphelins pauvres ; elle faisait offrir le saint sacrifice de la messe; elle employait enfin tous les moyens pour obtenir la grâce qu'elle sollicitait.
Un jour qu'elle chevauchait dans la campagne, au pas de sa douce haquenée, elle aperçut au bas de la colline qui terminait la plaine où elle se trouvait,un prêtre, vêtu d'une soutane noire et d'un rochet, et dont la tête était couverte du bonnet carré. Elle l'examinait avec surprise, ne comprenant pas ce vêtement en un tel lieu, lorsqu'elle entendit une voix qui lui dit distinctement:
« Voilà le guide bien-aimé de Dieu et des hommes entre les mains duquel tu dois remettre ta conscience.»
La vision disparutaussitôt, mais les traits duprêtre restèrent gravés dans l'esprit de Jeanne, et son âme éprouvait une grande joie à la pensée qu'elle était exaucée; car elle ne doutait pas que cette vision ne vînt de Dieu. A partir de ce moment, bien qu'elle fût toujours agitée
par de violentes tentations, surtout contre la foi, elle souffrit beaucoup moins ; la certitude de trouver un jour le guide par lequel Dieu lui manifesterait ses volontés sur elle, la consolait, la fortifiait et redoublait son désir d'arriver à la perfection à laquelle elle se sentait appelée.
Un matin, vers l'heure ordinaire de son lever, elle était encore légèrement assoupie, lorsqu'elle crut se voir dans un chariot avec plusieurs personnes qui lui étaient inconnues. Le chariot passait devant une église dont le portail étant ouvert, lui laissa voir une foule de fidèles chantant les louanges de Dieu ; elle voulut s'élancer à terre pour aller se joindre à eux; mais elle fut repoussée avec force, et une voix lui fit entendre ces paroles :
« Il faut passer outre et aller plus loin ; tu n'entreras dans le «acre repos des enfants de Dieu ; que par la 'porte de Saint-Claude. »
En rappelant ce souvenir, madame de Chantai disait naïvement à ses religieuses :
« J'étais si peu dévote, que je n'avais jamais fait attention à ce bénit saint, duquel la dévotion me fut alors imprimée au cœur, et cette vue me donna de rechef un grand allégement ; en sorte que, quand mes désirs et travaux me violentaient plus rudement, je disais à mon âme, pour la consoler : Patiente, mon âme, Dieu t'a promis que tu entreras au sacré repos de ses enfants, par la porte de Saint-Claude.
« Quelques mois après, dit encore notre sainte, il m'arriva un jour, d'être surprise d'un grand attrait du ciel qui tirait à lui tout mon être; je fus longtemps tout arrêtée dans ce saisissement, et il me sembla, au retour d'icelui, que je venais d'un autre monde, où je n'avais
appris que cette seule parole que Dieu avait dite à mon ame :
« Comme mon Fils Jésus a été obéissant, je vous destine à être obéissante. »
« Sainte Chantai était exaltée, » dit-on ; mais on conviendra qu'une exaltation qui produit l'esprit d'obéissance, sans nulle excitation extérieure, ressemble fort à l'inspiration divine, et que, si elle est une folle aux yeux des personnes du monde, c'est la folie de la croix.
Fidèle aux recommandations de son mari, notre sainte veuve avait continué ses relations d'amitié et de parenté avec la famille de Chazelles :
— Bien chère cousine, lui dit un jour la baronne d'Anlezy, nous éprouvons un désir que nous n'avons osé vous exprimerjusqu'ici...
— Tout ce que je pourrai faire pour vous être agréable, ma bonne amie, je le ferai; n'en doutez pas; et, d'après ce qui m'a été dit, je crois savoir d'avance ce que vous hésitez à me demander ; ne craignez pas de refus, chère cousine...
— Vous voulez bien, chère Jeanne, être marraine de mon enfant?
— Oui, assurément je le veux ! Souvenez-vous des paroles de monsieur de Chantai à son lit de mort... Ses volontés sont sacrées pour moi I
— Vous êtes admirable toujours, ma bonne Jeanne! ce sera un lien de plus qui unira nos familles ; ce sera une consolation pour monsieur de Chazelles, qui ne peut se pardonner d'avoir été la cause involontaire d'un si grand malheur... Pauvre Christophe ! Pauvre Jeanne !
Les deux jeunes femmes se jetèrent dans les bras l'une de l'autre en fondant en larmes. Jeanne renouvela sa promesse de tenir sur les fonts baptismaux l'enfant du seigneur de Chazelles qui avait donné la mort à celui qu'elle regrettait si vivement, et, peu après, la noble veuve tenait fidèlement son héroïque promesse.
Le président Frémiot, toujours occupé de sa chère Jeanne, mais ne pouvant l'aller voir aussi souvent qu'il le désirait, et voulant lui donner quelques distractions forcées, lui demanda de venir soigner sa vieillesse à Dijon :
« J'ai trois enfants, lui mandait-il, et je vis aussi isolé que si je n'en avais jamais eu. Marguerite ne reviendra pas de très-longtemps ; André, à qui le roi a donné l'archevêché de Bourges, et qui vit beaucoup à la cour, est comme perdu pour moi ; je ne puis donc compter que sur vos soins, ma bien chère fille, et je vous les demande. Vos enfants seront la joie de votre vieux père, et vous serez sa consolation. »
C'était prendre madame de Chantai par l'endroit sensible; son cœur n'hésita point à sacrifier sa chère solitude de Bourbilly, et, après avoir tout réglé dans sa terre pour une assez longue absence, elle se rendit à Dijon, où elle fut accueillie, par toute la société de la ville, avec une sympathie des plus touchantes. Le président ignorant l'état spirituel de sa fille, et n'attribuant qu'à ses regrets le dépérissement dans lequel
il la voyait, espéra beaucoup de l'empressement général qu'on lui témoignait, et auquel elle serait forcée de répondre.Elle était dans ce qu'on appelait alors le second deuil; c'était la seconde année du veuvage, le deuil était moins sévère, les visites pouvaient être échangées convenablement. Mais Jeanne, prétextant ses douces occupations près de ses quatre enfants, et les soins qu'elle devait à son père, sut se faire, dans l'hôtel Frémiot, une vie de retraite et de recueillement, dont elle ne sortait, dans la journée, que pour rendre quelques visites indispensables, et le soir, pour faire les honneurs du salon du président. Alors on retrouvait dans la jeune femme tout le charme qui la faisait aimer, toutes les qualités qui la faisaient admirer.
Déjà on calculait le temps que durerait encore le second deuil, car il paraissait impossible qu'une femme aussi accomplie ne fût pas recherchée avec empressement, et chacun de ceux qui désiraient son alliance aurait voulu prendre les devants. La mise de Jeanne était des plus simples pour le rangqu'elle occupait dans le monde ; sa tenue était d'une dignité remarquable : elle ne sortait jamais le soir, on nelavoyait dans aucune réunion, elle ne paraissait jamais dans un lieu public, si ce n'était à l'église ; rarement môme elle acceptait un dîner ailleurs que chez ses parents ; mais on la voyait beaucoup chez son père, et sa réputation s'était accrue en proportion de son mérite. Un des premiers seigneurs de Bourgogne, voulants'assurer la préférence, demanda au président de le faire valoir auprès de l'aimable veuve, dès que les convenances permettraient de lui proposer une nouvelle alliance :
— Je serai, pour les quatre orphelins, ajouta-t-il, le père le plus tendre et le plus dévoué. En grand crédit
à la cour, il me sera facile de pousser Bénigne à qui je ferai faire de bonne heure ses premières armes, et, dès qu'il portera l'épée, je lui obtiendrai une belle charge et la faveur royale. Quant à ses sœurs, je leur ferai donner de riches abbayes, au moins aux deux plus jeunes, si on ne les destine pas au mariage.
— Yous savez, lui répondit messire Frémiot, en quelle haute estime je vous ai toujours eu, et combien j'honore votre noble famille, que je tiens pour une des meilleures et des plus illustres de notre duché ; votre alliance m'est d'un grand honneur, et bien volontiers je parlerai pour vous à ma famille quand le moment sera venu, je vous le promets.
Cependant, la sainte baronne de Chantai visitait tous les lieux de pèlerinage qu'elle aimait dans la ville ou dans les environs, et partout elle sollicitait la grâce de trouver enfin celui qui devait la diriger dans les voies de Dieu. Elle se rendait un jour à Notre-Dame-de-V Étang, pèlerinage célèbre dans le duché de Bourgogne, et situé à deux lieues de Dijon, lorsque, parmi les pèlerins qui suivaient le même chemin, elle reconnut deux de ses amies les plus intimes, et hâta le pas pour les joindre. La conversation s'engagea, le cœur de Jeanne s'ouvrit :
La grâce que je vais demander à Notre-Dame-de-V Étang^wv dit-elle,je la demande en vain depuis la mort de monsieur de Chantai.... Priez pour moi, afin qu'elle me soit accordée aujourd'hui ! Ce que je désire, c'est de rencontrer un saint prêtre qui veuille bien diriger mon âme et lui faire connaître la volonté de Dieu.
—Mais, chère baronne,vous allez le trouver à l'Étang, Il faut voir le R.Père***, c'est lui qui est notre directeur, c'est un saint, vous ne trouveriez en nul autre ni plus
de lumières ni plus de vertus. Voyez-le, parlez-lui à cœur ouvert, vous en serez ravie.
Au môme instant, le souvenir de la vision qui lui avait montré le directeur que Dieu lui destinait, se présente à son esprit, mais, s'accusant toujours d'illusion à l'égard de ces sortes de grâces, elle éloigne cette pensée et promet de voir le religieux dont on lui vantait si fort la science et la vertu. A son arrivée à V Etang, ses amies la présentent à leur directeur qui, la connaissantde réputation, l'accueille avec empressement. La personne de ce religieux ne rappelle en rien celui qui lui a été montré dans la campagne de Bourbilly ; ce n'est ni sa taille ni les traits de son visage ; mais l'humble Jeanne, excitée par ses amies, croit devoir demander ses avis, bien résolue de les suivre avec la plus entière soumission :
« Je voyais clairement, disait-elle dans la suite, que ce n'était pas celui qui m'avait été montré; néanmoins, pressée par la nécessité, à cause de mes tentations, je me laissai entraîner, d'autant plus, que j'éprouvais de grandes crain tes que ma vision ne fût une imagination.»
Ce fut dans cette disposition que notre sainte veuve fit connaître l'état de son âme au bon religieux. Celuici, jugeant qu'elle était appelée à une éminente sainteté, se chargea de sa direction et exigea d'elle quatre vœux, que la jeune femme n'hésita pas à formuler comme il le désirait. Par ces vœux, elle s'engagea à lui obéir aveuglément en toute chose, à ne jamais quitter sa direction, à garder un secret absolu sur tout ce qu'il lui dirait, enfin, à ne jamais parler des intérêts de son âme qu'à lui seul.
Un tel engagement ne pouvait que resserrer l'âme de Jeanne et l'étreindre comme dans un étau. Entravée dans cette lourde chaîne, elle nepouvait plus agir dans le
104 TROISIÈME PA.RTIE.
service de Dieu qu'avec les difficultés insurmontables. Ellecherchaitlavolonté deDieu,ellene voulait allerqu'à Dieu,et,seheurtant sans cesse contre le guide qui la conduisait dans cette voie ténébreuse, elle ne trouvait que l'homme et la volonté de l'homme ; elle sentait qu'au lieu de la rapprocher de son but, chacun de ses pas l'en éloignait davantage. Dans les cruels moments de lassitude qui la brisait, Jeanne se souvenait de la vision de Bourbilly et sedisaitque, très-certainement, ledirecteur qu'elle s'était donné n'était pas celui que Dieu lui avait réservé. Ses tentations, ses anxiétés, ses tortures intérieures ne lui laissaientplus de repos;c'était un martyre incessant ! Et cependant, notre sainte baronne, fidèle à ses engagements, obéissait avec une parfaite soumission et se ployait à toutes les volontés de son guide. Hélas ! ce guide était aveugle! il la conduisait par une voie bien éloignée de celle par laquelle Dieu l'appelait. Jeanne le sentait, elle le voyait, elle n'avait plus un doute... Mais elle était liée par ses voeux, et, acceptant ce supplice intérieur comme une expiation méritée, elle souffrait et obéissait sans se plaindre, en attendant qu'il plût à la miséricorde de Dieu de manifester enfin sa volonté et de briser le lien qui l'attachait à cette croix.
Quelles que fussent ses douleurs intérieures, elles ne lui laissaient jamais négliger aucun de ses devoirs de fille et de mère. Elle donnait toujours les soins les plus dévoués au président Frémiot, et faisait les honneurs de sa maison avec autant de grâce et de charme d'esprit que si elle eût ignoré la souffrance. Elle veillait sur ses chers enfants avec la sollicitude la plus tendre et la plus éclairée, et administrait leur fortune avec une sagesse et une habileté des plus remarquables.
Il y avait près d'un an que notre sainte était à Dijon;
les intérêts de ses enfants la rappelaient auchâteaude Bourbilly pour quelque temps, et cette nouvelle séparation était un nouveau sacrifice pour le président et pour sa fille bien-aimée. Mais l'un et l'autre durent s'y résigner par dévouement pour les petits orphelins qui leur étaient si chers, et Jeanne partit en promettant à son père de revenir aussitôt qu'elle aurait terminé les affaires qui réclamaient sa présence au manoir.
Pendant ce séjour à Bourbilly, Jeanne, toujours éprouvée par les mêmes peines intérieures que rien ne pouvait adoucir, priait un jour dans sa chapelle, lorsqu'elle fut tout à coup frappée par une vision qui lui montra une troupe innombrable de filles et de veuves venant à elle ; une voix lui dit en même temps :
« Mon vrai serviteur et vous, vous aurez cette génération ; ce me sera une troupe élue, je veux qu'elle soit sainte. »
« Je ne savais, disait madame de Chantai, en parlant de cette vision, ce que cela pouvait signifier, car depuis que Dieu m'eut fait connaître qu'ilmedestinaità être obéissanteje n'eusse pas voulu souffrir en mon âme le désir de faire moi-même aucun choix, attendant toujours que Dieu m'envoyât le saint homme qu'il m'avait fait voir, et étant résolue à faire tout ce qu il m'ordonnerait. »
« Une autrefois, disait-elle encore, me prome nant dans un petit bois, je fus fortement saisie d'un attrait intérieur, et occupée en oraison, sans que j'y puisse résister, car j'avais envie de me retirer dans l'église qui était proche. Là, il me fut montré que l'amour céleste voulait consumer en moi tout cequi m'était propre, et que j'aurais des travaux intérieurs et extérieurs en grand nombre. Quand je fus revenue à moi, tout mon corps frémissait et tremblait : mais mon cœur de-
meurait dans une grande joie avec Notre-Seigneur ; d'autant que souffrir pour Dieu, me semblait la nourriture de l'amour en terre, comme la jouissance est son aliment dans le ciel. »
C'est ainsi que Dieu la préparait à l'œuvre qu'elle devait bientôt entreprendre pour la gloire et la consolation de son Église.
Guy de Rabutin,baron de Chantal,père de Christophe, vivait retiré, on s'en souvient, dans son manoir de Monthelon,en;lw/imois. D'un caractère naturellement dur et inflexible, il avait pris avec les années l'habitude d'une humeur chagrine et difficile qui le rendait intolérable à ses amis et à sa famille, et tenait éloignés de lui tous ceux que les convenances, le devoir ou Tintérêt ne forçaient pas à s'en rapprocher. Rarement le son du cor se faisait entendre derrière le pont-levis, pour annoncer la visite d'un ami de sa jeunesse ou d'un de ses anciens frères d'armes ; il ne retentissait, de loin en loin, que pour un parent obligé de rendre ses devoirs, ou pour un voisin intéressé à maintenir avec lui des relations de bon voisinage. Ainsi abandonné de tous, redouté de ses vassaux qui le fuyaient, trompé par les gens de sa maison qui ne pouvaient le servir que par intérêt, le vieillard se laissait entièrement dominer par dame Gertrude, femme de charge du château, qui avait su profiter de l'isolement de son maître pour capter sa confiance. Par ses soins et ses basses flatteries, elle était parvenue à se rendre nécessaire au baron qui ne voyait plus que par ses yeux,
et, devenue maîtresse absolue à l'extérieur comme à l'intérieurdu manoir,elle était redoutée presque àl'égal du seigneur, dans toute la châtellenie de Monthelon.
Néanmoins, il faut le dire, l'irascible baron ne ménageait pas toujours la susceptibilité de dame Gertrude. Souventil se plaignait de l'empire qu'elle avait,disait-il, usurpé sur lui, et, à ce propos, il s'élevait quelquefois entre eux de violentes querelles qui se terminaient d'ordinaire à l'avantage de l'adroite femme de charge ; car elle menaçait son maître de l'abandonner aux soins des gens de sa maison, dont il n'était pas aimé, il le savait, et de se retirer sur les terres d'un des seigneurs voisins. Le vieillard, effrayé à la seule pensée de l'éloignement de cette femme, lui cédait aussitôt ; une fois seulement, cette menace manqua son effet, et dame Gertrude n'en perdit jamais l'humiliant souvenir.
Un neveu de monsieur de Chantai venait de passer trois jours au château de Monthelon, et avait longuement entretenu son oncle de tous les détails de famille qui pouvaient l'intéresser et lui plaire. Après le départ de son jeune parent, le châtelain fait appeler sa femme de charge :
— Dame Gertrude, lui dit-il, mon neveu m'a tant parlé du mérite de madame ma belle-fille, que je veux la mander près de moi. Je ne l'ai pas vue depuis longtemps, mais il paraît qu'elle est toujours charmante, quoique toujours inconsolable de la mort de feu son mari. Je veux qu'elle vienne avec ses enfants...
— Ce sera bien amusant pour monseigneur, d'avoir quelqu'un qui pleure du matin au soir, ou qui fait des morales comme un frère prêcheur !.. .
— Du tout, dame Gertrude ! Ma belle-fille est une femme de fort bonne compagnie, que tout le monde
recherche à Dijon, qui soigne son père comme on devrait me soigner, moi qui suis plus âgé que lui, et qui ai des infirmités qu'il n'a pas...
— Faudrait-il pas que madame la baronne vienne à Monthelon pour y rester ? Si mes soins ne sont plus du goût de monsieur le baron, il n'a qu'à le dire.
— C'est précisément là ce que j'entends. Je veux que madame de Chantai vienne habiter chez moi avec ses enfants ! N'ai-je pas autant de droits que le président Frémiot? Ne me doit-elle pas ses soins, à moi aussi? Et ne suis-je pas également l'aïeul de ses enfants I
— En ce cas, je n'ai plus rien à faire céans, monseigneur!...
— Vous avez à être femme de charge ; je ne veux point vous renvoyer, dame Gertrude ; mais vous ne m'empêcherez pas d'avoir madame ma belle-fille dont la société me sera beaucoup plus agréable que la vôtre, entendez-vous ?
— Yoilàcomment monseigneur récompense mon dévouement ! s'écria Gertrude avec un geste désespéré. Dieu sait tout ce que j'ai supporté de l'humeur de monsieur le baron, tous les soins que j'ai eus de sa santé, tout ce que j'ai souffert de ses gens! Et il faut que je sois mise de côté pour une bru qui ne s'inquiète pas plus de monsieur son beau-père que si elle n'en avait jamais eu! Heureusement, la nuit porte conseil, comme on dit ; nous verrons demain si décidément je ne suis plus rien au service de monseigneur !
Et dame Gertrude se retira, sans attendre le congé de son maître, espérant bien le faire renoncer plus tard au désir qu'il venait de lui exprimer et qu'elle était si loin de partager. Trois jours se passèrent sans que le baron revînt là-dessus, et Gertrude s'applaudissait déjà de son
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triomphe,lorsque le quatrième jour monsieur de Chantai la fit appeler et lui dit de son ton le plus impératif :
— Madame ma belle fille doit arriver ces jours-ci; il faut préparer pour elle et ses enfants l'appartement de feu madame la baronne et mettre les gouvernantes de mes petits-enfants tout près d'eux. Faites exécuter mes ordres sans retard ! Allez !
— On ne manquera pas de besogne, avec tout ce monde ! grommela Gertrude ; ce sera la récompense de mes services passés !
Puis, tirant violemment la porte après elle, elle sortit en disant asses haut pour être entendue du vieillard :
— Elle paiera cher son séjour au manoir, la dame de Bourbilly ! et si elle peut y tenir, ce sera bien miracle !
Le châtelain, ravi de se retrouver le maître, s'inquiétait peu de ce que sa belle-fille aurait à souffrir près de lui. Il voulait avoir son dévouement et sa société, il voulait jouir de ses petits-enfants, il était sûr d'être satisfait, et il conservait dame Gertrude qui n'avait pas renouvelé sa menace de l'abandonner ; tout était donc au mieux pour l'égoïste vieillard.
DameGertrude était moins satisfaite. Mère de plusieurs enfants, dont elle préparait soigneusement l'avenir aux dépens de son maître, elle ne pouvait penser sans dépit que la sainte veuve , dont l'esprit d'ordre et l'habileté était connu, ne manquerait pas d'exercer une surveillance gênante sur les dépenses delà maison. Elle sentait également que la présence de la jeune baronne nuirait à l'autorité ridicule de la femme de charge. Enfin, elle venait d'apprendre que monsieur de Chantai avait expédié un messageàBourbilly pour mander sa belle-fille àMonthelon,que le messager était de retour et qu'il avait apporté une réponse conforme aux désirs de son maître. Dame
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Gertrude ne pouvait pardonner au baron d'avoir tenu si peu de compte de sa colère et de ses menaces, et d'avoir pris un si grand parti sans son agrément. Elle se promit de s'en venger et de forcer madame de Chantai à lui laisser une autorité qu'elle était résolue à ne jamais céder. Notre sainte était, en effet, à Bourbilly,lorsqu'elle reçut la lettre de son beau-père qui lui ordonnait de venir se fixer près de lui, si elle ne préférait qu'il se remariât, et qu'il déshéritât ses enfants. Jeanne n'avait pas le choix: ne pouvant signer le dépouillement de ses bien-aimés orphelins, elle obéit et répondit au seigneur de Monthelon qu'elle partirait, pour se conformer à ses ordres, dès qu'elle aurait terminé les affaires qui l'avaient appelée à Bourbilly. Le ton de la lettre de monsieur de Chantai était si pressant et si impérieux, que Jeanne, ne pouvant prendre le temps d'aller embrasser son père, lui écrivit aussitôtpour lui faire connaître les motifs qui la séparaient de lui désormais, et lui dire tout ce qu'il en coûtait à son cœur de fille, pour obéir à ses devoirs de mère, Elle lui demandait sa bénédiction, qu'elle ne pouvait aller recevoir en personne, et lui promettait de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour obtenir de son beau-père la permission d'aller quelquefois à Dijon. Le courrier chargé de cette missive, rapporta la réponse du président Frémiot, dont le sacrifice était au moins aussi grand que celui de Jeanne. Mais, toujours dévoué au bonheur de sa famille, il acceptait la privation que lui imposait l'avenir des enfants de sa chère fille. Il approuvait le sage parti qu'elle prenait, et déplorait, en même temps, la nécessité où elle était d'aller vivre avec un caractère aussi difficile que celui du baron de Chantai. Enfin, s'appuyant sur sa confiance dans la divine Providence, et sur la vertu de sa bien-aimée Jeanne, il
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espérait qu elle triompherait de toutes les difficultés qu'elle ne pouvait manquer de rencontrer à chacun de ses pas.
Quelques jours après, Jeanne montait en carosse avec ses quatre enfants et leurs gouvernantes, et partait pour Monthelon, suivie seulement d'un petit nombre de ses gens. Elle voulait éviter d'être une trop grande charge pour sonbeau-;.ère,etsurtoutpourdameGertrude dont elle n'ignorait pas la j uste valeur, mais dont elle connaissait la fâcheuse influence sur le baron, comme elle savait également l'autorité qu'elle exerçait dans sa maison. Son cœur se brisait à la pensée qu'elle s'éloignait de son père dont elle était si tendrement aimée, et qu'elle chérissait avec vénération. Elle partait, néanmoins pleine de courage, espérant que son âme gagnerait des trésorde mérite, là, où elle allait tant souffrir, et elle demans dait ardemment à Dieu la grâce de n'en rien perdre. Monthelon est éloigné de Bourbilly de douze lieues environ. Jeanne, voulant témoigner au baron son empressement à se conformer à ses ordres, ne mit qu'une journée pour faire ce voyage.
A son arrivée, notre sainte fut accueillie comme un censeur incommode, et nul, parmi les gens du château, ne prit la peine de dissimuler son dépit. Le châtelain ne changea rien à sa maussaderie habituelle et signifia à sa belle-fille l'ordre de ne se môler en rien des affaires de sa maison. Tout devait rester sous la dépendance de dame Gertrude, comme par le passé :
— Jo vous nourrirai, vous et vos gens, c'est tout simple, lui dit-il, mais ne comptez pas sur autre chose-
aites porter vos revenus de Bourbilly ou d'ailleurs ; vous n'aurez rien de mes terres, qu'après ma mort,
et je désire que vous attendiez longtemps.
— Vous serez obéi, monsieur, lui répondit Jeanne, en lui faisant une profonde révérence. Me permettrezvous, ajouta-t-elle, de m'occuper des pauvres, de soigner leurs malades, de leur faire des aumônes sur mes revenus ?
— Est-ce que vous croyez, madame, que je n'ai pas donné d'ordre jusqu'ici pour qu'on soulage les pauvres de mes terres ? maugréa le baron.
— Je suis bien loin de le penser, monsieur, dit Jeanne avec une extrême douceur, mais j'aime les pauvres, je les recherche parce qu'ils sont les amis de Dieu, et s'il m'arrivait d'en découvrir à qui je puisse faire du bien, je serais heureuse de le faire, avec la certitude que vous n'en seriez point offensé, vous qui êtes leur seigneur et maitre.
— Je le permets, à la condition que vous n'attirerez pas céans tous les mendiants de la contrée ; et tenezvous pour avertie, madame, que si j'en vois un seul qui ne soit pas de mes vassaux, je le ferai châtier sur l'heure !
Telles furent les conditions dans lesquellesnotre sainte dut arranger sa vie : elle devait dépendre de toutes les volontés de son beau-père,jusque dans l'exercice de ses bonnes œuvres, et, pour tous les détails du matériel,elle devait se soumettre aux caprices ou à l'autorité de la femme de charge. L'héroïque Jeanne accepta généreusement ce martyre de tous les instants en remerciant Dieu de vouloir bien lui donner de continuelles occasions de pratiquer les vertus d'obéissance, d'abnégation et d'humilité dont elle se croyait dépourvue.
La présence de l'aimable sainte ramena tout le voisinage au château de Monthelon ; chaque jour c'était nouvelle et brillante compagnie. On ne s'amusait pas
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beaucoup chez monsieur de Chantai, mais on causait de la cour, de l'armée et des nouvelles du duché ; on faisait jouer le châtelain, on se promenait dans ses terres dont on lui vantait la valeur et la tenue, et le vieillard se trouvait heureux, se croyait rajeuni, et s'attachait, sans s'en apercevoir, à celle à qui il devait les distractions dont il jouissait.
La baronne, attentive à éviter tout ce qui pouvait lui déplaire, habile à saisir toutes les occasions de lui être agréable, et n'opposant jamais à son humeur ou à ses emportements que la plus aimable douceur et la soumission la plus respectueuse, gagnait peu à peu l'affection de son beau-père. Bientôt elle obtint son agrément pour faire transférer à Monthelon la messe de fondation qui se célébrait tous les jours à Bourbilly, et elle eut ainsi la consolation d'assister régulièrement au trèssaint sacrifice. Elle se levait toujours de très-grand matin, donnait àDieu les premièresheures delà journée, partageait le reste entre les soins qu'elle devait à son beau-père et ceux qu'elle devait à ses enfants, et s'occupait du travail manuel.
Elle avait fait le vœu de donner à Dieu ou aux pauvres tous les ouvrages de ses mains, et se serait reproché de perdre un seul des instants qu'elle avait destinés à ce genre d'occupation. Elle travaillait toujours, même au ieu des visites qu'elle recevait ; et, si quelquefois elle était obligée de suspendre son travail, elle passait son ouvrage à sa première femme de chambre, et lui donnait Tordre de continuer à sa place. Tous les moments dont elle pouvait disposer, sans nuire à ses devoirs de fille et de mère, elle les passait dans la chapelle du château, en présence de Notre-Seigneur, et puisait là toutes les grâces dont elle avait besoin pour triompher
des humiliantes épreuves par lesquelles il plaisait à Dieu d'exercer sa vertu.
La vie si parfaite de notre sainte lui avait acquis l'admiration de tous. Autant les vassaux du fier baron avaient redouté la venue de Jeanne, autant ils étaient heureux de la posséder. Elle les visitait avec une bonté si simple et si touchante, elle soignait leurs maladies avec tant d'intelligence et de dévouement, elle les consolait dans leurs peines avec une charité si douce et si compatissante, qu'ils la chérissaient à l'envi et ne voyaient plus en elle que la sainte de Monihelon. Ce n'était plus pour eux la belle-fille de leur seigneur, c'était un ange envoyé du ciel pour calmer toutes leurs douleurs, répandre le baume sur toutes leurs plaies, ramener à Dieu toutes les âmes qui s'en étaient éloignées, etporter la paix dans tous les lieux où elle se présentait.
Dame Gertrude n avait pu voir avec indifférence l'ascendanUque la sainte veuve prenait chaque jour sur les esprits et sur les cœurs ; sa haine s'en accrut, et, non contente du ton d arrogante autorité avec lequel elle lui parlait d'ordinaire, elle y joignait fréquemment l'insulte et la menace. Jeanne, bien loin de s'en plaindre, y répondait par la plus douce bienveillance et la plus profonde humilité. Dame Gertrude avait cinq enfants qu'elle accoutumait à traiter ceux de Jeanne sur un pied de parfaite égalité ; mais le sang des nobles Rabutin bouillonnait déjà dans les veines de Celse-Bénigne ; l'enfant n'accueillait pas toujours avec indifférence le ton de familiarité des petits compagnons de jeu qu'on voulait lui imposer, et il n'en fallait pas davantage pour exciter la colère de la femme de charge. Elle courait aussitôt près de son maître, se plaignait du dédain que les enfants de Jeanne témoignaient aux
siens, prétendait que leur môre ne leur inspirait que mépris pour elle, dame Gertrude, et pour tout ce qui ait à elle, et disait savoir de bonne source qu'elle leur inspirait en secret les mômes sentiments pour leur aïeul. Enfin elle saisissait toutes les occasions de nuire à Jeanne et à ses enfants dans l'esprit de monsieur de Chantai.
Notre sainte trouva dans son humilité et sa charité un moyen de vengeance que Dieu seul pouvait lui suggérer. Elle portal'héroïsme jusqu'à sefaire l'institutrice des enfants de Gertrude, qu'elle faisait venir chez elle, pour les instruire avec les siens. Elle alla plus loin encore. Ces enfants étaient assez mal tenus. Jeanne s'humiliait et se mortifiait jusqu'à les peigner et les laver de ses mains ! Elle faisait pour eux ce qu'elle ne faisait pas pour les siens, ce genre de soin étant abandonné à leurs gouvernantes. Ses gens, qui l'aimaient tendrement, et ceux môme de son beau-père, qui n'avaient pu la connaître sans s'y attacher profondément, soutiraient pour elle des inqualifiables procédés de l'audacieuse Gertrude, et lui représentaient quelquefois que tant de douceur et de bonté ne vaincraient jamais la haine de cette femme :
— Tous les soins de madame la baronne, ajoutaientils, tous ses bons procédés, tous ses bienfaits, tomt cela est perdu...
— Oh 1 détrompez-vous, leur répondait-elle ; cela serait vrai si je n'avais qu'elle en vue ; mais Notre- Seigneur nous a dit que tout ce que nous ferions pour les petits, il le tiendrait pour fait à lui-même. On ne perd rien au service de Dieu ! Moins les hommes nous témoignent de reconnaissance, plus Dieu nous tient compte de ce que nous faisons pour eux dans la vue de
lui plaire et de lui obéir. On est bien heureux de ne pas recevoir sa récompense en ce monde.
Et ses gens, pénétrés d'admiration pour elle, se répétaient les uns aux autres :
— Dame Gertrude finira par faire canoniser madame la baronne ! rien n'est plus sûr !
Telle était dès lors l'éminente vertu de madame de Chantai.
Notre sainte avaiî; établi dans son appartement, et avec l'autorisation de son beau-père, une petite pharmacie où les pauvres venaient chercher tous les médicaments dont ils avaient besoin.
Dame Gertrude, irritée de n'avoir pas été consultée pour cela, se plaignit amèrement et voulut persuadera son maître que sa belle-fille attirait ainsi tous les manants des terres voisines, et qu'il fallait lui interdire cette distribution. Mais le baron, à qui Jeanne avait eu l'heureuse idée de rappeler ce souvenir, lui répondit aussitôt :
— C'était autrefois l'usage de feu madame la baronne de Chantai ; madame ma belle-fille n'a fait que le rétablir, et elle a eu raison. J'entends qu'on respecte céans tout ce qui rappelle ce temps-là !
Gertrude savait qu'il n'y avait jamais à répliquer quand le vieillard parlait d'un usage établi à Monthelon du temps de sa femme. D'ailleurs elle trouvait son intérêt à ne le point contrarier là-dessus ; car, si la dépense était aussi considérable dans la maison, c'est que le baron n'avait voulu rien retrancher à ce qu'elle était du vivant de la châtelaine. Il ne pensait nullement que c'était enrichir ses gens aux dépens de ses petitsenfants ; il voulait que son train de maison restât le même, et, bien qu'il reçut fort peu, il ne s'informait