‹ Sainte Jeanne-Françoise de ChantalChapitre 5 sur 24 · VEUVE · texte numérisé non relu

VEUVE

jamais de l'emploi de ses revenus et ne demandait aucun compte. Il lui suffisait de savoir que la dépense atteignait le môme chiffre qu'autrefois. On comprend tout ce que ce désordre avait de pénible pour Jeanne, dans l'intérêt des pauvres et aussi dans celui de ses enfants. Plusieurs fois elle tenta d'aborder cette question près de son beau-père ; chaque fois elle fut repoussée avec perte : le vieillard ne voulait rien sacrifier de ses habitudes d'autrefois.

Cependant le carême était arrivé, et notre sainte avait une soif ardente d'entendre la parole de Dieu ; mais pour se donner cette consolation, il fallait aller à Autun dont le manoir est éloigné de trois lieues. Ce ne fut pas un empêchement pour son zèle. Elle montait à cheval de grand matin, courait à Autun, entendait le sermon, partait dès qu'il était achevé, et revenait en tou te hâte, de manière à être toujours rentrée pour dîner avec le baron, qu'elle tenait à ne jamais contrarier. Cette fatigue, elle la soutenait à jeun pendant toute la durée du carême.

Après de nombreuses démarches de la part des échevins de la ville, et de grandes difficultés du côté de la Savoie, le parlement de Bourgogne venait d'obtenir enfin que le célèbre François de Sales, évêque de Genève, prêcherait le carême de l'année 1 604, dans la cathédrale de Dijon, Le président Frémiot s'empressa d'annoncer

cette heureuse nouvelle à sa chère Jeanne, espérant que le baron de Chantai lui permettrait de venir passer quelque temps sous le toit paternel, pour entendre les sermons du grand évêque dont la réputation d'éloquence et de sainteté n'était ignorée de personne dans le duché. Monsieur de Chantai consentit à regret à cette longue absence de sa belle-fille. Il s'était fait une si douce habitude de ses soins et de sa société, qu'il lui semblait ne pouvoir plus vivre sans elle, mais Jeanne sut exprimer avec tant de réserve et de douceur son vif désir d'aller passer quelques mois à Dijon, que l'égoïste vieillard lui donna, sans trop de mauvaise grâce, le congé après lequel elle soupirait, et notre sainte arrivait près de son bien-aimé père le premier jour du carême de cette année 1604.

Le lendemain, vendredi, fête des Cinq-Plaies de Notre-Seigneur, Jeanne se rendit à la cathédrale, pour assister au sermon de celui qu'on appelait le saint. Afin de le bien voir et de le mieux entendre, elle se plaça en face de la chaire. Dès que le saint évêque parut, elle éprouva un saisissement indicible... Elle reconnaissait les traits, la taille, le vêtement même du prêtre qui lui avait été montré dans sa vision de la campagne de Bourbilly ; et lorsqu'elle entendit sa sainte parole, il lui sembla qu'elle tombait doucement au fond de son cœur comme une rosée bienfaisante qui la calmait en l'éclairant. Mais bientôt la pensée du vœu qui l'enchaînait à la volonté de son directeur, ramena le trouble dans son âme avec plus de violence que jamais.

André Frémiot, frère de Jeanne, venait d'être promu à l'archevêché de Bourges; bien qu'il eût alors plus de trente ans, il n'était élevé au sacerdoce que depuis peu de jours, et sa sœur avait eu la joie de le trouver à Dijon

où il se préparait à célébrer, pour la première fois, les saints mystères, avant d'aller prendre possession de son siège. Il avait assisté au sermon que Jeanne venait d'entendre, et ravi de l'éloquence du célèbre prédicateur, il lui laisse à peine le temps de descendre de la chaire pour le complimenter. Le prélat, pour toute réponse à ses félicitations lui dit :

— Cher seigneur, connaîtriez-vous la jeune dame claire-brune, vêtue en veuve, qui était placée en opposite au sermon et qui écoutait si attentivement la parole de vérité * ?

— Monseigneur, c'est ma sœur la baronne de Chantai, la joie, l'orgueil, la consolation de notre famille ; ses vertus sont incomparables. J'espère que monsieur mon père aura l'honneur de vous la présenter ces jours-ci.

— Je serai charmé de la connaître, reprit révoque de Genève.

Saint François de Sales, avant d'aller en Bourgogne, s'était préparé à ses prédications du carême par une retraite de plusieurs jours dans son château de Sales 2 ; pendant cette retraite, Dieu lui avait montré, dans une vision, celle qu'il destinait à l'accomplissement de l'œuvre qu'il lui avait inspirée. En apercevant madame de Chantai, au milieu de ses auditeurs, dans la cathédrale de Dijon, il avait reconnu celle qui devait être la pierre fondamentale de l'ordre nouveau dont il désirait enrichir l'Église ; il n'avait pas le plus léger

1 Mêm. de la Mère de Chaugy.

2 Ancienne forteresse, à douze kilomètres d'Annecy. Elle se compose de trois corps de bâtiment?, flanqués de six tours et de trois tourelles. Ce manoir existait dès l'an 1000, et était possédé alors par Gérard de Sales.

doute, c'était bien là la sainte jeune femme que Dieu lui avait désignée dans sa vision.

Le président Frémiot et l'archevêque de Bourges avaient souvent à leur table l'illustre prédicateur de la cathédrale ; Jeanne eut donc l'occasion de le voir fréquemment, et sa présence lui apportait une sorte de bien-être intérieur qui la lui faisait rechercher. «J'admirais tout ce qu'il faisait et disait, et je le regardais comme un ange du ciel, )> disait madame de Chantai, au souvenir de ses premières relations avec son saint directeur. Néanmoins, elle ne le consultait pas et ne s'ouvrait pas à lui sur ses peines intérieures, ses vœux s'y opposaient. C'était une souffrance de plus pour cette âme à qui Dieu donnait un extrême désir de se soumettre totalement à la direction du saint prélat et de lui obéir avec une confiance aveugle. Ce désir était si vif, qu'un jour saint François de Sales lui ayant demandée elle était dans l'intention de se remarier :

— Ôh ! pour cela non ! monseigneur, lui réponditelle vivement.

— Hé ! lui dit- il, il faut alors mettre bas l'enseigne.

La jeune veuve était mise plus simplement qu'aucune des femmes de sa société ; mais, obligée de faire les honneurs de la maison de son père ou de celle de son frère, lorsqu'elle dînait chez lui, elle se croyaittenue à certains détails de par ure j ugés nécessaires aux femmes de qualité L'observation du saint évoque lit tomber cette illusion: le lendemain, il remarquait avec joie que l'esprit d'obéissance et de soumission l'avait dépouillée de ces parures et il en profita pour aller plus loin. Dînant avec Jeanne chez l'archevêque de Bourges, et se trouvant placé près d'elle, il lui en témoigna sa satisfaction et ajouta:

— Mais, madame, si ces dentelles n'étaient par là, laisseriez-vous d'êtrg propre?

Ces dentelles étaient une étroite blonde qui bordait ce qu'on appelait alors un attifet. Le soir même, l'humble baronne décousait elle-même la blonde qui avait paru trop mondaine aux yeux du saint prélat.

Les femmes de haut rang, à cette époque, portaient une manière de col rabattu qu'on appelait collet; il se portait par-dessus l'habillement et s'attachait devant au moyen d'un cordon plus ou moins beau et orné de glands qui retombaient sur le milieu du corsage. Saint François de Sales, trouvant un air de mondanité dans cette partiede la toilette de Jeanne, lui dit un jour :

— Madame, votre collet laisserait-il d'être bien attaché si cette invention n'était pas au bout du cordon ?

A l'instant même, celle que Dieu destinait à être obéissante comme Jèsus-Christ a été obéissant, prit des ciseaux et coupa les glands de son collet.

Cependant, la fin du carême approchait, le directeur de notre sainte,obligé de s'absenter et craignant qu'elle ne consultât l'évêque de Genève dont tout le monde sollicitait les avis, imagina de charger une de ses pénitentes de surveiller les pas de la baronne de Chantai, à qui il ordonna de supporter cette surveillance intolérable. Jeanne s'y était soumise dans toute l'humilité de son âme ; mais le trouble de sa conscience s'étant encore accru, elle craignit de donner d'autant plus de priseàsesscrupules,qu'ellelesconcentreraitdavantage D'ailleurs, on était au mercredi-saint, son frère devait célébrer sa première messe le lendemain, assisté de saint François de Sales,et Jeanne désirait ardemment le bonheur d'y communier. Elle sentait que le seul moyen de sortir de l'état violent clans lequel elle se trouvait,

était de le faire connaître à celui dont la parole lui faisait un si grand bien; elle l'alla voir chez l'archevêque de Bourges, où il était dans le moment,et lui demanda un entretien qui lui fut accordé avec empressement. On raconte que l'archevêque, craignant la surveillance que le R. P.*** avait imposée à sa sœur, garda lui-même la porte de la salle dans laquelle elle conférait des intérêts de son âme avec l'évêque de Genève.

Jeanne sortit de cette conférence dans le plus grand calme, croyant, disait-elle, qu'un ange lui avait parlé. Le lendemain, l'archevêque de Bourges chanta la messe à la cathédrale, en présence de toute la haute société de Dijon; saint François de Sales, qui l'assistait, communia de sa main1, et, en ce moment, toute l'assistance fut frappée de l'éclatante lumière qui resplendit sur son visage. Madame de Chantai, placée très-près du chœur, en fut si vivement émue, qu'elle ne l'oublia jamais... Après l'office, toute la famille de l'archevêque dîna chez lui, madame de Chantai fut placée à table, comme de coutume, à côté du saint évêque qui, l'observant avec son intérêt habituel, l'entendit parler à une de ses amies du projet de faire un pèlerinage à Saint-Claude - :

— Madame, lui dit-il, vous comptez aller à Saint- Claude, et madame de Boissy, ma mère, y doit aller également pour accomplir un vœu ; si vous voulez me prévenir du temps de votre voyage je ferai en sorte de

1 Partout où la liturgie romaine est en usage, on ne célèbre qu'une seule messe de Jeudi-Saint dans chaque église ; prêtres et fidèles y communient pour accomplir le devoir pascal.

2 Ancienne abbaye dans les moniales du Jura et qui possédait le tombeau de saint Claude, évêque de Besançon Ce pèlerinage acquit une telle célébrité, que beaucoup de pèlerins finirent par s'y fixer. L'abbaye de vint. avec le temps le centre d'une petite ville «fui, aujourd'hui, est un évêché et une sous-préfecture.

m'y trouver aussi en la compagnie de madame ma mère.

— Je serai heureuse, monseigneur, lui répondit Jeanne, de faire ce pèlerinage en si sainte compagnie; Dieu sait quand il me sera possible d'entreprendre ce voyage, lpquel dépend de plusieurs affaires, mais je n'aurai garde de le faire sans vous prévenir.

Jeanne se souvenait de la promesse qui lui avait été faite, elle savait qu'elle devait trouver le repos des enfants de Dieu,en passant par la porte de Saint-Claude

Quelques jours après, notre sainte, dont le directeur était toujours absent, demanda à sait François de Sales de la confesser :

— 'Les femmes ont souvent de ces curiosités-là, lui répondit-il, et il n'est pas toujours bon de les satisfaire ; néanmoins, je vous contenterai bien volontiers en ce point.

Il la confessa, en effet ; mais, voulant agir avec toute

la prudence nécessaire dans l'accomplissement des

grandes œuvres destinées à la gloire de Dieu, il ne la

ma point de la direction qu'elle suivait; loin de là

il lui dit, afin de calmer ses craintes à l'endroit du R.P.**

— Ne vous mettez nullement en peine; je lui parlerai de votre chère âme, et nous nous entendrons à merveille ensemble.

Le premier dimanche après Pâques, l'illustre évêque fit ses adieux à ses auditeurs, et le lendemain, avant de partir, il dit à la baronne de Chantai que ce départ affligeait profondément :

— Madame, Dieu me force de vous parleren confiance Sa bonté m'a fait cette grâce, que, dès que j'ai le visage tourné du côté de l'autel pour célébrer la sainte messe, je n'ai plus de pensées qui me puissent distraire. Mais, depuis quelque temps, vous me venez toujours autour

de resprit,non pas pour me distraire, mais pour me plus attacher à Dieu. Je ne sais ce qu'il me veut faire entendre par là.

Il l'entretint longuement ensuite, sans toutefois lui rien dire de ses grands projets, puis il partit. A la première halte, il lui écrivit ces seules lignes :

« Dieu, ce me semble, m'a donné à votre âme, je m'en assure toutes les heures plut fort; c'est tout ce que je vous puis dire. Recommandez-moi à votre bon ange. »

On comprendra que la sainte femme retrouvant un doux calme toutes les fois que l'évêque de Genève lui parlait, et reconnaissant en lui l'élu que Dieu lui avait promis de lui donner pour la conduire dans la voie oùil l'appelait, éprouvât un ardent désir de n'avoir plus d'autre direction que la sienne. Mais le saint prélat, ne lui ayant pas paru blâmer celle du R. P.***, Jeanne dut se soumettre, malgré ses répugnances, et se croire dans la volonté de Dieu. bien que toutes ses impressions l'assurassent du contraire. Ses inquiétudes, à ce sujet, allèrent même si loin, que, le jour de la Pentecôte, n'ayant pu prendre aucun aliment depuis trente-six heures, exténuée de faiblesse, brisée de fatigue, abattue sous le poids de ses scrupules, elle fit prier le R. P. de Villars, de la Compagnie de Jésus, de venir la voirm'ayant pas la force d'aller jusqu'à lui. Le Père de Villars, qui la confessait d'ordinaire en l'absence de son directeur, accourut à son appel et fut frappé de l'état dans lequel il la trouva :

• — Mon révérend Père, lui dit-elle, voilà trente-six heures que jen'ai pu prendre ni sommeil, ni nourriture, tant je suis martyrisée intérieurement par la crainte de manquer de fidélité à la divine volonté que je voudrais

rsuifE veuve. 12*J

suivre au péril de toutes choses, et je ne sais dequel côté est le plus ! Je ne fais que prier Notre-Seigneur de me faire connaître cette sainte volonté, et ne cesse de lui protester que je n'ai d'autre attache qu'à ce divin vouloir. Mon désir de le suivre est si pressant, mon révérend Père, que, dès que je prononce ce mot, de volontédivine, c'est comme un brandon qui enflamme mon cœur! et ne sachant où est cette volonté pour moi, je suis dans un trouble inexprimable !...

— Madame, lui répondit le P. de Villars, la volonté de Dieu est que vous vous rangiez sous la conduite de monseigneur de Genève ; elle vous est convenable, et non celle que vous suivez maintenant. Il a l'esprit de Dieu et de l'Eglise, et la divine Providence veut quelque chose de grand de vous, puisqu'elle vous donne ce séraphin terrestre pour vous conduire *.

Cette assurance allégea la sainte baronne, comme si, disait-elle, on lui eût ôtè une montagne de dessus le cœur. Mais le retour du P.*" lui ayant rendu toutes ses perplexités spirituelles, et le P. de Villars lui renouvelant l'assurance que Dieu voulait qu'elle mît son âme sous la direction de l'évoque de Genève, elle écrivit à ce saint prélat, et lui rendit compte de ses inquiétudes et des avis du P. de Villars. Saint François de Sales, voulant de son côté être assuré de la volonté de Dieu en cela, lui répondit de manière à calmer ses scrupules, mais ne décida rien, sinon qu'il fallait prier beaucoup pour connaître le divin vouloir. Cette réponse avait à peine rendu la paix à notre sainte, que son directeur la lui ravit de nouveau en exigeant qu'elle renouvelât ses vœux. L'humble Jeanne se soumit à cette exigence, bien

1 Mém. de la Mère de Chaucjij,

qu'elle prévît les douloureuses tortures, qui en résulteraient pour son âme ; mais, forte de l'avis du P. de Villars, dont la sainteté était connue, elle écrivit aussitôt à Tévêque de Genève pour lui faire connaître l'acte d'obéissance qu'elle venait d'accomplir :

« Je suis bien d'avis, lui répondit saint François de Sales, qu'il ne faut avoir qu'un directeur ; mais l'unité d'un pèrespirituel ne forclôtpas la confiance à un autre. Ne vous mettez point en peine en quel rang vous mepouvez tenir, pourvu que vous sachiez quelle est mon âme en votre endroit, et que je sache quelle est la vôtre au mien. Je sais que vous avez une entière et parfaite confiance en mon affection, sachez aussi que j'ai une vive et extraordinaire volonté de servir votre esprit de toute l'étendue de mes forces. Je ne vous saurais exprimer ni la candeur ni la qualité de cette affection que j'ai à votre service spirituel; mais je vous dirai que je pense qu'elle est de Dieu ; que pour cela je la nourrirai chèrement, et que, tous les jours je la vois croître et s'augmenter notablement. Maintenant. Madame, vous voyez clairement la mesure avec laquelle vous me pouvez employer ; usez de tout ce que Dieu m'a donné pour le service de votre esprit, sans autre liaison qui porte obligation que celle de la vraie charité et amitié chrétienne. Obéissez à votre premier directeur finalement et librement, et servez -vous de moi charitablement et franchement

u....Je loue la divine bonté du respect religieux que vous portez à votre conducteur; s'il vous donne licence, écrivez-moi quelques fois. »

Dieu permit, pour la manifestation de sa volonté, que cette lettre n'apportât qu'un calme momentané dans l'âme de notre sainte, et le P. de Villars, toujours

éclairé d'en haut, lui dit un jour, avec l'autorité de son ministère apostolique :

— Je ne vous dis pas seulement que vous devez vous soustraire à cette première conduite et vous mettre totalement sous celle de monseigneur de Genève; mais je vous dis, de la part de Dieu, que si vous ne le faites, vous résistez au Saint-Esprit 1

Ces paroles furent pour Jeanne l'ordre de Dieu môme; elle les manda de suite à l'évêque de Genève, dont la réponse fut qu'un entretien avec elle lui étant nécessaire avant de rien décider jl la priait de s'arranger de manière à se trouver à Saint-Claude le 24 août fête de Saint-Barthélémy.La sainte baronne se hâta de préparer ce voyage avec madame de Brûlart, son amie, femme du premier président.Avant de partir, elle alla mettre ce pèlerinage dont elle attendait tant de bien pour son âme, sous la protection de saint Bernard en qui elle avait une dévotion toute filiale; elle demeura longtemps en oraison dans son église, eten sortit le cœur plein de consolation.

Le 24 août, elle arrivait à Saint-Claude, en môme temps que saint François de Sales et madame de Boissy sa mère, à qui le saint prélat présenta les deux dames de Dijon ; puis, laissant la présidente de Brûlart avec madame de Boissy, il leur demanda la permission de se retirer avec madame de Chantai. Dans cette première conférence notre saint lui rendit compte de l'état de sa conscience et du trouble qu'y apportait la direction qu'elle suivait forcément. Le lendemain le prélat se rendit de très-bonne heure chez la baronne de Chantai et lui dit :

— Madame, il est fort vrai que c'est la volonté de Dieu que je me charge de votre conduite spirituelle, et que vous suiviez mes avis.

Il s'arrêta, leva les yeux aux ciel, et reprit ensuite lentement et comme parlant avec effort :

— Madame, vous le dirai-je ?... Il le faut dire puisque c'est la volonté de Dieu: ces quatre vœux précédents ne valent rien et ne vont qu'à détruire la paix d'une conscience. Ne vous étonnez pas si j'ai tant tardé à vous donner une décision ; je voulais bien connaître la volonté de Dieu, et qu'il n'y eût rien de fait en cette affaire, que ce que sa main ferait.

La grande difficulté était tranchée, la volonté divine était connue ; la sainte veuve allait être dirigée désormais par l'illustre évêque de Genève, et, afin qu'il eût une connaissance approfondie de celle qui était appelée à le seconder en de si grandes choses, elle lui fit, le jour même, une confession générale de toute sa vie. Lorsqu'elle l'eut terminée, saint François de Sales lui remit cet engagement écrit et signé de sa main :

« J'accepte, au nom de Dieu, la charge de votre con- « duite spirituelle pour m'y employer avec tout le soin « et fidélité qui me sera possible, et autant que ma « qualité et mes devoirs me le peuvent permettre. »

Dès son retour à Dijon, notre sainte se rendit à Notre- Dame-de l'Étang pour remercier Dieu de la grâce qu'il venait de lui accorder, et mettre sous la protection de la divine Marie la vie nouvelle qu'elle commençait. Voici la formule des vœux qu'elle écrivit et signa, dans cette église, en présence de Notre-Seigneur :

« Seigneur tout-puissant et éternel, je, Jeanne- Fran- « çoise Frémiot, quoique très-indigne de votre divine ce présence, me confiant toutefois en votre bon'é et mi- « séricorde infinie, fais vœu à votre divine majesté, en « présence de la glorieuse Vierge Marie et de toute votre « cour céleste et triomphante, de perpétuelle chasteté

Page 1