HAROLD B. LEE LIBRARY
ilRIGHAM YOUNG UNIVERSITY
PROVO, UTAH
A la mémoire de Jacques Berge.
Vers la fin du iv° siècle ou le début du ve, un veuf, à Syracuse, édifiant à sa femme un tombeau. y gravait cette inscription :
« Euskia, l'irréprochable, ayant vécu bonne et pure pendant vingt-cinq ans environ, mourut dans la fête de ma sainte Lucie, pour laquelle il n'y a pas d'éloge digne d'elle. Euskia fut chrétienne fidèle, parfaite, multipliant pour son mari les occasions de lui être agréable. »
Lorsque des fouilles, en 1894, révélèrent ce document vieux de quinze siècles, il apparut une fois de plus que l'archéologie comblait les lacunes de l'histoire, et que l'éloquence des pierres rachetait l'insécurité des textes. Car, pour attester que sainte Lucie, martyre en 304, avait été rapidement vénérée, on ne pouvait alléguer, jusque-là, aucun témoignage écrit plus ancien que le Martyrologe
Hiéronymien, qui date du VIe siècle. Quant aux
Sainte Lucie, par Carlo Dolci.
Galerie des Offices, à Florence. Photo Alinari.
Actes mêmes de la sainte, dont les premières versions ne paraissent guère antérieures à l'an-
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née 550, Tillemont estimait qu' « assez bien écrits, ils ne peuvent pas néanmoins passer pour une autorité fort considérable » ; et Ruinart, dans sa collection d'Actes des Martyrs, les omettait. Mais l'inscription syracusaine que l'année 1894 ramenait à la lumière confirmait dune façon décisive les allégations des Actes au sujet d'un culte rendu de très bonne heure à sainte Lucie. Epanchant sur une pierre tombale sa douleur et sa ferveur, un mari en deuil disait : « ma sainte Lucie, Tt\ç xuotaç jjio'j Aouxwtç » ; et puis, insistant, il la déclarait supérieure à tout éloge ; sa piété, précieusement prolixe, signalait la fête de cette sainte et mentionnait que ce jour-là Euskia, sa femme, avait cessé de vivre.
Les premiers interprètes de l'inscription s'arrêtaient devant le nom d Euskia, qui signifie, en grec, « bien ombragée » : ils observaient un contraste entre cette idée d'ombre et le flot de lumière qui semble jaillir du nom même de Lucie ; et cette façon d'antithèse les frappait. Euskia, était-ce bien le nom qu'avait effectivement porté la défunte dans sa vie terrestre? Qui sait si l'ingéniosité de son mari ne l'avait pas ainsi baptisée, au delà du trépas, afin de l'ombrager en quelque sorte sous la lumineuse protection de Lucie, à moins qu'il ne voulût faire allusion, peut-être, à quelque mal d'yeux dont naguère Lucie l'aurait guérie?
Et tandis que les épigraphistes s'efforçaient à
Sainte Lucie, par Antonello Gagini.
Cathédrale de Svracuse. Photo Alinari,
déchiffrer ces pieuses intentions, la vieille pierre tombale attestait que Lucie, la voyante qui fait voir, — cette céleste Lucie qu'honorera la dévotion du moyen âge et que Fart de la Renaissance fêtera — avait peut-être prévalu, dès ici-bas, sur les ombres de la cécité, et certainement sur celles de la mort, en baignant d'une radieuse atmosphère,, au delà du sépulcre, Euskia la « bien ombragée ».
Le Syracusain qui plaçait ainsi sous le patronage de « sa » sainte Lucie la conjointe disparue, devançait par son geste l'Eglise universelle. Dans le premier quart du vie siècle, lorsque Théodoric, à Ravenne, sur les parois de l'église de Saint- Martin in Caelo Aureo, — actuellement Sant' Apollinare Nuovo, — associait au triomphe du Christ le cortège des martyrs et des vierges, Lucie s'élevait de la terre, ou bien descendait du ciel, pour prendre rang, entre Crispine et Cécile, dans la pompe glorieuse, sous un ruissellement dor et de pierreries ; et d'en bas les fidèles la voyaient porter au Seigneur sa couronne votive, dans un appareil de gloire qui symbolisait pour leurs yeux terrestres la véritable beauté de la « fille du roi », la beauté dont l'Ecriture disait qu1 « elle
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venait da dedans ». L éclat même des mosaïques-
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La Vierge et l'Enfant entourés de saints (an milieu sainte Lucie),
par Michèle Corlellini.
Pinacothèque municipale, à Ferrare. Photo A linari.
illuminait ces visions paradisiaques ; et Lucie
planait, somptueuse, sur la foule des croyants. Avant que le vie siècle ne touchât à son terme, le pape saint Grégoire le Grand, dans son remaniement du canon de la messe, allait la rapprocher d'eux. Le sacramentaire et l'antiphonaire de Grégoire contenaient des textes liturgiques pour la fête de sainte Lucie ; mais il ne voulut pas que le
13 décembre et la vigile du 13 fussent les seuls jours où l'Eglise la nommât à Dieu. De par la prescription de Grégoire, Agathe et Lucie, les deux vierges martyres de Syracuse, figurèrent nominalement, dans les prières du canon delà messe, après les martyres d'Afrique, avant les martyres de Rome, parmi les élues dont les pécheurs de la terre devaient aspirera connaître un jour la « société» ; et désormais, devant toutes les hosties immolées sur tous les autels, le nom de Lucie dut être liturgiquement prononcé, dans les minutes recueillies qui succèdent à la consécration.
Il trouva place, aussi, à côté de celui d Agathe, dans un document dune vénérable ancienneté : les Litanies des saints. Enfin les Litanies des agonisants, dont nous saisissons la trace dès le xie siècle, conjurèrent et conjurent quotidiennement sainte Lucie d'assister et de protéger une à une, au moment du passage suprême, les âmes chrétiennes appelées à quitter leur enveloppe terrestre pour le décisif tête-à-tête avec Dieu. Tant au pied de l'autel que sur le lit d'agonie, les rites mêmes de l'Eglise
Sainte Lucie, par Antonio Riccio.
Église Sain te -Lucie, à Messine. Photo Brotji.
faisaient ainsi rayonner la gloire de Lucie, pour qu'à l'ombre même de ce rayonnement se blottît tout ce qui portait le nom de chrétien, avec le même espoir, avec le même amour qu'Euskia la <( bien ombragée ».
La poésie enfin survint, et paracheva cette gloire. Dante avait, disait-on, tant pleuré Béatrice, que ses yeux avaient été en péril, et sainte Lucie, pour qui il professait une « souveraine dévotion », l'avait guéri. Mais Dante, un peu volage, s'était laissé distraire du souvenir de Béatrice ; et d'en haut une « dame gentille », la Vierge Marie en personne, voyait avec chagrin l'âme du poète aux prises avec la mort du péché. Et dans la Semaine Sainte de l'an 1300, Dante crut entendre Marie qui disait à Lucie : « Ton fidèle a besoin de ton secours, je te le recommande. »
E disse : Ora abbisogna il tuo je de le Di te, ed ioa te lo raecomando,
Tout de suite « Lucie, ennemie de tout cœur cruel »,
Lucia nemiea di ciascun crudele,
Sainte Lucie (au premier plan), par Pannegianino. Église Saiot-Jean-rÉvangélisle, à l'arme. Photo Alinari.
s'en allait trouver Béatrice, pour que celle-ci s'occupât d'acheminer, à travers toutes les étapes de la purification, celui qui sur terre l'avait aimée. Et si Virgile était mobilisé comme cicérone, si Dante, au vendredi saint de Tan 1300, entreprenait dans lau-delà son immortel pèlerinage, celles qui tout d'abord avaient contribué à le faire mettre en branle, puis en chemin, s'appelaient la Vierge Marie, et puis Lucie.
Plus de cinq cents ans avant la Divine comédie, sainte Opportune, abbesse de Montreuil près Séez, avait un jour vu paraître devant elle, s'il en faut croire sa légende, sainte Lucie et sainte Cécile. « Que réclame la Vierge Marie ? » questionnait Opportune. Et les saintes de répondre : «Allumez votre lampe, l'instant approche. » Et douze jours plus tard — 22 avril 770 — l'instant survenait, où Opportune émigrait vers une vie meilleure. Lucie, dans la légende de sainte Opportune, était déjà l'émissaire de la Vierge Marie, elle donnait à la sainte le signal du départ vers le ciel, comme elle devait, dans la Divine Comédie, d'un geste lointain mais efficace, faire s'entrouvrir devant le poète les mystères de l'au-delà.
A mesure qu'il cheminait à travers ces mystères, Lucie ne le perdait pas de vue. La route un instant devenant difficile, Dante se laissait accabler par le sommeil. Et sous les yeux de Virgile une femme survenait. « Je suis Lucie, disait-elle;
Sainte Lucie, par Délia Robbia.
Église Santa Maria a Ripa, à Empoli. Photo Alinari.
laissez-moi enlever celui qui dort ; je le protégerai dans son voyage. » Elle transportait Dante tout près du seuil du Purgatoire, indiquait à Virgile la porte d entrée, et disparaissait.
Mais dans le Paradis, 1 invisible protectrice se faisait visible. Vis-à-vis d'Adam, vis-à-vis du « premier père de famille », saint Bernard, promenant Dante, lui montrait Lucie. « C est elle, lui disait-il, qui fit mouvoir Béatrice ta dame, quand tu fermais les yeux sur les bords du précipice. »
E conlro al maggio Padre di famiglia Siede Lncia, che mosse la tua Donna Qnando chinavi a minar le ciglia.
Lucie devenait ainsi, dans le poème dantesque, une sorte de symbole de la grâce illuminante, de cette grâce dont Marie, médiatrice de toutes les faveurs divines, provoque les libéralités, et qui fait elle-même appel à certains concours de l'Eglise triomphante pour seconder en leur périlleuse détresse les pécheurs de l'Eglise militante. Voulant personnifier en quelque façon cette secourable richesse du Très-Haut, Dante la dénommait Lucie, par un délicat hommage à l'auguste Syracusaine.
Il complétait l'hommage, dans le Convivio, en disant que s'il avait à baptiser deux cités, il donnerait à l'une le nom de Marie, à l'autre celui de Lucie. La sainte qui avait guéri les yeux de Dante, et qui les avait ensuite, à travers toutes les terreurs
La Vierge et l'Enfant entourés de saints, par le Sodoma. A la gauche de la Vierge, sainte Lucie debout.
Galerie royale, à Turin. Pliolo Brogi.
et toutes les allégresses de l'au-delà, mis en contact avec ce que n'aperçurent jamais les yeux humains, était ainsi comme exaltée sur un faite, où, au-dessus d'elle, il n'y avait plus que la Vierge Marie, Marie, « humble et haute plus qu aucune créature, fille et mère de son Fils ».
L'Allemagne du moyen cage, et spécialement celle du xive siècle, faisait à sainte Lucie une réputation beaucoup plus trouble. L'hiver commençait à la Sainte-Lucie pour finir à la Sainte-Gertrude. La nuit précédant la fête passait pour la plus longue de l'année : bringt Luciaclie làngsteNacht ; et les fantômes, les diables, pouvaient durant une si longue nuit s'en donner à leur aise. Cette vieille Allemagne en était apeurée ; en plein xvne siècle, un de ses théologiens protestants, Jean Prœtorius, notera encore que le tourbillonnement des démons et des spectres se fait surtout sentir cette nuit-là ; et la « croix de sainte Lucie », taillée dans l'écorce du saule, aura la vertu de les chasser. Les spécialistes du folklore, hantés eux-mêmes, semble-t il, par ces rondes de revenants, rattachent à l'antique pratique païenne d'apaiser les morts par des libations l'usage que l'on eut,
Sainte Lucie, par Filippino Lippi.
Cathédrale de Prato. Photo Alinari.
mille ans durant, au monastère de Kremsmïmster en Haute-Autriche, de faire d immenses distributions de vivres le jour de la Sainte-Lucie. Est-il bien nécessaire, en vérité, de chercher des raisons aussi païennes, pour expliquer, dans un monastère, un geste séculaire de charité chrétienne ? J'hésite moins à suivre ces aventureux interprètes de l'âme populaire, lorsque, constatant que les Allemands du moyen âge se faisaient volontiers saigner aux alentours de la Sainte-Lucie, ils en induisent que le moment paraissait spécialement propice pour écarter les mauvais génies producteurs de maladies. Au demeurant, cette nuit de Sainte-Lucie, c'était tout en même temps un avènement, c était le prélude de nuits moins interminables, de jours plus prolongés, d'un renouveau de Tannée. Et. voilà pourquoi, en Suède, une femme qu'on appelait la fiancée de Lucie s'en allait de ferme en ferme, ce soir-là, avec une brillante couronne de lumière : elle personnifiait Tannée nouvelle ; et dans certaines régions de Suède, on choisissait de préférence cette nuit-là pour faire violence à Tobscurité de Tavenir en demandant au ciel, par l'intermédiaire de sainte Lucie, certains pressentiments, auxquels on attachait la valeur de prédictions. Combien lugubres, parfois, durent paraître ces prédictions, si nous rapprochons de cette coutume suédoise une curieuse pratique hongroise, consistant, au jour de la Sainte-Lucie, à mettre des
Notre Dame des Neiges entre sainte Lucie (à droite de la Vierge) et sainte Madeleine, par le Guide.
Église Sainte-Marie « Degli Orlandini, » à Luccjues Photo Brogi.
plumes de coq dans des gâteaux que Ton fait cuire ! Gare à celui qui, en ouvrant son gâteau, constatera que la plume de coq s'est consumée durant la cuisson! Il mourra dans Tannée. De même, en
Sainte Lucie, gravure extraite du De claris îmilieribus de J.-Ph. de Bergame.
(Ferrare. 1497.)
Bohême, certaines légendes établissaient un rapport entre sainte Lucie et les trois déesses du Destin, et sans doute supplanta-t-elle autrefois, dans les imaginations allemandes, la vieille déesse germanique Berchta, — Berchta dont le nom signifie la brillante, et que volontiers on appelle la filandière ; Lucie fut, après elle, la patronne des tisserands.
Sainte Lucie, par Bernardino Luini.
Monasterio maggiorc, à Milan.
Si l'on pouvait suivre de près cette victoire progressive de Lucie sur Berchta, on y trouverait peut-être les éléments d'un chapitre d'histoire religieuse, sur le rôle joué par sainte Lucie dans la christianisation, si lente et si laborieuse, de lame germanique.
Cependant, un peu partout dans la chrétienté, la piété des foules, plus sensible aux grâces visibles qu'aux grâces invisibles, aux bienfaits matériels qu'aux faveurs spirituelles, retenait avec une certaine complaisance les échos de gratitude qui célébraient Lucie comme la guérisseuse des yeux malades. « Lucie, lit-on dans un manuscrit de Tan 1220, conservé au Dôme de Milan, et signé de Gottofredo da Bussero, Lucie tire son nom de la lumière. Lucie, c'est la route de la lumière, lacis via. » Elle ramenait donc, dans les yeux affaiblis, le resplendissement qui avait failli se voiler ; son nom même en paraissait garant. Elle était pour les races latines ce qu'était pour les populations rhénanes, à partir du VIIIe siècle, la grande abbesse de Hohenburg, sainte Odile, morte, « par la faveur divine, en la compagnie de la vierge Lucie », — morte un 13 décembre —, et qui, elle aussi, était
Sainte Lucie, parle Pérugin.
Pinacothèque de Vannucci, à Pérouse.
Sainte Lucie, par Lello da Velletri.
J'inacollirque Vannucci à Pérouse.
invoquée par les personnes menacées de cécité.
Le cardinal Frédéric Borromée, au xvie siècle, dans son livre « sur la Peinture sacrée » {De Pictura sacra), entrevoyait un lien entre cette renommée de sainte Lucie et le souvenir de Lucine, la divinité païenne, à laquelle se recommandaient parfois les yeux malades. Quelque état qu'on fasse de cette hypothèse, il est évident que si le culte de Lucine survivait dans un certain nombre de mémoires à la propagande chrétienne, il fut bon pour cette propagande que la ferveur et la reconnaissance humaines pussent honorer comme une thaumaturge la vierge syracusaine dont le nom même voisinait de si près avec celui de Lucine.
De cette réputation devait résulter un symbo-
SAINTE LUCIi:
lisme artistique, dont la diffusion date surtout du
La Résurrection (à la gauche du Christ sainte Lucie).
Attribuée à Léonard de Vinci.
Musée de Berlin.
xive siècle. Bien qu'aucun détail dans l'histoire de sainte Lucie ne montre les bourreaux s acharnant
sur ses yeux, l'art la représente volontiers portant à la main un plateau, ou bien une coupe ; et sur ce plateau, au sommet de cette coupe, il y a deux yeux. Que de fois elle s'exhibe, avec cet attribut, dans les grandes architectures de sainteté où les peintres de la Renaissance se plaisent à la situer ! Soit que Léonard de Vinci la fasse s'agenouiller devant le Christ ressuscité ; soit que Sodoma, ou Cortellini, ou Boccaccino, ou d'autres encore, la placent aux pieds ou aux côtés de la Madone ; soit que le Parmesan la fasse dialoguer avec quelque autre saint, ou qu'une monnaie de Mantoue porte au xvie siècle son effigie, c'est toujours en présentant ses deux yeux que Lucie atteste son identité. Sur une peinture de Luini, elle tient une sorte de brochette, où les deux yeux sont enfilés. Serait-ce une réminiscence de quelque autre Lucie, — de Bologne ou d'Alexandrie — , qui, poursuivie par un jeune homme, énucléait ellemême, avec son fuseau, ses yeux involontairement tentateurs, et les jetait au galant, qui du coup se faisait moine? Raynaud, au xvne siècle, dans son Hagiologe lyonnais, s'attardait volontiers à cette supposition. Mais pourquoi chercher aussi loin ? Nous préférons, plus simplement, interpréter ces représentations artistiques comme une allusion à la célèbre bienfaitrice des yeux malades. Il semble qu'une autre nuance de cette même allusion s'offre à nos regards dans l'église campanienne de Cajazzo,
Sainte Lucie, par Giov. Spagna.
Galerie du Capitule, à Rome. Photo Alinari.
où une fresque du xnc siècle nous montre, à côté de sainte Lucie, une lampe allumée : attribut qui se retrouve, à Prato, sous le pinceau de Filippino Lippi. Et lorsque nous voyons la municipalité de Parme stipuler en 1266 que le 13 décembre, jour de sainte Lucie, sera marqué par un chômage obligatoire, et la royauté anglo-saxonne du moyen âge ne permettre, ce jour-là, d'autre travail que le labourage, l'hommage ainsi rendu par ces pouvoirs politiques à la vierge de Syracuse nous devient une dernière preuve de l'ascendant quelle avait en partage, comme dispensatrice de toute lumière.
Dès que la peinture se dégagea d'une certaine rigidité hiératique, l'histoire même de sainte Lucie apparut comme une opulente matière d'art ; et les Actes de la sainte, qui dès la fin du vne siècle suggéraient à Févêque anglais saint Aldhelm, dans son poème sur la Gloire des Vierges, plus de soixantedix vers en l'honneur de sainte Lucie, et qui, au ixc ou xc siècle, inspiraient à un certain « abbé G. » un autre poème sur la sainte, séduisirent bientôt les enlumineurs de manuscrits, les décorateursd'églises, les auteurs de tableaux de sainteté.
Ces Actes les conduisaient d'abord à Catane, au
Sainte Lucie, par Giov. Spagna.
Église Saint-Jacques à Spolète. Plioto Alinari.
tombeau de sainte Agathe. D'innombrables fidèles, affluant de tous les points de la Sicile, invoquaient cette martyre, victime en 250 de la persécution de Dèce ; et vers le début du ive siècle, peu avant que se déchaînât la rage de Dioclétien contre les chrétiens, une matrone de Syracuse, Eutychia, et sa fille Lucie, étaient au nombre des pèlerins. Eutychia, qui souffrait d'un flux de sang, venait demander sa guérison. « Approche avec foi du sépulcre, lui disait Lucie : et tu seras délivrée. » Les deux femmes prièrent longuement, très longuement, au point que Lucie s'endormit ; mais son sommeil eut la visite d'Agathe, qui lui révélait en songe que par sa propre foi elle avait sauvé sa mère et que par sa virginité elle serait un jour la gloire de Syracuse. « Tu es guérie, annonça Lucie à Eutychia; promets-moi de ne plus me parler dépoux. » Et la jeune fille, pour sanctionner la donation de son âme au Christ, avait hâte de distribuer sa dot aux pauvres. « Attends que je sois morte », suppliait Eutychia ; et Lucie lui remontrait que pour être agréable à Dieu il convient de lui abandonner ses biens tant qu'on peut encore en user.
Eutychia finissait par se laisser convaincre. Venue
près de la tombe d'Agathe pour cesser d'être malade, elle en rapportait, par surcroit, le renouveau de l'âme, la « conversion » par le détachement ; et son acheminement vers l'esprit de pauvreté, comme son retour à la santé, était l'œuvre de sa fille Lucie.
De Catane, les Actes ramenaient Lucie à Syra-
Sainte Lucie montrant à sa mère Eutychia des pauvres attendant
l'aumône, par le Maître de la Légende de sainte Lucie
Église Saint-Jacques, à Bruges. Photo Bruckmann.
cuse : ils y dessinaient, dans un arrière-plan discret, la silhouette d'un jeune païen, auquel Euty-
chia jadis avait fiancé Lucie. Sous les regards de ce prétendant, les propriétés familiales étaient aliénées ; les joyaux, dispersés. C'est en vue d'une magnifique affaire, expliquait au jeune homme la nourrice de Lucie : avec le produit de ces ventes, on doit à bas prix faire de précieux achats, qui vaudront mille sous d'or et plus encore. De fait, en distribuant à des pauvres, à des voyageurs, à la veuve et à l'orphelin, 'les sommes que lui rapportaient ses dépouillements, Lucie appliquait la parabole évangélique qui compare le royaume des cieux à un trésor caché dans un champ et invite le chrétien à vendre tout ce qu il a pour faire l'acquisition de ce champ.
Le maître brugeois de la légende de sainte Lucie, sur le retable que conserve l'église Saint- Jacques de Bruges, évoquera plus tard les générosités de Lucie : devant la porte d'un jardin, elle cause avec sa mère : un aveugle tenant une sébile, une femme, cinq pèlerins coiffés de chapeaux ornés de coquilles, attendent pour leur indigence un geste généreux. Lucie presse Eutychia ; ces pauvres gens seront bientôt soulagés. La sainte porte une robe verte collante à longues manches, bordée de fourrure, ouverte par devant, lacée par-dessus le corsage de velours violet. Son manteau bleu est bordé et doublé d'hermine. A la ceinture ornée de pierreries, une chaîne d'or est suspendue. Les cheveux de Lucie sont blonds, légèrement ondulés :
Sainte Lucie, par Luca Signorelli.
Galerie Poldi Pezzoli, à Milan. Photo Alinari.
un bandeau de velours noir, garni de pierreries et de perles, les retient. Eutychia porte un costume de veuve : sur sa robe de pourpre, bordée de fourrure blanche, se drape un ample vêtement rouge à longues manches ; elle a la tête couverte d'une coiffe de toile blanche. M. W. H. James Weale, à qui nous empruntons cette description très précise, aime attacher ses regards, aussi, au cadre où cette scène se déroule. A l'avant-plan, toute une végétation de dents de lion, de plantains, de lis, de fraisiers, de liserons, semble faire platebande sous les jreux de Lucie. Par derrière, un mur, au-dessus duquel s'ouvre une arcade en plein cintre soutenue par des colonnettes de marbre : plus loin, un jardin se laisse entrevoir, et puis, au delà d'une jolie porte ogivale, on aperçoit, dans le fond, la maison d Eutychia.
Imaginons le prétendant dissimulé derrière quelque colonnette, et assistant, invisible, aux générosités de Lucie. Ses yeux alors se dessillent; il a tout compris... Lucie sest détachée de ses biens, Lucie veut se consacrer à Dieu. Il se venge, vilement, en la dénonçant au magistrat comme violatrice des ordonnances de Dioclétien contre les chrétiens.
Les Actes nomment le magistrat devant lequel
Sainte Lucie devant le juge Paschasius, par A. Altichieri.
Oratoire Saint-Georges, à Padoue. Photo Alinari.
elle comparut ; ils lui donnent, chose curieuse, un
nom qui n'a rien de païen et qui semble évoquer le souvenir de la Pàque chrétienne : Paschâsius. Les fresques padouanes du xive siècle attribuées à Altichieri, les peintures du Maître de Bruges et de Lorenzo Lotto, ont illustré le dialogue entre Paschâsius et Lucie : dialogue serré, dialogue de guerre, dans lequel une àme fière, noblement farouche pour son Dieu, s'exprime en théologienne. Regardons un instant la scène sur le retable de Bruges, en nous aidant, toujours, des commentaires précieusement détaillés de M. W. H. James Weale. Paschâsius est sur un trône de marbre, sous un baldaquin : un drap d'honneur, de brocart or et noir, y est suspendu. Une tunique en drap bleu à manches étroites, une robe en brocart cramoisi et or à manches courtes, doublée de fourrure et munie d'un large collet d'hermine, habillent somptueusement l'intimidant magistrat. Sur sa tête, un bonnet de velours rouge doublé de bleu, et orné d'un gland d'or entouré de perles. A côté de Lucie, voilà son accusateur, le prétendant qui veut disputer ses biens aux pauvres, et sa personne au Christ. Derrière elle, trois gardes font muraille. Entre Lucie et le magistrat, on sent la discussion devenir serrée : Lucie, appuyant son index droit sur son pouce gauche, se dresse comme une dialecticienne au service de Dieu.
Telle en effet nous la montrent les Actes : le prétoire devenait un sanctuaire, où Lucie parlait, et
la lumière dont ses lèvres remplissaient était la
Sainte Lucie devant le juge Paschasius, par le Maître de la Légende de sainte Lucie.
Église Saint-Jacques, à Bruges. Photo Bruckmann.
lumière même de rÉcriture, de ce Livre souverain que parfois les peintres ou sculpteurs ont placé
dans la main de Lucie, en souvenir de la science avec laquelle se traduisait sa foi.
Sacrifier aux démons, elle s'y refusait, comme toutes ses sœurs dans le martyre ; et comme toutes les autres aussi, elle érigeait au-dessus de l'obéissance à l'empereur l'obéissance à Dieu. Mais comme Paschasius la pressait, discutait, c'est dans YEpitre aux Corinthiens, c'est dans saint Mathieu, c'est dans les Psaumes, que ses Actes la montrent cherchant des armes. Servie par sa docte mémoire, elle les trouvait; et maniées par Lucie, ces armes étincelaient. « Tes belles paroles cesseront quand les verges résonneront », menaçait Paschasius. Et Lucie de riposter : « Les paroles de Dieu ne cesseront jamais. » Alors le magistrat, questionnant : « Tu es donc Dieu toi-même ?» — « Je suis la servante du Seigneur, car c'est lui qui a dit : Lorsque vous parlerez en présence des juges, cest 1 Esprit Saint lui-même qui parlera en vous. — L'Esprit Saint, interrompait Paschasius, est-il donc en toi, et parle-t-il en ta bouche ? » Alors, pour toute réponse, la jeune inculpée citait l'Apôtre, qui dans YEpitre aux Corinthiens avait affirmé : « Ceux qui vivent chastement sont les temples de Dieu, et l Esprit de Dieu vit dans leurs âmes. »
L'heure approchait où certains Pères, précisant la portée de l'Incarnation, allaient glorifier Dieu se faisant homme afin que l'homme fût
déifié ; l'heure approchait où dans son traité de
Sainte Lucie devant le juge Paschasius, par Lorenzo Lotto.
Bibliothèque communale, à Iesi. Photo Alinari.
la Présence de Dieu saint Augustin allait écrire : « Dieu est présent partout, et tout entier partout ;
il n'habite cependant point partout, mais seulement dans ceux qui forment son temple et sur lesquels il répand les trésors de sa grâce et de sa
Sainle Lucie lirée par un cheval, gravure extraite de la Légende dorée {Lyon, 1488).
miséricordieuse bonté. Et ceux en qui il habite le possèdent à des degrés divers, les uns plus, les autres moins. »
Lucie de Syracuse, telle qu'ultérieurement la
font parler ses Actes, sut affirmer, avant les Pères
et docteurs des iv° et vc siècles, que Dieu demeure en ceux qui sont à lui ; la doctrine théologique de l'habitation du Saint-Esprit dans les âmes des justes fut lumineusement condensée, aux oreilles du juge païen, par les lèvres de cettejeune fille.
L'Eglise, en accordant le titre de bienheureuses à Luce dWmelia, des Ermites de Saint-Augustin, h Luce de Venise et à Lucie de Valcadare, du Tiers Ordre de Saint-François, à Luce de Narni, du Tiers Ordre de Saint-Dominique, attestera plus tard que ces filleules spirituelles de l'illustre Syracusaine furent, elles aussi, des « temples du Saint- Esprit » ; et de siècle en siècle, la mystique définition dont avait retenti le prétoire de Syracuse retiendra l'attention des âmes ardentes. Dans plusieurs de ses lettres datées du 13 décembre, sainte Thérèse évoquera le souvenir de Lucie. « Ceux qui vivent pieusement et purement, lit-on dans le livre : Choses clame, de Lucie Félix-Faure Goyau, sont les temples de l'Esprit Saint. Qu'importe la forme du temple ! Le principe demeure : il faut obéir à son action. Hier, il fallait mourir comme Lucie ; aujourd'hui il faut vivre, demain il faudra combattre et triompher. Simples incidents, nous dirait en souriant la vierge sicilienne ; une seule chose est nécessaire, écouter la parole de Dieu, être temple de l'Esprit Saint, laisser parler cette parole en nous et par nous; elle s'adapte à toute circonstance, et pourtant, au milieu de tout ce qui change et de tout
ce qui passe, elle demeure immuable et éternelle.»
Lucie s'était improvisée docteur ; elle allait être faite martyre. Paschasius, avec l'affreux raffinement dïm bourreau qui voulait atteindre l'âme, crut avoir le pouvoir, lui magistrat, de la séparer du Saint-Esprit. « Je te ferai conduire, lui dit-il, en un lieu où ta pureté sera souillée, et l'Esprit t'abandonnera. » Lucie très calme le détrompa. « Le corps, proclama-t-elle, ne contracte aucune souillure, s'il n'y a pas le consentement du cœur... Le traitement odieux que tu veux faire subir à ce corps ne peut atteindre la servante du Christ. » La présomption brutale de Paschasius était comme souffletée par cette révélation des limites de son pouvoir. Il voulait désaffecter le temple qu'était Lucie : impossible ! Sur la volonté même de Lucie, Paschasius ne pouvait rien, et celle ci lui signifiait : « Ma chasteté, si tu la fais outrager contre mon vouloir, recevra une double couronne. » Un jour saint Thomas dans sa Somme, saint Bernardin de Sienne du haut de la chaire citeront comme un texte quasi doctrinal ces paroles qu'entendit Syracuse, paroles libératrices, qui barricadent contre les outrages de la force l'intangibilité du royaume de rame.
Cependant Paschasius voulut que les outrages
suivissent leur cours ; il donna Tordre qu'on
Sainte Lucie tirée par des bœufs, parle Maître de la Légende de sainte Lucie.
Église Saint-Jacques, à Bruges. Photo Bruckmann.
emmenât Lucie, qu'on l'exposât, que ce temple fût profané. Mais soudainement, piteusement, après
s'êlre senti tenu en échec par l'âme de Lucie, ce magistrat se voyait tenu en échec par la matière : une puissance mystérieuse s'opposait à ce qu'on pût faire mouvoir ]a jeune fille ; ni les cordes ne réussissaient à la déplacer, ni les attelages de bœufs à la faire avancer d'un pas, ou même chanceler. Les outils perdaient leur efficacité ; les bêtes de somme, leur vigueur. (Test de la magie ! grinçait Paschasius. Et Lucie lui signifiait : « Amène dix mille hommes si tu veux ; ils pourront entendre et éprouver ces paroles de l'Esprit Saint : Mille tomberont à ta gauche et dix mille à ta droite. » De concert, l'Invisible et Lucie bravaient Paschasius ; toutes les forces du monde créé, dont quotidiennement l'humanité pécheresse abuse pour paralyser ou pour combattre les intentions mêmes du Créateur, semblaient, en ce 13 décembre de l'année 304, se rebeller contre l'homme, en faveur de Dieu et de Lucie sa servante. Dès 1480, en son retable, le vieux maître de Bruges s'essayait à représenter la merveilleuse scène : derrière Lucie, des soldats, dont l'un s'efforçait de la faire avancer; devant elle, un homme excitant deux bœufs, et puis, un peu plus loin, un autre homme, amenant deux autres couples de bœufs. Mais sur la tête de Lucie triomphait une sainte colombe nimbée : l'Esprit demeurait vainqueur de la force. Et le paysage où se développait ce miraculeux épisode était un paysage de Bruges :
on aperçoit, à Tanière-plan, la tour en bâtière
des Halles, et la flèche de Notre-Dame de Bruges.
A peu près à l'époque où le peintre flamand,
ayant médité sur les Actes de sainte Lucie, achevait
d'exécuter ce retable, un versificateur latin que dans son temps Ion osait comparer à Virgile, Baptista Spagnuolo dit le Mantouan, général des Carmes, consacrait à la sainte une de ses Parthénies. La pièce de vers paraissait à Poitiers, en 1494, sous
Communion de sainte Lucie.
Miniature, xiv° siècle. Bibl. nat, Fr.^242, fol. 9 v°.
le titre de Divx Lucide Agon. Tous les artifices de l'humanisme, toute sa science mythologique, toute son emphase poétique, apportaient leur hommage à la vierge chrétienne. Elle est plus grande quEncelade, s'exclamait le Mantouan, plus forte que Tiphée, que Jupiter dompteur des géants. Il lui Semblait voir tous les dieux descendre de terre pour exciter Paschasius à sévir contre Lucie :
Communion de sainte Lucie, par Tiepolo.
Église des Saints Apôtres, à Venise. Photo Alinan.
l'Olympe la dénonçait, la persécutait, mais l'Olympe
était vaincu, vaincu par l'immobilité des bœufs. Le Mantouan dénombrait « des milliers d'hommes, des milliers de bœufs », qui vainement s'évertuaien à faire bouger Lucie ; il calculait que les cornes de ces bœufs, mises bout à bout, auraient joint la Sicile à la Calabre !
La pittoresque éloquence dune telle scène séduira l'art italien de la Renaissance : il aimera perpétuer sur la toile le regard de Paschasius descendant vers les bœufs et le regard de Lucie sélevant vers son Dieu, — regard de défaite et regard de victoire — ; il aimera souligner le contraste entre cette défaite, siégeant sur un trône de juge, et cette victoire, immobile en ses chaînes.
A son tour le feu fut impuissant, et Lucie demandait à Dieu qu'il prolongeât son martyre, « afin d'enlever aux croyants la crainte des tourments et de faire taire les paroles méprisantes et les sarcasmes des incroyants ». Mais il parut aux amis de Paschasius que les affronts infligés à sa dignité de consulaire avaient trop duré : un coup d épée fit entrer Lucie en agonie. Lauteur des Actes, avant de la laisser prendre son vol vers Dieu, met sur ses lèvres certaines prophéties, relatives à la destinée des empereurs. Dans les Actes grecs de la sainte, ces prophéties naffectent pas la même rigueur précise que leur prêtent les Actes latins ; et sous cette forme plus vague, elles échappent au grief que leur adressait Tillemont, de
n'avoir pas été pleinement justifiées par l'histoire.
Tout en annonçant à la chrétienté la fin prochaine des persécutions, les lèvres de Lucie souvraient, aussi, pour recevoir l'Hostie, une dernière fois apportée par les prêtres... Et l'art ultérieur fera volontiers succéder, aux scènes agitées que rimmobilité des bœufs rendait plus turbulentes encore, limage de Lucie communiant, et scellant ainsi, du sceau eucharistique, l'intégrité du temple de l'Esprit. Sa mort, aussi, occupera crayons et pinceaux : dès le xe siècle, l'illustration d'un ménologe grec du Vatican la couche à terre, décapitée ; Fart italien postérieur nous montre souvent sa gorge transpercée, tandis qu'à l'ouest et au nord des Alpes les miniaturistes préfèrent enfoncer 1 épée dans ses entrailles.
Parmi la profusion des œuvres d'art dont sainte Lucie de Syracuse fut l'inspiratrice et le sujet, nous sera-t-il permis de regretter que, dans l'église abbatiale de Saint-Vincent de Metz, l'œil du fidèle cherche vainement les douze compositions que l'abbé Nicolas de Gournay avait fait exécuter au xye siècle pour représenter la vie de sainte Lucie? Hohault de Fleury, dans sa monumentale publication sur les Saints de la Messe, reproduit les douze
Miniature, xv3 siècle. Bibl. nat. Lat. 10.532, fol. 382.
distiques en français messin, qui interprétaient
chacune de ces fresques, mais les peintures ellesmêmes — ces peintures à fond rouge parsemé d'étoiles d'or et d aigles éployées — , disparurent il y a plus de cent ans, sous un badigeonnage homicide.
Voilà bientôt mille ans que dans Saint-Vincent de Metz Lucie de Syracuse fit son entrée. Une grande partie de son corps avait été enlevée de Syracuse, dans le premier quart du vme siècle, par Faroald, duc des Lombards ; Spolète, Corfinium, avaient tour à tour abrité cette relique d'élite. Elle avait au xe siècle passé les Alpes, dans le cortège du Bienheureux Thierry d'Hamelan, évêque de Metz, familier d Otton le Grand, qui l'avait installée dans la grande abbaye de sa ville épiscopale ; et puis, vers 1160, un moine érudit du pays wallon, Sigebert de Gembloux, séjournant quelques années dans cette abbaye, avait versifié, non sans un certain sens critique, une Passion latine de sainte Lucie, où sa glorieuse mort à Syracuse, sa glorieuse survie dans Metz, étaient longuement commémorées. Ainsi s'achevait la naturalisation de Lucie dans notre Lorraine, peu de temps avant que Syracuse, à jamais privée de sa dépouille, ne plaçât du moins sa cathédrale, ancien temple de Minerve, sous l'invocation de la sainte. En 1376, les moines de Saint-Vincent de Metz reconstruisirent leur église ; et ce fut pour eux l'occasion d'y faire régner sainte Lucie : une inscription latine,
Sainte Lucie morte vénérée par le peuple, par A. Altichieri.
Oratoire Saint-Georges à Padoue. Photo Alinari.
surplombant le maître -autel, la supplia d'être
(( la lumière, la paix, la route », pour le peuple chrétien de Metz :
Lux, pax atqne via sis nobis, virgo Lucia.
Venise, Bourges, s'honorèrent aussi, l'une depuis le xme siècle, l'autre depuis le xv% d'avoir d'importantes reliques de la sainte ; mais l'Égl se de Metz ne laissa jamais contester sa richesse. « Dans toute la Gaule, disait au xvne siècle le Martyrologe gallican d'André du Saussay, Lucie est honorée, d'une dévotion constante, par le peuple très-chrétien ; c'est surtout chez les Messins, qui au jour anniversaire de son martyre, affluent vers elle en un flot de ferveur pour vénérer ses sacrés ossements, qu'elle est l'objet d'un culte respectueux. »
Soustraits aux profanations de la Terreur, ces ossements tombèrent aux mains de la famille d'Hunolstein, qui les rendit à la vénération publique, à partir de 1812, dans l'église rurale d'Ottange. « Rien dans mon diocèse n'est plus authentique », constatait plus tard M*'1 Dupont des Loges ; et le lundi de Pâques de Tannée 1868, il faisait transporter d'Ottange à Metz, en grande pompe, cette illustre émigrée qu'était Lucie de Syracuse, celle qu'en 1662 Jacques Marchant, doyen de Couvin, dans sa Vigne fleurie (Vitis Florigera), avait présentée aux prédicateurs comme l'exemplaire par excellence de la femme forte. La grille en fer forgé et doré qui, dans l'église Saint-Vincent de Metz,
ferme actuellement la chapelle de sainte Lucie, fut le don personnel du grand prélat qui, sous le joug allemand, allait bientôt incarner la résistance lorraine. Lucie se réinstallait dans Metz au moment où Metz allait avoir besoin de femmes fortes ; et tout de suite s'établissait, à Saint- Vincent de Metz, une « Association de Sainte-Lucie », pour les jeunes Lorraines ayant fait leur première communion. Quarante-huit ans durant, au pied de la grille offerte par Dupont des Loges, des Colettes Baudoches, séditieusement agenouillées, purent méditer sur les disciplines qui rendent Pâme invincible. Et puis un Jour vint, en 1918, où l'hospitalité messine dont jouissait Lucie de Syracuse redevint une hospitalité française.
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