ÉTAT DE L'ITALIE DANS LA SECONDE MOITIÉ DU XIII* SIÈCLE
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Les deux chroniqueurs toscans, Giunta Bevegnati et Badia Ventura, qui ont reproduit au jour le jour la vie intime de notre héroïne, ont eu le tort, commun à la plupart des écrivains du moyen âge, de séparer son existence des événements auxquels elle fut mélée, et d'isoler sa mission des troubles religieux ou politiques qui la déterminèrent. Nous n’aurons garde de . tomber dans le même défaut ; nous nous efforcerons, au contraire, autant qu'il dépendra de nous, de restituer à la Sainte sa physionomie originale et sa vraie grandeur, en nous éclairant de la lumière des faits comtemporains. Voilà pourquoi, avant d'entrer en matière, nous nous transporterons par la pensée dans le pays et à l'époque où elle vécut, c’est-à-dire au centre de l'Italie, dans la seconde moitié du xurr° siècle.
Le xur° siècle, dans l’espace de temps qui va
d'Innocent III à Grégoire X, marque l'apogée du moyen âgeet des temps chrétiens en général. ! s'ouvre par la plus magnifique restauration religieuse dont il soit fait mention dans les annales du catholicisme, par la victoire de deux hommes, de deux pauvres, saint François d'Assise et saint Dominique, sur l’armée de l'erreur et de l'anarchie. Le patriarche des Frères Précheurs terrasse l’hydre de l'hérésie manichéenne ; le fondateur des Frères Mineurs, nouveau David, lance au front du paganisme germanique la pierre qui doit abattre le colosse. Tous deux, à force de pureté, de science et d'amour, reconquièrent au Christ l'âme de la France et de l'Italie. En même temps, Alphbnse de Castille arrête les Maures à Navas de Tolosa, Simon de Montfort bat les Albigeois à Muret, et saint Louis monte sur le trône de France : saint Louis, suave et grande figure, idéal du prince chrétien! Sous son règne, qui est le règne par excellence de la chevalerie, le mouvement cathokique atteint, principalement en France, son plus haut degré de puissance.
Nous disons : principalement en France. Car il n'en était pas de même en Italie, où, du vivant méme de ce puissant monarque et malgré le prestige de som mom, divers ferments de désorgamisation préparaient la décadence et l’abaïssement des races latines.
Un grave auteur du temps, Salimbéné de Parme, appréciant les causes d’une décadence dont il se plaint amèrement, en signale trois
principales, et en première ligne la néfaste influence de Frédéric II, « prince déloyal, sans conscience et sans mœurs, vrai disciple d'Épicure et le fléau de l'Occident. Toujours en : guerre avec les papes, l’ingrat pupille d’Innocent III souffla par toute la terre, et surtout en Italie, cet esprit de discorde dent nous ressentons les fâcheux effets (1) ». Les historiens arabes, aussi bien que les écrivains catholiques, confirment le jugement de Salimbéné. Les uns et les autres s'accordent à le représenter comme wa monarque d'une haute intelligence, ami et protecteur des lettres, mais ternissant ses belles qualités par une ambition sans frein et un despotisme sans scrupule. Il rêvait de rétablir à son profit, sur les ruines de l'Église, l'empire universel des Césars païens, et ne reculait devant aucime bassesse pour arriver à ce résultat. fl embrassait l’averroïsme, bâtissaït des mosquées, concluait avec le sultan Melek-el-Kamel l’ignominieux traité de Jaffa, invitait Louis IX au guet-apens de Vaucouleurs et continuait la série de ses attentats, sans épargner ni les précepteurs de sa jeunesse, ni Pierre de la Vigne, son âme daranée, ni son propre fils Henri, jusqu'à ce qu'enfin la révolte d'un de ses enfants natu-
1. « Fridericus fuit homo pestifer, epicureus.. Semen discordiæ seminavit qued usque hodie durat. » (Chronique de Parme, p. 3, ad ann. 1285.) Grégoire IX l'accusait publiquement d'avoir soutenu la doctrine d'un dibelke intitulé : Les Trois Imposteurs, Moïse, Jésus-Christ, Mahomet. (Lapsæ, Epist. 13 Greg. IX ad ‘archiep. Caxtuarien.)
rels vint rompre brusquement le cours d’une existence toute vouée au mal (1250) (1).
Les divisions politiques que cet empereur avait fomentées durant un règne de plus de trente années, firent explosion avec plus de violence que jamais après sa mort et armèrent les unes contre les autres ces républiques d'Italie, si débordantes de vie et de jeunesse, qu'aurait dû relier entre elles la communauté de croyances et d'intérêts. Vers la fin du xin° siècle, ce n'étaient partout que guerres et rivalités. Gênes était aux prises avec Venise, Sienne avec Florence, les Guelfes avec les Gibebins (2). Le sang de Conradin et de Frédéric d'Autriche coulait sur la grève de Naples (29 octobre 1268); les Français étaient traîtreu-
sement assassinés à Palerme, dans la journée
des Vêpres siciliennes (30 mars 1282); Pierre d'Aragon disputait la Sicile à Charles d'Anjou. Divisions funestes dont nous verrons plus loin les résultats.
Des germes de scepticisme semés par la cour impériale, des orages d'une société toujours sous les armes, que pouvait-il sortir sinon des plantes vénéneuses capables d’étouffer le bon grain de la vérité? C'est ce qui eut lieu, une dizaine d'années à peine après la mort de Fré-
1. ROHRBACHER, Histoire de l'Église, 1. LXXIII ; — Raynaup, Bibl. des Croisades, t. II, p. 247-429 ; — Journal asiatique, mars 1853.
2. Les Guelfes étaient les partisans de l'indépendance nationale ; les Gibelins, ceux de l'empire teutonique et du système féodal.
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déric II. En Italie, en France, en Allemagne, les sectes pullulèrent, sous des dénominations variées, À postoliques, Frères pauvrets, béguins, béguards, Fraticelles (1), mais sortant de la même souche et produisant les mêmes fruits pestilentiels (2). Elles eurent pour père un compatriote et un contemporain de Salimbéné, «Gérard Ségarelli de Parme, laïqueillettré, sans intelligence, de mœurs dissolues, qui s’entoura de gens tarés, ribauds, porchers, religieux apostats et femmes de mauvaise vie. C'est avec le rebut des classes populaires qu'il fonda, dans l'année où parurent les Flagellants (c'est-à-dire en 1260), l'ignoble secte qui s'intitule fastueusement la Congrégation des Apostoliques, lorsqu'elle n'est au fond que la synagogue de Satan (3). » Pendant qu'il dogmatisait à Parme, d'autres hérétiques, ses imitateurs, sinon ses disciples, répandaient par toute l'Italie le poison de sa doctrine. A Milan, Dolcino de Novare
1. ALVARE PÉLAGE, De planctu Ecclesiæ, 1. II, c. L1; — WADDING, t. V, ann. 1297, n° 30.
2. Quelques auteurs modernes ont voulu rattacher à l'Institut franciscain les origines de ces diverses hérésies ; c'est bien à tort, et nous avons à cœur de protester contre des allégations si contraires à la vérité. Voir, pour la réfutation de ces erreurs, notre Vie illustrée de sainte Marguerite (Pièces justificatives, IT).
3. « Qui se dicunt apostolos esse, sed sunt synagoga Satanæ. » (SALIMBÉNÉ, Chron. Parm., p. 111-123.) — Michaud (Biogr. univ., art. Ségarelli) prétend à tort que Ségarelli était entré dans l'Ordre sans y faire profession. Salimbéné déclare catégoriquement (loc. cit.) que l'hérésiarque, étant venu frapper à la porte du noviciat de Parme, fut refusé.
réunissait jusqu’à quatre mille adhérents, recrutés comme à Parme parmi les gens sans aveu, et forçait l'autorité civile à prendre des mesures sévères contre lui (1). À Ferrare, Hermann Pongilupi greffait sur le tronc de l'héréste une nouvelle branche, la plus vivace, la plus oendoyante, la plus rageuse, celle des Fraticelles, et autorisait parmi ses adeptes le libertinage et l'infanticide (2).
Chacun de ces novateurs arborait à sa guise le drapeau de l'indépendance, au nom des droits de la nature et de a raison ; tous se ruaient sur l'Evangile pour le déchirer. C'étaient des hibrespenseurs de bas étage renouvelant dans leurs conventicules les infamies des Gnostiques ; où plutôt c'étaient des anarchistes qui rêvaient de démolir la société pour la refaire à leur image: sans symbole, sans frein ni pudeur, ils ne s’accordaient que sur un point: la haine de l'Eglise catholique. S'ils distinguaient deux Eglises, l’une charnelle, riche, souillée de vices, Pautre spirituelle, pauvre, vertueuse, c'est pour en imposer aux foules ignorantes et s'arroger le droit de faire la guerre à cette Rome qu'ils appelaient la grande prostituée de Babylone. Es voulaient rester dans l'Église malgré l'Église, et prétendaient avec cette dose qui caractérise toutes les sectes, tantôt que le pouvoir des clefs avait passé des papes à leur congrégation, tantôt même qu'elle était autorisée par
1. RonnBACHER, Histoire de l'Église, 1. LXXVIL 2. WADDING, Annal. Fr. Minor.,t. VE, ann. 1317.
Célestin V. Moins habiles que les Manichéens du Languedoc, ils ne réussirent pas à s'orga- : »iser aussi fortement ; maïs ils avaient la même hardiesse dans les doctrines, la même violence dns l’action, préchant la promiscuité des femmes, Fabolitiondelahiérarchieecctésiastique et de la propnété,et saccageant les églises et les monastères. C'était une réforme de la société, mais une réforme à rebours, une réforme satanique, qui ne tendait à rien de moins qu’à renverser la croix du Capitoleet à rétablir partout le culte de la chair.
Ainsi, d’un bout à l'autre de ka Péninsule, les leçons et les exemples de Frédéric I avaient porté leurs fruits. Partout l'erreur et la corrupton, partout La discorde et l'anarchie ; et kes esprits soucieux de l'avenir se demandaient avec anxiété quelle serait la main capable de rétablir sur ses bases l’état social, de toutes parts ébranlé. Mais qu'y a-t-il d’impossible à Dieu? Il trouve dans les trésors de sa sagesse des ressources. infinies, mises au service d’un amour infini, pour assurer où défendre lindépendance et la Hberté de son Eglise, chefd'œuvre surnaturel de ses mains. La Proxwidence veille aussi avec un soin particulier, dont on devine aisément les motifs, sur cette langue de terre fameuse depuis dix-huit siècles, l'Italie, parce que tout y rayonne autour de Rome, siège de la Papauté, centre de l'unité catholique et foyer de la vraie civilisation.
Pour sauver, aux heures de détresse, cette
nation privilégiée, elle n’a qu'à reproduire dans l'ordre surnaturel un phénomène analogue à celui qui ramène le printemps. Chaque année, avec l'hiver, la nature s’enveloppe d'un linceul funèbre ; les feuilles tombent, tout est glacé, tout meurt. Mais soudain un vent chaud passe sur la terre, et tout renaît à la vie. La nature secoue son manteau de neige, les arbres reverdissent, les prairies s’'émaillent de fleurs, les champs se couvrent d’épis et les coteaux de pampres. C'est l’image de ce qui se passe dans l'ordre moral. Quand l'hiver règne dans les cœurs, quand les moyens ordinaires qu'emploie la Providence, la hiérarchie sacrée et le ministère sacerdotal, ne suffisent plus à réveiller l’âme des peuples, Dieu envoie un souffle puissant qui renouvelle la face de la terre. Il suscite des cœurs généreux, princes, moines, soldats, qui remplissent dans le monde un rôle providentiel.
Tels nous apparaissent, dans le cours des âges, saint Jean de Capistran, le libérateur de Belgrade; don Juan d'Autriche, le vainqueur de Lépante; saint Laurent de Brindes, la terreur des Ottomans, qu'il chasse d’Albe-Royale; Sobieski et ce moine trop oublié, Marc d’'Aviano, qui, la croix à la main, toujours au premier rang de l’armée chrétienne, se tient aux côtés du héros polonais et l’aide à refouler à jamais au delà du Danube le flot de l'invasion musulmane. Quelquefois Dieu choisit, pour en faire l'instrument de ses desseins, ce qu'il y a de
plus faible, de plus délicat, le bras d’une femme, le bras d’une vierge. Notre pays compte parmi ses gloires deux figures d’une beauté idéale dans leur faiblesse, la vierge de Nanterre et la vierge de Domrémy, sainte Geneviève, qui repoussa des murs de Paris les hordes d’Attila, et Jeanne d'Arc qui sauva la France. L'Italie ne cite pas avec moins de fierté les noms de sainte Claire, qui fut le meilleur rempart d'Assise contre les assauts de Vital d’A versa, et de sainte Catherine de Sienne, la libératrice de la Papauté. C'est parmi cette pléiade d’héroïnes et de saintes, quoique avec moins d'éclat, que brille la pénitente dont nous entreprenons d'écrire l'histoire. Nous la verrons accomplir une mission délicate auprès d’une des créatures de Frédéric II, prêcher la concorde et la paix à Cortone, condamner, par son inaltérable soumission à l'autorité de la chaire apostolique, non moins que par la sainteté de sa vie, les Fraticelles, les faux moines et les fausses religieuses de son temps, et par-dessus tout devenir, en raison même de l'éclat de sa conversion, la
grande lumière de la Toscane et l'honneur de l'Eglise.