UNE VISITE AUX AUTRES MONUMENTS
Au moyen âge, qu'elle fût commune indépendante ou soumise au gouvernement des Casali, Cortone était un foyer de vie intellectuelle, un centre d'activité sociale. Aujourd'hui, surtout depuis l’annexion, c'est une ville funèbre; comme Assise, comme Padoue, elle vit d’un tombeau.
L'Académie étrusque, malgré la science de ses membres, est peu connue ; la famille des Casali est éteinte ; l'indépendance de l’ancienne république n’est plus qu'un souvenir. Seule, la mémoire de sainte Marguerite y est toujours vivante, pleine de grandeur et d'immortalité. Il n'est pas une rue, pas une place qui ne parlent d'elle. C’est d’abord un monastère en ruine, autrefois occupé par des Bénédictines, et où la Bienheureuse, peu de temps avant sa mort, opéra un miracle inspiré par un sentiment de reconnaissance. Elle venait de visiter un enfant malade, et remontait péniblement l'âpre sentier qui conduit à la citadelle. Épuisée, à bout de forces, elle demanda aux Religieuses un peu de vin. Celles-ci, n’en ayant pas, coururent chez un bienfaiteur, qui leur en donna un flacon. La Sainte but quelques gouttes de ce vin, fit signe
aux Religieuses de verser le reste dans un tonneau vide, et sous sa bénédiction il se multiplia de telle sorte, que tout en rappelant aux Sœurs du monastère la charitable activité de la recluse, il devint pour elles un témoin irrécusable de la puissance de son crédit auprès de Dieu (1).
Un peu plus bas, on rencontre la cellule (2) que la Pénitente occupa pendant une douzaine d'années et qui est aujourd'hui enclavée dans un pensionnat de Salésiennes.On montre encore la salle où l'humble Tertiaire soignait les pauvres, et la source où elle venait puiser l’eau qui étanchait sa soif.
En face est l'asile qui abritait les nombreux pèlerins accourus des divers points de la Toscane, au centre de la ville, l'hôpital de la Miséricorde, où la Sainte dépensa au soin des vieillards, des infirmes et des orphelins tout ce que l'amour de Dieu lui inspirait de forces et de dévouement ; et tout auprès, l’église Saint-François, qui mérite une attention spéciale.
C'est une des dernières œuvres du fameux Fr. Élie, mais non son chef-d'œuvre. Quand on a vu Saint-François d'Assise et Sainte-Croix de Florence, si riches en vitraux, en marbres et en peintures, on est tout étonné d'apprendre que Saint-François de Cortone appartient au même siècle et est sorti de la même inspiration, et l’on ne s'explique cette différence que par les
1. MARCHESE, Sainte Marguerite, 1. III, c. 111. 2. La première habitation de Marguerite a disparu, ainsi que la demeure des Moscari et la porte Berarda.
fâcheuses modifications que subit l'édifice à l'époque de la Renaissance. Œuvre grandiose, mais bâtarde, avec un portail gothique et des chapelles de style grec, ses murs frustes, son faiîitage découvert, ses fenêtres rectangulaires produisent une impression désagréable, que ne rachète pas l’immensité de l'édifice. En revanche, ses murs sont pleins de souvenirs franciscains. Au-dessus du maïître-autel est un beau reliquaire de la vraie croix, donné par l'empereur Vatace au Fr. Elie; dans l’intérieur du couvent, la cellule où celui-ci mourut absous et réconcilié (1253) ; dans le chœur des Religieux, la pierre sépulcrale qui recouvrait autrefois ses ossements. L'église redit surtout la pénitence, les larmes et les visions de sainte Marguerite.
Voici l'autel où elle fut admise au Tiers-Ordre:; la place où elle se tenait au pied de la chaire, pour entendre la voix éloquente du P. Bevegnati ; l’autel où était autrefois le crucifix miraculeux qui lui parla ; plus loin dans le vestibule de la sacristie, la chapelle solitaire qui fut témoin des ascensions mystiques de son âme, et où Notre-Seigneur l’appela sa fille, son épouse, la perle de son cœur. Le Fr. Élie disparait, et l'on ne se souvient plus que de la Madeleine à laquelle il préparait, à son insu, un abri assuré contre les séductions du monde.
A l'extrémité de la ville, sur la place du dôme , se dresse de nouveau l’image de la Sainte. Une statue en marbre de Carrare, avec des basreliefs en bronze, représente l'héroïne en habit
de Tertiaire, debout, intercédant pour sa patrie adoptive (1).
Ainsi, loin d'imiter ces édiles de nos grandes villes qui, pris d'une fureur insensée, font disparaître les souvenirs les plus respectables, les plus sacrés des âges de foi, Cortone ajoute un nouvel anneau à la chaîne de ses traditions déjà six fois séculaires. Elle veut que sa reconnaissance éclate au grand jour, et que sa dévotion pour sainte Marguerite se manifeste sur les places publiques aussi bien qu’au fond des temples. O Cortone, ce culte du passé, cette courageuse et persévérante affirmation de ta foi, t'honorent autant qu'ils glorifient celle qui en est l'objet!
De Cortone, descendons à TE et à Laviano, berceau de notre Sainte.
Pozzuolo est un gros bourg, assez coquet, semblable à nos bourgades de la Touraine, bâti sur une éminence, entre le lac Trasimène et le cours de la Chiana, à douze milles environ de Cortone comme de Montepulciano. Il compte plus de deux mille habitants, tous très dévots à leur sainte compatriote. Aussi, lors de la restauration de leur église, au xvirr° siècle, eurentils soin de conserver les fonts sacrés où fut régénérée la fille de Tancrède. C’est dans cette
1. Les bas-reliefs représentent quatre figures héraldiques : le dragon et le lion, l'aigle et le griffon. Les deux premières figurèrent successivement dans les armes de la ville ; les deux autres ornaient le blason des Casali. Voir l’ édition illustrée.
ue à
A POZUOLO — A LAVIANO 247
église qu’elle fit sa première communion ; c'est probablement là aussi qu'elle reçut la confirmation des mains de l’évêque de Chiusi.
A un mille de Pozzuolo, en descendant vers la Chiana, on aperçoit à l'ombre d'un bouquet de pins et de cyprès, une chapelle rustique et quelques maisons alentour. C’est Laviano, le hameau prédestiné qui donna le jour à la Marie- Madeleine de l'Ordre séraphique. La demeure de son père ressemble à toutes celles des cultivateurs de la contrée. En bas, un atelier ; en haut, une chambre avec le perron traditionnel, où, dans l'après-midi, la famille se repose à l'abri des rayons du soleil. Plus bas la chapelle du village, décorée du gonfalon de la Sainte et de quelques peintures relatives à sa vie ; et tout près de là, le figuier sous lequel Marguerite pleura, lorsqu'elle fut chassée par sa marâtre de la maison paternelle.
Laviano n’a que trois cents âmes, et dépend de Pozzuolo. C’est donc un village sans importance ; mais, aux yeux de l'Eglise, rien n'est petit ni méprisable de ce qui rappelle la naissance et les œuvres des élus de Dieu.
De Laviano l’on découvre, à un mille de distance, une villa mieux bâtie, avec une tour qui indiquait au moyen âge une propriété seigneuriale : c’est la villa Palazzi, habitée par le jeune seigneur qui enleva Marguerite. Non loin de là, sur la route de Pozzuolo à Pétrignano, on rencontre le chêne du Mauvais Conseil, au pied duquel le séducteur fut traîtreusement assassiné.
L'arbre est toujours vivant, témoin muet, mais éloquent des sévérités de la justice divine, et il pousse encore des rameaux vigoureux. Tout à côté s'élève une chapelle commémorative de la conversion de Marguerite, la chapelle du Repentir, bâtie au xvin° siècle (1756) par François Franceschini, de Pérouse, et dépendante de la paroisse de Pozzuolo.
Adieu, Laviano. Gloria dicta sunt de te : On a dit de toi des choses glorieuses. Tu es le plus petit parmi les villages qui peuplent le val de la Chiana ; mais tu en es devenu le plus célèbre, depuis que la Providence t'a choisi pour être le berceau de la grande Pénitente de la Toscane, et les plus fières cités envient ta gloire.
Et vous, aimable Sainte, dont le culte brille et se propage de nos jours comme une suprême espérance au milieu de défections et d’apostasies sans nombre, étendez toujours une main protectrice sur Laviano, votre pays natal, sur Cortone, votre patrie d'adoption, sur la France, la grande pécheresse des temps modernes, et gardez-leur à jamais deux trésors que rien ne peut remplacer et qui forment le meilleur, le plus solide patrimoine des nations : la foi et l'amour.