‹ Sainte Marguerite de Cortone. Quatrième éditionChapitre 140 sur 142 · BEVEGNATI, C. 1X, p · texte numérisé non relu

BEVEGNATI, C. 1X, p

2. Tbid., c. 1V, p. 10. « Eris lux in multis provinciis mundi. » 7

Nous n’aurons point la témérité d'essayer d'établir une statistique dont Celui-là seul connaît les chiffres, qui a compté les gouttes d’eau de l'Océan; mais nous savons de source certaine que des centaines de malades lui doivent une guérison inespérée; bon nombre de femmes appelées aux honneurs de la maternité, une beureuse délivrance; et ce qui vaut mieux encore, des milliers d’esprits égarés, l'opulence de la paix dans la calme possession de la vérité’; des milliers de cœurs déchus, leur réhabilitation.

Non, suaves appels de la miséricorde divine, vous n'avez pas retenti en vain dans les solitudes de la Toscane ! Non, chastes larmes de la pécheresse convertie, baisers doux et amers de la pénitence, parfums exquis de la prière, non, vous n’avez point été stériles ! D'autres Marguerite se sont levées de la couche du vice. Elles ont, à leur tour, abordé les pieds encore kumides du Rédempteur, les ont arrosés de leurs larmes, les ont essuyés de leur chevelure dénouée, et ont recouvré, à ce divin contact, avec la dignité et l'honneur, une seconde innocence, moins belle mais plus attendrissante que la première; car elle est née des pleurs du repentir.

L'élan est donné; d’autres pécheurs, d'autres pécheresses viendront, et la société moderne y trouvera son profit. Car, le jour où les masses s’ébranleront et ploieront le genou pour prier, ce jour-là annoncera le réveil des âmés et le

commencement du relèvement moral. L'Écriture sainte ne nous dit-elle pas que l’iniquité produit la décadence des nations, et que la justice les relève ? Et l’histoire ne nous apprendelle pas que c'est du pied des autels que part toute rénovation religieuse, principe nécessaire et fécond de toute rénovation sociale ?

Quand viendra ce jour ? Bientôt peut-être ; car, il ne faut pas s’y méprendre, notre époque n'est pas seulement le règne des démolitions; elle est aussi le règne des réparations courageuses, et à voir le mouvement qui emporte les esprits vers les sommets de l'affirmation doctrinale, nous sommes fondé à croire que nos yeux verront poindre l'aurore des restaurations chrétiennes, avant que ce siècle agité soit rentré dans la nuit des temps. Le culte de sainte Marguerite n’aura point été étranger aux triomphes que nous pronostiquons. Il est si bien approprié aux temps actuels, aux besoins d’une génération qui souffre, qui se meurt pour avoir déserté l’ Évangile, et qui a surtout besoin d'espérance et de pardon ! Il est si attrayant pour les brebis errantes, qu'il invite doucement à rentrer au bercail! Ne fait-il pas aimer la vérité ? Et qui ne sait que de la vérité découlent, comme le fleuve de sa source, l'union des esprits, l’énergie des volontés, la proclamation intégrale des droits de Dieu, toutes ces grandes choses qu'implique le mot de restauration chrétienne? Mais laissons à Dieu le secret de ces transformations morales qui seront la joie de l'avenir,

et revenons à notre sanctuaire, où tout nous attire, la beauté du site, la pureté des lignes architecturales et le parfum de souvenirs historiques et de faveurs spirituelles qui s'échappe de ces murs.

C'est un bel édifice à trois nefs, en style roman, avec coupole et campanile. La voûteestun champ d’azur constellé d'étoiles d'or, et animé çà et là par l’image de la Sainte ou par d’autres figures de Bienheureux. Sous la coupole, quatre fresques représentant la Foi, l’Espérance, la Charité et la Paix, attirent l'attention, c’est l’œuvre de Bandini de Sienne. Le maître-autel est en marbre : la châsse de la Sainte s'élève au-dessus de l’autel, comme celle de saint François dans la crypte du Sagro Convento.

A droite du transept, se dresse le crucifix miraculeux qui parla à la Sainte. Ce crucifix de bois, du x° ou du x1° siècle, appartient à l’école byzantine. Il est de grandeur naturelle. Avec ses bras décharnés, sa couronne royale sur la tête et son semis d’or sur la poitrine, il produit un effet saisissant. On dirait que les lèvres vont s'ouvrir pour redire à l'humble pénitente : « Ma pauvre pécheresse, que veux-tu ? » Près de l'autel est une statue de Marguerite qui semble répondre : « Seigneur, je ne veux que vous. »

À gauche, près de l'autel du Saint-Sacrement, le sarcophage attribué à Jean de Pise. Il est en marbre de Carrare et de style ogival. La Sainte, les deux anges qui la convient aux noces de l’'Agneau, et les six bas-reliefs qui racontent les

principaux épisodes de sa vie et deux miracles obtenus après son bienheureux trépas, toutes ces figures, vivantes, sveltes, délicates, accusent l’habileté d’un maitre du xtrr° siècle (r).

Plus bas, une plaque de marbre scellée dans un des piliers de la nef nous avertit que la première travée du bas côté occupe l'emplacement de la cellule de notre contemplative : cellule qui communiquait avec l'oratoire de Saint-Basile et qui fut détruite, à notre grand regret, lors de la restauration du sanctuaire. Deux belles statues en marbre blanc, représentant saint François et sainte Claire, et dues au ciseau d'Amalia Dupré, fille de l’éminent artiste de ce nom, gardent l'entrée du transept. Çà et là sont suspendus à la muraille quelques tableaux, dont le plus remarquable est le Massacre des saints Innocents, par Pierre Zanotti, peintre bolonais. N'oublions pas de mentionner la rosace de la façade et l'inscription gravée au frontispice du temple :

PŒNITENTI MARGARITÆ :

À Marguerite pénitente.

Hardiment posé sur la croupe de ia montagne, à sept cents mètres environ d'altitude, élé-

1. Voici l'ordre des sujets traités dans les bas-reliefs du sarcophage : 1° sainte Marguerite revêt J’habit du Tiers-Ordre ; 2° elle donne sa tunique à une pauvresse; 3° elle reçoit de Notre-Seigneur le pardon de ses péchés : 4° sa mort ; 5° les malades, agenouillés devant son tombeau, implorent leur guérison ; 6° délivrance d'un démoniaque.

gant sans avoir le cachet grandiose des basiliques de Saint-François d'Assise et de la Portioncule, cet édifice est un des plus majestueux monuments de la cité cortonaise, qu'il domine ou plutôt qu'il protège. Après tout, il contient un trésor près duquel pâlissent toutes les magnificences de l’art, et qui est la cause même de son érection : c'est le corps de sainte Marguerite. Voilà bientôt six siècles que l’âme a pris son vol vers les parvis éternels, et le corps est là, intégralement conservé, respecté par le temps comme par les révolutions politiques qui ont tant de fois bouleversé l'Italie. Il est enfermé dans une châsse en cristal de roche, dont les angles sont retenus par des lames d'argent ciselé, œuvre et don de Pierre Berettini, et repose sur des étoffes de soie blanche, sous le costume que portait l'humble Tertiaire : la robe grise à carreaux, la corde de lin et le manteau gris descendant jusqu'aux genoux. La face est intacte, la peau du front est blanche ; la joue gauche est noircie, par suite, paraît-il, d'une blessure qu'y fit une pierre lancée par un’ jeune voluptueux du temps, pendant que Marguerite visait les pauvres de la ville. L'élue de Dieu semble sommeiller, et sur ses lèvres prêtes à s’entr'ouvrir, court le sourire de la résurrection. Sa tête, couverte d’un voile de satin blanc et ceinte d’une couronne de laurier, symbole de sa victoire sur l'enfer, s'appuie sur un coussin de damas rouge. Les mains brunies par le temps, sont croisées sur la poitrine ; les pieds, nus, ont

également une teinte bistrée, surtout celui de droite. A la paroi du fond sont suspendus des croix et des médaillons d'argent, souvenirs de quelques riches seigneurs dévots à sainte Marguerite. On ne peut détacher ses regards de ces dépouilles bénies, et, devant ce triomphe remporté sur la mort, on répète involontairement le mot de l'Apôtre : « Ubi est, mors, victoria tua ? O mort, où est ta victoire ? » O mort, tu es vaincue |

Deux fois par an, aux fêtes de la Sainte, le 22 février et le dimanche qui suit l’Ascension, la châsse est ouverte, et, à chaque fois, les pèlerins, accourus pour vénérer les restes de la Bienheureuse, peuvent se rendre compte de la perpétuité du miracle que nous venons de constater.

De ces deux fêtes, la seconde est la plus touchante ; elle se présente sous une forme et avec certaines particularités qui ne se reproduisent nulle part ailleurs. Chaque année elle ramène, de temps immémorial, le pèlerinage de Laviano, et chaque année aussi elle provoque une sainte émulation de piété entre les deux populations qui se félicitent d'avoir donné à l'Église un -des types les plus accomplis de l’amaur pénitent.

Avant l'invasion piémontaise, cette fête, comme celle de Jeanne d’Arc à Orléans, était empreinte d'un caractère à la fois religieux et national. Toutes les autorités de la ville étaient là; le son de la trompette et les salves d’artillerie annonçaient l'ouverture de la solennité.

Hélas ! en Italie comme en France, les sociétés secrètes se sont hissées au pouvoir, et, depuis l’annexion, les magistrats de Cortone, quoique toujours profondément attachés à sainte Marguerite, ne font plus partie du cortège officiel. Mais si la fête a perdu son cachet patriotique, pour ne plus garder que son caractère sacré, elle n’en a pas moins survécu à toutes les révolutions, avec cette fraîcheur et cet air d’impérissable jeunesse dont l'Eglise revêt tout ce qu'elle touche.

La veille, vers 4 heures du soir, le R. Père Gardien, revêtu de la chape blanche et accompagné des quatre Cortonais qui représentent la municipalité, découvre le crucifix qui parla à la sainte Pénitente, et l'encense trois fois. Le cortège se dirige vers le maïtre-autel. Les quatre officiers de la municipalité apportent les sept clefs qui ferment le tombeau ; ils l'ouvrent, et le prêtre l’encense trois fois, comme précédemment. Rien de touchant, rien de profond comme ces cérémonies religieuses dont le sens s'offre tout de suite à l'intelligence tant soit peu au courant de la liturgie catholique. C’est du Christ que découle tout bien, toute grandeur, toute sainteté ; c'est de lui que les élus ont reçu la première grâce d'appel, aussi bien que la couronne de gloire qui ceint leur front; c'est à lui qu'ils renvoient tout l'honneur de leur sanctification.

Vers 5 heures, l’évêque de Cortone, accompagné de tout le clergé de la ville, monte proces-

sionnellement au sanctuaire, et pendant deux heures prêtres et fidèles chantent avec entrain les louanges de sainte Marguerite.

Vers 7 heures, le cortège redescend processionnellement au dôme.

Une heure après le coucher du soleil, toute la collme s'embrase : Cortone allume çà et là des feux de paille et de branchages, et Laviano y répond par une illummation du même genre.

Pendant quelques instants, la plaine semble être en feu, et le pic de l'Amiata apparaît à horizon comme un géant revêtu d'une robe de pourpre et d'or. Ces feux de jaie sont un avertissement : Cortone invite Lavianoet Pozzuola à venir le lendemain célébrer la fête de leur compatriote.

Le lendemain matin, les pèlerins de sic auxquels se mêlent ceux de Pérouse, de Terontola, d'Arezzo, gravissent les pentes de la montagne. Les paysannes de Pozzuolosereconnaissent à leur costume national, le même qu'au temps de sainte Marguerite : une robe aux couleurs voyantes, un collier de perles autour du cou, un foulard de soie sur la téte.

Laviano apporte à la Sainte son offrande traditionnelle (un cierge), et trois fois le clergé et le chœur des chanteuses font le tour du maïitre-autel, comme pour proclamer solennellement que si Cortone a fourni à Marguerite le moyen de faire pénitence, c'est à Laviano que revient l'honneur de lui avoir donné le jour. Pendant ce temps, les chanteuses redisent

LÀ

d’une voix harmonieuse un cantique composé en l'honneur de leur protectrice, mélodie simple, langoureuse, très antique, qui nous fait assister à toutes les scènes de sa conversion et de sa vie pénitente :

Si le château de Magdaleine

Vit un jour avec stupeur

La pécheresse aux folles amours Revenir au Seigneur,

La cité cortonaise

Fut témoin d’un prodige analogue, Et tel fat son étonnement,

Qu'elle tressaillit d’allégresse.

La journée s'écoule rapide, au milieu de flots de symphonie musicale et des harmonies meilleures de la prière. Le soir, les pélerins de Laviano adressent leurs adieux à leur Sainte, versent à ses pieds une dernière effusion de reconnaissance pour les bienfaits obtenus, et s'en retournent processionnellement, tandis que le Père Gardien ferme la châsse, pour la mettre à l'abri des profanations.

Entre la pécheresse de l'Évangile et celle de la Toscane, il y a, avons-nous dit, d’intimes et suaves affinités. Toutes deux ont livré leur âme aux voluptés terrestres; toutes deux aussi ont réparé leurs fautes par une pémitence héroïque et ont été comblées de privilèges spirituels, parce qu'elles ont aimé sans mesure. Mais si leurs âmes sont sœurs par la foi, l’amour et les larmes, les rochers où elles se sont sanctifiées

ne se ressemblent guère. Nous n'avons rien ici qui ressemble au midi de la France, ni les rochers sauvages de la Sainte-Baume, ni les hautes futaies de la Grande-Chartreuse, ni les plantureuses prairies du Grésivaudan; les Apennins s'offrent à nous sous un aspect plus gracieux, avec des tons plus chauds, avec des courbes plus harmonieuses. Contemplons un instant ce val de la Chiana, si bien fait pour arrêter et retenir le regard.

Il s'étend de Chiusi à Arezzo, et de Cortone à Montepulciano. À vos pieds, sur une pente abrupte, s'étage Cortone avec ses ruesétroites, ses nombreux clochers, ses maisons en brique, ses remparts couverts de lierre, et ces pans de murailles cyclopéennes qui font l'admiration du touriste. Plus bas, l'olivier couvre de son pâle feuillage les flancs de la colline et grimpe jusqu’au pied des murs ; puis la vallée se creuse, immense, fertile, riante, avec ses moissons jaunissantes, ses bouquets de pins-parasols et ses allées de mûriers et d'ormeaux, autour desquels la vigne se suspend en guirlandes. En face, hardiment posée en vedette, est Montepulciano, dont les murs crénelés miroitent aux rayons du soleil, et dont les tours blanchâtres se profilent sur l’azur du ciel; et à l'extrémité de l'horizon, les sommets de l'Amiata et du mont Cettona. À droite, dans une des déchirures de la montagne, au bord d'un torrent qui roule avec fracas ses eaux écumeuses et intarissables, le pittoresque ermitage des Celle. A

gauche, Ossaïa, où Annibal remporta sur les légions romaines une de ces victoires qui faillirent donner aux Sémites l'hégémonie du monde ; tout près de là, un coin de ce lac de Pérouse qui fut témoin des effrayantes austérités du Patriarche de l'Ombrie: dans les ondulations de la plaine, sur un tapis d'émeraude et de topaze, Pozzuolo et Laviano. Enfin derrière vous, un bosquet de cyprès planté, croit-on, par saint Bernardin de Sienne, les ruines imposantes de la forteresse du haut de laquelle les Médicis exercèrent longtemps leur domination sur la contrée; et la crête du mont Saint-Gilles avec sa couronne de châtaigniers, ses purs horizons et ses perspectives sur l'infini.

On ne se lasse pas de contempler ce paysage, soit que le soleil, se levant du côté de Pérouse, éclaire la plaine de ses premiers rayons, soit qu'il embrase de ses feux empourprés les cimes de l’Amiata, avant de disparaître derrière les montagnes de Sienne.

Sans doute, l'Italie avec son beau ciel et sa chaîne demontagnesentre deux mers, offre sans cesse des surprises à l'œil de l'étranger. Gênes a ses palais de marbre, ses villas embaumées et sa mer, la mer Tyrrhénienne, qui baigne mollement ses murs et lui apporte à toute heure, malgré sa déchéance, le tribut des pays lointains. Naples a sa baie immense et son volcan toujours en feu. Mais la vallée de Cortone n’en reste pas moins un des plus séduisants panoramas de la Péninsule.

Ces magnificences de la nature, où resplendit la puissance du Créateur, où tout parle de sa bonté, jettent l'âme dans une douce extase et la portent aux grandes pensées. Quelle impression ne durent-elles pas faire sur une âme contemplative comme celle de Marguerite! Disciple du Patriarche séraphique, fortement imprégnée de son esprit, et grande amante comme lui de la nature, elle se servait des beautés matérielles comme d'un piédestal pour monter jusqu'à Celui qui en est l’auteur; et l'ayant entrevu, tantôt à travers le voile des créatures, tantôt à travers les voiles eucharistiques, elle le poursuivait avec une ardeur que doublait le regret de ne pouvoir l'atteindre ici-bas. Nous ne pouvons la suivre dans les élans de sa piété mystique ; mais si, une fois convertie, elle eut le mérite de connaître, d'adorer, de glorifier Dieu en toutes circonstances, notre devoir à nous est de ‘rechercher partout les vestiges de ses pas et de publier tout ce qui se rattache à son culte ou à sa mémoire. Cette tâche, nous venons de la remplir en ce qui concerne le monument qui abrite sa dépouille sacrée. Pour la compléter: descendons les pentes de la montagne et allons visiter, ou plutôt vénérer comme autant de reliquaires, à Cortone et à Laviano, les autres habitations et lieux sanctifiés par sa présencé.

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