I. BEVEGNATI, C. 1, p. I
Ce sehtiment de crainte ne fit qu'augmenter, ce jour-là et les jours suivants, dans l'esprit de l’humble Tertiaire. L'expression dont s'était servi le divin Maître : Ma pauvre pécheresse, retentissait constamment à ses oreilles, et elle se posait à elle-même cette terrible question: « Dieu m'a-t-il pardonné? » Dans cet état d’anxiété, de malaise indéfinissable, que connaissent les âmes timorées, elle eut recours à l'intercession de saint François; elle le conjura de plaider sa cause devant le tribunal du souverain Juge et de lui obtenir la pleine et entière rémission de ses péchés. Sa prière ne tarda pas à être exaucée. Quelques jours après, au moment de la sainte communion, elle eut une vision intellectuelle et entendit une voix intérieure qui, après lui avoir rappelé toutes les circonstances de sa vie, prononça distinctement ces paroles : « Moi, le Fils du Père éternel et le Verbe incarné, crucifié pour toi, je t'absous de tous les péchés que tu as commis jusqu’à ce jour. »
C'était bien la même voix qu'elle avait entendue au pied du crucifix miraculeux, la même voix qui avait dit à Marie-Madeleine :
« Tous tes péchés te sont pardonnés, parce que tu as beaucoup aimé »; la voix qui commande aux fureurs de l'Océan et se montre douce aux pécheurs.
Alors, ivre de joie, de reconnaissance et d'amour, également incapable de contenir et de refouler les sentiments qui débordaient son
cœur, Marguerite s’écria : « Soyez à jamais béni, Seigneur! Soyez à jamais béni, Prêtre éternel et tout-puissant! Et vous, chœurs angéliques, prêtez-moi vos accents. O cieux, Ô terre, Ô mers, louez, exaltez avec moi les infinies amabilités du Sauveur à l'égard de la pécheresse qui les mérite le moins (1). » Ne trouvant point de termes pour exprimer sa gratitude, elle eût voulu que les feuilles des arbres et les fleurs des champsse fussent changées en autant de langues pour chanter à sa place les perfections et la bonté du Créateur (2). Ce sont là de ces hardiesses que se permet l'amour! Pourquoi réprouver ces chauds appels à la création ? Ne sont-ils pas un besoin de la nature écrasée par la majesté du Bienfaiteur, un cri de l’âme éperdue devant l’immensité du bienfait, une des formes de la reconnaissance impuissante à se satisfaire ? Et ne les retrouve-t-on pas chez tous ceux qui ont goûté aux suavités de la contemplation? S'ils ont plus de vivacité dans la bouche de la pénitente cortonaise, c’est que chez elle les divins pardons couvraient plus de fautes et que le bienfait était plus inattendu.
Cependant cette faveur n'était qu’un prélude à des grâces plus précieuses encore. Dieu est le maître de ses dons; il les distribue comme il lui plaît, sans que personne ait le droit de l'interroger sur le motif de ses œuvres. Ses secrets sont impénétrables, autant que ses voies sont
1. BEVEGNATI, C. 1, p.2; C. I, p. 18; et C. VII, p. 24. 2. Acta canoniz.
justes. Il lui arrive pourtant quelquefois de soulever un coin du voile qui nous dérobela vue des sphères supérieures, et de nous laisser entrevoir la beauté du plan poursuivi par sa sagesse. C’est ce qui eut lieu pour la pénitente de Cortone, peu de temps après les deux communications surnaturelles que nous venons de relater.
Elle était en prière dans sa cellule; et, mettant en parallèle les égarements de sa jeunesse et la conduite de la Providence, elle était stupéfaite de voir que la patience, la miséricorde et une libéralité sans mesure eussent été les seules représailles du Tout-Puissant. « Seigneur, s’écriait-elle, comment se fait-il que vous ayez jeté les yeux sur moi qui ne suis que cendre et poussière, fange et ténèbres ? » Soudain la même voix, qu’elle avait déjà entendue, lui répondit: « Je suis allé chercher au fond des abîmes de ce monde, et je t'ai choisie, parce que je me plais à exalter les humbles, à justifier les pécheurs, à rendre précieux ce qui est vil. — Mais pourquoi, Seigneur, accorder tant de faveurs à une si méprisable créature ? — Parce que je t'ai destinée à être le filet des pécheurs. Je veux que tu sois la lumière de ceux qui sont assis dans les ténèbres du vice; je veux que l'exemple de ta conversion prêche la confiance à ceux qui désespèrent, et qu'il soit pour les pécheurs repentants ce qu'est la rosée matinale pour les plantes des- : séchées par les ardeurs du soleil; je veux enfin que les siècles à venir soient convaincus que je
ee —
suis toujours prêt à ouvrir les bras de ma miséricorde à l'enfant prodigue qui revient à moi dans la sincérité de son cœur (1). »
Ces paroles, où éclatent les desseins du Ciel sur Marguerite, nous donnent la clef des événements et des miracles relatés dans ce volume, et les rendent croyables. Elles ont pour commentaire les merveilles qui précèdent, et celles plus extraordinaires encore que nous réserve l'avenir. Elles trouvent leur application, au lendemain du jour où elles ont été prononcées, dans une extase qui fut la première faveur surnaturelle dont la servante de Dieu fût honorée en public. Voici dans quelles circonstances, d’après la déposition des témoins, se produisit
ce ravissement. Marguerite était occupée à
soigner, dans la maison de dona Diabella, une jeune mère, parente de cette dame. Profitant d'un instant de liberté, elle se retira dans un coin de la chambre pour pleurer ses fautes. Au moment où elle priait avec le plus de ferveur, l'Esprit de Dieu fondit tout à coup sur elle et l'attira à lui avec la puissance irrésistible de l'aigle qui fond sur sa proie et l'emporte dans les airs. Le corps de la Sainte fut soulevé de plusieurs coudées, comme s’il eût voulu suivre le vol de l'esprit. Son visage était en feu, ses traits immobiles, son regard fixé sur un objet invisible qui captivait et absorbait toutes les puissances de son âme. Deux témoins oculaires,
1. BEVEGNATI, C. 11, p. 4; c. 1V, pp. 12 et 13; C. VI, p.17; etc. XI, p. 11.
dona Mechtilde (c'était le nom de la malade) et un ouvrier avec qui la dévouée Tertiaire partageait souvent le pain de l’aumône, attestèrent la vérité du fait (1).
Tel est le récit, sobre de détails, de Giunta Bevegnati et des témoins oculaires. Mais quel fut l’objet de cette vision? Ils ne nous le disent pas. Nous pouvons seulement conjecturer, d'après le contexte, que cet Être invisible était le même qui occupait toutes les pensées de la Bienheureuse, c'est-à-dire ce Dieu plein d'amour qui lui avait pardonné, et qu'il se manifesta à ses yeux sous les attributs de sa bonté. Que se passa-t-il dans cette mystérieuse entrevue? Ce fut le secret de la voyante. Peutêtre les mystères qui lui furent révélés étaientils si sublimes qu'ils ne sauraient se traduire dans un idiome terrestre! Ce qui est hors de doute, c'est que dans cette vision elle eut conscience de l'étroite alliance de son âme avec Dieu, et qu'elle emporta de cette révélation une blessure au cœur, à la fois délicieuse et cruelle, dont pour rien au monde elle n’eût voulu guérir : un désir insatiable de jouir de la présence permanente de Celui dont elle avait entrevu l'éternelle beauté. Ce qui n'est pas moins certain, cest que cette heure bénie était
1. BEVEGNATI, C. 11, p. 1 et Acta canoniz. — Ainsi que nous l'avons fait observer dans la Préface, Bevegnati ne se préoccupe guère de la chronologie. Mais l'enchainement des faits nous incline à croire que la première extase de Marguerite eut lieu peu de temps après sa vêture.
PREMIÈRES EXTASES Gr
destinée d'en haut à nouer entre Diabella, Mechtilde et l'extatique, une de ces fortifiantes et surnaturelles affections qui aident à supporter les douleurs de l'exil.
Quand la voyante revint à elle-même, elle éprouva le sentiment de tristesse d’une reine qui, par Suite d'une commotion politique, échange subitement les splendeurs d’un palais contre une misérable chaumière. Tout ce qui est terrestre, fini, lui parut plus que jamais souverainent méprisable, à moins qu'il ne servit à la conduire à Dieu, et encore par le chemin le plus court, par la voie la plus parfaite. Pleine de ces pensées, elle pria dona Mechtilde et l'ouvrier de ne rien dire à personne de ce qu'ils avaient vu, renonça à ses fonctions de garde-malade qu'elle exerçait depuis trois ans auprès des riches, estimant que sa: vocation de Tertiaire l’appelait plutôt vers les/ classes déshéritées, et rentra, dès qu’elle le put, dans sa pauvre cellule, où l’attendaient d'immenses tribulations, succédant à des consolations immenses.