SAINTE MARGUERITE ET LA TERRE SAINTE
Le changement de cellule de Marguerite coïncidait avec les plus graves événements.
L'Orient, ce champ de bataille où depuis deux siècles se débattaient les destinées du monde, était redevenu le théâtre d’une guerre qui devait avoir un retentissement douloureux jusque dans les générations les plus reculées. En moins d'un an, le Soudan d’ Égypte s’'emparait d'Édesse et d’Antioche (1288), rasait l’opulente cité de Tripoli (27 avril 1280), et de là menaçait le reste des principautés latines, pendant que des hordes innombrables de Tartares, semblables au flot poussé par la tempête, franchissaient le Danube et frappaient aux portes de la Hongrie. Et les peuples latins, au lieu d’unir leurs forces pour repousser ces deux redoutables ennemis, s’entr'égorgeaient dans des guerres fratricides. Les crimes se multipliaient en Europe, les désastres en Asie, sans que les souverains pontifes, ces défenseurs nés de l'ordre chrétien, eussent le temps ni la possibilité de remédier à tant de maux (1).
1. Dans l’espace de onze ans (1276-1287), six papes se succédaient sur le trône pontifical : Innocent V, Adrien V,
Enfin Dieu suscita un de ces hommes qu'il offre comme une dernière chance de salut aux nations à l’agonie. C'était Nicolas IV (Jérôme d'Ascoli), ancien Général des Frères Mineurs, vaste intelligence, volonté inflexible, d'une science théologique et d'une habileté diplomatique qui avaient brillé aux regards de tous dans l'affaire de l’union des Grecs. Héritier du génie d'Urbain II et d’Innocent III, 1l tenta de ressusciter le saint enthousiasme de la première croisade, de soulever l'Europe contre la barbarie musulmane, et n'épargna rien pour assurer le succès d'une entreprise d’où dépendait l'avenir des États catholiques. D'une part, il invitait tous les esprits à la concorde, apaisait les querelles pendantes entre les rois de France et de Castille, de Naples et d'Aragon, et parvenait, non sans peine, à briser les fers de Charles II, roi de Naples; de l'autre, il envoyait des ambassadeurs dans toutes les cours de l'Europe, et le célèbre Jean de Montecorvino auprès de Koublaï-Khan, empereur de Chine et suzerain de différentes principautés tartares, qui se montrait favorable aux chrétiens (1). Il armait lui-même vingt galères, chargeait l’évêque de Tripoli, les Franciscains et les Dominicains de prêcher la croisade (2), et adressait à tout l'univers catholique une encyclique
Jean XXI, Nicolas III, Martin IV et Honorius IV, et après ce dernier, il y avait un interrègne d'un an! I. WADDING, t. V, p. 196. Bref Gaudemus in Domino. 2. BAREILLE, Hist. de l'Eglise, t. XXIX, p. 606.
dont l’incomparable et pathétique éloquence dépeignait les malheurs de la Syrie. « Elle est tombée, s'écriait-il, cette opulente cité de Tripoli, au sort de laquelle étaient attachées les destinées de la chrétienté d'Orient! Écoutez, peuples chrétiens, écoutez le cri de douleur qui s'échappe de ses débris fumants. Levez-vous pour confondre l'orgueil des infidèles et les chasser d'une terre arrosée du sang de l’'Homme- Dieu (1). »
Pendant que le Pasteur suprême poussait un cri d'alarme qui dominait tous les cris de guerre, Dieu parlait dans le silence des nuits à une pauvre recluse de la Toscane. Il s’ouvrait familièrement à elle, dans diverses apparitions, de ses desseins à l'égard des nations latines, oublieuses de leur baptême et acharnées à se déchirer dans des luttes fratricides qui criaient vengeance. Il prenait plaisir à lui dévoiler combien il désirait les tirer de leur funeste aveuglement, et comment le danger commun leur fournissait l'occasion de racheter leurs fautes et d'arrêter les insolents triomphes des fils du Prophète (2).
Dans une première vision, 1l lui montrait les
1. Encycl. Visio dura (RayNaLn, t. IV, p. #5), en date du 5 janvier 1290.
2. Seule, la trame des événements auxquels il est fait allusion ici et qui se déroulent entre la. chute de Tripoli et celle de Ptolémaïs, nous sert de fil conducteur. Ainsi guidé par les faits contemporains, nous croyons que les deux premières visions eurent lieu en 1289, et la troisième dans le cours de l’année suivante.
villes d'Orient s’écroulant les unes après les autres, moins sous les coups des Sarrasins que sous le poids de leurs propres crimes et de leurs divisions intestines. Dans une deuxième apparition, il lui promettait de bénir les sueurs des Franciscains chargés d'organiser une levée de boucliers pour la défense de la Palestine et lui commandait de leur transmettre cet ordre pressant : « Allez, prêchez partout, prêchez avec feu, hâtez le départ des croisés, Dieu le veut, et le salut des âmes en dépend (1).» Enfin, dans un troisième colloque, alors que devenait plus imminent le péril qui menaçait la chrétienté, et plus nécessaire l’apaisement des esprits, il associait directement l’'humble voyante à cette œuvre de rédemption sociale. Ici, plus de doutes : il faut qu’elle entre personnellement en scène. « Va, lui dit le Sauveur; sois l'ange de la paix et l'apôtre de mes miséricordes. Je veux que tu prêches la paix aux habitants de Cortone. Préviens-les que s'ils ne font pénitence, le bras de ma justice s’appesantira sur eux. — Mais qui suis-je, Seigneur, pour que vous me confiiez un tel ministère ? Choisissez un organe moins indigne de vous. — Ma fille, fais ce que je t'ai prescrit : prêche la paix. Dis à ton confesseur de déployer également tout ce qu'ila de zèle et de force, en chaire et dans les -conversations privées, pour le rétablissement de la concorde entre les différents partis qui divisent
1. « Dic eis ex parte mea. Prædicationem Crucis vellem quod facerent. » (BEVEGNATI, C. IX, pp. 26 et 48.)
la cité. Je serai avec lui en tout ce qu'il fera (1). »
Marguerite était trop fille de l'obéissance, pour différer un instant d'accomplir une mission qui n'effrayait que son humilité. Aussitôt elle parcourt les rues delacité et s'écrie, avec un accent que donne la conviction d'une mission providentielle : «< Cortonais, faites pénitence, et réconciliez-vous avec vos ennemis. »
Telle, un demi-siècle auparavant, une autre fille de saint François, l'angélique Rose de Viterbe, préchait sur les places publiques de sa ville natale, confondant les Manichéens, tonnant contre les désordres des mauvais chrétiens et réunissant ensuite les efforts des uns et des autres contre les sacrilèges entreprises de Frédéric II, dont elle prédisait la fin prochaine (2).
A Cortone, l’ange de la paix obtint un succès presque inespéré, dû certainement à la haute opinion qu'on avait de sa vertu. Sa parole inspirée y produisit l'effet d’une étincelle qui tombe sur une moisson, au milieu des chaleurs de l'été : elle ralluma dans les cœurs, avec les plus
I. BEVEGNATI': « Clama pacem inter homines de Cortona, quia clamatrix pacis eorum effecta es, etc. » (c. vint, p. 13; c. 1X, p. 25, et c. x, p. 40). — Bevegnati se contente de poser les prémisses ; nous en tirons les conséquences, c'est-à-dire l'intervention effective de Marguerite. Car ne serait-ce pas faire injure à sa mémoire que de supposer qu'elle ait désobéi aux ordres formels du Très-Haut ?