‹ Sainte Marie-MadeleineChapitre 10 sur 15 · Puis il dit à la femme : « Vos péchés-vous sont remis · texte numérisé non relu

Puis il dit à la femme : « Vos péchés-vous sont remis

49. Et ceux qui étaient à table avec lui commençaient à se dire : « Qui est celui qui remet les péchés? »

50. Or Jésus dit à la femme : u Votre foi vous a sauvée, allez en paix. »

Peu de pages de l'Évangile ont laissé au cœur des hommes un trait aussi pénétrant, et sans doute aucune amitié n'a commencé sur la terre comme celle-ci.

Du sein de T abjection la plus profonde où puisse tomber son sexe , une femme lève les yeux vers la pureté divine et ne désespère pas de la beauté de son âme. Pécheresse encore, elle a reconnu Dieu dans la chair du Fils de Thomme, et, toute couverte de sa honte, elle conçoit la pensée d'arriver jusqu'à lui. Elle prend dans un vase d'albâlre, symbole de lumière, un parfum précieux. Peut-être était-ce le vase où elle avait puisé jusquelà le relief de ses criminels attraits, et ce

parfum qu'elle emporte pour un autre usage, peut-être y avait- elle cherché pour elle-même un accroissement de ses honteux plaisirs. Elle avait tout profané, et elle ne pouvait présenter à Dieu que des ruines. Aussi elle entre sans prononcer une parole, et elle sortira de même. Repentante, elle ne s'accusera pas devant Celui qui sait tout; pardonnée, elle n'exprimera aucun sentiment de gratitude.

Tout le mystère est dans son cœur, et son silence, qui est un acte de foi et d'humilité, est aussi le dernier effort d'une âme qui surabonde et ne peut rien de plus. C'était l'usage dans ce voluptueux Orient d'oindre sa tête de parfums, et c'était un culte de toucher ainsi l'homme d'une onction au sommet de sa

beauté. Marie le savait mieux que personne, et souvent, aux jours de ses erreurs, elle avait ainsi honoré les esclaves de sa séduction. Elle n'a donc garde de s'approcher de la tête bénie du Sauveur; mais, comme une servante accoutumée aux plus vils offices , elle se penche vers ses pieds, et, sans les toucher d'abord, elle les arrose de larmes. Jamais, depuis le commencement du monde , de telles larmes n'étaient tombées sur les pieds de l'homme. On avait pu les adorer par crainte ou par amour ; on avait pu les laver dans des eaux embaumées, et des filles de rois n'avaient pas dédaigné , aux siècles de l'hospitalité primitive, cet hommage rendu aux fatigues de l'étranger :

mais c'était la première fois que le re-

pentir s'asseyait en silence aux pieds de l'homme , et y versait des larmes capables de racheter une vie.

Tout en pleurant et sans attendre une parole qui l'encourage et qui n'est pas dite, Marie laisse tomber ses cheveux autour de sa tête, et, faisant de leurs tresses magnifiques un instrument de sa pénitence, elle essuie de leur soie humiliée les larmes qu'elle répand. C'était aussi la première fois qu'une femme condamnait ou plutôt consacrait sa chevelure à ce ministère de tendresse et d'expiation. On en avait vu couper leurs cheveux en signe de deuil;. on en avait vu d'autres les offrir comme un hommage à l'autel de quelque divinité : mais l'histoire, qui a remarqué tout ce qui

fut singulier dans les mouvements de l'homme, ne nous montre nulle part le repentir et le péché créant ensemble une aussi touchante image d'eux-mêmes.

Elle a frappé le disciple de l'amour, tout initié qu'il était aux secrets intérieurs de l'holocauste; et voulant transmettre aux siècles à venir le signalement de Marie, il n'a rien trouvé de mieux pour la peindre et la faire reconnaître que . de dire d'elle : Celait cette Marie qui oignit le Seigneur ilun parfum et qui en essuya les pieds avec ses cheveux.

Cela fait, la pécheresse s'enhardit. Elle approche des pieds du Seigneur ses lèvres déshonorées, et les couvre de baisers qui effacent l'impression de tous ceux qu'elle a donnés et qu'elle a reçus. Au contact

de cette chair plus que virginale, les dernières fumées des vieux souvenirs s'évanouissent; les flétrissures inexpiables disparaissent, et cette bouche transfigurée ne respire plus que l'air vivant de la sainteté. Alors seulement, et pour consommer tout le mystère de la pénitence par l'amour , elle ouvre l'albâtre , qui contient avec le parfum les suaves images de, l'immortaHté, elle le répand sur les pieds du Sauveur, par-dessus les larmes et les baisers dont elle les a couverts ; ses mains purifiées ne craignent plus de toucher et d'oindre le Fils de Dieu, et la maison se remplit de la vertu qui sort du vase fragile et du vase immortel, de l'albâtre et du cœur.

Qui le croirait? l'homme n'a pas com-

pris ce spectacle; il n'a compris ni le repentir, ni l'expiation, ni l'amour, ni le pardon, et sa seule pensée est un doute sur le Dieu qui vient de donner de sa présence une si pénétrante révélation.

C'est alors que commence entre Jésus- Christ et le pharisien ce sublime dialogue qui s'ouvre par ces mots : Simo^i, fai quelque chose à le dire, et qui se termine par ceux-ci : Beaucoup de péchés lui sont remis pai'ce qu'elle a beaucoup aimé. Ah! ce n'est pas en vain que la postérité l'a entendu. Ce n'est pas en vain que de tels actes et de tels accents ont illuminé notre pauvre nature. Non, chastes larmes de la pécheresse convertie, cheveux flottants sur les pieds du Sauveur, baisers doux et amers de la pénitence, parfum

répandu sur la chair sans tache du Dieu- Homme , non , vous n'avez point été stériles! Des générations sont venues à la trace de cet ineffable commerce entre le péché et la Justice , entre la mort éternelle et la vie éternelle. D'autres Marie se sont levées de la couche du vice; elles ont, de siècle en siècle, abordé les pieds encore humides du Sauveur des hommes; elles y ont pleuré à leur tour, elles y ont à leur tour attaché les nœuds de leur chevelure; elles y ont offert les baisers d'une pudeur acquise dans le remords, et versé le parfum demeuré au fond du vase où la première Marie l'avait déposé. Le monde l'a vu; ennemi de la pureté qui lui résiste, il n'a pu refuser son admiration à la pureté qui renaît de ses cendres,

et, tout aveugle qu'il est, il a compris pourquoi Jésus , voulant se choisir des amis sur la terre, avait appelé la pécheresse après avoir élu la chasteté de saint Jean , et il a pardonné à celui qui prononça sur une femme perdue cette adorable absolution : Beaucoup de péchés lui sont remis parce qu'elle a beaucoup aimé. 0 mon Dieu, vous êtes Dieu, car vos paroles ont créé des vertus, et votre amitié pour une pécheresse a créé des saints.

Telle fut la première onction de Jésus par Marie de Bétbanie. Elle eut lieu probablement à Béthanie même, car l'évangéliste saint Luc, le seul qui la rapporte, dit expressément que la scène se passa dans la maison et à la table d'un phari-

sien qui s'appelait Simon. Or, d'après saint Matthieu et saint Marc, la seconde onction dont nous parlerons bientôt, eut lieu à Bétbanie, dans la maison et à la table de Simon le lépreux , et saint Jean ajoute que Lazare était parmi les convives et que Marthe les servait. Cette ressemblance de nom entre Simon le pharisien et Simon le lépreux dans deux faits qui sont analogues, et qui cependant diffèrent par le temps et les circonstances , conduit à penser que les deux onctions eurent lieu chez le même Simon, uni de voisinage avec la famille de Lazare et de Marthe, et par conséquent à Béthanie.

Au temps de la première, Marie était encore pécheresse, et ce fut sa conversion qui introduisit Jésus dans l'intimité de

Lazare et de tous les siens. Béthanie devint dès lors pour le Seigneur un asile de tendresse et de paix , le seul lieu qui semble lui avoir inspiré, par les retours qu'il y fit et les souvenirs qu'il y laissa, un sentiment de prédilection.

J'ai nommé la sœur de Lazare et de Marthe, la divine amie de Jésus-Christ, du nom de Marie de Béthanie. Cependant nulle part l'Évangile ne l'appelle ainsi, il ne la désigne dans saint Jean , aux deux fameux chapitres de la résurrection de Lazare et de la dernière onction , que par par ses liens de parenté avec J^azare et Marthe. Elle est toujours là Marie, sœur de Marthe et de Lazare. Partout ailleurs elle semble disparaître. On ne la retrouve, sous cette désignation de famille, ni au

pied de la croix , ni au tombeau du Sauleur, ni à la résurrection , ni nulle autre part. Cette femme si grande tout à l'heure, que vous verrez bientôt oindre une seconde fois les pieds de Jésus , l'avantveille de sa passion , et dont Jésus dira, pour la venger des jalousies dont elle est l'objet : Partout où cet Evangile sera prêché, dans tout le monde, on redira en son honneur ce quelle trient de faire (i); cette femme s'évanouit. Deux jours avant sa passion , Jésus disait encore d'elle et des parfums précieux qu'elle venait de répandre sur lui : Laissez -la faire, et quelle soit libre de le conserver pour le jour de ma sépulture (2). Cependant au

(1) s. Mallliieu, cliap. xivi, vers. i3. (2)SainlJean, chap. xii, vers. 7.

jour prévu de cette sépulture, la sœur de Marthe et de Lazare n'apparaît pas. A Béthanie, elle est tout ; hors de Bétlianie, elle n'est rien.

Évidemment cela n'est pas possible.

Marie de Béthanie a un nom qui doit être célèbre, un nom répandu à toutes les pages de l'Évangile; et si aux événements de Béthanie on ne le prononce pas, c'est qu'en ce lieu, le lieu même la désigne et la nomme à ne pouvoir s'y tromper,

L'Évangile ne connaît que deux Marie en dehors de la Mère de Dieu, Marie- Madeleine, de qui saint Luc dit que le Sauveur a{>ait chassé sept démons (1) , et Marie , sœur de la très - sainte Vierge ,

(1) Saint Jean, cbap. viii, vers, 2.

tantôt appelée Marie de Cléophas, du nom de son mari , et Marie de Jacques et de Joseph, du nom de ses enfants. C'est pourquoi saint Matthieu , parlant des femmes qui étaient présentes à Tensevelissement du Seigneur, dit comme une chose toute simple, qui ne pouvait induire personne en erreur : // y avait là M a7ne- Madeleine et Vautre Marie (1). Et plus tard , au matin de la résurrection : Marie- Madeleine et C autre Marie vinrent visiter le sépulcre (2). Si, en dehors de Marie -Madeleine et de Marie sœur de la très-sainte Vierge, il y eût eu une autre Marie, sœur de Marthe et de Lazare, il est manifeste que le langage de Tévangé-

(1) Sain! Matthieu, cliap. xxvii , vers. Gl. {f)I(L, cliap. xxviii, vers. 1.

liste eût été inexact et môme trompeur. Pour lui, et par conséquent pour tout le monde évangélique, il n'y avait dans les choses du Seigneur, après Marie sa mère, que deux autres Marie , et il est ainsi de toute nécessité que Marie de Béthanie fut Tune des deux, soit Marie-Madeleine, soit Marie de Cléophas. Mais elle n'était pas Marie de Gléoplias, sœur de la très-sainte Yierge; donc elle était Marie -Madeleine. C'est aussi ce qu'affirment la tradition, la liturgie de l'Église, les monuments les plus anciens élevés à la mémoire de Marie- Madeleine. Leur langage nous montre dans l'unité d'une même gloire la pécheresse pleurant aux pieds de Jésus et les essuyant de ses cheveux, la sœur de Lazare assistant à la résur-

rection de son frère, l'amie fidèle debout à la passion et à la mort de son bienaimé, le suivant au tombeau, et méritant de voir la première les splendeurs de sa résurrection. Toute division de cette gloire est chimérique, contraire à l'Écriture, au souvenir des âges, à la piété des saints, à ce culte universel qui nous remet partout, sous les yeux et dans l'âme, l'image d'une seule femme en qui s'accomplissent les plus touchants mystères de la pénitence et de l'amitié.

Marie s'appelait Madeleine, du bourg de Magdala, sur les bords du lac de Galilée, soit qu'elle en fût originaire, soit qu'elle y eût résidé longtemps. Ce qui est certain, c'est qu'elle avait habité la Galilée ; car saint Matthieu et saint Marc di-

sent expressément qu'elle était du nombre tles femmes qui avaient suivi Jésus de la Galilée et qui le servaient (1). C'est pourquoi quelques interprètes ont pensé que sa conversion avait eu lieu à Magdala, et que Simon le pharisien , dans la maison duquel s'était faite la première onction , était autre que Simon le lépreux , chez qui se pratiqua la seconde. Quoi qu'il en soit de cette conjecture, Marie-Madeleine, revenue de ses erreurs, et dans les intervalles où elle ne suivait pas Jésus , demeurait à Béthanie , près de son frère et de sa sœur, et la tradition du pays est que sa maison y était séparée de la maison de Lazare et de celle de Marthe.

(1) Saint Mallli., cliap. xxvii, vers. 3o el 36. — Saint Marc, chap. xv, vers^ 40 ef 41.

Page 1