CHAPITRE IV
De la seconde Onction de Jésus par Marie -Madeleine.
Cependant l'henre approchait où le Fils de Dieu devait consommer la rédemption du monde par le sacrifice de sa vie, et mettre à l'épreuve du malheur la fidélité de ceux qu'il avait choisis et particulièrement aimés. Six jours avant cette Pâque, qui devait être la dernière de l'ancien monde et la première du nouveau, il vint
à Béthanie, et ce jour-là même, la veille de son entrée triomphale à Jérusalem, on lui prépara à souper dans la maison d'un personnage que l'Évangile appelle Simon le lépreux. Lazare était du nombre des convives , et Marthe , toujours active , empressée , les servait. Ce n'était pas la cène suprême et surnaturelle qui devait immédiatement précéder la mort du Sauveur, et clore par l'institution de l'Eucharistie toutes ces sources de 'grâces qu'il avait fait jaillir sur le monde ; celleci était la cène de l'amitié, le dernier repas avant la grande semaine de la passion, qui s'ouvrait le lendemain. Jésus- Christ n'avait plus que six jours à vivre de sa vie mortelle , et dans quelques heures il allait paraître à Jérusalem comme son
roi , en attendant qu'il y mourût bientôt comme son Dieu. Saint Jean a marque d'une manière expresse ce moment de halte à Béthanie , à l'entrée de la voie douloureuse du Fils de l'homme: Six jours avant la Pâque, dit -il, Jésus vint à Béthanie y au lieu où Lazare était mort et où il l'avait ressuscité , et ils lui firent là un souper. Marthe servait^ et Lazare était Vun des convives couchés avec lui (1).
Comme Jésus - Christ , la Pâque véritable , mourut un vendredi un peu avant la dernière heure du jour, il faut conclure que la cène de Béthanie eut lieu le samedi soir. Elle se fit, non pas chez Lazare ou l'une de ses deux sœurs, mais dans la
(1) Chap. XII, vers. \ et 2.
maison de Simon le lépreux. Ce choix en nn moment pareil prouve que Simon n'était étranger ni à Jésus -Christ ni à la famille de Lazare, et nous confirme dans la pensée que c'était bien le même Simon qui avait été témoin et acteur, trois années auparavant, dans la conversion de Marie- Madeleine.
Celle-ci n'est point nommée parmi les convives ou les serviteurs. Sa tendresse, éclairée d'une lumière plus haute encore, lui disait que ce repas avait un caractère d'adieu et qu'on touchait à d'extrêmes événements. Elle prit donc dans un vase d'albâtre, comme la première fois, un parfum précieux , que saint Jean dit avoir été du nard, et elle entra dans la salle du repas. Ce n'était plus cette femme en qui
la jeunesse et la beauté déguisaient mal Topprobre du vice et qui s'approchait timidement des pieds de Jésus , comme une servante, pour y 'répandre et y essuyer des pleurs. Trois années de grâce aA^aient passé sur son front, et c'était la sainteté qui enveloppait toute sa personne d'une auréole divine. Elle entra donc, et brisant l'albâtre qu'elle tenait dans ses mains, elle en répandit le parfum sur la tête du Sauveur. Madeleine brise l'albâtre, parce qu'elle comprend que tout est consommé, et que jamais plus le Seigneur ne recevra de la piété- des hommes un semblable hommage. Ce mouvement d'un désespoir et d'un amour prophétiques accompli, Marie se rappelle sa bassesse première, et, courant aux pieds de Jésus, elle y verse
avec un débris du vase un reste du parfum qu'elle essuie de ses cheveux. Mais l'Evangile ne nomme plus ses larmes.
Elle devait en répandre une dernière fois dans un autre temps et dans un autre lieu. Ici, la force et la sérénité convenaient; on n'était plus à l'heure du pardon , et l'on n'était pas encore à l'heure du tombeau.
Éternelle misère des hommes! Cette fois ce n'est plus le pharisien qui se prend à douter de Dieu parce qu'il le voit touché par une pécheresse ; ce sont les disciples eux-mêmes qui s'indignent de voir un parfum très- précieux répandu sur la tête de leur Maître, sur cette tête qu'ils verront bientôt sous une couronne d'épines. Â quoi bon, se disent-ils entre eux,
la perte de ce parfum? onpoumit levendre plus de trois cents deniers et les donner aux panières (1). On reconnaît la faiblesse de notre esprit devant les mystères de Dieu. Jésus ne s'offense pas de leur peu de foi ; il leur dit avec bonté : Laissez-la faire y pourquoi la chagrinez- vous? Cest une bonne œmn^e qu'elle a accomplie en moi; vous aurez toujours des pauvres avec vous, et, quand vous le voudrez, vouspourrez leur faire du bien, mais moi vous ne in aurez pas toujours. Cette femme a fait ce quelle a pu de ce qu'elle avait, et elle a oint d'avance mon corps pour la sépulture. En vérité, je vous le dis, partout où cet Evangile sera prêché, dans tout le monde,
(1) Saint Marc, chap. xiv, vers. 4 et 5.
on racontera d'elle, à sa gloire, ce qu'elle vient de faire (1).
On sent dans ces paroles un accent de . tristesse , et l'on y voit aussi la supériorité de Marie-Madeleine dans l'amour et dans la science. Quels mots déjà ont été dits de cette femme, et par quelle bouche! Beaucoup dépêchés lui sont remis parce quelle a beaucoup aimé. Marie a choisi la meilleure pari, qui ne lui sera point enlevée. Partout où r Evangile sera prêché, on racontera d'elle, à sa gloire, ce qu'elle a fait.
Nous avons dit que le souper deBéthanie était la cène de l'amitié; il se termina par la trahison. A peine le Sauveur avait-
(1) Sainl Marc, cliap. xiv, vers. 6 el suiv.
il aclievé les paroles où il justiûait la pieté de Marie - Madeleine , que FÉvangile îijoute : Alors Vun des douze ^ qui s appelait Judas Iscariole , alla trouver les princes des prêtres et leur dit : « Que voulez-vous me donner pour que je vous le livre? » Et ils convinrent avec lui de trente pièces d'argent (\),
(1) Saml Matthieu, cliap. xxvi, vers. 14 cl 15.