‹ Sainte Marie-MadeleineChapitre 12 sur 15 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De Mario -Madeleine à la croix et au tombeau de Jésus.

Restaient la croix et le tombeau ; c'é- .tait là que l'éternité attendait Dieu et l'homme. La croix et le tombeau vivent encore ; mais ils ne regardent plus que l'homme. Au temps dont je parle, c'était tout ensemble la grande affaire de l'homme et la grande affaire de Dieu.

Approchons - nous donc d'eux , et de la croix d'abord, comme du centre où il a piu à l'éternelle sagesse d'attacher pour nous la lumière, l'amour et la vie. Ce n'était alors, au lendemain des acclamajions de Jérusalem, au surlendemain des toies de Béthanie, qu'un horrible instrument, un supplice de douleur et d'opprobre. Il épouvantait le monde, et c'était lui qui devait le rassurer; il était maudit, et c'était lui qui devait bénir. Mais cette transfiguration n'avait pas encore eu lieu, et la croix du Calvaire, la croix du Fils de l'homme, avait encore ce jour-là toute son horreur et toute sa nudité. Regardons-y, pour voir qui nous trouverons fidèle à ce rendez- vous du ciel et de la terre.

Dieu n'y est pas, puisque le Fils se

plaint que son Père l'ait abandonné.

L'ange du jardin des Oliviers n'y est pas non plus , et quand le crucifié laisse échapper ces mots : J'ai soif, ce n'est pas la main invisible d'un esprit pur qui lui présente la coupe. Rien du ciel n'apparaît encore. L'air est calme; le soleil brille dans les splendeurs de l'Orient ; la montagne de Sion ne gémit point ; le temple €sten paix, et le voile qui couvre le Saint des saints n'est pas ému : c'est l'heure du monde, et le monde est présent. Voici les bourreaux qui ont achevé leur travail et qui se reposent; à côté d'eux les pharisiens, qui n'ont pas achevé le leur, et qui regardent avec insulte celui qui a révélé l'hypocrisie de leurs vertus; plus loin , la garde romaine et le centurion qui la com-

mande, l'œil fixe, le cœur agité d'iiiT pressentiment qui l'obsède , mais qui ne^ l'a point encore éclairé; enfin les passants qui secouent la tête, et qui, sans s'inquiéter davautage du spectacle, disent gaiement: Vah! toi, qui détruis le temple de Dieu et qui le rétablis en trois jours,, sauve-toi toi-même (t). Partout l'abandon , le silence, l'outrage, le blasphème; et cependant c'est là le Fils de Dieu , lo Sauveur du monde , le Roi des siècles , l'héritier de tout ce qui a été fait, Celui devant qui tout genou fléchira au ciel , sur la terre et dans les enfers! Ah! personne des siens n'est-il là , et ne viendrat-il des vivants ni des morts aucun ami

(1) Sainl Matlliieu, cliap. xxvii, yers. 40.

pour le reconnaître et le saluer dans la divinité de sa misère?

Oh! non, tous ne sont pas absents. Si Dieu l'est par un décret de sa sagesse et de sa justice, s'il a frappé de terreur, par un autre décret , la plupart de ceux qu'a aimés son Fils, pourtant il en reste un groupe au pied de sa croix, et ses yeux , en se baissant , peuvent discerner sa Mère ; Marie de Cléophas , sœur de sa mère; Salomé, mère des enfants de Zébédée; Marie -Madeleine; l'apôtre saint Jean ; et quelques femmes fidèles qui ne sont pas nommées , mais qui avaient coutume de le suivre et de le servir.

C'était là tout l'amour du monde au pied de la croix. Mais c'était assez; c'était assez pour que le Sauveur y reconnût tous ceux

qui l'avaient aimé avant sa venue sur la terre , et tous ceux qui l'aimeraient un jour. Il voyait dans sa Mère, la vierge par excellence, toute l'assemblée des vierges ; dans Marie de Gléophas et dans Salomé, tout le chœur des mères et des épouses chrétiennes ; dans saint Jean la représentation des apôtres, des martyrs, des prophètes, des jeunes hommes voués à la chasteté, et des hommes puisant au sein de la foi la dignité surnaturelle de tous les offices humains ; il voyait enfin , dans Marie-Madeleine, l'innombrable et sacrée multitude des pécheurs convertis retrouvant dans la pénitence la robe nuptiale trempée au sang de l'Agneau.

A la vue de ce petit troupeau , pusillus grex, comme il avait appelé lui-même

l'océan de ses élus, le Sauveur se tait pour tous , excepté pour sa Mère et pour saint Jean. Il dit à sa Mère: Femme, voilà votre fils; à saint Jean : Voilà votre mère. Ce fut sur la croix le seul mot relatif aux simples affections du cœur. Toutes les autres paroles venaient de la vie éternelle et y retournaient. Marie -Madeleine ne fut pas plus distinguée que les autres; ce n'était pas la passion qui devait être son triomphe, ni le caractère de sa sainteté. Jésus-Christ l'attendait sur un autre théâtre , dans un moment plus doux ; et c'est là que , mettant le sceau à sa prédestination , il lui réservait des grâces que nul autre ne reçut alors et n'obtint depuis.

Le tombeau s'est ouvert au-dessous de la croix. Le Fils de l'homme y est cou-

elle comme l'iin de nous, gardé par des soldats, comme si la mort n'eût pas suffi pour anéantir sa puissance , et qu'une mystérieuse victoire eût pu sortir de sa tombe. Cette tombe, en effet, demeure sinon l'objet d'une espérance, du moins le rendez -vous d'une piété qui survit à tout. Marie -Madeleine est là; elle y est la première, comme en un lieu qui est le sien, et dont elle a mérité la garde par la tendresse prophétique de sa double onction. Tous les évangélistes lui donnent eo cette rencontre un caractère déprimante.

Dès le soir même de la passion , ce qui indique qu'elle n'a pas quitté le Calvaire, elle observe le lieu où l'on dépose le corps du Seigneur. C'estsaintMarc qui nous le dit expressément. Le jour du sabbat écoulé ,

lorsque l'aurore du dimanche n'était pas encore levée , elle part avec les saintes femmes, portant toutes ensemble des aromates et des parfums. Mais le premier rayon du soleil leur montre la pierre du sépulcre écartée, et le sépulcre vide. Tandis qu'elles s'abandonnent à un sentiment de consternation, sans que la pensée leur vienne du mystère qui s'accomplit, deux anges leur apparaissent et leur disent:

Pourquoi cher chez -vous parmi les 7norts Celai qui est vivant? Il nest plus ici, il est ressuscité (1). Troublées, éperdues, les saintes femmes courent à Jérusalem rapporter ce qu'elles ont vu et entendu. Les apôtres les écoutent comme si leurs paroles étaient des paroles de délire, delira- (4) Saint Luc, cliap. xxiv, vers. 5 et 6.

menta. Toutefois saint Pierre et saint Jean se précipitent ; Madeleine seule les suit. Ils arrivent au monument; ils entrent : rien. Le linceul est dans la pierre , le suaire de la tête à part. Les deux apôtres ne savent que penser, et se retirent. Personne encore sur la terre ne comprenait ce qui s'était passé, ni saint Pierre, ni saint Jean, ni Marie -Madeleine. Un voile était sur tous les yeux. Où est Jésus? Madeleine est restée seule, seule des saintes femmes, seule des apôtres, seule de tous, avec ce tombeau vide et tant aimé. 0 moment de l'amour aux prise» avec la mort, et ne sachant pas encore que la mort est vaincue !

Il n'y a que saint Jean pour nous dire ce qui va être. Écoutons -le.

11. Or, Marie se tenait debout en dehors du sépulcre, et pleurait. Pendant donc qu'elle pleurait , elle se baissa pour regarder dans le sépulcre ;

12. Et elle vit deux anges vetiis de blanc, assis l'un à la tête, l'autre aux pieds, là où avait été placé le corps.

13. Lesquels lui dirent : « Femme, pourquoi pleurez -vous? * Elle leur dit : « Parce qu'ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l'ont mis. »

14. Ayant dit cela, elle se retourna par derrière, et elle vit Jésus debout; mais elle ne savait pas que c'était Jésus.

i^. Jésus lui dit : « Femme, pourquoi pleurez -vous? Qui cherchez -vous? » Et elle , pensant que c'était le jardinier, lui dit : « Seigneur, si c'est vous qui l'avez

enlevé, dites -moi où vous l'avez mis et je le prendrai. »

16. Jésus lui dit : « Marie. )) Marie, s'étant retournée, lui dit : « Maître. »

17. Jésus lui dit : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père ; mais va trouver mes frères et disleur : (( Je monte vers mon Père et votre « Père , vers mon Dieu et votre Dieu. ))

18. Marie -Madeleine vint donc racontant aux disciples : « J'ai vu le Seigneur, et il m'a dit telles choses (1). »

Ainsi, dans ce moment solennel de la résurrection du Sauveur, moment qui a décidé de tout, de la victoire de Dieu sur le monde et de la vie &ur la mort, ce n'est

(1) Saint Jean, chap. xx.

pas à sa mère que Jésus apparaît d'abord; ce n'est pas à saint Pierre , le fondement de l'Église et le sommet de la théologie ; ce n'est pas à saint Jean , le disciple bienaimé : c'est à Marie -Madeleine, c'est-àdire à la pécheresse convertie , au péché devenu l'amour par la pénitence. Le Sauveur l'avait dit auparavant : Il y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui se convertit que pour quatre-vingt- dix- neuf justes qui n'ont pas besoin de couver sion(\). Mais c'était une bien sublime traduction de cette parole que le privilège accordé à Marie -Madeleine de voir la première le Fils de Dieu ressuscité du tombeau , vainqueur du démon , du péché , du monde ,

(1) Saint Luc, cliap. xv, vers. 7.

de la mort, et d'acquérir la première , dans cette vue, la certitude et la consolation du salut éternel des hommes. Quel amour avait dû mériter la gloire de cette apparition , et quel sentiment dut accueillir cette récompense de l'amour !

Il y a là un abîme où le style de l'homme ne peut pas plus pénétrer que son cœur. Je le comprends à demi , je l'entrevois, je l'adore, et, si je ne puis davantage, du moins je m'arrête toujours avec une réflexion qui m'attendrit sur cette parole de l'Évangile : // apparut d'abord à Marie- Madeleine (i). C'est là, sur le front de cette illustre et bienheureuse femme, une étoile qui ne pâlit point, et qui réjouira

(i) Saint Marc, cliap. xvi, vers. 9.

jusqu'à la fin des siècles tous ceux qui étudient, dans une âme éclairée de Dieu, les mystères de son commerce avec nous.

Il apparut donc d'abord à Marie- Madeleine, et si nous ne pouvons bien pénétrer tout ce qui se passa dans le cœur de l'un et de l'autre, dans le cœur de Dieu qui donnait à sa plus chère amie de la terre les prémices de sa vie recouvrée, et dans le cœur de la créature qui recevait de son Dieu cette marque d'une prédilection inouïe, du moins pouvonsnous suivre l'Évangile avec la modestie d'une tendre admiration, et y chercher dans l'ombre de nos défaillances l'imparfaite joie qui nous est permise ici-bas.

Jusqu'ici, toutes les paroles que nous

avons entendues au sujet de Marie -Madeleine ne lui ont point été adressées directement. Quand Jésus dit d'elle :

Beaucoup de péchés lui seront remis parce qu'elle a beaucoup aimé, c'est à Simon le pharisien qu'il parle ainsi. Lorsqu'il dit : Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point enlevée, c'est à Marthe qu'il répond. Lorsqu'il dit : Partout où cet Evangile sera publié, dans tout le monde, on racontera d'elle, à sa gloire, ce qu'elle vient de faire, c'est à ses disciples qu'il donne cet avertissement. Ici pour la première fois, à la porte de son tombeau, à l'aube de sa résurrection, Jésus parle directement à Marie, et il lui parle pour ne plus reprendre l'entretien que dans la région inaccessible où le portera son as-

cension. C'est le couronnement, l'adieu, la page où Madeleine va disparaître de l'Évangile et entrer pour le reste de sa vie dans les sombres avenues de l'histoire. Baisons donc avec amour ces dernières paroles tombées^ des lèvres du Christ dans l'âme de son amie, et étudions-les pour le plaisir de notre foi et le charme de notre pèlerinage inachevé.

Femme, pourquoi plewez-vous? Il ne le lui avait point dit, lorsqu'au jour de sa conversion elle pleurait à ses pieds. Maintenant l'heure des larmes est passée; la pénitence, la croix, le tombeau, tout a disparu dans les splendeurs triomphales de la résurrection. Marie ne doit plus pleurer que ces larmes qui sont éternelles dans le cœur des saints, parce que

c'est Dieu qui les cause et l'extase qui les répand.

Qui cherchez -vous? Il n'y a plus rien à chercher , Marie : vous avez trouvé Celui que vous ne perdrez plus. Vous ne le verrez plus sur la croix entre les mains de la mort. Vous n'irez plus à son tombeau pour l'y embaumer dans les parfums de la charité. Vous ne le demanderez plus à personne sur la terre, à personne dans le ciel , à lui moins qu'à tout autre; car lui c'est votre âme, et votre âme c'est lui. Séparés un moment, vous vous êtes rejoints dans le lieu où il n'y a plus d'espace, plus de barrière, plus d'ombre , plus rien de ce qui empêche l'union et l'unité. Vous êtes un comme il le souhaitait, un comme vous l'espé-

riez, un comme l'est Dieu dans son Fils, au fond de cette essence que vous habitez par ]a grâce et que vous habiterez un jour par la gloire.

M mie! Oh! quel accent eut ce mot!

accent de reproche , parce que Madeleine n'avait pas reconnu Jésus; accent de révélation par le reproche. Marie t hélas ! ici-bas même, que notre nom est doux dans la bouche d'un ami, et qu'il va loin au fond douloureux de notre être! Et si c'était Dieu qui le prononçât à voix basse, si c'était Dieu mort pour nous, ressuscité pour nous, qui nous appelât par notre nom, quel écho ne remuerait-il pas dans les infinies profondeurs de notre misère! Marie-Madeleine entendit tout dans son nom; elle entendit le mystère de la ré-

surrection, qu'elle ne comprenait pas; elle y entendit l'amour de son Sauveur, et dans cet amour elle le reconnut. Maîlre! répondit- elle. Un mot lui suffit, comme un mot avait suffi au Fils de Dieu. Plus les âmes s'aiment, plus leur langage est bourt.

Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté à mon Père. Deux fois Jésus-Christ avait laissé Madeleine le toucher, et deux fois il l'en avait louée. Et maintenant, après sa résurrection, lorsque son corps est déjà transfiguré par une vie supérieure, il s'oppose aux chastes empressements de Marie. Il ne veut pas qu'elle approche de lui ces mains qui ont autrefois embaumé ses pieds et sa tète. Pourquoi cette austérité imprévue,

et comment la résurrection peut-elle restreindre l'ancienne familiarité d'une tendresse éprouvée? C'est que Jésus n'est plus ce qu'il était, objet pour tous d'un attouchement qui encourage la foi, et d'une charité qui se prenne aux conversations de la vie. Il est entre la terre et le ciel , visible encore quelques jours , mais allant à son Père, et ce n'est plus que là, là où toute chair sera transformée comme la sienne , qu'il veut être touché et possédé par les siens. Il donne à Marie-Madeleine, en cette leçon sévère, un indice qu'il faut tendre plus haut, et que désormais Béthanie est au sein du Père qui a envoyé son Fils, et où le Fils va le rejoindre pour y préparer à ses amis le lieu de l'embrassement qui ne finit point.

Ne touchez pas le Fils de l'homme , car il n'est pas encore monté à son Père, et vous-même, Marie, vous n'y êtes pas encore montée. Vos lèvres, toutes pures qu'elles sont, tout empreintes du feu que le séraphin de la pénitence et celui de l'amour y ont laissé, ne sont pas capables de donner au corps ressuscité, au corps glorieux du Christ, les stigmates de la tendresse purifiée par la mort. Il vous faut mourir avec Jésus pour toucher de nouveau Jésus. Alors seulement, alors vous et lui vous serez semblables; alors vous apporterez à ses pieds le baume de la résurrection, et vous y déposerez le souffle virginal de l'immortalité reconquise.

Va trouver mes frères et dis- leur : Je

mo7ite vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. C'est le dernier mot du Sauveur à Marie-Madeleine, et ce mot lui donne, de préférence à tous, la révélation du mystère qui va clore le passage du Fils de Dieu parmi nous et l'œuvre de notre rédemption. Apôtre de l'ascension près des apôtres eux-mêmes, Madeleine en conservera le caractère tout le reste de sa vie , et nous Ja verrons tendre au Christ disparu dans les nuées, par des élévations qui ne nous surprendront point, parce que nous croyons aux merveilles de la charité qui aspire, comme nous croyons aux merveilles de la charité qui descend.

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