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CHAPITRE VII

De sainte Marie -Madeleine à la Sainte -Baume et à Saint-Maximin.

La persécution du christianisme avait commencé en Jésus-Christ. Elle ne tarda pas de s'étendre autour de son tombeau. Saint Etienne en fut, après son maître , le second martyr, et bientôt celui qui devait être saint Paul la porta jusqu'aux murs de Damas, en attendant qu'il en fût

lui-même une illustre victime. Le sang appelle le sang, et l'on ne s'arrête plus dans cette voie que lorsqu'on est étoufifé par ce flot qui monte toujours et qui arrive enfin aux lèvres de ceux qui l'ont formé. Le christianisme recevait son baptême aux mêmes eaux que son fondateur, et ses premiers disciples , dispersés par la croix où ils étaient nés, emportaient au loin la parole qui devait illuminer le monde, et le sang qui devait le purifier. C'était la seconde émigration du genre humain. La première avait fait les peuples, la seconde allait faire l'Éghse. Qui eût vu ces hommes obscurs sortir de Jérusalem par toutes ses portes et prendre le chemin de tous les vents , les eût pris sans doute pour des voyageurs vul-

gaires. Dieu seul savait alors le secret de son souffle, et la différence qu'il y avait entre ce départ et celui de Babel.

Une barque, entre les autres, quitta ces beaux rivages qui s'étendent du Carmel aux bouches du Nil. Elle portait dans ses flancs étroits la famille de Béthanie , et quelques disciples qui s'étaient joints à sa bénédiction. La main qui dirigeait tous les apôtres conduisait aussi ceux-là, et sous son invisible impulsion cachée par celle des flots, ils abordèrent à une ville qui était dès lors une des portes de l'Europe. Marseille les vit entrer sans connaître le trésor qui descendait avec eux. Qui lui eût nommé Lazare, Marie-Madeleine, Marthe, n'eût rien dit à son oreille, encore moins à son cœur. La gloire

n'était pas née pour le christianisme; il venait en inconnu , et ceux-là mêmes qui devaient lui dresser des échafauds, pour lui préparer des temples, ne savaient encore ni son nom ni ses œuvres. Sa puissance se dérobait dans son humilité, et la terre passait à côté du ciel sans en avoir le pressentiment.

Des lieux solitaires, des cryptes souterraines virent célébrer dans l'ombre les augustes mystères de la rédemption. Un petit troupeau se forma de ce sang transporté de la Croix par ceux qui l'avaient vu couler. Des matelots peut-être, des artisans, de pauvres femmes composaient cette Église naissant autour du ressuscité de Béthanie. Le temps mûrit cette semence et l'accrut: Marseille s'émut enfin

au bruit de la nouvelle doctrine , et le sang de Lazare lui donna son premier saint, son premier martyr, et sa première page au livre de vie où elle écrit encore chaque jour.

Quelle fut la part de Marie-Madeleine dans l'apostolat de son frère, on l'ignore. Il n'est resté d'elle, à Marseille, qu'un souvenir, celui d'un autel qui porte son nom dans les caveaux de l'abbaye de Saint - Victor, souvenir vénérable et significatif, puisque ces caveaux sont le plus ancien monument de la foi chrétienne à Marseille, et comme ses catacombes.

C'est à Aix que les traces de sainte Madeleine commencent à grandir; on y voyait encore , dans les premières années

de ce siècle, un oratoire vénéré pour être celui où elle priait avec saint Maximin , le compagnon privilégié de son pèlerinage. Il portait le nom de Saint-Sauveur, et s'élevait dans une nef latérale de la métropole, bien qu'il brisât les lignes de l'architecture, tant était puissante la tradition qui le regardait comme le berceau du christianisme dans la capitale de la Provence. Mais Aix, pas plus que Marseille, n'était le lieu prédestiné où Jésus- Christ attendait son ancienne et fidèle amie pbur la faire jouir de cette part qu'elle avait préférée, et que nul ne devait lui ravir, selon qu'il l'avait solennellement promis. Cette part, c'était la contemplation dans la solitude.

La solitude existait. Dieu, qui a tout

créé en vue de l'avenir, et qui n'a pas dessiné un rivage , élevé une montagne , arrosé une vallée et creusé une mer sans savoir pour quel peuple ou quelles âmes il travaillait j Dieu, dans la création, avait pensé à Marie -Madeleine, et lui avait fait, en un point de la terre, un asile exprès. Je l'ai décrit dès la première page de ce livre. J'ai nommé avant tout la Sainte - Baume , comme le centre où j'appelais les cœurs chrétiens pour s'y reposer du monde et y vénérer un grand mystère de l'amour de Dieu. Une grâce y attira Marie -Madeleine, la même grâce qui l'avait élue pécheresse , conduite au pied de la croix, et rendue, aux portes de la mort, la première spectatrice de la résurrection du Fils de Dieu. Elle y

vint comme elle était allée à Jésus-Christ, par la même lumière et le même mouvement. Ainsi se peuplèrent les profondes retraites de la Thébaïde ; ainsi saint Antoine découvrit, entre le Nil et la mer Rouge, cette montagne de Kolsim, d'où il régna sur les déserts et sur des générations de cénobites; ainsi, de siècle en siècle, les saints touchèrent de leurs pieds des sols inconnus , les bénirent , les fécondèrent d'une sueur divine , et y semèrent cette gloire qui survit à tout parce qu'elle n'est pas fille du temps. Marie - Madeleine était de la race de tous ces fondateurs, et, plus près qu'eux du tronc d'où ils sortent tous, elle avait apporté sur la hauteur sacrée de la Sainte -Baume une vertu qui n'a point eu d'égale, pour y

laisser une mémoire qui n'a point eu de tombeau.

Les Lieux-Saints sont au monde ce que les astres sont au firmament , une source de lumière, de chaleur et de vie, et quand on se demande pourquoi Dieu a consacré telle montagne ou telle vallée , autant vaudrait se demander pourquoi il a jeté au sommet du ciel l'étoile immobile qui guide nos fils et nos frères sur les flots de l'Océan. Ah! plût à Dieu qu'ils fussent moins rares, ces lieux où l'amour a vécu ! Plût à Dieu que notre cœur trouvât plus souvent sur cette froide terre une cendre où se réchauffer! Mais il en est de ce qui est saint comme de ce qui est grand , et si la grâce est économe comme la nature, sachons du moins re-

connaître ses œuvres et ne pas répudier ses miracles.

Saint Paul disait : Je sais un homme dans le Christ, il n'y a pas encore quatorze ans, était-ce en son corps, je ne sais, était-ce hors de son corps, je ne sais, Dieu le sait, qui a été enlevé jusqu' au troisième Ciel; et je sais un homme, était-ce en son corps ou hors de son corps, je ne sais, Dieu le sait, qui a été enlevé jusqu' au paradis, et qui a entendu de secrètes paroles qu'il n'est pas permis à l'homme de dire (1). Ce que saint Paul n'a pu dire, personne ne le dira ; mais son impuissance même nous en révèle assez; elle nous donne la force de suivre Marie -Madeleine dans sa

(1) Ile Épîlre avix Corinthiens, chap. xii , vers. 2, 3 et 4.

solitude, et d'y assister sans surprise aux merveilles de sa contemplation. Là donc, séparée des hommes qui avaient crucifié son Sauveur et le Sauveur du monde, elle n'avait plus qu'une pensée, celle de revoir l'ami divin qu'elle avait perdu.

Car l'éloignement ni la mort ne rompent l'amour véritable; il creuse l'âme d'autant plus qu'il est privé d'épancliement au dehors. Et si l'on a vu des vies se flétrir sur le tombeau d'un fils ou d'une épouse, que devait- ce être de Marie- Madeleine, qui avait tenu les pieds du Fils de Dieu, et qui l'avait aimé par-dessus toute amitié de la nature et toute onction de la grâce? Aussi je ne m'étonne pas quand la tradition me raconte que chaque jour, et sept fois par jour, elle était en-

levée de sa grotte au sommet du rocher qui la couvre, pour entendre là ce que saint Paul déclare avoir entendu sans pouvoir l'exprimer.

Saints ravissements ! l'homme étranger à Dieu et à son Christ ne vous comprend pas. Attaché à la terre de tout le poids du péché, il ne sait pas ce que Dieu a d'empire sur une âme sainte, et ce qu'une âme sainte a d'empire sur son corps. Il croit à l'attraction des mondes, mais il ne croit pas à l'attraction de Dieu. Laissons-lui cette science qui flatte son orgueil, et pour nous, simples fils de l'Evangile, qui avons vu notre Dieu mourir par amour et retourner au ciel par le même amour, sachons que c'est là notre route , notre espérance, notre avenir éternel , et

rendons grâce à Dieu qui nous a donné dans ses saints, ici -bas même, des exemples de l'extase où nous jettera sa vision.

La Sainte -Baume a été le Thabor de sainte Marie -Madeleine. Plus heureuse que saint Pierre, qui disait au Seigneur le jour de sa transfiguration : // nous est bon d'être ici, faisons-y trois tentes, Madeleine a eu cette tente refusée au prince des apôtres. Elle y a vécu solitaire, entre les pénitences de la grotte et les ravissements de la hauteur. Rien n'est changé là non plus qu'au Thabor. La foi, respectueuse adoratrice de tous les grands souvenirs, habite encore les deux montagnes, et, de leur faîte immaculé, elle regarde en haut le Dieu qui les visita.

Trente ans Dieu donna ce spectacle à ses anges pour en laisser le souvenir à tous les siècles. Trente ans Marie -Madeleine passa de la pénitence à la gloire et de la gloire à la pénitence, réunissant dans cette alternative la double vie qu'elle avait eue, celle de pécheresse et celle d'amie de Jésus. Au fond de sa grotte, derrière une grille vénérée, s'élève un roc où la tradition rapporte qu'elle priait, et qui seul , dans ce lieu partout humide , conserve une pieuse et incorruptible sécheresse. Au dehors , sur la saillie abrupte et la plus haute de la montagne, mais un peu à gauche de la grotte , est le point marqué par la tradition comme celui où Madeleine était enlevée chaque jour. Une chapelle, appelée le Saint-Pilon, en con-

sacre le sol et y attire la vénération des pèlerins.

Vint cependant l'heure oh sainte Madeleine devait passer de son extase terrestre et interrompue à l'extase immobile de l'éternité. Elle le sut, et pour la dernière fois, avant de mourir, elle voulut recevoir sous la forme du pain eucharistique le corps et le sang de son Sauveur. Quand on s'appuie au parapet de la terrasse qui est en avant de la Sainte-Baume, on a derrière soi la montagne elle-même , qui court de l'occident à l'orient sur une ligne parallèle à la Méditerranée. En face s'étend une autre chaîne , plus basse et d'un aspect moins âpre, qui semble venir de Marseille, et qui, près de la Sainte- Baume, se termine brusquement par une

pente rapide : c'est le mont Aurélien. Au delà , et comme à l' arrière-garde de l'horizon, se dresse la croupe sauvage et ardue de Sainte- Victoire , cette montagne fameuse au pied de laquelle Marins défit les Cimbres et les Teutons. Ce triple rempart ne laisse aucun passage à l'œil, si ce n'est vers l'orient. Là s'ouvre une plaine vaste et profonde, terminée par les Alpes, mais qui, proche du spectateur, a pour péristyle une autre plaine étroite et circulaire formée par des collines qui descendent à la fois du mont Aurélien, de la Sainte-Baume et de Sainte- Victoire. C'est la plaine de Saint -Maximin , placée , par un singulier contraste , entre les deux faits historiques les plus dissemblables qui soient au monde, entre

le nom de Marie -Madeleine et le nom de Marins. Saint Maximin y avait bâti un oratoire par la même impulsion qui avait conduit Marie -Madeleine à la Sainte - Baume. Tous les deux , l'un dans la montagne, l'autre dans la plaine, pouvaient apercevoir la retraite où Dieu les avait rapprochés sans les distraire.

Lors donc que l'habitante d'en haut sentit venir l'heure de son rappel, elle fut, dit la tradition, portée par les anges au bord de la voie Aurélienne, au point où cette voie coupait la route qui mène encore de la Sainte -Baume à Saint -Maximin. Un pilier célèbre, appelé le Saint-Pilon, rappelle au voyageur cette mémorable circonstance du passage de la sainte. On l'y voit au sommet, soutenue

par des anges qui semblent la transférer d'un lieu à un autre. A quelques pas de là s'élevait le modeste oratoire de saint Maximin, près du bourg qui est appelé Tegulata dans l'itinéraire d'Antonin. L'évêque y attendait l'amie de son Maître; il l'y reçut, lui donna la communion du corps et du sang de Jésus- Christ, et, prise du sommeil de la mort, elle s'endormit en paix. Saint Maximin déposa son corps dans un tombeau d'albâtre, et lui-même y prépara sa sépulture, en face du monument où il avait enseveli les reliques qui devaient appeler sur ce coin du monde ignoré une immortelle illustration.

Telle est la croyance des peuples et la croyance de l'Église; tels la tradition,

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l'histoire , le langage des lieux et des temps , et jamais plus de gloire ne donna plus d'autorité aux miracles de Dieu dans une âme. Nous allons voir en effet sur ce tombeau une suite d'événements qui, à eux seuls, seraient unedémonstration qu'il y a là , sous la pierre, un admirable objet de la Providence et de la prédilection de Dieu .

Tout lieu saint doit avoir une garde qui le préserve de la profanation et de l'oubli. C'est une loi du monde surnaturel. Mais aux premiers jours de l'Église, lorsque la persécution sévissait contre elle de toutes parts , c'était beaucoup qu'elle eût des cryptes, des catacombes , des tombeaux. Là, sous terre, elle cachait le sang de ses martyrs , et une ob-

scure piété veillait seule sur ce dépôt mystérieux. Quelques peintures mal tracées, quelques mots mal écrits soutenaient dans ces solitudes le souvenir vigilant des fidèles, et tandis que les Césars environnaient leurs crimes d'une éclatante immortalité, les chrétiens, ensevelissons leurs palais , élevaient à des vertus inconnues l'humble airain d'une tranquille mémoire. Mais vint enfin le siècle où se dissipèrent les ombres du Christ. Sorti victorieux de cet autre sépulcre, il apparut avec ses saints au monde étonné de le voir. Les cryptes s'ouvrirent, les catacombes s'illuminèrent, les tombeaux devinrent des temples, et une garde plus sûre que celle qui veillait au seuil du Capitole ou du Palatin , se rangea autour

de ces gloires nouvelles pour en attester l'origine et en perpétuer l'antiquité. Ainsi en fut-il du rocher de la Sainte-Baume et de la sépulture de sainte Madeleine. Dès le iv^ siècle, un souffle de l'Orient avait apporté dans les Gaules le renom et les règles des solitaires de la Thébaïde. Saint Martin à Tours, saint Honorât aux îles de Lérins , le prêtre Cassien à Marseille , avaient été les premiers promoteurs de la vie cénobitique parmi nous. Cassien , le dernier venu des trois, avait visité les monastères d'Egypte , et retracé dans des écrits célèbres leurs institutions et leurs mœurs. De retour à Marseille , sa patrie, il y avait fondé l'abbaye de Saint- Victor, sur les cryptes mêmes où saint Lazare avait son tombeau. Mais, amoureux de la

solitude, où il avait vu tant de grands spectacles , il ne tarda pas à chercher un asile où il pût fuir quelquefois le bruit des flots et des hommes. La Sainte -Baume devait naturellement toucher son cœur, et rien sans doute ne pouvait lui rappeler davantage ses admirations du Nil. Il y vint donc avec quelques-uns des siens , et y plaça cette garde qui, pendant mille ans, du iv^ au xm® siècle, fut fidèle au souvenir et aux reliques que la Providence lui avait confiées. Établis en même temps à la Sainte-Baume et à Saint-Maximin, au liôuide l'extase et au lieu de la sépulture, les religieux Cassianites se montrèrent dignes du choix qui avait été fait d'eux pour ce double monument de la grâce divine.

On voit encore aujourd'hui, un peu au-dessous de la Sainte -Baume, vers l'orient, un hermitage appelé l'ermitage de Cassien, et tout proche une fontaine d'eau vive appelée aussi la fontaine de Cassien. La montagne qui domine cette retraite sauvage porte le même nom.

Les pâtres qui errent avec leurs troupeaux dans les sites escarpés d'alentour n'ont pas d'autre manière de désigner la montagne, l'ermitage et la fontaine. Ils ne savent qui est Cassien, mais ils répètent son nom au voyageur, et l'écho fidèle à la tradition le redit après eux , sans en savoir plus qu'eux.

Au commencement du vîii^ siècle, les Sarrasins se jetèrent sur la Provence, et y semèrent par intervalles une dévastation

qui eut un cours de trois cents ans. Les Cassianites, tremblants pour les reliques de sainte Madeleine, firent disparaître sous un amas de sable et de terre la crypte qui les contenait, et préparèrent ainsi sans le vouloir une future et magnifique révélation de la sainte. Non contents d'avoir dissimulé aux yeux et comblé la sépulture, ils poussèrent la précaution jusqu'à en troubler l'ordre intérieur. Le corps de sainte Madeleine avait été placé au fond de la crypte, à gauche, dans un tombeau d'albâtre, et celui de saint Maximin , sur la droite, en face de l'autre. Depuis, un troisième et un quatrième tombeau s'étaient ajoutés aux monuments primitifs.

Sidoine, évêque d'Aix, avait voulu être enseveli dans la crypte à côté du fonda-

teiir de son Église, et on l'y avait déposé à droite en entrant. A l'opposite, et par conséquent à gauche, du côté de sainte 3Iadeleine, un autre marbre avait reçu des reliques que l'on appelait des saints Innocents, soit qu'elles eussent été apportées de Palestine, soit que ce fussent simplement les corps d'enfants morts en bas âge avec la grâce du baptême. Or les Cassianites, afin de mieux dérober aux recherches le dépôt si précieux qui leur avait été commis, le transportèrent, de l'albâtre célèbre où il reposait, dans le tombeau de saint Sidoine dépouillé auparavant des restes de cet évèque ,et ils y placèrent deux inscriptions qui devaient témoigner un jour de la vérité du corps de sainte Madeleine.

Ce jour n'était pas proche. Près de six siècles s'écoulèrent sur ces actes d'une piété craintive. Les ravages des Sarrasins se prolongèrent au delà de tout ce qu'on avait prévu, et, lorsqu'ils cessèrent enfin, la mémoire s'était abolie du lieu où gisait précisément la dépouille de la sainte. On savait qu'elle était sous le pavé de la basilique, on l'y vénérait; mais aucune autorité , aucune main ne se leva pour la tirer de l'ombre accumulée sur elle par le temps. Dieu le permettait pour rendre plus éclatante sa réapparition , et aussi pour donner en attendant au culte de l'amie de son Fils un éclat qui allait remplir la France, l'Europe et l'Asie.

C'était l'ère des croisades. Un bruit contemporain de leur origine s'était ré-

pandu peu à peu autour de l'abbaye de Vézelay, en Bourgogne. Cette abbaye , fondée au ix'' siècle par Gérard de Roussillon , comte et gouverneur de Provence , avait été longtemps sans renommée. Vers la fin du xi* siècle, soit qu'il y eût bonne foi, soit qu'il y eût industrie, on vint à entendre et à redire que le corps de sainte Madeleine, enlevé de Saint -Maximin par Gérard de Rôussillon, reposait dans l'enceinte de l'abbaye, sous le maître-autel. Ce bruit ayant pris de la fermeté, l'évêque d' Autun , de qui ne dépendait pas l'abbaye, placée sous la juridiction immédiate du Saint-Siège, mais qui était cependant l'évêque diocésain , crut que son devoir était d'interdire le pèlerinage qui commençait à se former sur une persua-

sion qu'il ne partageait pas. Il y eut appel au Saint-Siège. Le souverain Pontife, Pascal II, cassa l'ordonnance de l'évêque par une bulle datée de 1203 , autorisa le pèlerinage, et y convia toutes les classes du peuple français. Ce fut un mouvement dont il est difficile de se faire une idée. On eût dit que toute la France courait àVézelay, et ce lieu devint si grand dans l'opinion et la piété publiques, que Louis YII s'y rendit avec saint Bernard en 1147 pour y prêcher la seconde croisade. Une multitude de seigneurs et de chevaliers y prirent la croix sous l'impression que leur avait causée l'éloquence du saint abbé de Clairvaux. Dès lors le culte de sainte Madeleine se lia étroitement à l'enthousiasme des croisades. Pénitents dévoués à la dé-

livrance du saint Sépulcre pour le rachat de leurs fautes, les croisés trouvaient naturellement dans Marie - Madeleine , la pécheresse convertie , une protectrice de leurs armes, et ils ne pouvaient porter à ce sépulcre profané un nom plus digne de lui que le nom et le souvenir de la femme qui avait tant aimé Jésus -Christ, et qui avait mérité de le voir la première , à la porte même de son tombeau , glorifié par la résurrection. L'Europe rendait ainsi à l'Asie ce trésor qu'elle en avait reçu ; Marie -Madeleine revenait à Béthanie sous les drapeaux de la chrétienté , et son nom, mêlé aux acclamations de la victoire ou au martyre de la défaite, rappelait à nos chevaliers tous les mystères dont elle avait été le témoin, et dont ils retrou-

vaient eux-mêmes sur leurs champs de bataille la trace douloureuse et la trace triomphante.

En 1190, Philippe-Auguste et Richard Cœur-de-Lion se donnèrent rendez-vous à Vézelay pour y préparer la troisième expédition de Terre -Sain te. Les mêmes sentiments y produisirent les mêmes effets. Plus tard enfin , lorsque saint Louis était à la veille de s'acheminer pour la seconde fois vers l'Orient, en 1267 , il vint à Vézelay y clore l'ère des croisades et y rendre à sainte Madeleine un hommage qui était le dernier qu'elle dût recevoir dans un lieu qui n'était pas le sien. Car, malgré l'affluence des pèlerins et la célébrité des scènes qui s'étaient passées là, le temps n'avait pas confirmé l'erreur qui

en était le principe. On se souvenait toujours de la protestation de l'évêque d'Autan, et Ton se demandait sur quelles preuves était assise la croyance que le corps de sainte Madeleine avait été transporté de Saint -Maximin à Vézelay. On trouve un indice remarquable de cette disposition des esprits dans le voyage que saint Louis , au retour de sa première croisade, en 4254, accomplit à Saint- Maximin et à la Sainte-Baume , et qui est ainsi raconté dans sa vie par le sire de Joinville : « Après ces chouses, le roi se « partit d'Yères et s'en vint à la cité d'Aix « en Prouvence, pour l'onneur de la be- « noiteMagdaleine, qui gisoità une petite « journée près, et fusmes au lieu de la « Basme, en une roche moult hault, là

« OÙ l'on disoit que la sainte Magdaleine « avait vesqu en hermitage longue es- « pace de temps. » Il était impossible que le sire de Joinville ne connût pas les prétentions de l'abbaye de Yézelay, et cependant il dit sans hésitation que le corps de sainte Madeleine gisoit à une petite journée près d'Aix.

Le secret de Dieu ne pouvait plus longtemps demeurer obscur. L'erreur deVézelay avait exalté sainte Madeleine, et lié sa mémoire à celle du plus grand mouvement militaire et religieux qui se soit vu dans le monde. Elle avait aussi donné une consécration solennelle à la certitude de de sa venue en Provence et de sa sépulture à Saint -Maximin. Restait à renouer dans Saint- Maximin même la chaîne de

cette gloire , et à rendre enfin à la piété de Tunivers et à sa vue les reliques incontestées de l'illustre pénitente. Il y fallait des mains pures, un cœur connu de Dieu et des hommes , une autorité souveraine , des témoignages éclatants de vérité, et nous allons voir en effet que la Providence y avait pensé de loin.

Saint Louis avait un neveu, né de son frère Charles d'Anjou, roi de Sicile et comte de Provence. Ce neveu , qui s'appelait aussi^Charles, et qui, après la mort de son père , fut roi de Sicile et comte de Provence sous le nom de Charles II, avait pour sainte Madeleine une tendresse qu'il tenait de sa race, et qui, quoique commune à toute la chevalerie française , était en lui au plus haut degré d'ardeur et

de sincérité. N'étant encore que prince de Salerne, Dieu lui inspira la pensée de pénétrer enfin le mystère qui couvrait depuis six siècles la sépulture de celle qu'il aimait par amour de Jésus-Christ. Il se rendit à Saint-Maximin, sans faste, avec quelques gentilshommes de sa suite, et après avoir interrogé les religieux et les vieillards, il fit ouvrir la tranchée dans la vieille basilique de Cassien. Le 9 décembre 1 279 , après des efforts infructueux jusque-là, lui-même, dépouillé de sa chlamyde, prit un hoyau, et creusa la terre avec les ouvriers. Bientôt on heurta la pierre d'un tombeau. C'était celui de saint Sidoine, à droite de la crypte. Le prince ordonne qu'on soulève l'entablement, et le parfum qui s'en exhale aussitôt, l'aver-

lit que la grâce de Dieu est proche. Il se penche un instant, fait refermer le sépulcre, le scelle de son sceau, et convoque les évoques de Provence pour assister à la reconnaissance des reliques.

Neuf jours après, le iS décembre, en présence des archevêques d'Arles et d' Aix , de plusieurs autres prélats et de gentilshommes, le prince fit rompre les sceaux qu'il avait apposés au sarcophage. Le sarcophage fut ouvert, et la main du prince, en écartant la poussière qui couvrait les ossements, rencontra un objet qui se rompit de vétusté entre ses doigts. C'était un morceau de liège d'où s'échappa une feuille de parchemin d'une écriture encore lisible. Elle contenait ce qui suit : L'an de la nalmlé du Seigneur 710, le sixième

jour du mois de décembre , sous le règne d'Eudes, très -pieux roi des Français, au temps des ravages de la perfide nation des Sarrasins, le corps de la très -chère et vénérable Marne-Madeleine a été très-secrètement et pendant la nuit transféré de son sépulcre d'atbâtre dans celui-ci^ qui est de marbre^ et d'où Von a retiré le corps de Sidoine , afin qu'il y soit plus caché et à labri de ladite perfide nation.

Le roi Eudes nommé dans l'inscription était Eudes d'Aquitaine , qui se déclara indépendant lorsque Pépin le Bref se fut emparé du royaume d'Austrasie, et qui gouverna souverainement la France au midi de la Loire.

x4cte de l'inscription et de la manière dont elle avait été découverte fut dressé

par le prince, les archevêques et les évoques présents , et Charles, au comble de la joie , après avoir scellé de nouveau la tombe, convoqua pour le 5 mai de l'année suivante une assemblée de prélats , de comtes, barons, chevaliers, magistrats , tant de Provence que des pays voisins, pour assister à la translation solennelle des reliques qu'il venait en quelque sorte de ressusciter, ou du moins de soustraire aux obscurités d'une longue suite de siècles. La renommée en publiait des circonstances miraculeuses, et le 12 mai 1280, une multitude considérable de grands et de peuple se trouva debout au tombeau de sainte Marie-Madeleine. C'était la première fois que la gloire prenait autour de son corps de royales proportions.

Enseveli dans l'albâtre, sous une crypte modeste, il avait traversé l'âge des persécutions et celui de la barbarie, toujours vénéré et toujours aimé, mais sans qu'aucune pompe répondît à cette vénération et à cet amour; et les précautions mêmes prises pour le sauver avaient fini par lui creuser dans la mémoire des hommes un tombeau plus profond que celui où il reposait. Maintenant l'or et les pierres précieuses vont succéder à l'albâtre , une basilique de premier ordre à l'humble oratoire de Saint-Maximin, un monastère célèbre au cloître étroit des Cassianites ; les rois et les pontifes viendront à cette sépulture en si grand nombre, que les pas des évoques et des grands seigneurs ne s'y compteront plus, et, après le tom

beau de Notre- Seigneur et de son apôtre saint Pierre, il n'y aura pas dans le monde un tombeau comparable à celui de Marie -Madeleine.

Une troisième fois donc, en présence d'une illustre et nombreuse assemblée , le prince de Salerne fit ouvrir le monument qui avait été scellé, et dont les sceaux furent reconnus intacts. Le chef de la sainte était entier, sauf l'os maxillaire inférieur, qui manquait; la langue subsistait, desséchée mais inhérente au palais; les membres ne présentaient à l'œil que des ossements dépouillés de leur chair, mais 'un parfum suave enveloppait ces restes rendus à la lumière du jour et à la piété des âmes. On les souleva de leur couche de poussière pour les vénérer de

plus près, et tous les regards s'attachaient à ce front qui s'était posé sur les pieds de Notre-Seigneur, à ces cavités vides qui avaient été remplies des plus belles larmes qui fussent jamais tombées devant Dieu, à cette langue qui avait parlé de Jésus- Christ à Jésus-Christ, à ces os qui s'étaient ployés devant lui et l'avaient adoré, à tout cet être mort que la foi ressuscitait et dont elle ressuscitait en même temps les actions. Une gloire éternelle avait été promise à Marie-Madeleine par une bouche infaillible , et cette gloire , tout le monde la voyait , la sentait , la respirait en soi et dans les autres. Treize siècles avaient passé sur ce corps, et il était là; il était là sans voix , sans vie , sans âme , et pourtant immortel. On regardait après avoir

regardé , et ronction du christianisme remplissait toute cette scène en pénétrant les acteurs et les témoins d'une ineffable ascension vers Dieu.

On savait déjà qu'un signe particulier et tout à fait divin avait été reconnu au front de Madeleine. C'était une particule de chair mobile et transparente qui brillait à la tempe gauche, sur la droite, par conséquent, du spectateur, et qui avait inspiré à tous au même instant, par un acte de foi unanime , que c'était là , là même, à cet endroit béni, que le Sauveur avait touché Madeleine lorsqu'il lui avait dit après sa résurrection : Noli me tangere, — Ne me touche pas. Il n'y en avait aucune preuve. Mais que pouvait- on croire en voyant à cette place une trace de vie

aussi palpable, et qui avait opiniâtrement résisté à treize siècles de sépulture? Le hasard n'a pas de sens pour le chrétien, et là où la nature est évidemment blessée dans ses lois, il remonte aussitôt à la cause suprême, à cette cause qui n'agit jamais sans motifs, et dont les motifs se révèlent aux cœurs qui n'en repoussent pas la lumière. Le langage a conservé l'impression de ceux qui virent les premiers ce point de vie demeuré au corps de Marie-Madeleine, et on l'appelle encore aujourd'hui \eNoli me tangere: nom sublime, parce qu'il a été créé par la foi pour une pensée digne d'elle. Cinq siècles après cette première translation , le Noli me tangere subsistait encore à la même place, avec les mêmes caractères, et une

députation de la cour des comptes d'Aix, composée du premier président, d'un avocat général et de deux conseillers , en faisait la reconnaissance authentique. Il ne se détacha qu'en 1780, à la veille d'un temps qui ne devait épargner aucun souvenir et aucune relique , et encore , à ce moment -là même, les médecins appelés en témoignage par la plus haute magistrature du pays , constataient que le Noli me tangere avait été adhérent au front par la force même d'une vie qui s'y était conservée.

Charles fit trois parts du corps de sainte Madeleine : le chef, qui représentait par excellence le cœur de la sainte; un os du bras droit avec lequel elle avait répandu le parfum sur les pieds de Notre-Seigneur;

enfin les autres membres qui ne répondaient à aucune pensée particulière. Par ses soins, la première de ces reliques fut enfermée dans un buste d'or, la face couverte d'un masque de cristal et celui-ci d'un masque d'or mobile. Le père du prince, Charles P** d'Anjou, envoya de Naples sa propre couronne, qui était aussi d'or enchâssée de pierreries , pour qu'elle reposât à jamais sur le chef de la sainte. La seconde relique, Tos du bras droit, fut déposée dans un reliquaire d'argent doré, qui était lui-même en forme de bras porté sur un piédestal que soutenaient quatre figures de lions. Les autres membres furent transférés et scellés dans une châsse d'argent. Une piété ingénieuse avait ainsi gradué l'honneur sans diviser la gloire.

Il ne faut pas oublier que, dans le cours de la translation, pendant que l'on prenait les ossements un à un , on avait découvert une seconde inscription gravée sur une tablette de bois qu'enveloppait un globe de cire. Elle portait ces simples mots : Ici est le corps de sainte Marie- Madeleine.

Le premier pas était fait dans la royale glorification de ce très-saint corps. Il était sorti de terre victorieux des siècles , avec une certitude qui défiait toute incrédulité, et une pompe qui annonçait les progrès de la foi et de l'amour dans le cœur des hommes. Un prince du sang de saint Louis avait creusé le sol de ses propres mains pour le découvrir, des évoques l'avaient touché avec crainte, un roi lui

avait envoyé sa couronne; l'or, l'argent, les pierres précieuses travaillées avec art lui servaient désormais de couche et d'ornement; un peuple innombrable avait salué sa réapparition , et d'un bout à l'autre de la chrétienté le bruit en avait ému tous les amis de celui qu'elle avait aimé. Mais il fallait que Rome , qui est la source de la gloire comme de la vérité , consacrât par ses suffrages ce solennel triomphe. Charles y pensait , lorsque les malheurs de sa famille et les siens propres vinrent mettre obstacle à ses pieux désirs. Prisonnier de l'Espagne pendant six années , appelé au trône par la mort de son père lorsqu'il était encore captif, longtemps il ne put qu'attendre de meilleurs jours. Libre ennn, il se rendit à Rome

C'était Boiîiface VIII, un ami de sa famille, qui occupait le Siège apostolique. Il lui présenta les deux inscriptions autographes trouvées dans le tombeau de sainte Madeleine et attachées à un acte qui en attestait Tauthenticité sous la signature d'un grand nombre de prélats. II ouvrit aussi devant lui le buste d'or qui renfermait le chef de la sainte, et le souverain Pontife put voir de ses yeux le signe extraordinaire de vie que la mort y avait laissé. Comme nous l'avons dit , l'os maxillaire inférieur manquait à la relique. Boni face le remarqua, et, se souvenant que l'on conservait à l'église Saint- Jean-de-Latran, sous le nom de sainte Madeleine, un ossement de ce genre, il ordonna qu'il fût apporté. Les deux reliques mises en pré-

sence et rapprochées, elles s'adaptèrent l'une à l'autre avec une exactitude si parfaite, qu'il ne put rester aucun doute qu'elles n'appartinssent à la même personne et à la même tête.

Touché de ce qu'il avait vu , Boniface VU f émit, sous la date du 6 avril 4295, une bulle dans laquelle il reconnaissait comme véritable l'invention du corps de sainte Madeleine, et autorisait Charles II , roi de Sicile et comte de Provence , qui en avait eu le mérite , à transférer le monastère de Saint - Maximin de l'ordre des Cassianites à celui des Frères- Prêcheurs. Cet ordre nouveau dans l'Eglise jetait un grand éclat , et Charles le jugea capable de répondre au dessein qu'il avait conçu d'édifier à Sain t-Maxi min, sur

l'emplacement même de l'ancien oratoire, une basilique digne de recevoir et de garder le trésor dont il venait d'enrichir la chrétienté. C'était le dernier honneur qui manquât dans le monde à sainte Madeleine, et le plus grand de tous, puisqu'il est le plus magnifique et le plus populaire. L'éloquence et la poésie sont moins sujets à périr qu'un monument; mais Tune et l'autre ne parlent qu'aux esprits cultivés, dans des livres toujours rares , et qui n'arrivent qu'en des mains privilégiées. Le monument s'adresse aux yeux comme au cœur de tous. Le pauvre y a sa place aussi bien que le riche; l'homme simple peut l'admirer autant que l'artiste. Aussi toute grande pensée chercha toujours à s'exprimer par un grand monu-

ment, et de la tour de Babel an temple de Salomon, dn temple de Salomon à la basilique de Saint- Pierre, on a vu les peuples se créer dans le marbre ou le granit une représentation la plus mémorable possible de leur amour et de leur foi. Il convenait donc que l'amie de Jésus- Christ eût quelque part sur la terre un temple digne d'elle, et il ne pouvait mieux s'élever que là où avait été sa sépulture pendant treize siècles, là où la piété venait de retrouver son corps, et proche de la montagne où elle avait consommé sa vie dans les plus hauts mystères de la contemplation.

Dès l'année 1295, Charles en fit tracer le plan et commencer les travaux. Il avait la forme d'une basilique, c'est-à-dire

d'un édifice à trois longues nefs sans croix , parce que c'était la forme de l'oratoire primitif qu'il devait remplacer; mais en même temps on lui imprima , dans tous les détails de sa structure, le caractère d'un vaisseau gothique , afin qu'il fût une image fidèle de deux temps, les temps antiques et les temps nouveaux. Charles II n'acheva poinl, malgré ses ardentes libéralités, le monument où il avait mis son cœur; ce fut Toeuvre de toute sa race pendant deux siècles , et lorsque l'avant - dernier de ses successeurs au comté de Provence et au royaume de Naples , le bon roi René, mourut, en 1 480 , il eut le bonheur de voir l'église et le monastère à peu près terminés , tels qu'ils sont aujourd'hui. C'était aussi le

terme marqué par la Providence à la maison souveraine d'Anjou , comme si elle n'eût été appelée au trône que pour donner à sainte Marie -Madeleine tout le lustre qu'une piété et une munificence transmises de règne en règne , pendant de longues générations, pouvaient lui communiquer. Il n'y eut aucun prince de cette maison qui ne visitât, dans des fortunes diverses, la Sainte-Baume et Saint-Maximin, ne confirmât les privilèges et ne mît la main à l'achèvement de la basilique. Elle s'éleva enfin, après deux cents ans d'efforts souvent traversés, telle que la postérité la voit encore , monument d'un art sévère et simple , où la grâce s'unit à la grandeur, et qui, dans cette plaine solitaire, au pied de ces monts ardus.

entre ces habitations pauvres et peu nombreuses, paraît un vaisseau échoué par hasard et attendant la main puissante qui le lancera sur les flots. Les flots sont venus, en effet, ils sont venus des peuples agités jusque dans leurs profondeurs; les révolutions, après les rois et les papes, ont visité la basihque de Sainte -Madeleine, et ces coups de tonnerre qui avaient abattu les trônes n'ont grondé sur l'humble amie des pieds du Sauveur que pour respecter son toit. Béthanie n'est plus ; mais Jésus -Christ a rendu à Madeleine la maison qu'elle avait perdue, et l'un et l'autre, le Maître et le disciple, le Dieu aimé et la femme qui aimait, habitent ensemble à Saint-Maximin, comme autrefois sur les coteaux de la montagne des

Oliviers. Marseille est la Jérusalem de ce nouveau Béthanie, et la France en est la Judée plus grande et plus fidèle.

Je dis la France ; car ce fut elle qui hérita de la Provence, et avec elle de sainte Madeleine. On eût pu craindre que cette dernière partie de l'héritage ne fût néghgée, et que nos rois ne comprissent pas le don que la Providence leur avait fait. Il n'en fut rien. Louis XI, le premier qui unit la couronne des Capétiens à celle des comtes de Provence, donna l'exemple d'une vénération sans bornes pour sainte Madeleine. Il la traita comme ujie fille de France, et légua à ses descendants son pèlerinage comme le pèlerinage propre de la monarchie française. Charles VIII et Louis XII se firent gloire de l'imiter.

Anne de Bretagne, femme de l'un et de l'autre, visita Saint-Maximin et la Sainte- Baume , et se fit représenter sous la forme d'une statuette d'or, au pied du reliquaire qui contenait le chef de sainte Madeleine. François P^ après la bataille de Marignan , s'y rendit en action de grâces , avec sa mère, sa femme et sa sœur. Il fit réparer à la Sainte-Baume l'hospice des étrangers, et voulut que l'on y construisît trois chambres pour les trois premières personnes de la cour; ces appartements prirent le nom de chambre du roi, chambre de la reine, et chambre du Dauphin. Celle du roi était dans l'intérieur même du couvent habité par les religieux. Le même prince orna d'un portique l'entrée de la grotte. Ses successeurs Charles IX et

Louis XIII l'y suivirent et y retrouvèrent ces traces de sa munificence royale ; Louis XIII y vint en 16212, à la suite du siège de Montpellier et de la soumission des hérétiques du Languedoc.

Le dernier roi de France qui fit le pèlerinage des Saints -Lieux de Provence fut Louis XIV. Il arriva à Saint- Maximin le 4 février 1660, avec sa mère, Anne d'Autriche, et monta le lendemain jusqu'à la Sainte -Baume et au Saint -Pilon. Au retour, il présida à la translation du corps de sainte Madeleine dans une urne de porphyre qui avait été envoyée de Rome par le général des Frères- Prêcheurs, et qui fut placée sur le maître-autel, après que la châsse qu'elle devait contenir eût été ouverte , refermée et scellée en présence

du roi. Ainsi, au moment oii la monarchie atteignait son plus haut point de splendeur et inscrivait un des siècles de France parmi les grands siècles du monde, elle vint, en la personne du roi qui eut le bonheur de donner son nom à cette ère mémorable, s'incliner devant les restes de l'humble pénitente de Béthanie et y laisser un rayon de cette majesté qui s'appelle encore et s'appellera toujours le siècle de Louis XIV.

Que restait -il à faire pour accomplir la promesse de Jésus -Christ? Il y avait seize siècles qu'une barque avait amené Marie- Madeleine sur le sol de France, et depuis ce temps une succession prodigieuse de choses avait, l'une après l'autre, confirmé et accru la magnificence de son culte. La

Sainte-Baume, où Jésus-Christ avait repris avec elle les entretiens interrompus au Saint-Sépulcre, était devenue l'une des montagnes célèbres par la visite de Dieu. Elle avait reçu près de là , des mains d'un évêque apostolique, une sépulture qui ne fut jamais oubliée , et le vase d'albâtre où avait été déposé son corps, plus durable que celui dont elle avait répandu le parfum sur les pieds du Sauveur, ne rencontra dans le temps et dans les hommes que l'immortaHté du respect. Il subsiste encore dans la même terre et sous le même ciel. Une garde sainte lui fut donnée dès que les persécutions finies permirent à la piété de se tenir debout et visible à la porte des grands tombeaux. Quand l'Europe se leva pour reconquérir le pre-

mier de ces tombeaux, celui près duquel avait veillé Marie-Madeleine elle-même, la chevalerie chrétienne la prit pour dame de sa confiance, et son nom, porté dans le cœur des croisés, vint mourir sur leurs lèvres aux champs de bataille d'un surnaturel honneur .Toute une race de princes fut enfin consacrée à son service. Le premier d'entre eux découvrit son corps, caché longtemps par crainte des barbares , et le rendit à la lumière plus splendide qu'il n'avait jamais été. Les cicatrices de l'amitié d'un Dieu apparurent vivantes sur son front, et d'indicibles larmes tombèrent à son aspect des yeux les plus dignes d'en verser. Une basilique illustre par sa grandeur et sa beauté s'éleva sur ces reliques bien -aimées, rendues plus

chères par l'absence, et l'on vit les rois et les papes s'y succéder à l'envi. Un seul jour y compta cinq rois (i ) ; un siècle y amena huit papes (2). Quand elle fut achevée, le sang de saint Louis, qui avait donné au tombeau de Madeleine des comtes de Provence et des rois de Sicile, lui donna enfin des rois de France. La première monarchie du monde devint la protectrice et la cliente de l'amie de Jésus-Christ, et lorsque, parvenue au faîte des grandeurs humaines, elle était à la

(i) En 1322 : Philippe de Valois, roi de France; Alphonse IV, roi d'Aragon; Hugues IV, roi de Chypre ; Jean de Luxembourg , roi de Bohême ; Robert, roi de Sicile.

(2) Jean XXII, Benoît XII, Clément VI, Innocent VI, Urbain V, Grégoire XI, Clément VII, Benoît XIII.

veille de subir une catastrophe aussi étonnante que sa fortune passée, il vint un roi '^lus grand que les autres pour les représenter tous, et celui-là, fils de la gloire et de la piété de ses pères, apporta au tombeau qu'ils avaient honoré le dernier hommage de la France.

Était-ce bien le dernier? on pouvait le croire. Un scepticisme moqueur s'était emparé des esprits, et une révolution inouïe allait renverser sous ses pieds, avec le trône de France, le trône même de Dieu. Mais tandis que les plus vénérés sanctuaires n'échappaient pas à la tempête, une protection spéciale couvrit le monastère et la basilique de Saint- Maximin. Un homme inconnu, dont le nom devait bientôt grandir au delà de toute

mesure, le frère d'un jeune capitaine destiné à rouvrir un jour les temples et à remplir le monde des surprises de s# gloire, Lucien Bonaparte, fut le sauveur des deux monuments élevés par la foi des princes et des peuples à l'amour de Marie- Madeleine. Pas une pierre ne tomba de leur masse respectée, pas un autel n'y fut détruit, pas un tableau ne disparut de leurs murs; et lorsque la colère divine, apaisée par tant de malheurs , se retira de nous, la France étonnée retrouva debout l'œuvre des neveux et des fils de saint Louis, ayant à son frontispice le nom d'une nouvelle race et le commencement d'une autre histoire. Les reliques mêmes de sainte Madeleine n'avaient pas péri; le chef et l'os de son bras droit, pieusement

recueillis par une main fidèle, furent autlientiquement reconnus, et si l'or et les pierres précieuses manquaient à ce trésor, la grâce de Dieu , manifestée par tant de merveilles, subsistait plus vive que jamais. Moins heureuse, la Sainte -Baume avait subi les outrages d'une implacable dévastation; il n'y restait que le rocher même et une partie de sa forêt. Réparée une première fois, ravagée de nouveau en 1815, elle fut enfin bénite solennellement au mois de mai 1822, le lundi de la Pentecôte , en présence de plus de quarante mille hommes, accourus à ce spectacle qui témoignait si hautement de l'impuissance des ruines contre Dieu. Du haut de la terrasse qui est en avant de la Sainte- Baume, l'archevêque d'Aix leva ses mains

avec la sainte hostie sur la multitude qui couvrait la plaine et la forêt, et le signe de la croix tomba au milieu d'un silence absolu sur ces lieux et ces hommes qui retrouvaient ensemble et encore une fois Jésus -Christ vainqueur du monde. Une acclamation immense , sortie de quarante mille bouches, succéda tout à coup au silence religieux de la bénédiction , et les siècles, ranimés par ce cri de foi, purent entendre, dans l'éternité où ils retournent tous , l'écho profond de cette fête donnée par tant d'âmes à l'âme de Marie-Madeleine (1).

(1) La reslauralion de la Sainle-Baume fut due principalement à M. de Villeneuve -Bargemont, préfet des Bouches -du- Rhône, et à M. Chevalier, préfet du Var.

Quand l'étranger descend le fleuve qui divise Paris, il rencontre une place dont l'étendue et les monuments appellent ses méditations. D'un côté, c'est le palais des rois de France, et en face de lui, à l'extrémité d'une longue avenue, un arc de triomphe militaire. Dans une seconde perspective qui coupe la première en forme de croix , deux temples se correspondent l'un à l'autre : l'un, qui est celui des lois; l'autre , qui est celui de Dieu. Au centre, se dresse un obélisque égyptien, mais qui disparaît sous un monument invisible présent à tous les esprits, l'échafaud de Louis XVÏ. Toute la France est sur cette place : royauté, gloire des armes, liberté, religion, révolution. Or, si l'on s'approche du temple qui est comme la part de Dieu

dans cette représentation de la patrie , on y lira cette inscription : Au Dieu très-bon et très -grand, sous l'invocation de sainte Marie-Madeleine. Marie-Madeleine est là, sous les yeux de la France et du monde, au XIX* siècle du Christ, et ce lieu triomphal qu'elle occupe, un conquérant, un homme élevé par la fortune au sommet des choses humaines , l'avait destiné à recevoir, en marbre, en bronze, en or, le nom de ses batailles et l'image de ses soldats. Il devait présider lui-même, dans une sorte d'apothéose, à ce panthéon de sa personne , et il l'avait appelé d'avance, par une témérité de l'orgueil, le Temple delà Gloire. A sa place, lui tombé tout à coup , est venue l'humble pénitente qui lavait de ses larmes les pieds de Jésus-

Christ; on la voit au fronton du monument, agenouillée comme autrefois devant son Maître, et à l'intérieur, sous une voûte splendide, elle apparaît portée par les anges dans l'enivrement de l'extase qui fut, dès ici-bas, le prix de son amour.

Par une délicatesse infinie de la Providence , ce temple ne contient pas seulement la gloire de Madeleine, il possède aussi une part de sa dépouille mortelle , singulièrement échappée à ce qui devait en périr. En 1785, l'infant d'Espagne, Ferdinand , duc de Parme , voulut avoir pour sa chapelle une portion des saintes reliques. Louis XVI, auquel il avait communiqué son désir, ordonna aux religieux de Saint - Maximin de le satisfaire, et l'urne de porphyre où Louis XIV avait

transféré l'ancienne châsse, ayant été ouverte avec les précautions et les solennités requises , le prieur en enleva un ossement considérable qu'il porta lui-même au duc de Parme. Or, en 1810, ce trésor fut, avec beaucoup d'autres, apporté à Paris à la suite de nos conquêtes, et, après avoir passé des mains d'un cardinal exilé à celle de la vénérable jVP' de Soyecourt, supérieur des Carmélites de la rue de Vaugirard, il fut enfin cédé à Monseigneur de Quélen , archevêque de Paris , qui en fit don à l'église Sainte-Madeleine.

Ainsi, des trois parts que Charles II d'Anjou avait faites de ces grandes reliques, savoir : le chef, un os du bras droit, puis le reste des ossements, les deux premières furent sauvées de la ré-

volution, et n'ont pas quitté Saint-Maximin. La troisième, placée par Louis XIV dan» l'urne de porphyre du maître-autel, a disparu ; mais un débris en a été sauvé comme nous venons de le dire, et à l'urne de porphyre de Louis XIV qui l'avait contenu , a succédé le temple le plus magnifique qui ait jamais été élevé sur terre en l'honneur de la pénitente de Béthanie. Cette gloire n'a donc pas seulement traversé les siècles, elle a grandi avec eux , au mépris de tous les événements , et je ne sais s'il y a dans l'histoire des saints l'exemple d'une aussi persévérante et divine progression. Pourtant la garde qui avait été placée au tombeau de la sainte, et qui n'avait pas manqué sa veille un seul jour en quinze cents ans, cette

garde n'était plus. La basilique était debout avec son monastère , avec sa crypte et ses sépultures, avec ses reliques sauvées, avec les immenses souvenirs d'une vie qui remonte au berceau du christianisme et se rattache à celle même de Jésus-Ghrist ; elle était debout, et cependant le pèlerin n'y entrait pas sans un regret et sans un soupir. Il regardait étonné cette masse immobile, victorieuse des hommes encore plus que des âges , et il lui semblait pénétrer dans le silence du désert plutôt que dans le silence de Dieu . Il priait à deux genoux cette grande et sainte amie de la rédemption des âmes qu'il était venu visiter; il en voyait partout l'image, le nom, la gloire, la vertu , et néanmoins l'onction de sa prière n'était pas sans

tristesse, semblable à ces larmes qu'on apporte en des lieux chéris, mais où il manque quelque chose que le cœur y a vu et qu'il voudrait retrouver. 0 bonté de Dieu sur nos désirs! nous avons vu de nos yeux le cloître vide se repeupler, les pompes anciennes reprendre leur harmonie interrompue, le passé sortir de sa tombe avec une jeunesse dont on ne le croyait pas capable, et nous avons cru entendre Jésus-Christ dire à l'amie fidèle qui ne pouvait croire à sa résurrection ce mot de reproche et de lumière : Marie !

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