‹ Sainte Marie-MadeleineChapitre 15 sur 15 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Le tombeau de Marie - Madeleine à Saint -Maximin est le troisième tombeau du monde. 11 vient immédiatement après le tombeau de Notre- Seigneur à Jérusalem et celui de saint Pierre à Rome ; car la très -sainte Vierge, Mère de Dieu, n'a point eu de sépulcre parmi les hommes , et à peine touchée de la mort , elle a été ravie à sa puissance dans le triomphe de son assomption. Saint Jean non plus , le

disciple bien-aimé , n'a point laissé à la vénération des chrétiens ses os ni sa tombe ; il a été , par une permission de Dieu, dérobé à cette gloire, afin de demeurer comme enseveli dans son Évangile. Restent donc sur la terre trois grands tombeaux : celui du Sauveur, enlevé par la barbarie à la liberté de nos hommages, mais qui a gardé dans sa servitude l'empire du monde; celui de l'apôtre saint Pierre, qui préside à Rome aux destinées du christianisme, et qui de la poudre oii il est caché sous d'inénarrables splendeurs, voit et entend passer la prière continue des générations; enfin, celui de Marie -Madeleine, moins élevé que saint Pierre dans la hiérarchie , mais plus proche de Jésus-Christ par son cœur,

et à qui nul ne peut disputer la troisième place dans ces grands noms de l'âge évangélique.

Ici peut-être, au terme de notre ouvrage , on se demandera pourquoi le divin Maître des âmes a voulu choisir pour l'aimer de préférence une panvre pécheresse, et nous la léguer à nous comme le plus touchant exemplaire de la sainteté. La raison n'en est pas difficile à entendre : l'innocence est une goutte d'eau dans le monde , le repentir est l'océan qui l'enveloppe et qui le sauve. Il était donc digne de la bonté de Dieu d'élever le repentir aussi haut que possible, et c'est pourquoi , dans l'ancien comme dans le nouveau Testament, il a mis sous nos yeux un modèle accompli de réhabilita-

tion causée par la pénitence", David et Marie Madeleine. David, on l'aurait cru, ne pouvait être surpassé, tant sa figure avait été tracée avec tendresse et profondeur. Simple berger, gardant son troupeau sur les collines de Bethléem , il était devenu soldat en présence d'une injure faite au Dieu de sa patrie, à Jéhovah. Sa fronde avait abattu le blasphémateur, et, tout éclatant de sa victoire , il avait gagné dans un jour le cœur du peuple. Mais la jalousie, compagne des héros, ne tarda pas à se lever entre la gloire et lui. Le roi lui-même envia sa jeunesse, et, tourmenté du pressentiment de sa grandeur, il médita sa perte dans les accès d'une mélancolie menaçante. Ce fut alors que David, afin de l'apaiser, émut pour la première

fois cette harpe qui devait chanter tous les mystères de Dieu et retentir au cœur des générations. La poésie vint s'unir au courage dans sa destinée , et l'amitié , le malheur et la religion s'y ajoutant aussi , ce jeune homme monta enfin au trône qui devait être appelé à jamais le trône de David. Là, au faîte de la prospérité, béni de Dieu plus qu'Abraham , Isaac et Jacob , aïeul prédestiné du Christ, il tomba tout à coup dans l'adultère, la trahison et l'homicide. Chute heureuse, puisqu'elle a fait du coupable le roi immortel de la pénitence, et nous a donnés à tous, pécheurs venus après lui, des larmes pour nos fautes et des accents pour porter nos larmes jusqu'à Dieu. Qui des chrétiens n'a pleuré avec David? Qui n'a trouvé

dans sa poésie l'onction dont avait besoin son cœur? L'Évangile lui-même n'a pu effacer les psaumes, et ce roi déshonoré par le crime est à tout moment le père de nos vertus.

Tel fut dans l'ancien Testament le modèle donné au repentir, et nul assurément n'aurait su prévoir ce que Dieu ferait dans le nouveau pour mettre à côté de Jésus -Christ une autre et plus divine figure de la pénitence. Il y a réussi pourtant. Marie -Madeleine est une simple femme sans autre histoire que son péché ; elle n'a ni l'épée, ni le sceptre, ni la harpe, ni l'œil des prophètes; c'est une pécheresse comme les autres. Elle ne parle qu'une fois dans l'Évangile , au tombeau de son Maître , et sa parole est

sans éclat. Mais d'abord c'est une femme, c'est-à-dire l'être en qui la souillure est le plus irrémédiable , et cette différence entre l'ancien et le nouveau Testament est à elle seule un progrès sublime dans la miséricorde. Ce n'est plus l'homme qui est racheté par le repentir, c'est la femme. Aucune femme flétrie par le vice n'avait été rendue grande avant Jésus -Christ; Jésus-Christ seul l'a fait. Et tenant à son ouvrage, il a patiemment suivi la pécheresse à travers les âges , pour lui sauver sa gloire, la ressusciter et la rajeunir toujours. David a chanté sa pénitence avec une poésie sans égale , et cette poésie lui fait son immortalité. 'Pour Marie- Madeleine, elle n'a eu que ses larmes, mais elles coulaient sur les pieds du- Sauveur ;

elle n'a eu qu'un vase de parfum , mais ce parfum embaumait le corps du Fils de Dieu. La simplicité est ici plus grande^ la tendresse plus profonde; ce n'est plus un homme qui pleure et qui aime, c'est une femme, une femme qui a vu Dieu, qui l'a reconnu , et qui , comparant son infinie pureté à la dégradation où elle est descendue, n'a pas douté qu'il ne lui fût possible d'être pardonnée à force d'aimer. Humble et cachée après avoir trouvé grâce, elle ne s'éloigne pas des pieds qui l'ont purifiée. Elle n'use de la familiarité qui lui est acquise que pour suivre et servir Jésus-Christ. Elle le suit jusqu'à la croix et jusqu'au tombeau. Séparée de ce Maître, l'unique objet de sa vie, elle s'éloigne des lieux où elle a vécu avec lui.

et, cherchant un asile contre les derniers vestiges du monde, elle ensevelit en un antre inconnu ses souvenirs et son âme. Les anges seuls peuvent l'y découvrir, et lui apportent d'en haut la manne invisible qui cause l'extase et le ravissement. Elle meurt enfin d'amour, en recevant d'un évêque envoyé de Dieu la chair sacrée du Fils de Dieu.

Maintenant que dirais-je? Ces lieux si fameux et si vénérés que j'ai décrits , cette grotte, ce tombeau, cette crypte, cette basilique, ce monastère, tout cet ensemble de monuments que la nature et la grâce , le temps et les princes avait élevés à la gloire de Marie-Madeleine, tout cela est debout encore, mais pauvre, nu , désolé , tout couvert des cicatrices du

siècle qui s'est plu aux ruines, comme les autres s'étaient plu dans l'édification.

On ne monte à la Sainte-Baume que par des degrés de pierre mutilés,, entre des murs croulants; la chambre des rois de France a disparu, et le pèlerin le plus humble trouve à peine un abri pour se reposer du chemin. L'hospice n'a conservé que les trous où s'appuyaient dans le roc les solives de la charpente ; le couvent, restauré à la hâte, n'offre aux religieux que des cellules séparées par des planches et qu'ils partagent avec l'étranger. Entre ces deux débris s'ouvre la grotte de la pénitence, vide elle-même des ornements qu'elle devait à la piété séculaire des peuples et des princes. Les lampes splendides qui l'éclairaient n'y

brillent plus que par cette éclatante absence dont parle Tacite. Des marbres sans gloire y forment la chapelle de la sainte , et derrière son autel, sur cette roche mystérieuse où se passaient ses veilles et ses extases, repose à demi couchée une statue profane, indigne au premier chef de la majesté du lieu dont elle contriste tous les souvenirs.

Si des hauteurs et des misères de la Sainte-Baume nous redescendons à Saint- Maximin, par la route même que suivait la sainte pour chercher son tombeau , nous retrouverons le même contraste d'indigence et de grandeur. La basilique est solennellement assise sur sa vieille terre; elle y commande encore l'admiration de l'artiste et les hommages du chré-

tien; mais, inachevée dès son portique, elle nous mène avec regret vers cette crypte où saint Maximin avait déposé dans l'albâtre le corps de sainte Madeleine. L'albâtre existe encore ; à côté de lui sont encore rangées les sépultures qu'une piété fervente avait ambitionnées et construites près de ce grand tombeau ; mais quel abandon, quelle nuit, quelle tristesse du cœur et des murs ! Heureuses les catacombes qui n'ont point eu de gloire, et qui dorment silencieuses dans un mystère qui ne fut jamais troublé!

Ici, tout est plein des genoux qui se ployèrent sur les dalles ; tout respire l'antiquité d'une vénération qui ne s'est jamais interrompue; et cependant c'est la pensée seule qui fait tous les frais de cette

magnificence, et Dieu n'y apparaît que dans la lumière de l'âme. Un pauvre reliquaire de bois, donné par des paysans, couvre ce chef où le frère de saint Louis , Charles l" d'Anjou, avait placé sa royale couronne de Sicile, et au pied duquel Anne de Bretagne, deux fois reine de France, s'était fait représenter à genoux et en or. Une main épiscopale, il est vrai (1) , va couvrir ces traces d'un temps malheureux , et rendre au front de Marie- Madeleine une partie de la splendeur qu'y avaient attachée les hommes et les siècles. Mais que de vestiges douloureux à réparer après celui-là ! Que de misères à revêtir ! que d'ombres à transfigurer !

(1) Mgr Jordany, évêque de Fréjus et de Toulon.

Oh! qui que vous soyez, qui lisez ces pages, si jamais vous avez connu les larmes du repentir ou celles de l'amour, ne refusez pas à Marie-Madeleine qui a tant pleuré et tant aimé, une goutte de ce parfum dont elle embauma les pieds de votre Sauveur. Ne délaissez pas la grotte où les anges l'ont visitée ; n'oubliez pas la tombe où Jésus-Christ la déroba aux injures des barbares pour la rendre aux hommages des âges chrétiens; ne dédaignez pas cette tête qui a survécu à tout le reste , parce que Dieu lui-même l'a touchée de son doigt. Apportez votre tribut, si faible soit -il, à la rénovation d'un des plus grands et plus chers monuments de la chrétienté; apportez-y votre foi, vos vœux , vos besoins , et qu'il ne soit pas

dit que la France, à qui Jésus-Christ voulut confier dans Marie-Madeleine la garde du repentir et de l'amour, ait été infidèle à cette sainte mission. Pour moi, qui airamenéprèsdela montagneet de la basilique, tout indigne que j'en étais, l'ancienne milice chargée par la Providence d'y veiller jour et nuit, puissé-je écrire ici ma dernière ligne, et comme Marie- Madeleine, l'avant- veille de la Passion, briser aux pieds de Jésus -Christ le frêle mais fidèle vase de mes pensées !

Page 1