‹ Sainte-MartheChapitre 18 sur 25 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

René de Sainte-Marthe^ seigneur de La Lande, — Le chevalier Antoine-André de Sainte-Marthe. — Il passe en Angleterre. — Son mariage. — Ses campagnes de France. — Il est nommé gouverneur de la martinique. — défense du fort-royal contre LES Hollandais. — Sainte-Marthe, gouverneur général intérimaire. — Sa mort, 15 AOUT 1679.

La généalogie des Sainte-Marthe présente, à l'époque où nous arrivons, une multiplicité de noms facile à comprendre. Les treize enfants de Gaucher dit Scévole, ceux de Louis en nombre égal, la descendance de François où ne figurent pas moins de onze têtes, en voilà assez pour créer à celui qui essaye de retracer leur histoire des embarras sérieux, surtout si Ton considère que, malgré les morts fréquentes dans le premier âge, les enfants issus euxmêmes de cette descendance représentent environ trente-sept têtes. Comme nous n'avons nullement l'intention de faire œuvre de généalogiste, nous passerons sous silence la plupart de ces Sainte- Marthe dont presque tous cependant ont brillé parmi leurs concitoyens; et, fidèle à notre programme, nous ne nous occuperons que de ceux dont le nom appartient à l'histoire.

Le lieutenant-général Louis de Sainte-Marthe, troisième du

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nom, avait eu entre autres enfants un fils, René, né en 1S87, et tenu sur les fonts baptismaux par son oncle, le grand archidiacre de Poitiers, dont nous avons résumé plus haut l'intéressante biographie. René de Sainte-Marthe prit le titre de seigneur de La Lande et resta avocat à la Cour de Poitiers jusqu'à sa mort survenue le H septembre 1632. Quelque honorable qu'ait été sa vie, son nom ne mériterait pas d'être cité si, de son mariage avec Marguerite Razin de la Verdonnerie (1), n'était né Antoine-André de Sainte- Marthe, Tune des plus curieuses figures que nous ayons à étudier dans cette maison de Sainte-Marthe où cependant à chaque génération la science, le courage militaire, la vertu civique se rencontrent à des titres divers.

C'est un mémoire rédigé par Sainte-Marthe lui-même, pour obtenir la naturalisation de deux enfants qu'il avait eus en Angleterre qui nous précise les détails quasi-romanesques de la première partie de son existence (2). Né en 1615 au château de Braslou près Richelieu, à sept lieues de Chinon, il eut pour parrain le comte de Voyer de Paulmy, conseiller d'État, intendant des provinces et en dernier lieu ambassadeur à Venise, oii il mourut en 1651. Le comte de Paulmy appartenait à la famille des d'Argenson, alliés aux Sainte-Marthe par les Turpin de Crissé, c'était donc un parent, auquel ce parrainage allait donner sur Antoine-André de Sainte-Marthe des droits et des devoirs particuliers, droits et devoirs augmentés et précisés encore par la fonction de curateur, qu'il avait été appelé à remplir à la mort de René de Sainte- Marthe, père de son jeune filleul, décédé à Poitiers en 1632. Le comte de Paulmy parait avoir compris son rôle plutôt comme un rôle d'autorité que comme un rôle d'affection. Antoine avait dix-sept ans à la mort de son père; deux ans après, à peine avait-il terminé ses études, que, d'accord avec

(i) Margaerite Razin, fille de Henriette Pidoax, était la niôce à la mode de Bretagne de Françoise Pidoax, époase de Charles de La Fontaine, le père de Jean de La Fontaine, Timmortel fabuliste, qui fat ainsi contemporain et cousin d'Antoine-André de Sainte-Marthe.

(â) Dans son ouvrage Le colonel François de Collart et la Martinique dé son temps, i625 à 1720 (Vannes^ 1893), ouvrage couronné par l'Académie de Rouen, M. 1. Guet a étndié très complètement l'intéressante carrière d'Antoine- André de Sainte-Marthe. Nous tenons à dire que dans ce chapitre nous suivons presqu'entièrement le plan q[u'il s'était tracé et que nous faisons de nombreux emprunts à son travail si précieusement documenté.

sa mère, il voulut lui imposer une union honorable et avantageuse, il est vrai, mais qui était contre son gré. Il s'agissait de M®*'^ de la Richardière, fille de feu René-François, écuyer, seigneur de la Richardière, en Indre-et-Loire. Le jeune homme avait le cœur pris d'un autre côté et voulait épouser M^i'^ du Roger, « fille d'un gentilhomme alors très cogneu en Poitou », Jean de Périon, chevalier, seigneur du Roger, Avec tout l'enthousiasme du jeune âge, Sainte-Marthe avait engagé sa foi: il supplia sa mère et son parrain, mais ceux-ci ne se laissèrent pas toucher et au contraire rendirent leurs instances plus pressantes. André désespéré prit le parti de quitter le pays et s'en fut à la Rochelle. De là il passa à l'île de Ré où il séjourna chez iM. de la Loge, gouverneur du fort de la Prée, qui avait connu son père. Alors se passe la scène classique de tous les romans.

Le prieur du couvent des Capucins de l'ile de Ré, le Père Elisée, ami de la famille du Roger, qui revenait de Loudun où il avait été exorciser les Ursulines soi-disant possédées, vint » par hasard » faire visite à M, de la Loge. < Par hasard > aussi il choisit le moment où Sainte-Marthe se trouvait là et, paraissant tout-à-coup reconnaître le jeune homme, il demanda à l'entretenir en particulier pour lui donner des nouvelles de sa province. Dans cet entretien il lui fit savoir qu'il était le confesseur de M^''^ du Roger; que l'oncle de cette dernière, M. de Boisguérin, gouverneur de Loudun, s'était pris de querelle avec la famille de Sainte-Marthe, à l'occasion de ces bruits de mariage, reprochant vivement l'éloignement du jeune homme; que finalement ces discussions avaient brouillé les deux familles et que M. de Boisguérin i qui estoit fier et hautain fit en sorte de faire perdre à sa nièce l'amitié qu'elle avait pour le dict s»" de S^** Marthe • et était arrivé à la marier à M. de Bussy, « demeurant à la Bellecave proche Saumur ».

Que le Père Elisée fut envoyé spécialement pour porter ce message ou qu'il le fit incidemment, toujours est-il que reffet produit sur André de Sainte-Marthe fut ce qu'il devait être. Désespéré à cette nouvelle et ne voulant à aucun prix entendre parler de l'union avec M*^''® de la Richardière, que sa mère et son parrain lui présentaient de nouveau comme une compensation, il profita de la première occasion qui se présentait à lui pour passer secrètement en Angleterre et échapper ainsi aux obsessions dont il était l'objet.

A quelle date exacte André de Sainte-Marthe quitta-t-il Tile de Ré? M. Guet penche pour le mois de janvier 1641, il aurait accompagné dans sa fuite le duc de Vendôme, fils aîné d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, accusé d'avoir voulu attenter à la vie du cardinal de Richelieu et qui s'était empressé de se rendre en Angleterre sans même essayer de se justifier, tant il savait arrêtées les intentions du terrible ministre à son égard. Quoiqu'il en soit, Sainte-Marthe, dès son arrivée à Londres, t fit des habitudes chez MM. les ducs de Vendôme et de la Valette et chez M. de la Vieu ville •.

Comme le duc de Vendôme, La Valette, duc d'Épemon, accusé de haute trahison après la défaite de Fontarabie et condamné à mort par contumace, avait gagné Londres en 1638 pour sauver sa tête.

Quant au duc de la Vieuville, surintendant des finances en 1623, il avait encouru la haine du cardinal pour s'être attaché à la personne de la reine Marie de Médicis, tombée en disgrâce, et Pavait suivie en Angleterre en 1639.

Les illustres proscrits ne pouvaient que faire bon accueil au jeune homme de bonne noblesse qu'un exil volontaire amenait pstrmi eux. Ils l'introduisirent chez la reine Henriette de France, fille d'Henri IV et épouse du roi d'Angleterre Charles I«% dont la destinée devait s'achever si malheureuse quelques années plus tard. L'on sait l'influence que la reine exerçait sur l'esprit faible et timoré de Charles; protégé par elle, Sainte-Marthe obtint la charge de capitaine au régiment des Gardes de la Reine (1641). C'est à ce moment même • qu'ayant faict beaucoup de cognoissances, il devint amoureux d'une damoiselle nommée Marguerite Ested, d'une famille noble bien cogneue dans la province de Lancastre et qui appartenoit à l'une des dames d'honneur de Sa Majesté ». Rien ne s'étant opposé à cette union, l'avenir d'André de Sainte- Marthe paraissait désormais assuré, mais les événements tragiques allaient se succéder en Angleterre et de nouveau modifier la situation.

Le régiment des Gardes de la Reine se trouvait sous les ordres du prince palatin Robert de Bavière, plus connu sous le nom de Rupert et que Charles I^r avait nommé généralissime de ses troupes.

Après la capitulation d'Oxfort du 23 janvier 1647, Rupert, qui avait jusque-là vaillamment soutenu la cause du roi, fut forcé de

passer en France, et avec lui un grand nombre de ses oiSciers restés fidèles, parmi lesquels André de Sainte-Marthe et quelques soldats. C'était au début de h guerre de Flandre; le prince Rupert se mit au service de la France et forma un régiment avec les troupes qu'il avait amenées. André de Sainte-Marthe, pourvu d'une place de capitaine aide-major, fit aussi les campagnes de 1647 et 1648 jusqu'à la prise d'YpreSj en Belgique. A ce moment le régiment du prince Rupert fut supprimé et ses troupes incorporées dans celui du colonel anglais Thomas de Rokeby; c'est sous ce nouveau chef que Sainte-Marthe fit la campagne de 1649 à Cambrai et à Condé. Rokeby étant retourné en Angleterre sous les ordres de Rupert, céda son régiment au comte Victor-Maurice de Broglie, gouverneur de la Bassée en Flandre. Nous voyons donc Sainte-Marthe, toujours capitaine aide-major, prendre part aux campagnes de 1654, 1655, 1656 et 1657, jusqu'à la paix dite des Pyrénées, signée le 7 novembre 1659, où il se retira à Saint- Venant.

L'année précédente, il avait eu la douleur de perdre Marguerite Ested, sa femme, qui, après l'avoir fidèlement suivi là où les vicissitudes de la fortune l'avaient entraîné, le laissait seul chargé de l'éducation de ses quatre enfants. Parmi ceux-ci, une fille, l'ainée (1), devait épouser l'année suivante un ofïicier ami de son père, Jean-Baptiste de la Haye des Aublois.

Sur ces entrefaites, le régiment de la Fère étant venu prendre ses quartiers d'hiver à Saint- Venant, Sainte-Marthe y prit l'emploi de capitaine qu'il exerça environ deux ans, c'est-à-dire jusqu'à la suppression de la compagnie qu'il commandait. Il se fixa alors non loin de Saint-Pol en Artois, au pays d'Averdoingt, et se remaria avec Isabelle -Louise du Riez, fille du seigneur d'Averdoingt. • Mais comme, dit-il lui-môme (2), il est impossible à un homme accoustumé à la guerre de demeurer dans l'oisiveté d'une vie champêtre, il a creue ne pouvoir mieux employer le reste de sa vie que pour le service de son Roy. » Par la faveur de M. le comte de Charost et de M de Carnavalet, dont il était parent et qui étaient tous les deux capitaines des Gardes du Roi, il entra

(1) EUe s'appelait ÂUzon ou Alix.

(S) Mémoire d'Antoioe-André de Saiate-Marthe poar obtenir nataralisatîon de ses enfants nés en Angleterre.

à la cour comme garde du corps de Sa Majesté; c'était en 1664, il avait alors quarante-neuf ans.

Huit ans après, recommandé à Colbert par ces mêmes protecteurs, il était nommé gouverneur de la Martinique à la date du 1er juillet 1672.

Nous aurions pu peut-être passer plus rapidement sur cette première partie de la vie d'André de Sainte-Marthe; il nous a paru néanmoins que ces détails d'une existence accidentée ne manquaient pas d'un certain intérêt, ne fut-ce que pour montrer combien la carrière d'un soldat était alors pleine d'imprévu et de difficultés.

Ce fut le 28 décembre 1672 qu'André de Sainte-Marthe arriva à Saint-Pierre de la Martinique, accompagné de sa femme et de six enfants, t Dire que M. de Baas, gouverneur général des Antilles, l'accueillit avec joie, écrit M. Guet, serait exagéré •, et en effet ce dernier était, paraît-il, quoique homme d'ailleurs d'un vrai mérite, goutteux^ quinteux et de plus vieux garçon; ajoutons qu'il occupait l'habitation qui eut dû être réservée au gouverneur de Tile. Enfin tout s'arrangea; le 30 décembre, le Conseil Souverain enregistrait les provisions de M. de Sainte-Marthe (1) et moins d'un an après, M. de Baas lui rendait justice et annonçait à Colbert que « M. de Sainte-Marthe avait bien fait son devoir, qu'il avait paru actif et intelligent partout t.

On était alors au début de la fameuse guerre de Hollande, bientôt le roi comprit le danger que couraient ses colonies et, le 23 mars 1674, il écrivait au gouverneur :

« Monsieur de Sainte-Marthe, la guerre que je soutiens contre les Espagnols et les Hollandais joints ensemble, m'obligeant de prendre un soin particulier de 1à conservation de mes isles de TAmérique, j'escris au sieur de Baas, mon lieutenant général es dites isles, mes intentions, et luy donne mes ordres sur tout ce qui concerne leur conservaon. et quoyque je sois bien certain que vous exécuterez ponctuellement les ordres qu'il vous donnera pour la conservaon de celle de la Martinique, en laquelle vous commandez, je ne laisse pas de vous dire que je me repose sur votre valeur et sur votre expérience pour la conserver, et m'assurant

(i) Notons comme parlicolarité que les provisions étaient données à Saint- Germain-en-Laye et signées : » Marie-Thérèse ». La reine avait en effet la signature pendant l'absence de Lonis XIV, parti pour la guerre de Hollande.

que vous me donnerez, en toutes les occasions quy se présenteront, des preuves de votre valeur et de votre expérience, je prie Dieu, Monsieur de Sainte-Marthe, qu'il vous ayt en sa sainte garde. Signé : Louis^ et plus bas : Colbert. «

L'occasion dont parlait le roi ne devait pas tarder à naître. Ruyler, le célèbre anoiral, gloire de la Hollande, venait presqu'au même moment de recevoir de son gouvernement Tordre secret d'aller attaquer nos colonies d'Amérique. En France personne ne soupçonnait ce projet, et la flotte batave, qui avait quitté les côtes de Hollande le 8 juin 1674, put arriver le 19 juillet en vue de la Martinique sans avoir donné réveil.

Le Fort-Royal qui était son but se trouvait situé sur une pointe rocheuse élevée, s'avançant dans la mer et protégeant à sa droite une baie assez profonde, appelée le Carénage parce que les navires à l'abri du vent pouvaient y radouber leur carène. Le fort luimême possédait pour lui sa bonne situation stratégique, mais il avait été négligé, et, bien que récemment réparé etarmé de batteries à barbettes formant un ensemble de quarante bouches à feu, il était évident qu'il ne présenterait pas à Ruyter un obstacle insurmontable. L*amiral hollandais savait en outre qu'il était presque dégarni de troupes, tandis que le fort Saint-Pierre était rempli de bons soldats et solidement défendu, aussi se décida-t-il à l'attaquer.

Heureusement pour les habitants de la Martinique, le vent qui avait favorisé les vaisseaux ennemis cessa tout à coup, ce qui permit d'aviser.

M. de Baas, quoique malade, dès qu'il fut prévenu, envoya son neveu, capitaine de ses gardes, s'entendre avec le marquis d'Amblimont, commandant le vaisseau du roi Les Jeux^ ancré dans le Carénage, puis il donna l'ordre à M. de Sainte-Marthe de se rendre immédiatement au Fort-Royal.

Celui-ci partit en canot à cinq heures du soir et parvint à quatre heures du matin au Carénage. Il fallait d'abord trouver des défenseurs, M. d'Amblimont fournit un enseigne et douze soldats de marine: deux navires marchands donnèrent une partie de leurs équipages; quelques habitants armés, les plus voisins, accoururent à Tappel des armes; en tout cent soixante et un hommes. Parmi les officiers de milice, citons les noms de MM. de Valmenier, Cornette, de Collart, du Prey, d'Orange, etc.

Sur le malin la brise s'éleva, les vaisseaux hollandais se dirigèrent vers la Martinique et il devint évident que Ruyter cherchait à franchir la passe du Carénage. Elle était, il est vrai, étroite et défendue par une batterie à fleur d'eau; mais une fois gagné, Tavantage était si réel que Tamiral devait céder coûte que coûte à la tentation de le conquérir. On vit en eifet deux frégates légères et un brûlot se détacher du gros de la flotte et mettre le cap sur le point ambitionné. Avec une sûreté de coup d'œil et une décision qui lui font le plus grand honneur, Sainte-Marthe vit le danger et fit couler à fond dans le chenal deux navires qui se trouvaient en partance. La passe obstruée, Ruyter perdait ainsi le moyen de détruire deux vaisseaux bien armés qui étaient dans le Carénage, Les Jeux et le Saint- Eustache. L'amiral fit rallier ses vaisseaux et bientôt Ton put voir s'avancer la flotte entière, composée de quarante-trois voiles : soit trente-sept vaisseaux et six brûlots. Que pouvaient contre cette masse les cent soixante et un défenseurs du fort!

André de Sainte-Marthe fut à la hauteur de la situation, il résolut de combattre, malgré la disproportion des forces, et d'abord, pour faire illusion à Tennerai, tandis que plusieurs navires de la flotte hollandaise fouillaient les fourrés de coups de canon pour assurer le débarquement, il faisait défiler à leur vue, dans un sentier étroit montant au fort, le petit nombre de ses soldats et ceux-ci, disparaissant par un chemin creux, venaient de nouveau défiler dans le sentier découvert. Les Hollandais purent ainsi croire que des troupes nombreuses se rangeaient derrière les remparts.

Bientôt les chaloupes chargées de soldats se détachèrent des vaisseaux et jetèrent à terre environ quatre mille hommes. Pendant ce temps, Sainte-Marthe, cessant le défilé, avait fait entrer tout son monde dans le fort et lui donnait ses ordres aussi bien pour ménager les munitions dont Tapprovisionnement était restreint que pour fortifier des courages plutôt chancelants.

Négligeant de faire descendre du canon, tant le succès lui avait paru facile, Ruyter chargea le comte de Stirum, le comte de Horn et son fils même, qui avait le grade de contre-amiral, de diriger l'attaque.

Il était dix heures du matin, les assiégés purent voir les premiers soldats débarqués forcer les portes de magasins établis

sur le bord de la mer, sortir les fûts de vin et d'eau-de-vie et les mettre en perce, puis boire avec délices, exemple qui était suivi par ceux qui débarquaient ensuite. Du fort rien ne bougeait naturellement; celte diversion était trop heureuse et servait trop les intérêts des défenseurs pour qu'ils y missent opposition. Tout à coup, probablement sous la violence des reproches de leurs chefs, les Hollandais brusquant Tattaque, coururent sans ordre à l'assaut du tort, avant même que le débarquement ne fut achevé.

t Ce fut, dit M. Guet, un désordre épique où la masse se laissa entraîner confusément. Triste moment pour eux! Beau spectacle pour nous! Une trombe de fer s'abattit sur la foule houleuse, qui fléchit dans le sang. Boulets, balles et pierres culbutaient les assaillants les uns sur les autres au milieu de la multitude affolée, qui piétinait sur elle-même impuissante à se diriger, sourde aux commandements de ses ofiiciers. Jamais élan défensif ne fut plus fécond en résultats surprenants... L'ennemi recula, tourna sur lui-même et revint à la charge sans plus de succès. Des milliers de coups se croisèrent pendant une demi-heure environ, après quoi le feu s'éteignit de part et d'autre. *

Les Hollandais, désabusés, entouraient leurs morts : Stirum et de Horn étaient du nombre, le jeune Ruyter était blessé; pendant quelques heures il y eut un silence effrayant, mais bientôt on comprit qu'ils préparaient une seconde attaque et celle-là mieux réfléchie, mieux organisée.

De son côté, le gouverneur se disposait à les recevoir. Sainte- Marthe avait donné l'ordre aux deux vaisseaux armés qui se trouvaient au Carénage de s'approcher le plus près possible du fort. Hs pouvaient ainsi prendre Tennemi en flanc.

Le second assaut commença à deux heures, c les coups d'enfilade » des vaisseaux firent un mal énorme aux assaillants qui, cette fois encore, se retirèrent.

Le troisième fut encore plus meurtrier que les deux précédents, les défenseurs se couvrirent de gloire et au moment où la nuit jetait ses ombres sur cette scène de carnage, la victoire appartenait aux cent soixante et un hommes qui s'étaient battus comme des lions et qui n'avaient eu que cinq tués et dix blessés, tandis que quatre cent trente-trois Hollandais gisaient à terre.

Il se passa alors une scène qui touche à la comédie. D'un côté les défenseurs du fort, exténués, n'ayant plus l'exaltation du

premier moment, découragés devant le nombre de leurs adversaires, émus même de leurs succès dont ils craignaient que l'ennemi ne tirât une vengeance éclatante, exigent qu'on les laisse partir; les marins prêtés par les navires marchands veulent regagner leurs vaisseaux, les habitants leurs maisons. De l'autre les Hollandais affolés, craignant une sortie qui allait les jeter à la mer, dégoûtés d'une entreprise qu'ils jugent comme téméraire, consternés des pertes qu'ils ont faites, renoncent à leur projet.

L'affoUement est partout; pendant la nuit l'ennemi roule des fûts de vin et d'eau-de-vie pour se protéger d'une attaque nocturne, ce bruit remplit de terreur les vainqueurs de tout à l'heure qui se figurent que Ton débarque des canons et qu'on les approche des palissades. Bref Sainte-Marthe n'était plus maître de ses hommes qui disparaissaient un à un et vers minuit, resté presque seul, il se décidait à aller rejoindre M. d'Amblimont à bord des JeuXy tandis qu'au même moment les Hollandais regagnaient leurs navires avec le plus de rapidité possible.

Durant toute la journée qui avait précédé, le gouverneur général, M. de Baas, n'était pas resté inactif; pendant que le canon grondait au Fort-Royal, il avait réuni des secours en hommes et en munitions et dirigé le tout vers le point assiégé, lui-même suivait avec un second détachement. Quand la troupe arriva au lieu de sa destination, une double surprise l'attendait, personne ne vint la reconnaître. Un silence de mort règne dans le fort aussi bien que dans le camp hollandais. On approche avec précaution. A l'entrée de la citadelle, un homme posé en faction dormait assis, son fusil entre les jambes; au loin les premières lueurs du jour laissent voir la flotte hollandaise se perdre à l'horizon, tandis que, sur le rivage, il ne reste que des cadavres et quantité de soldats ennemis dormant ivres-morts.

La suite touche au comique. Les Martiniquais, reconnaissant combien leurs craintes étaient vaines, rentrent au fort plus vite qu'ils n'en étaient sortis et, toute joyeuse, une petite troupe apporte à Sainte-Marthe un étendard des États de Hollande, abandonné par les ennemis dans leur précipitation à regagner leurs vaisseaux. En signe de triomphe, on place le trophée au plus haut des palissades. Mais voici une bien autre histoire : un indigène aperçoit les couleurs hollandaises qui flottent au vent, il court prévenir M. de Baas et lui dire que le Fort-Royal est pris et que la flotte s'éloigne

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pour s'emparer du fort Saint-Pierre. M. de Baas rebrousse chemin en toute hâte et regagne Saint-Pierre où la nouvelle du désastre se répand. Vite on dispose tout pour la défense!...

Ruyter ne songeait guère à Fattaque, il s'éloignait laissant, comme nous l'avons dit, quatre cent trente- trois cadavres et, emmenant huit cents blessés; il se rendait à la Dominique, non certain de n'être pas poursuivi,

Ce tut par un bâtiment hollandais, ayant appartenu à la flotte et pris par un corsaire de Saint-Malo, que la nouvelle parvint à M, le duc de Chaulnes, gouverneur de Brest, et de là à Colbert, dans les premiers jours d'octobre.

Les rapports de Sainte-Marthe et de M. de Baas n'arrivèrent que bien après. Ceux-ci étaient assez différents; tandis que le gouverneur général laissait Sainte-Marthe quelque peu dans Tombre et dissimulait la retraite momentanée des défenseurs du fort, ce dernier, au contraire, faisait savoir au ministre toutes les péripéties que nous avons racontées. Colbert y répondit par la dépêche suivante, écrite de sa main et datée de Sceaux, 21 mai 1676 (1).

M. de Sainte-Marthe, je fais seulement ce mot de responce à la lettre que vous m'avez escrite après la descente des Hollandois daus l'isle de la Martinique, à laquelle estoit jointe une relation de tout ce qui s'est passé dans cette action. Je dois vous dire que le Roy a esté très satisfait d'apprendre ce que vous y avez fait pendant le jour.

« Mais en même temps je ne puis vous celer que Tabandonnement que vous fiâtes de ce fort pendant la nuict a dépieu à Sa Majesté et a mis les isles dans un risque manifeste d'estre perdues^ si Dieu, qui assiste toujours la justice des armes de Sa Majesté, ne les avoit deffendues en aveuglant ses ennemis. Vous deviez plustost prendre la résolution de périr dans le poste que vous aviez si bien deffendu. Mais Sa Majesté, dans sa bonté, a bien voulu considérer plustost le succez de la première que de la seconde action. C'est à vous de prendre garde une autre fois, en cas que vous trouvassiez d'autres occasions de pareille nature, d'avoir la fermeté et la constance nécessaires pour soustenir une action jusqu'au bout et faire en sorte que le Roy demeure plus satisfait de vostre fermeté, ainsy qu'il a esté de vostre courage dans la première action. »

{{) François de CoUart et la Martinique, par M. Guet, p. 163.

Il est évident que cette lettre était destinée à être communiquée aux habitants de Tile et qu'à eux s'adressait la paternelle remontrance de Colbert, car Sainte-Marthe n'avait rien eu à se

reprocher, ayant lutté jusqu'au bout contre le découragement de ceux qui Tentouraient et ne s*étant retiré que quand, resté seul, toute défense lui paraissait impossible.

Ajoutons que le fait d'armes de la Martinique, si glorieux dans son ensemble, avait beaucoup flatté Louis XIV qui donna Tordre de frapper une médaille commémorative. Nous en avons une reproduction sous les yeux; elle est fort jolie et d'une grande pureté de lignes; d'un côte, l'effigie du roi avec Tinscription : Ludovicus Magnus Rex Christianissimus. De l'autre, une victoire ailée planant sur un vaisseau brisé, tandis que gît à côté un blessé que considère un guerrier (1). Légende : Colonia Francorum americana victrix, et au-dessous, en exergue : Batavis ad Martinicam cœsis ac fugatis. MDCLXXIIIL

L'opinion publique, de son côté, rendit justice à Sainte-Marthe, je n'en voudrais pour preuve que l'article de la Gazette de France^ année 1674, p. 1207-1208, où l'on racontait comment < le Sieur de Sainte-Marthe, gouverneur de la Martinique, se distingua beaucoup dans la défense de cette isle attaquée par les Hollandois et la retraite honteuse du Lieutenant-Amiral Ruyter i.

La peinture et la gravure perpétuèrent également cette victoire. Une gravure rarissime de Pierre Brissart, exécutée presqu'immédiatement, porte en exergue ces lignes : Assaut des Hollandois, repoussés du Fort Royal de la Martinique par M^ le chemlier de Sainte-Marthe, gouverneur pour le Roy dans l'isle; suit une légende explicative, un récit abrégé et ces mots : Sic magnus gemino Lodotcus in Orbe triumphat. Et plus récemment, au musée de Versailles, figure un tableau de Gudin représentant la Bataille de la Martinique (1674)^ numéro 1399 (exposé au Salon de 1846).

Le nom de tous les braves qui s'étaient dévoués à la défense de la colonie furent conservés dans un état dressé par l'un des héros de cette action, le sieur Antoine Cornette, lequel reçut des lettres d'anoblissement, à la sollicitation de Sainte-Marthe, ce qui, soit dit

(1) EUe figure aa catalogue du musée de la Monnaie sous le numéro 193^ règne de Louis XIV; le sujet est ainsi décrit : « La victoire volant dans les airs au-dessus d'un trophée naval auquel est enchaîné un Hollandais vainca qae contemple un personnage vêtu à l'indienne. »

en passant, prouve qu'il sut faire rendre justice à ceux qui l'avaient mérité.

La Martinique rentra dans le calme et, pendant trois ans, aucun événement n'est à signaler. Le 15 janvier 1677, M. de Baas succomba subitement à un accès de goutte et jusqu'au 8 novembre, c'est-à-dire pendant environ un an, le chevalier de Sainte-Marthe fit les fonctions de gouverneur général à la satisfaction des habitants et du roi qui, comme marque de particuUère estime, lui envoya, le 19 avril 1679, une gratification de trois mille livres argent de France.

II est vrai que le gouverneur intérimaire eut préféré la succession de M. de Baas. La lettre que nous reproduisons ci-contre et qu'il écrivit à Golbert, le 15 février 1677, était dans sa touchante simplicité une demande indirecte.

« M. de Sainte-Marthe, à M. de Colbert.

« Je prends la liberté de vous dire, Monseigneur, qu'il y a environ trois mois que M. de Baas rappella mon second fils de l'isle de la Grenade où il l'avait envoyé il y a un an et demi, luy donnant le commandement d'une des huict compagnies de la marine qui estoit vacante, et l'envoya à Ste-Croix pour y commander à la place du S^ Delatour que mon dit Sr de Baas y avait rais en l'absence du 8*" Chevallier du Bois qui estoit gouverneur.

« Que si le Roy, Monseigneur, dispose de ce Gouvernement en faveur de quelque autre, je supplie très humblement Vostre Grandeur d'accorder à mon fils la dicte compagnie et de luy en faire donner le Brevet d'enseigne.

« Il ne me reste plus rien à vous dire, Monseigneur, sinon que toutes les espérances de ma fortune et de ma famille qui est grande, sont fondées sur vostre bonté.

« J'ay douze enfans de tous âges dont deux servent Dieu à réghse, trois au service de Sa Majesté et sept qui me restent sur les bras, desquels il y en quatre nez en ce pays. Je suis cadet de la famille des Sainte-Marthe et sans bien. Tout mon reconfort esta vostre bonté, la suppliant très humblement de me prendre en sa protection. Dieu sera vostre récompense. C'est de quoi nous le prierons tous ensemble. »

Cette demande si discrète n'eut pas le résultat que le gouverneur général intérimaire en attendait. Le comte de Blénac fut nommé gouverneur général des îles d'Amérique.

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Le !2 août 1679, Antoine-André de Sainte-Marthe suivait M. de Baas dans la tombe. Il laissait onze enfants et non plus douze, con)me le disait sa lettre écrite à Colbert deux ans auparavant, car, dans Tintervalle, Tun d'eux, volontaire dans l'armée du viceamiral d'Estrées, avait été tué à Tabago, à l'âge de quinze ans, payant ainsi à la patrie cette deltedu sang que tant de membres de la maison de Sainte-Marthe avaient déjà, avant lui, si noblement acquittée.

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