CHAPITRE XVII
Les derniers Sainte-Marthe. — Abel II de Sainte-Marthe, seigneur de Corbeville. — La bibliothèque royale de Fontainebleau. — Les ouvrages d'Abel de Salnte-Uarthe. — Iconographie. — Jean de Sainte-Marthe et sa descendance, aux ivii^ et xvni« siècles. — Conclusion. — Ce qui a fait la force des Sainte-Marthe.
Abel de Sainte-Marthe, seigneur de Corbeville, naquit le 10 août 1626; il se destina d'abord au parti des armes et reçut l'éducation propre aux jeunes gentilshommes de celte époque, mais Tespèce d'attraction invincible qui semblait pousser tous les Sainte-Marthe vers les belles-lettres le décida à compléter ses études classiques. Dès lors sa vocation se modifie et il entre dans la magistrature. Son mariage (25 février 1654) avec la lille d'un maître des requêtes : Marie de Corberon, devait lui en ouvrir encore plus facilement les portes (1). Aussi le trouvons-nous bientôt conseiller à la Cour des Aides. L'union qu'il avait contractée ne fut pas de longue durée. Marie de Corberon ne vécut que peu de temps; trois ans après son mariage, le 8 janvier 1657, elle mourait, âgée seulement de vingt-et-un ans. Dix-huit mois
(1) CorberoD porte : d'azur, au chevron d'êr, accompagné de 3 tours de même, posées 2, i.
après. le 28 juillet 1658, il épousait en secondes noces Marie Héron, appartenant aussi à une famille de robe (1).
L'érudition d'Abel II de Sainte-Marthe, aussi bien que sa naissance, devaient le désigner à la faveur royale pour la charge de garde de la bibliothèque de Fontainebleau, que son père occupait ; celui-ci démissionna; il reçut immédiatement les lettres de provision qui la lui confîaient (août 1646). A peine installé à son poste, le nouveau garde prouva sa reconnaissance en écrivant l'histoire de la bibliothèque dont il était chargé.
D'après Abel de Sainte-Marthe, c'est Charles V qui réunit les premiers éléments des collections de Fontainebleau. Les manuscrits nombreux rassemblés par ses soiiis en formèrent le fonds. Dn siècle et demi plus tard, François I^"" ordonna l'augmentation et l'embellissement de la bibliothèque et la fit placer au-dessus de la galerie qui conserva son nom.
Inutile de rappeler les titres de François I^' à la reconnaissance des amis des lettres. Grâce à son initiative personnelle, beaucoup de manuscrits originaux et de nombreuses copies furent apportés de Grèce et d'Asie. Guillaume Budé, Pierre Castellan, premiers gardes de la bibliothèque royale, les réunirent et les classèrent à Fontainebleau. C'était aussi Tépoque oii l'imprimerie multipliait ses merveilles. A côté des éditions si parfaites d'Aide Manuce vinrent se grouper les œuvres des vingt-quatre imprimeurs parisiens. En 1556, Henri II réglementa le premier dépôt des livres et exigea qu'en chacune de ses bibliothèques serait remis un exemplaire de tous les ouvrages qui s'imprimeraient en France. Aucun privilège n'était accordé sans cette condition; de plus, la bibliothèque de Fontainebleau étant considérée comme bibliothèque royale, il fut formellement spécifié par cet édit que l'exemplaire qui y serait déposé serait imprimé sur vélin et relié d'une façon spéciale.
C'est également à Fontainebleau qu'Henri II lit remettre les manuscrits très curieux que Catherine de Médicis avait apportés de Florence. Charles IX, pour sa part, l'enrichit de divers dons particuliers et entre autres des manuscrits venant de la bibliothèque de rinfortuné président Ranconnet, mort prisonnier en 1559. Henri III et Henri IV s'y intéressèrent également; quant à
(i) Héron porte : d'azur, à 3 hérons d'argent.
Louis XIII, on lui devait la nomination du fils de Scévole» Abel de Sainte-Marthe, premier du nom, dont nous avons parlé dans un chapitre précédent. Les bibliothécaires furent d'ailleurs choisis toujours avec un soin particulier : à Pierre Castollan avait succédé Pierre de Montdoré dont la science était connue et appréciée, ainsi que nous le prouvent Içs éloges que ne lui ménagèrent ni le chancelier de THopital ni Scévole de Sainte- Marthe. Après lui et avant Abel de Sainte-Marthe, Jacques Amyot, évéque d'Auxerre, précepteur du roi, le célèbre traducteur de Plutarque, avait apporté dans les fonctions dont il était chargé cette science profonde et cette netteté d'esprit qui le caractérisent. Le nouveau bibliothécaire trouvait donc réunis les éléments les plus intéressants pour l'histoire qu'il entreprit, à son entrée en charge, sous ce titre :
Discours au Roi sur le rétablissement de la Bibliothèque royale de Fontainebleau 9 avec les preuves justificatives des faits avancés dans le discours^ in-i^, Paris, 1668. Le livre était orné de dessins et de devises auxquels Sainte-Marthe excellait. On y remarque d'abord un soleil planant sur des attributs militaires et des attributs des beaux-arts; il semble tout animer; au-dessous ces mots : f Omnia solus *, tout par lui seul; plus loin, autre soleil, autre devise : t Toto emicat orbe >, il brille pour tout l'univers, ou encore : « Orbis fata régit *. Légendes se rapportant, comme on le voit, à la devise royale elle-même.
Outre ce discours sur la bibliothèque de Fontainebleau, Abel écrivit plusieurs pièces en prose telles que le Parallèle de saint
Louis avec Louis le Juste Parallèle du même monarque
Louis XIII avec Jules César^ dédié au Grand Gondé. Le tout imprimé à Poitiers, chez Julien Thoreau, 1648.
En 1693, il publia les plaidoyers de Nicolas Corberon, son beaupère, et il y joignit ceux de son père sous ce titre : Plaidoyers de M. Nicolas Corberon avocat général au Parlement de Metz et ensuite Maître des Requêtes^ ensemble les Plaidoyers d'Abel de Sainte-Marthe^ in-4o. C'est à cette édition que l'on trouve joint généralement le discours sur la bibliothèque de Fontainebleau.
En 1698, Abel édite une traduction française de la Pœdrotophie du grand Scévole, sous ce titre : La manière de nourrir les enfants à la mamelle^ traduction d'un poème latin de Scévole de Sainte- Marthe^ par Abel de Sainte-Marthe^ Paris, Guillaume de Luyne,
1698, in-S^. Cette traduction est fidèle et son auteur s'attache scrupuleusement à respecter la pensée de Scévole; malheureusement il manque à la fois de délicatesse et de force. Les endroits les plus beaux du poème latin sont justement ceux oii ces défauts paraissent le plus; le traducteur se traîne sans vivacité ni dans les images ni dans les expressions. Il est toujours exact mais jamais ^», brillant et ceux qui ne jugeraient l'œuvre de Scévole que par la
traduction d'Abel en auraient une idée très fausse.
Dans un avertissement qui précède cette traduction, Âbel parle de divers ouvrages qu'il va composer sur le droit romain et français, sur les familles illustres, sur les finances, etc J'ignore si
ces projets furent mis à exécution, nous n'avons trouvé aucune trace de ces œuvi*es diverses : en tout cas elles n'enrichirent pas leur auteur. Nous avons en etfet sous les yeux un curieux mémoire (1) adressé par Sainte-Marthe à M™« Héron, sa bellemère, où il se plaint de sa situation précaire et de la gène à laquelle M"*® Héron n'a rien fait pour remédier. 11 y a dans cette pièce quelques détails curieux à noter. C'est ainsi qu'après avoir énuméré ses pertes, pertes sur la vente défectueuse d'une maison, sur le prix et les revenus de sa charge, pertes dues à une banqueroute, à la suppression d'un testament et qui se montent à plus de cent quarante mille livres, sans compter un héritage considérable qui lui a échappé, il finit par se plaindre des générosités de sa belle-mère :
f Je scay bien qu'incontinent après, le zèle de la fondation vous
emporta encore si fort, que vous fistes une fondation à Saint- J^^^ < Jacques de la, Boucherie de trois mille livres pour les saints des
1 dimanche, lundi et mardi gras; vous en fistes une autre de t douze cens livres au mesme lieu pour les Trespassez, vous en
^, ' c avez fait encore une autre pour un salut le dernier jour de
€ chaque année, vous avez fait ensuite un testament d'environ t quinze mille livres que vous avez déjà pris la peine d'exécuter
« par avance
( Il y a un autre article qui va encore bien plus loin, Madame, • c'est la dépense courante de vos charitez. Vous estes bonne, ( pieuse, charitable, compatissante aux besoins des pauvres; vous
(1) Biblîothèqae Nationale, Ln S7, 18355. .
c faites votre occupation continuelle de vous employer pour eux c et de leur faire du bien. Il y a des dames pieuses qui s'attachent c d'inclination à quelque communauté religieuse à laquelle elles c font du bien; mais votre charité, Madame, n'a point de bornes, t Elle embrasse tout, elle se répand partout, c'est ce qui fait que f tout ce qui vous environne ne respire et ne vous parle que f charité. »
Puis, après une énumération plaisante de tous ceux qui sollicitent de sa belle-mère c des charitez sans en faire eux-mêmes >, il ajoute : • Ils ne vous diront pas que la loy de Dieu, la loy de la f nature, les loix civiles, la bienséance et beaucoup d'autres c raisons vous obligent à aimer et à secourir vos enfants. Ils ne c vous diront pas que les père et mère ne sont que les dépositaires ce de leurs biens, que leurs biens appartiennent à leurs enfans; f qu'avant de faire des charitez, il faut leur faire justice, qu'il faut f leur donner du bien et que dans la distribution des charitez, f c'est par eux qu'il faut commencer, etc. »
Il y a dans les lignes qui précèdent une curieuse étude des mœurs du temps. On voit que dans certaines classes de la société le zèle des fondations pieuses ou charitables, t l'émulation dans les libéralitez », pour parler comme Sainte-Marthe, étaient singulièrement exagérés.
Nous ignorons C3 que fit M™^ Héron; il est probable cependant qu'elle se laissa toucher par les instances de son gendre; car ce dernier ne se trouva pas réduit, comme il le disait, à vendre sa charge : c la profession de la robe étant honorable mais pas riche ». Mais au contraire il la conserva et nous le retrouvons quelque temps après pensionné du roi, comme conseiller d'État et doyen de la Cour des Aides.
Dans les réclamations précitées, Âbel de Sainte-Marthe, tout en se plaignant des mauvais procédés de sa belle-mère à son égard et des pertes accidentelles qu'il avait faites, constatait qu'il avait encore une fort jolie fortune, insuffisante il est vrai pour le train qu'il devait mener, et il en donne la composition. Divers papiers de famille nous ont permis de notre côté de reconstituer ce que l'on pourrait appeler, pour employer le langage moderne, le portefeuille de Sainte-Marthe, et de voir ainsi de quoi se composait la fortune d'un magistrat à la fin du xvn^ siècle et les placements ordinaires à l'époque. Outre le revenu des charges et pensions du
- sas-
roi, nous trouvons le revenu de maisons c dans Paris », des rentes sur des particuliers, des rentes sur l'hôtel de ville, des rentes sur les tailles, sur les gabelles, sur le clergé, sur les aides, etc., toutes valeurs dont le caractère était immobilier. L'on voit que la composition de la fortune privée s'est sensiblement modifiée, car à notre époque les rentes ou fonds d'État, les emprunts contractés par des villes ou de grandes sociétés financières sont le plus souvent considérés comme meubles.
Abel de Sainte-Marthe s'éteignit le 30 octobre 1706 à l'âge de , quatre-vingts ans; il fut inhumé dans l'église des Minimes de
!t' la place Royale. Une longue épilaphe gravée sur une table de
t marbre redit ses litres et ses mérites, comme elle rappelle l'illus-
tration de sa famille; Dreux du Radier (1) la donne en entier. Il nous paraît inutile d'imiter cet exemple, car cette inscription ne ;> présente aucun intérêt spécial.
' . Quant à M^'^^ Héron, elle mourut huit ans après son mari,
^ non sans avoir continué les traditions généreuses de sa mère. C'est
[ *, ainsi que l'abbé Vanel, dans son ouvrage sur Les Bénédictins de
j ' Saint'Maur de Saint-Germain-des-Prés^ nous apprend qu'elle
légua à ce monastère divers objets précieux, entre autres un
;. reliquaire de la vraie croix enchâssé d'or, qui avait appartenu à
' Marie Stuart. Une inscription constatait qu'il avait été donné, en
^ Rretagne, à la comtesse de Rieux par Henriette-Marie, reine
■' ' d'Angleterre, veuve de Charles I^^ et c'était le fils de la comtesse
V de Rieux lui-même qui l'avait offert à xM™e de Sainte-Marthe. La
tradition veut même que Marie Stuart tint ce petit crucifix dans
ses mains, lorsqu'elle (ut décapitée.
i L'iconographie d'Abel II de Sainte-Marthe se réduit à un seul
; portrait, indiqué par Lelong : c'est d'ailleurs une fort belle
C gravure in-4o. Dans un médaillon ovale, Abel de Sainte-Marthe est
ï représenté de trois quarts, la longue perruque descend sur ses
'^^ épaules, le costume est celui d'un conseiller. Le nez est un peu
! fort peut-être, mais l'ensemble bon, le regard expressif, la bouche
fine; en bas de Tovale : c N. Habert, sculp. 1699 »; les armes de
Sainte-Marthe figurent au bas du portrait. En dessous cette
!î inscription :
/ (1) Bibliothèque historique du Poitou, t. V, p. 408.
f Messire Abel de Sainte-Marthe,
f Chevalier, seigneur de Corbeville, Con«' du Roy en ses Conseils, doyen de la Cour des Aydes et Garde de la Bibliothèque de Sa Maj^à Fontainebleau, Fils d'Abel et Petit-Fils de Scévole de Sainte-Marthe, Illustres par leur sçavoir, par leurs Écrits et par les services importans qu'ils ont rendus à l'État. Il naquit le 10 aoust 1626, il aprit avec succès les belles-lettres et tout ce qu'un Gentilhomme doit scavoir pour la profession des armes, mais sa famille l'engagea à suivre celle de la Robe. Il épousa le 25 février 1654 Dame Marie de Corberon, Fille et héritière de Messire Nicolas de Corberon, Maître des Requêtes. Elle avait un cœur et des mœurs qui répondoient à sa naissance. Elle mourut le 8 janvier 1657 âgée de 21 ans. Et en secondes noces le 28 juillet 1658, Dame Marie Héron alliée dans la Robe. Il a toujours imité les vertus et suivy les exemples de ses Ancestres. •
Cette inscription reproduit presque intégralement l'épitaphe mise sur le tombeau d'Abel II de Sainte-Marthe.
Abel n'est pas le dernier des Sainte-Marthe qui mérite d'être cité; cependant l'on peut dire que désormais l'éclat du nom diminue sensiblement. L'on rencontre encore des magistrats honorés, des érudils de valeur, mais ils ne sont plus connus que de leurs concitoyens et la génération suivante ne s'en souviendra guère.
A cette catégorie nous rattacherons Jean de Sainte-Marthe, écuyer, seigneur de la Lande d'Airoux près Gençay, fils de François, seigneur de Chandoiseau, né à Paris le 1«' novembre 1627. Esprit distingué, mais porté au mysticisme, il parut d'abord se destiner à l'état ecclésiasque et entra à l'Oratoire, à l'âge de dixneuf ans. Il n'y resta que peu de temps. Nous le retrouvons peu après avocat au Parlement de Paris. En 1657 il épouse sa cousine Louise Porcheron, fille de Philibert Porcheron, écuyer, seigneur de Lavaux Saint-Jame, prévôt général du Poitou, et de Marie d'Estivalle (1); ce mariage le fixa en Poitou.
(1) Porcheron porte : d'or à un chevron d'azur, accompagné en chef de 2 hures de sanglier de sable affrontés et en pointe d*un sanglier de sable passant (d'Hozier).
Louise Porcheron était petite-Glle de Jean d'Estivalle qui avait époosé ane nièce da grand Scévole.
Malheureusement pour son repos, Jean de Sainte-Marthe avait un caractère difficile, très enclin à la critique. Cultivant les muses non sans talent et, parait-il, en relations suivies avec Boileau qui lui donnait des conseils, il publia une série de satires contre des personnes de Poitiers qui n'avaient pas le don de lui plaire. Une f^ de ces pièces de vers, intitulée La fine Epice et où il raille un
1^; gentilhomme qui avait épousé la fille d'un marchand, était parti-
^ • culièrement méchante : par un jeu de mots facile et la suppres-
sion de deux lettres, Sainte-Marthe avait transformé Tinscription ': latine : t Respice finem », mise par ce gentilhomme sur un cadran
%, solaire, en ces deux mots français : c Espice fine ». Inutile d'in-
^r '' sister sur les inimitiés sans nombre que lui valurent cette tournure
g- d'esprit.
I^ji. Sainte-Marthe paraît s'être repenti du mal causé par sa verve
^; mordante, car après la mort de sa femme, arrivée en 1667, il
détruisit tout ce qu'il put des pièces satiriques qu'il avait fait
imprimer et entra dans les ordres. Il mourut curé de Liaigres,
près Mirebeau, vers 1690.
De son mariage avec Louise Porcheron il avait eu deux fils et une tille. Cette lille, Françoise, mérite une mention toute spéciale. lo, Initiée par son père aux langues latine et grecque, elle acquit ce
î^H renom de bel esprit si prisé au xvu® siècle. Dreux du Radier, dans
5ti; sa Bibliothèque historiqas du Poitou^ la classe parmi les femmes
1^ célèbres de la province et publie la lettre suivante que lui adresse
au mois de juillet 1752 son neveu, le chevalier de Sainte-Marthe : « Vous ne risquez rien, écrivait-il, à mettre Françoise de Sainte- Marthe, ma tante, au nombre de vos savantes Poitevines. Pendant plus de trente ans elle a passé pour la personne la plus savante du Poitou. Plusieurs de ceux qui l'ont connue rendent encore aujourd'hui ce témoignage à sa mémoire. Mesdames des Roches, qui ont l'ait tant bruit, en savaient peut-être moins qu'elle. La lecture des meilleurs livres faisait son occupation ordinaire. A beaucoup de littérature elle avait su joindre les connaissances les plus solides, les élémens de la Géométrie et une Logique assez bonne pour entrer en dispute avec les plus entendus. La tradition
confirme à Poitiers ce que je vous écris »
Françoise de Sainte-Marthe ne se maria pas, elle mourut en 1710 et fut inhumée dans le cimetière de Saint-Savin à Poitiers. Ajoutons que le manuscrit de la bibliothèque de l'Institut,
que nous avons souvent cité, la confond avec sa cousine et la dit à tort religieuse à Port-Royal.
Des deux fils de Jean de Sainte-Marthe, le premier, Jean- François, né vers 1666, prit le parti des armes et mourut sans descendance. Le second, Hené de Sainte-Marthe, écuyer, seigneur de la Lande d'Airoux, né en juillet 1659, épousa vers 1714 Radegonde-Thérèse Coutineau, fille d'un avocat au Présidial de Poitiers (1), dont il eut deux fils.
Le premier, Louis-Charles-Félix, seigneur de la Rousselière, la Tour, etc., chevalier de Saint- Louis, qui prit aussi le parti des armes épousa, à Chéneché, le 3 mai 1742, Marie-Louise-Angélique de Rerland de la Tour de Signy (2), dont il n'eut qu'un fils mort à l'âge de neuf ans (1752).
Capitaine de cavalerie d'abord au régiment de la Yieuville, puis ensuite au régiment de la Reine oii il se distingua dans diverses batailles, il perdit sa compagnie par la réforme. Nous le retrouvons en 1769 à Poitiers, dans une situation précaire, mal payé de sa pension et ne pouvant pas c faire honneur à sa naissance ni aux titres dont il a été honoré •. Il mourut, nous apprend la Gazette de France^ le 1®' mars 1773.
Le second, François, dit le chevalier de Sainte-Marthe, seigneur de la Rousselière, naquit à Poitiers le 7 septembre 1716 et épousa en 1751 M^ne Maigret de Villiers (3).
Le chevalier de Sainte-Marthe est surtout connu par ses relations avec Dreux du Radier auquel il fournit de nombreux et précieux renseignements sur toute sa famille.
Certaines des lettres qu'ils échangèrent ont fait l'objet d'intéressantes communications à la Société des Antiquaires de l'Ouest. Nous citerons une de ces lettres, malgré son style emphatique, parce que, si elle montre bien les sentiments d'admiration que la famille de Sainte-Marthe inspirait à l'historien du Poitou, elle montre aussi les recherches consciencieuses faites par lui pour s'entourer de tous les renseignements possibles avant d'entreprendre les biographies qui forment cet ouvrage si considérable,
(i) Gootinean porte : d'azur, au chevron d*or accompagné en chef d*un arbre de même et en pointe de 3 besans d'or.
(2) Berland porte : de gueulei, à 2 merlans d'argent, le champ temé d'étoiles d'or.
(3) Maigret de YiUiers porte : d*azur au bâton péri en bande, accompagné de 3 fleurs de lys d'argent.
— ÏM —
publié sous le titre de Bibliothèque historiqae et critique du Poitou. c Monsieur (1), écrit-il à François de Sainte-Marthe, je le dis tous les jours à mes amis, et votre lettre le confirme puissamment, si Ton veult trouver des sentiments uniques, de belles âmes, une noblesse innée, c'est à Poitiers qu'il faut les chercher, c'est sur les bords du Clain que naissent ces précieux fruits, c Laudabunt alii Chram Rhodum aut Mythilenem^ etc., et le reste que vous savez mieux que moi, puisque c'est Horace qui le dit. Pour moi, je préférerais Poitiers à Rhodes, à Mythilène, à toutes les villes du monde, du côté des mœurs douces, de Tesprit vif, des qualités aimables de la société. Il est vray que tous les Poitevins ne sont pas des Sainte-Marthe; mais il suffit que les Sainte-Marthe soient Poitevins pour parler du Poitou comme j'en parle. Pardonnez, Monsieur, à la surabondance de mes sentiments un éloge général de votre patrie; vous êtes, dans ce moment, l'objet particulier qui m'inspire ces louanges générales. C'est à vous. Monsieur, que Poitiers doit les couleurs que j'employe dans ce tableau, et je dirais, si l'on osait me contester la justesse des traits, ce que l'on dit de la Grèce relativement à Socrate : Satis une Socrate dives. Il suffit que le Poitou ait des Sainte-Marthe pour luy prodiguer mon encens, si l'on peut se servir du terme prodiguer quand il s'agit d'offrir un encens qui est dû.
f Samarthanorum satis una gente superest Pictones. t Je vous rends, Monsieur, avec toute la vérité d'un cœur pénétré, les remerciements que mérite la part que vous voulez bien prendre à ce qui me regarde. Quelque pouvoir qu'eussent mes ennemis, la voix de la vérité s'est fait entendre: l'audience que me donne le secrétaire d'état qui avait signé l'ordre qui m'a fait connaître Poitiers, fut une espèce de jour de triomphe pour moy, par les termes obligeants dont il se servit. Mais c'est trop m'arréter sur mon compte; de plus grands objets m'appellent : c'est les grands hommes de votre illustre maison. J'ay trouvé, dans mon cabinet, d'amples mémoires sur les Scévole, les Abel, les Nicolas, non seulement dans les livres que vous me faites l'honneur de m'indiquer, mais dans les morceaux que j'ay
(1) Bullelin de la Société des Anliquairei de V Ouest, deaxième trimestre,
rassemblés. J'ay les œuvres de Scévole ie Grand et d'Abel, de
rédition in-4o de 1663, et plusieurs autres recueils d'Abel.
J'ai trouvé quelques autres pièces qui m'ont indiqué d'autres illustres de votre famille : un Irénée, qui a fait des vers latins, douze plaidoyers d'Âbel, gendre de H. de Corberon, imprimés avec 88 plaidoyers de son beau-père. Ce monsieur de Corberon mourut le 10 may 1650. M. de Thou ne parle que de Scévole et de Louis, son frère, et en dit à peu près ce qu'en dit d'Avila. J'ay ces auteurs. Pour Balzac, apparemment c'est dans ses lettres, que je n'ay pas, qu'il s'agit de MM. de Sainte-Marthe; Morery est court et peu exact, et d'ailleurs il ne parle pas de tous ceui de votre famille dont il faut parler et dont je parleray en effet. Le père Nicéron que j'examine, est sujet à réforme, dans bien des occasions, dans les mémoires de MM. de Sainte-Marthe. Je compte être plus étendu et plus exact avec les mémoires que
j'ai rassemblés
c Je compte même faire une partie séparée (de ce qui concerne les Sainte-Marthe) et s'il y avait jour à faire imprimer le tout à Poitiers, sous vos yeux et par M. Taubon, je prendrais avec luy les arrangements qu'il voudrait prendre. Il est impossible que l'ouvrage ne réussisse pas dans le Poitou dont plusieurs et toutes les meilleures familles se trouvent intéressées dans mon ouvrage; il n'y a presque pas de t)onne maison d'épée ou de robe qui n'y trouve quelque ayeiil, quelque parent ou quelque allié. Vous y verrez quantité d'évêques, d'ecclésiastiques distingués, des magistrats, des avocats, des abbés, des médecins, des apoticaires même, des généraux d'armée, des politiques, des ministres d'État, des grands hommes de tous les ordres. Poitiers, Loudun, Fontenay-le-Comte, Lusignan, Nyort, Thouars, Chatellerault, Parthenay trouveront leurs illustres. Je rassemble même avec soin le nom des dames célèbres poitevines, et il y en aura en assez grand nombre pour figurer dans mon recueil et soutenir la réputation des belles du Poitou du côté du mérite essentiel de l'esprit. Mes voyages et mes affaires ne m'ont pas fait perdre mon projet de vue, non plus que votre chère cité dont je puis dire en parodiant Virgile : QtMm semper amœnam, semper honoratam, si di voluistis^ habebo. < J'apprends avec une joye sincère. Monsieur, la conclusion de votre mariage avec Mademoiselle de Villiers qui est, grâce à
- ni —
c votre mérite et au sien, Madame de Sainte-llarthe. Daignez en
t accepter mes compliments •
Comme on le voit, les Sainte-Marthe avaient trouvé en Dreux
du Radier non seulement un historien mais encore un admirateur
convaincu, aussi, dans sa Bibliothèque du Poitou (1), ce dernier
^' apprend-il au public avec enthousiasme que, du mariage du
chevalier de Sainte-Marthe avec M®Me de Villiers, est né, le
28 mai 1753, c AbeUScévole- Louis de Sainte-Marthe (2), qui est
R'; t actuellement Tunique appui de cette savante famille, magnœ
^ t spes unica gentis. Génie qui présidez à la gloire de la Province,
? • s écrie-t-il, muses à qui la maison de Sainte-Marthe a rendu
^J € depuis trois siècles des hommages si constans et si variés,
& . • adoptez ce tendre enfant, élevez-le dans votre sein, veillez autour
Ip f de son berceau, rendez-le digne de vos plus saints mystères.
f Que son cœur formé sur les exemples de ses ayeux, que son
c esprit cultivé par vos soins, répondent un jour à ce que la
< République des Lettres et sa Patrie sont en droit d'en attendre ! •
Les vœux formés par Dreux du Radier ne furent pas entendus.
.. La sève vigoureuse qui coulait dans les veines des Sainte-Marthe
Jlr; était épuisée. Abel-Scévole-Louis, seigneur de la Rousselière et
Saint-Maurice, c l'unique espérance > de cette race illustre,
mourut à vingt-six ans, vers 1779, sans postérité.
Les Sainte-Marthe s'éteignaient doucement, à la veille de la
'-t: Révolution qui devait taire disparaître violemment tant d'autres
^ ' familles.
Or, par suite du hasard des ventes publiques, il y a quelques mois, en mai 1898, le catalogue d'une librairie (3) offrit aux amateurs les Œuvres de Scévole etd'Abel de Sainte-Marthe, ayant appartenu au chevalier de Sainte-Marthe. Celui-ci,le 18 juillet 1760, ; sur Tun des volumes, écrivait de sa main ces lignes : c Si mes
f? descendants se souviennent de moy, ils ne prêteront ce livre ny à
parents ny à aucun ami, et je souhaite que mes enfants marchent sur les traces de tant de grands hommes dont ils sont issus. •
Comme les vœux de Dreux du Radier, ces souhaits ne devaient pas être exaucés. Quelques années après, les Sainte-Marthe dispa-
(â) Alias : Abel-Ganthier-Louiâ-Scévole de Sainte-Marthe.
(3) L. Clouzot, Ubraire à Niort, 344* catalogae, mai 1898, p. 160.
raissent, et bien que leur nom ait été relevé par leurs principaux descendants du côté féminin (1), Ton ne peut s'empêcher d'un sentiment de tristesse en voyant ainsi s'éteindre cette famille < illustre dans la République des Lettres », suivant l'expression de d'Alembert (2), t ou l'esprit, le savoir et la piété semblent se « succéder et qui a donné plus de quarante auteurs distingués c dans tous les genres, depuis 1500 jusqu'au xvui^ siècle. »
Nous voici arrivés au terme de cette étude. Pendant presque cinq siècles, jusqu'au moment où le nom de Sainte-Marthe s'efface, nous avons constaté chez ceux qui l'ont porté la même droiture de sentiments, la même valeur guerrière, la même supériorité intellectuelle. Dans cette race forte se sont transmises intactes avec le sang les mêmes qualités physiques et morales, les mêmes dons de l'esprit et du cœur. Tous les Sainte-Marthe n'ont pas brillé il est vrai d'un éclat pareil; on en rencontre qui furent hors de pair, il en est de plus modestes; tous cependant ont mérité de voir leur nom cité et après leur mort ont trouvé des apologistes et des historiens. Le jugement porté par Voltaire sur cette famille ne peut donc être taxé d'exagération : féconde en savants, elle est bien de celles dont le pays a le plus à s'honorer.
A quoi a pu tenir cette constance dans le mérite? Il n'est pas d'effet sans causes, oii chercher ces causes ici, sinon dans la permanence chez une même suite d'individus des vertus qui font les races fortes : l'esprit de famille, le patriotisme éclairé, les sentiments religieux, l'amour de l'étude.
L'esprit de famille; où peut-on le rencontrer développé à un plus haut point qu'au foyer des Sainte-Marthe. Toujours nous avons vu le père respecté dans son autorité, considérée comme un culte, la mère honorée, comme incarnant en elle le dévouement absolu; tous les deux regardant l'éducation des enfants comme le devoir le plus important qu'ils eussent à remplir. N'est-ce pas
(1) La famille Ualot de GoUart Saiote-Marthe, issae à la fois de deax filles du gouverneur de la Martinique.
(3) Supplément d V Encyclopédie, 1777, t. IV, p. 469. L* Encyclopédie ajoute «( que quatre personnes de cette famille subsistent encore, mais qu'elle n'a plus qu'un héritier de ce beau nom en Scévole-Loais de Sainte-Marthe ». Subsistent était exact en 1754, à l'époque où Dreux du Radier écrivait l'article dont se sont inspirés les auteurs de Y Encyclopédie, mais ne l'était plus en i777 1
un Sainte-Marthe, illustre entre tous les autres, Scévole, qui écrit un long poème : La Pœdotrophie, pour montrer que Tenrance même la plus tendre ne doit pas échapper aux soins paternels. A chaque génération, nous constatons le même soin donné à l'éducation première et ensuite appoité au développement de cette éducation. Tous nos Sainte-llarthe, après avoir commencé leurs études sous l'œil paternel, vont les terminer à Paris ou dans des universités connues. C'est là qu'ils recueillent les leçons de maîtres souvent célèbres, qu'ils forment ces amitiés solides, qu'ils reçoivent cette impulsion intellectuelle dont ils sauront faire profiter leur pays.
Le patriotisme éclairé; quelle famille peut en donner des preuves plus éclatantes. Dès 1310, les Sainte-Marthe se battent pour leur roi en Gascogne, ensuite ils luttent pour lui en Poitou. Sous la Ligue, alors que les passions politiques et religieuses rendent si difficile la compréhension exacte du devoir, eux ne se trompent pas, n'hésitent pas. Ils restent immuablement attachés à leur souverain légitime. Plus tard nous les trouvons soit sur les champs de bataille de la vieille Europe, soit aux lies du nouveau monde; toujours ils luttent pour la France, et il en est ainsi jusqu'à la fin du xviil« siècle, sans que Ton puisse relever chez eux une erreur de conduite, une défaillance quelconque.
Des sentiments religieux qui les animent^ nous n'avons pas non plus à donner la preuve. Que l'on examine leurs actes, que Von parcoure leurs écrits, tous sont un hommage plus ou moins direct à leur foi. Ils restent intangibles, au moment des crises de la Réforme, comme au moment des querelles, plus dangereuses peut-être, qui passionnèrent la fin du xvn^ siècle et toute la première moitié du xvni*. Les nombreux prêtres, religieux et religieuses qu'ils fournissent à l'Église, bien que placés forcément au milieu de la lutte, semblent à peine effleurés par les erreurs qui bouleversent les consciences, même les mieux éclairées. Et finalement, malgré les efforts de certains, l'on est obligé de reconnaître qu'ils sont restés irréprochables dans leur doctrine et leurs écrits comme ils l'ont été dans leur vie.
Quant à l'amour des études classiques, il existe chez tous les Sainte-Marthe et devient chez plusieurs une véritable passion. L'érudition est de tradition chez les hommes comme chez les femmes, chez ceux qui veulent embrasser la carrière militaire
comme che^ ceux qui se destinent à la magistrature» au barreau ou à l'état ecclésiastique. Dreux du Radier affirme qu' c ils ont tenu pendant trois cents ans un rang illitstre dans la République des Lettres •; ce témoignage n'a rien d'excessif. Dès le début du xvi« siècle, Charles et Louis de Sainte-Marthe commencent cette réputation de sapience que nous trouvons à son apogée avec le grand Scévole. Nous ne rappellerons pas la variété des travaux dus à des Sainte-Marthe, ni ce monument immortel, ce Gallia christiana, que, pendant plus d'un siècle et demi, les membres d'une même famille construisirent pierre par pierre.
Le goût des belles-lettres et des travaux d'érudition se transmet chez eux de génération en génération et s'accentue en quelque sorte comme le caractère le plus marquant de leur race.
C'est ainsi que formés à l'école des hautes vertus familiales, imprégnés du patriotisme le plus pur, le cœur fortifié par des sentiments religieux élevés, l'intelligence éclairée par l'étude, les Sainte-Marthe ont pu se garder des influences délétères en maintenant pendant plus de quatre cents ans leur valeur intellectuelle et morale. Il était bon de ne pas laisser oublier l'exemple de vertus privées et publiques qu'ils ont ainsi donné.