PREMIERE PARTIE
SteTérèse
Avila porte une auréole d'épopée.
Au sommet d'un roc gris, quatre vingt huit tours en demi-lune bouclant de lourdes murailles féodales qui encerclent des maisons, des églises, des palais massifs et dans lesquelles s'ouvrent d'énormes portes en arc aux noms de légende, telle est la cité que depuis des temps lointains on appelle : Avila de los Caballeros, Avila des Chevaliers.
En elle battait jadis le cœur ardent de Castille-la- Vieille. La conquête arabe et la reconquistad avaient rongé ses murs de leurs flots sauvages et l'on narrait encore, à l'époque de Térèse, l'exploit de Chimène Blasquez qui, tandis que les hommes étaient en campagne, avait avec les femmes avilaises repoussé une surprise des maures.
Réédifiée par Raymond de Bourgogne, repeuplée par des familles venues des Asturies et de Léon, elle fut l'asile des rois. Autour d'elle, comme autour d'une ruche, bourdonnait une noblesse turbulente. La fervente cité avait été le théâtre de ses sanglantes compétitions. Aguila, Bracamonte, Henao, Davila, Verdugo, Cepeda, affichaient alors d'orgueilleux blasons qui achèvent aujourd'hui de s'effriter sous la morsure du vent âpre ; et les tours de leurs palais massifs ressemblaient aux « castillos » carrés de la reconquête jalonnant les monts de Castille.
Au XIIIe siècle, Avila avait soutenu la dynastie nais-
santé contre l'ambition des maisons voisines et les menées de l'aristocratie. C'est dans sa sombre cathédrale que se célébrèrent les tristes noces de Juan II avec Marie d'Aragon ; c'est dans ses murs tragiques que se forma la ligue contre l'incapable Henri IV, et tout près d'eux, dans la campagne, que s'éleva l'échafaud de dérision où il fut bafoué et découronné en effigie tandis qu'hidalgos et clergé acclamaient le jeune prince Alphonse.
Ferdinand et Isabelle y eurent leur Escorial dans le superbe couvent de Santo Tomâs, hors des murs. Ce fut de là que les Rois Catholiques gouvernèrent les provinces unies sous leur sceptre.
Mais lorsque la dynastie s'émancipe, lorsqu'elle tend à l'absolutisme, l'orgueilleuse cité se rebiffe. Ses « fueros » sont sacrés, et Charles Quint n'y touche pas en vain. Dans une des chapelles attenant au cloître de la Cathédrale se forma et se réunit la « Santa Junta » ; de là partirent les directives de ce mouvement opiniâtre des « Comuneros » qui gagna bientôt toutes les Communes deCastille.
Aussi lorsque le 17 mai 1534, Charles, roi d'Espagne et empereur d'Autriche, le premier qui ait pris le titre de Majesté, monarque sur l'empire duquel le soleil ne se couchait jamais, fut reçu par « la justicia, los caballeros, escuderos y hombres buenos de la Ciudad », il dut respectueusement déposer la toque et, ayant baisé la croix, jurer, la main sur l'évangéliaire que lui tenait l'évêque, de maintenir et respecter les privilèges, exemptions et libertés de l'antique cité.
Mais sous Philippe II, Avila faiblit : Son aristocratie l'abandonne. Les grands féodaux, comtes, marquis ou ducs, vaincus dans leur lutte contre l'absolutisme, suivent la cour, et désertent leurs palais de province. Sa petite noblesse, accoutumée à vivre sous le haubert, entraînée déjà à la solde de Charles-Quint, se bat là-bas
en Italie, en Picardie, en Flandre. Beaucoup de ses hommes valides, comme par exemple presque tous les Cepeda, frères de Térèse, partent pour le Nouveau Monde. Son industrie, les draps, la fabrication des tapis, et le commerce en général, laissés presqu'entièrement aux mains des Juifs, avaient été paralysés par l'expulsion de ceux-ci. Le décret d'ostracisme frappant les Morisques leur porta le dernier coup.
Aujourd'hui, cité morte, Avila n'est plus qu'un écrin splendide. Les cigognes ont bâti leur nid sur la tour des vieux palais et sur les hautes façades des églises en ruines ; elles sont là, rêvant au sommet d'une muraille haute, ou glissent, hiératiques, dans l'immatérielle pureté du ciel castillan.
Jusqu'aux sierras lointaines qui le soir se violacent, la campagne vallonné, paisible. Plus près de la ville, les quartiers jadis riches et animés sont aujourd'hui déserts. Le vieux couvent de San-Francisco, là-bas dans les champs suburbains, achève de tomber en ruines et les troupeaux gardés par un pâtre immobile viennent brouter l'herbe jusqu'au pied des murailles de la cité tranquille.
Le 28 mars 1515, tandis que dans le palais des Cepeda tout proche des remparts naissait la fille d'Alonso et de Béatrice de Ahumada, Avila était encore dans toute sa force orgueilleuse. Tous les grands mouvements qui en ce début du XVIe siècle agitaient l'Europe, en passant par dessus les monts trouvaient un écho dans la cité guerrière.
Comme aujourd'hui, ourlée de neige, la noire Sierra de Gredos barrait l'horizon. Hantées de monstres fantastiques dont pâtres et paysans se racontaient le soir autour d'un brasero les sinistres légendes, ces mon-
tagnes sombres étaient pour les populations naïves un pays de sorciers et de sabbats. Par delà la Sierra étrange et merveilleuse, c'était pour les enfants et les simples le pays des hérétiques, Mores, Sarrazins, Luthériens ou Juifs ; pour les autres c'était l'Europe, c'est-à-dire la guerre, la barbarie et le désordre ; c'était la France, c'était l'Empire et l'Italie, c'était aussi Rome et la Papauté.
En ce temps-là Léon X était pape. Par toute l'Église régnait un malaise endémique et une grande indiscipline. Le Concile de Latran n'avait pu y remédier.
Au Nord c'était la lutte entre l'Empereur et le Roi très chrétien. Les routes du Milanais étaient couvertes de troupes au pillage. La lutte se poursuivait acharnée avec des alternatives de succès, et les soldats rentrant à Avila à l'automne, racontaient sur la place devant la cathédrale, près du palais des Véladas, l'étonnante victoire des Français à Marignan.
En 1516 Charles devenait roi d'Espagne. Il réunissait sous son sceptre les couronnes d'Aragon et de Castille et l'héritage des ducs de Bourgogne ; en 1519 il y ajoutait la couronne impériale, tandis qu'au loin, là-bas au delà des mers occidentales, Pizarre et Cortez lui conquéraient de nouveaux royaumes.
De suite, entre la France et lui, c'est un duel à mort. Pour écraser son rival François Ier, il faut à Charles- Quint des hommes et de l'or. Il trouve des lansquenets souabes, des volontaires flamands, des fantassins suisses.
Il demande aussi des contingents aux Cortes des Communes de Castille ; certaines, prétextant leur fueros, refusent ; dans d'autres les hommes valides, attirés par la solde, s'en viennent, en Champagne, dans le Milanais, en Flandre, en Alsace, « toujours plus outre » à la suite des bannières de l'Empereur.
Pour trouver de l'or on pille les temples et les palais du Mexique, on fait travailler les indigènes du Pérou
dans les mines ; et les lourds galions chargés d'épices et de lingots, battant le pavillon armorié de Léon et de Castille, ne peuvent atterrir assez vite à Cadix ou à Séville. Le moindre retard force Charles à d'onéreux emprunts. En retour les communes lui arrachent de nouveaux privilèges et le chapitre de Tolède de nouvelles exemptions.
L'enfance de Térèse se passe dans ce branle-bas de bataille. Ses grands yeux étonnés auront vu plus d'une fois les groupes d'arquebusiers des tercios passer sous l'arc de l'Alcazar ou du Maréchal, ou battre de leur pas mesuré le vieux pont de l'Adaja vers la route de Salamanque.
Dans le palais des Cepeda, la fillette s'amuse à lire des romans de chevalerie ; or, là-bas dans les plaines de Pavie, la vieille chevalerie du Mo yen- âge est définitivement brisée et le Roi chevalier, amené à Madrid, déclare tout perdu sauf cet honneur chevaleresque dont il s'était formé l'idéal à la lecture de l'Amadis.
Le traité de Cambrai succédera au traité de Madrid sans que ces alternatives de brouilles et d'accords puissent amener une paix sérieuse.
Pendant ce temps l'Allemagne est à feu et à sang. L'année même où commence la .lutte entre Charles- Quint et François Ier, en 1520, Luther brûle devant les étudiants à Wittenberg la bulle « Exsurge » de Léon X, déchaînant ainsi le formidable incendie qui va éclairer de ses lueurs tout le XVIe siècle.
Réunie à Worms, la diète le condamne. Mais ses témérités doctrinales appuyées par ses exemples et l'intempérance de ses prédications ont, avec la complicité des abus existants, bouleversé l'ordre social. Les chevaliers de petite noblesse, parmi lesquels des brigands armés comme Franz de Sickingen, s'abattent tels des vautours sur les riches villes de Souabe et sur les terres de l'archevêque de Trêves. Les hauts barons les écra-
sent. En même temps les paysans se révoltent. Couvents et châteaux de Franconie et de Souabe flambent tels des torches, saccagés par les anabaptistes qui parcourent le pays « comme chiens enragés » en annonçant « l'empire du Christ ». Les Princes foncent sur eux à Frankenhausen. La tuerie est horrible. L'égorgement systématique suit. On tue dix mille hommes en Souabe, dix-huit mille en Alsace.
Les princes protestants se liguent alors à Smalkalde.
En attendant d'écraser un jour ceux-ci à Mulhberg, l'empereur Charles, qui entend par jour plusieurs messes, attaque le Pape Clément VII.
A Rome, les Riaro, les Rovère, les Borgias, les Médicis, les Farnèse, les Carraffa, les Colonna continuent à rôder autour de la tiare. Leurs intrigues amènent dans la Ville les terribles armées du Connétable. Le sac de Rome par les troupes impériales en 1527 fut quelque chose de hideux.
L'Église est agitée jusqu'en ses fondements. Le vent de réforme qui souffle de partout multiplie les dissidences. Chacun se croit inspiré et parle au nom de Dieu. La voix de Savonarole, à peine éteinte depuis un quart de siècle, retentit à nouveau par la bouche d une série de novateurs. Les princes chrétiens semblent pris de vertige. François Ier fait alliance avec Soliman ; et en 1529 les coureurs Turcs arrivent jusqu'aux portes de Ratisbonne.
D'une part c'est le désarroi qui s'implante. Une partie du clergé végète dans l'indiscipline et l'ignorance. A Vienne, Servet nie la divinité du Christ. En Angleterre, Cranmer prononce, malgré Rome, la nullité du mariage d'Henri VIII. Rome excommunie ce dernier. Alors il se révolte. Il proclame l'acte de Suprématie ; et ce geste de soudard, qui n'est qu'un prétexte, lui permet de faire main basse sur les trésors des abbayes et des chapitres. Henri VIII entraîne dans son caprice schismatique la grande
masse de ses sujets. La même année, en France, apparaissent les fameux placards contre l'Eucharistie.
Mais d'autre part une contre-offensive se dessine. Des ordres religieux nouveaux ou réformés réorganisent les forces. Théatins et Barnabites concentrent des milices orthodoxes ; les franciscains réforment leur règle et, en 1537, peu de temps après l'avèrement de Paul III, Ignace de Loyola fonde la Compagnie de Jésus.
Pendant que se déroulent ces événements, Térèse est chez elle, malade. Un mal étrange, nerveux, d'une nature inconnue la gagne. En 1535, un peu apaisée, elle prend l'habit au monastère de l'Incarnation. Mais l'année suivante, ce mal mystérieux, sur lequel on en est encore aujourd'hui réduit aux hypothèses, la reprend, terrible cette fois jusqu'au paroxysme.
En 1539 son état s'améliore.
L'apaisement aussi, au moins apparent et momentané, se produit en Europe. La France et l'Espagne cessent de s'entretuer jusqu'en 1542, puis recommencent, puis s'arrêtent de nouveau en 1546 pour un terme plus long. En 1545 s'ouvre le concile de Trente. François Ier meurt et Henri VIII le suit dans la tombe. .
En 1555 Charles-Quint signe avec les princes protestants la paix d'Augsbourg. Puis enfin, fatigué de régner, lassé de violence, « angoisseux pour son âme », voyant l'Europe exsangue et l'Espagne appauvrie, il abdique et se retire au monastère de Saint- Juste.
La même année, Térèse, mécontente de sa vie relâchée, bouleversée à la vue d'un Christ flagellé et sanglant, se convertit à la vie parfaite.
Pourtant les violences vont reprendre et cette seconde partie du XVIe siècle sera plus sanglante encore que la première.
En 1556 Philippe II succède à son père. Dès 1557 la grande victoire de Saint-Quentin qui deviendra proverbiale par delà les Pyrénées rend indiscutables la force de son trône et l'hégémonie de son pays.
Philippe est bien l'homme qu'il faut pour vivre à une telle époque. Brantôme dit de lui que c'était « un mauvais garnement aimant à ribler le pavé, à faire querelle à coups d'épée, arrêtant les femmes et les traitant de chiennes ». Brantôme avait ses raisons pour le détester et ne peut être pris au mot. Comme Luther, Calvin, Soliman ou Savonarole, comme bien d'autres à cette époque, Philippe II, avec plus de raisons peutêtre, a cru à sa mission divine. Tout Espagnol croyait alors à la sienne propre et, au dire du vénitien Contarini, adorait son souverain au point de se figurer qu'on ne pouvait transgresser ses ordres sans offenser Dieu.
Selon la mentalité du temps bien plus que selon le tempérament de ce monarque, cette mission légitimait toutes les horreurs. «Il vaut infiniment mieux, écrivait en 1567 le duc d'Albe à Catherine de Médicis, conserver par la guerre pour Dieu et pour le roi un royaume appauvri, même ruiné, que sans la guerre l'avoir entier pour le démon et les hérétiques ses sectateurs x ». Henri II et Catherine de Médicis en France, Marie Tudor « la Sanglante» et Élizabeth en Angleterre, Calvin à Genève furent aussi sanguinaires que Philippe avec moins de puissance. Si l'on enlève d'une part ce qui est plus le fait de son temps que le sien propre, son fanatisme et son manque de pitié, si l'on considère d'autre part sa charge énorme et la ténacité avec laquelle il la porta, et si l'on y ajoute, pour éclairer sa psychologie, la lecture de sa correspondance qui nous révèle l'homme intime, on pourra peut-
I. Lettre du 10 déc. 1567. — Gachard, la Bibliothèque Nationale, à Paris, I, p. 401-4.
être encore lui refuser sa sympathie, on ne saurait s'empêcher de l'admirer et de le trouver grand. Mélancolique par hérédité, son labeur effroyable le conduisit à la neurasthénie. Il ne fit rien pour s'en guérir. Il fut casanier, soupçonneux. Ce fut plutôt son temps qui le rendit mauvais.
Dans cette seconde moitié du XVIe siècle, tous les états d'Europe sont en proie à la violence. En marge des batailles rangées où le combat à distance à coups de boulets remplace de plus en plus les grands coups d'épée des anciennes chevaleries, ce ne sont partout, le long des routes et dans les villes, qu'arquebusades sournoises et coups de stylets de sicaires stipendiés.
A Rome, à Venise, à Paris, à Londres, aux portes d'Edimbourg on empoisonne, on assassine.
En 1559 les bûchers de l'Inquisition s'allument et se rallument à Valladolid et à Séville ; en 1560 à Tolède et à Séville. A l'auto-da-fé solennel de Valladolid assistent la reine régente Jeanne, son neveu Don Carlos, un nombre considérable de nobles, de dames, ainsi qu'un grand concours de peuple. Melchior Cano, le célèbre dominicain, est chargé du sermon. Après la cérémonie qui dure six heures sans que les assistants donnent le moindre signe de lassitude, quatre-vingt condamnés sont conduits au Quemadero.
Mais ce n'est pas en Espagne, qui, à tout prendre, fut le dernier refuge de l'ordre en cette anarchie générale, que les guerres religieuses rirent couler le plus de sang. Dès 1545 dans le midi de la France, d'Oppède, le président d'Aix, malgré Sadolet avait prouvé la vigueur de son orthodoxie en incendiant trois villes et vingt-deux villages vaudois. D^ 1547 à. 1550 Henri II avait fait montre de ferveur orthodoxe contre les Calvinistes par sa terrible Chambre ardente.
Anne du Bourg, qui l'en osa blâmer, fut pendu et brûlé. Déjà, en 1554, Calvin avait brûlé l'Espagnol
Miguel Servet à Genève, reconnu et saisi au milieu d'un prêche.
En 1560, en France, éclate le conjuration d'Amboise. La haine politique vient assaisonner le fanatisme. Alors protestants et catholiques foncent les uns sur les autres. Les massacres sont atroces. Troublés à coups d'arquebuses, prêches et messes sont de part et d'autre des occasions de rixes. A Vassy, à Sens, à Tours, on lapide, on roue, on noie. Des brutes s'en mêlent comme Montluc, ou comme le baron des Adrets qui terrorise toute une province et force les défenseurs des places qu'il prend à se jeter, du haut des murs, sur les pertuisanes de ses soldats.
Les massacres en Angleterre se feront encore attendre. Ils n'en seront que plus hideux et plus raffinés. •
Par toute l'Europe, sang et feu. Trente ans auparavant, plein encore de l'humeur satirique et des plaisanteries grotesques qui avaient caractérisé la fin du XVe siècle et le début du XVIe, le flamand Jérôme Bosch avait peint sur des fonds tragiques d'incendie ses farces infernales. Celles-ci sont devenues de lugubres réalités. On s'agite partout dans une atmosphère de cauchemar. L'Europe est une vision d'enfer.
Au parloir de l'Incarnation où Térèse vivait dans l'affliction de sa vie passée, tous ces événements sont rapportés et commentés. On s'y répète en frémissant les passages les plus éloquents des prédicateurs d'autoda-fé. Leur thème habituel était un parrallèle entre le feu des bûchers et le feu de l'enfer.
Or, un jour de cette année 1560, Térèse a une vision horrible : Elle se voit dans la bolge infernale, à la place dit-elle, que ses péchés ont méritée ; elle se voit claquemurée dans un cachot sombre s'ouvrant comme une bouche de four au fond d'une ruelle étroite et boueuse, et l'impression est si forte qu'elle en gardera toute sa vie un souvenir d'horreur inexprimable.
En 1562, au milieu de contradictions inouïes qui révolutionnent toute la cité, et qui passionneront bientôt la cour et l'Espagne, Térèse fonde à Avila son premier couvent de la réforme, Tannée même où par une coïncidence étrange les Turcs détruisaient à Chypre le dernier couvent qui adhérât encore à la règle primitive.
En 1567 elle part, au pas lent des mules, dans son petit chariot couvert, pour la fondation de Médina. Elle ira ainsi jusqu'à sa mort, fondant, bâtissant, restaurant péniblement au prix d'innombrables difficultés de petites maisons pauvres, dont les toits menacent ruine, dont les murs bien souvent sont en torchis et où quelques filles, portant souvent des noms illustres, revêtiront la bure et marcheront pieds nus !
Les rois, eux aussi, en ce moment bâtissent. De leurs mains trop souvent maculées de sang, ils fondent et pétrissent les grands états modernes. François Ier et Catherine de Médicis, Henri VIII et Elisabeth, Charles- Quint et Philippe édifient, au gré de leurs caprices, la France, l'Angleterre, l'Espagne. En 1562, tandis que Térèse bâtit, pour y cacher sa joie, San José d' Avila, Philippe commence à bâtir l'Escorial pour enfouir dans ce désert fauve son étrange mélancolie.
A mesure que progressent les travaux de ce tombeau splendide où il va mourir lui et sa gloire, se multiplient les petits couvents pauvres où les filles de Térèse viennent s'enterrer pour vivre. Et tandis que là-bas, dans le grand palais solennel et gris, on ne parle qu'à genoux au monarque toujours vêtu de noir, manteau de velours soutaché d'or, toque et pourpoint sombres, les pauvres filles vêtues de bure, dans une suprême liberté, ne s'agenouillent que devant un Dieu lumineux qui rayonne de la joie.
En Angleterre, Élizabeth fonde l'Église anglicane. En 1562, cette femme qui, par sa férocité et son intelligence, prend place au premier rang des femmes illustres que produisit le XVIe siècle, rédige les xxxix articles qui vont consommer le schisme et en être le code. La même année, Térèse travaille à la rédaction de sa Vie et prépare les Constitutions de sa Réforme.
Cependant Pie V a succédé à Pie IV sur le trône Pontifical. Il prêche par l'exemple les doctrines du grand Concile. Ni chef d'armée, ni humaniste, il est simplement Pape. Térèse et les ordres religieux, nouveaux ou réformés, s'efforcent de le seconder en multipliant aux yeux du peuple les exemples de pauvreté.
Mais les rois continuent à étaler leur luxe. Pour poursuivre leur œuvre de violence ils achèvent de s'endetter ou d'appauvrir leurs sujets. Tous d'ailleurs sont habiles à abuser du mobile religieux. Chacun se donne dans ses états des allures de pontife. Les princes allemands appliquent brutalement le cujus regio ; Élizabeth ceint la tiare de l'anglicanisme ; le Roi très chrétien fait, sous couvert de zèle religieux, massacrer les huguenots et ce massacre consolide son trône ; enfin Philippe parvient si habilement à se substituer au Pape aux yeux de ses sujets que, pour épurer son royaume des agitateurs luthériens, juifs ou morisques, il manie en son nom les foudres du Saint-Office, laissant astucieusement à l'Église les responsabilités morales et recueillant pour son compte les bénéfices politiques.
D'ailleurs la fourberie est devenue une méthode de gouvernement. Machiavel a été traduit dans toutes les langues. Prônée par le Prince, l'indifférence morale en matière politique est absolue, quoiqu'en même temps l'intolérance religieuse des chefs soit générale. Calvin, Philippe, Marie Tudor, Élizabeth, Catherine ont le même mépris de la vie humaine dans leur désir fana-
tique d'établir l'ordre dans leur État. Cette mentalité se répète à tous les degrés chez ceux qui gouvernent, depuis les grands maîtres de l'Europe jusqu'aux petits podestats des républiques italiennes et aux roitelets, qui, comme Marie Stuart, font assassiner froidement, par ambition ou par vengeance.
Or, pendant tout ce temps, Térèse de Ahumada y Cepeda, d'ancêtres nobles et de sang pur, estimant à sa valeur cette « argile à briques » que nous sommes, s'élève de plus en plus au-dessus de ces férocités. Elle n'est dure qu'envers elle-même et vit de simplicité. Elle va de Médina, à Malagon, à Salamanque, à Albe ; elle franchit les sierras sous la pluie, le vent, le soleil torride *.
Comme Élizabeth, Catherine de Méd'.cis, et les femmes incroyables que produisit le XVIe siècle, elle va poussée par une idée et une passion. Comme elles, elle y puise une indomptable énergie. Mais son énergie est d'une autre nature.
Un soir de printemps qu'elle se trouvait en récréation avec ses filles, dans le petit patio du couvent de Salamanque, l'une d'elles au son du tambourin et des castagnettes se mit à chanter le refrain populaire :
Véante mis ojos Dulce Jesûs bueno ...
Térèse sentit soudain ses mains se raidir, ses yeux se fermer, un froid glacial envahir ses membres, et toute son âme énamourée abandonner son corps et entrer en extase. On la transporta dans sa cellule et ce fut au
i. En 1569, en route pour Tolède, la Sainte passa par Madrid. Elle fit transmettre, par l'intermédiaire de la princesse Jeanne, quelques avis au Roi. Vivement frappé, Philippe II manifesta le désir de connaître la fondatrice. Mais les instants trop précieux de Térèse ne pouvant se concilier avec les lenteurs de l'étiquette, ces deux personnages illustres ne se rencontrèrent jamais.
sortir de cet accès d'ineffable union que, donnant libre cours à son exultation intérieure, elle composa la célèbre glose : « Je meurs de ne pouvoir mourir ».
Ceci se passait le 17 avril 1571.
Le 7 octobre de la même année un événement d'une portée considérable vint mettre en liesse toute la chrétienté. Une flotte de galères vénitiennes, de caravelles génoises et de galiotes espagnoles sous les ordres de Don Juan d'Autriche taillait en pièces, dans le golfe de Lépante, les galères ottomanes.
Le retentissement de cette victoire dans l'Europe chrétienne fut immense, surtout dans les couvents d'Espagne.
Térèse était alors prieure à l'Incarnation d'Avila. Pour les gens simples, pour les religieuses, le turc était le moro, l'hérétique, le juif, parent de ceux qui avaient crucifié le Christ. Il était définitivement humilié par un prince de maison d'Espagne ! Cela valut à ce fils de l'empereur grâce à Barbara Blomberg, à ce jeune homme qui avait l'amour de la gloire, aimait « bâtir châteaux en France » et faire des vers, d'être célébré à son tour par les poètes et chanté en une caneton fameuse par le divin Herrera.
Térèse, qui, dans sa correspondance, parle de Don Juan, et de son départ en France déguisé « en domestique d'un flamenco », ne fait pourtant aucune allusion à cet événement.
C'est que, de plus en plus, les joies de la terre la trouvent indifférente. Seuls les malheurs de la chrétienté la torturent : Le dimanche des Rameaux de l'année 1572, agenouillée au comulgatoire de la chapelle de l'Incarnation, après avoir reçu sur la langue l'espèce sacramentelle, elle se trouve soudain en une telle suspension des puissances qu'elle ne peut avaler l'hostie. Revenant un peu à elle il lui semble que toute sa bouche se remplit de sang. Ce sang bouillonnant et chaud lui
découle des lèvres, lui couvre le visage et coulant toujours l'inonde bientôt des pieds à la tête. Elle même a noté le fait parmi ses « grâces » *.
Or jamais le sang n'avait coulé aussi abondamment en terre chrétienne : En Espagne, depuis quatre ans, les Morisques sont traqués, décimés, exterminés. En sa correspondance, la Sainte fait plus d'une allusion à cette guerre de tueries réciproques.
En France, l'assassinat règne à l'état endémique. Le 24 août de la même année a lieu le plus affreux des meurtres auxquels la religion a jamais servi de prétexte.
Le jour de la Saint-Barthélémy et les deux jours suivants, huit-mille huguenots sont passés au fil de l'épée. Térèse, vers le même temps, apprend avec douleur que son confesseur, son ami, le P. Martir Gutierrez, qui est rentré en France, vient d'être tué par les calvinistes.
Toutes ces visions de sang provoquent dans son cœur assoiffé de pureté idéale de douloureux brisements. Lasse de tant d'horreur, tendant les bras vers la toutebeauté du Fiancé mystique qui lui est apparu dans ses visions, elle répète éperdument ce cri de toute son âme :
« / Que muero porque no muero ! »
Et voici que le divin Fiancé au milieu de ces affres s'approche. Peu de temps après, vers la mi-novembre de cette même année 1572, la Sainte se trouve, sans quitter la terre, ravie jusqu'aux sphères les plus inaccessibles de l'union. C'est la grande grâce du Mariage Mystique qui, au milieu de l'universelle démesure, la stabilise définitivement dans la paix.
Pendant qu'elle s'élève ainsi et se détache des choses
1. Relaciones espirituales, Merced xxvi. — Ed. de Burgos, t. vi. Ste Térèse. 2
terrestres dans une joie et une liberté croissantes, ne voyant plus autour d'elle les objets et les événements que « comme des ombres » et « comme en songe », Philippe, solitaire, s'attriste davantage dans ses montagnes grises. Il voit se détacher petit à petit de sa couronne une de ses plus riches provinces. Les brutalités sanglantes du Duc d'Albe ont été inutiles ; beaucoup de marchands flamands ont émigré en Angleterre, laissant leur pays exsangue et miséreux. Les Gueux de mer ont pris la Brielle. En 1572, l'année même du Mariage Mystique, le soulèvement en Flandre est général. Les massacres et le sac de Malines, les tueries de Harlem n'y peuvent rien : la Flandre est en majeure partie perdue pour Philippe.
Deux ans plus tard le roi de France, Charles IX, hanté, nuit et jour, «aussi bien, veillant que dormant » par les fantômes des corps massacrés, meurt à l'âge de vingt-quatre ans, boun elé de remords et priant Dieu de lui faire miséricorde.
Et sainte Térèse, triste d'une tristesse divine devant ces événements, écrit en juillet 1574 à D. Teutonio de Bragance:« Je savais déjà la mort du roi de France. Oh ! comme je souffre de voir toutes ces misères et comme le démon de plus en plus gagne des âmes. »
Mais au milieu de ce qu'elle appelle « ces grandes tempêtes », elle continue à vivre sa vie mystique. Elle poursuit toujours plus avant son idéal, et celui-ci se précise à ses yeux à mesure que les préoccupations de la terre, tout en l'enserrant comme une meute, s'éloignent de son esprit.
Recluse à Tolède en 1576 par ordre du Nonce Sega qui lui interdit de fonder encore, elle ne vit plus que par l'âme. Seule l'âme a du prix pour elle ; tout le
reste est songe et fumée, y todoesnada. Aussi, lorsqu'en 1577 elle reçoit du P. Gratien Tordre de rédiger ce livre où elle explorera le monde de l'esprit et détaillera les richesses de l'âme, celle-ci se présente à ses yeux comme un diamant de grand prix, comme une perle gigantesque et du plus limpide orient.
Or, à ce même moment, tandis que Térèse écrit le Château intérieur, le corsaire Anglais Drake flibuste devant Callao, le port de Lima, que les espagnols appellent « la cité des rois », trois galions chargés d'émeraudes énormes et des plus beaux diamants du Pérou en partance pour l'Espagne.
Là-bas sur les côtes de Flandre, de 1576 à 1579, ^es flibots des gueux, tapis dans les replis du rivage, attendent le vent propice, et ce sont d'incessantes razzias et un harcèlement perpétuel qui rend aux troupes espagnoles le séjour impossible.
Ainsi, pendant que la pauvre carmélite s'enrichit par des dépouillements successifs, le roi ne cesse de s'appauvrir.
Mais si le cœur de Térèse brûle d'amour, sa chair exténuée frissonne de fièvre, car partout l'air est glacé de haine : Les Mitigés qui lui ont déclaré une guerre atroce s'acharnent à démolir ses petits couvents. Ils ont pour eux le Pape, le Nonce et le Général de l'Ordre. Térèse s'appuie sur le Roi. Mais les Chaussés sont riches, habiles et violents ; de plus, ils sont armés de cette terrible arme : la bonne foi. Et Térèse connaît coup sur coup la persécution des bons, la mort de ses protecteurs, l'emprisonnement et la torture de ses amis, la trahison d'un de ses chefs. L'an 1578 est pour elle une cime de souffrances et la nuit de Noël de cette même année un paroxisme. Elle passe cette lugubre nuit à pleurer toutes les larmes de son pauvre être, dans un isolement total de toute consolation humaine, tandis qu'au dehors l'ouragan pousse des mugissements de triomphe.
La France travaillée par la Ligue, les Politiques et l'Union Calviniste est déchirée par la haine organisée. Partout triomphe la raison du plus fort. Sur les rivages d'Afrique les corsaires exploitent la marchandise humaine. Dans l'Atlantique et sur les côtes des colonies, les pirates anglais sous Drake, Hawkins ou Raleigh donnent la chasse aux caraques espagnoles. Tous ces coups de force sont fructueux. Tandis que dans le silence d'Avila, Térèse et ses filles vivent humblement de pauvreté, l'Angleterre s'enrichit et sa force navale croît, redoutable.
Philippe devient plus triste en son Escorial désolé où le vent de la Sierra hurle les soirs d'hiver dans les grands cloîtres sombres.
Son ambition n'a fait que grandir. Veuf de Marie Tudor, il se croit des droits à la couronne d'Élizabeth.
Le duc d'Albe, revenu de Flandre, vieillit dans les cachots d'Uzeda1, coupable d'avoir marié son fils contre le gré de son souverain. En 1580 Philippe le mande, le met à la tête de ses armées et le charge de lui conquérir le Portugal. Et ce rude soldat d'Espagne, qu'une copie de la Vie de sainte Térèse consolait dans sa prison, ce malade qui déjà de Flandre écrivait en 1572 : « Demain j'ai 66 ans, je ne suis plus bon à rien », obéit par loyalisme, pénètre en Portugal, conquiert le royaume, en offre la couronne à Philippe et meurt l'année suivante à Lisbonne. Et Térèse qui avait soutenu la duchesse pendant la captivité de son mari lui adresse, en apprenant cette mort, les consolations les plus senties et les plus délicates.
Pour elle, la paix est faite ; son œuvre est assurée ; par bref du 22 juin 1580, Grégoire XIII a consacré
1. « Que j'aimerais connaître la Mère Térèse, avait dit là le terrible Duc au P. Gratien. Je ferais bien des lieues pour me procurer le plaisir de la voir ». Cfr. Polit : Œuvres complètes de sainte Térèse de Jésus. Paris, Beauchesne. T. I p. 28.
l'indépendance des Déchaux et leur érection en province séparée.
La conquête du Portugal qui marque l'apogée du règne de Philippe ne parvient pas à le consoler. Il est de jour en jour plus triste. La tâche est décidément trop lourde pour ses bras.
En 1582 Térèse a accompli ses dernières fondations ; elle n'en peut plus ; Burgos l'a épuisée.
Pour elle aussi, malgré son grand courage, la tâche est trop lourde ; et elle s'en vient, petite vieille cassée, par un soir d'automne, s'éteindre dans un sourire sur un grabat du couvent d'Albe.
A partir de cette date, l'Espagne également entre en agonie. Un jour sombre descend sur l'Escorial. Le moment n'est pas éloigné où sur l'empire de Charles- Quint le soleil va descendre et où la terre, lorsque l'Espagne bouge, cessera de trembler.
Philippe rêve encore d'être le bras de Dieu et de se servir, pour réaliser ses plans d'unité politique, de l'unité de foi.
L'Armada invincible qui, cinq ans plus tard, va s'abîmer aux flots de l'océan emportera ses derniers rêves et il mourra bientôt, rongé de goutte et de tristesse, au milieu des rochers désolés de Castille, dont les énormes blocs semblent les débris épars de ses gigantesques illusions.