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CHAPITRE II LE MILIEU SOCIAL

Tandis que ces événements bouleversaient le monde, Avila restait irréductiblement ancrée dans son moyen âge.

Avec ses venelles étroites, ses plazuelas balayées par les vents glacés, ses églises semblables à des forteresses, ses innombrables monastères, ses vieux palais aux patios tranquilles et sa terrible ceinture de tours, elle vivait dans une atmosphère immuablement guerrière et monacale. Avila cantos y santos, disait le proverbe ; Avila n'a que des pierres et des saints.

Là-bas, plus loin que les plaines semées cà et là de rares villages aux murs de terre battue, plus loin que les montagnes aux blocs arides hantées seulement des loups, de& solitaires et des pâtres, c'était Albe, Salamanque, Médina, Burgos, s'ignorant presque l'une l'autre et vivant leur vie indépendante.

Les routes étaient malaisées et peu sûres, fréquentées par des muletiers faisant office de courrier, des soldats rejoignant leur corps, des bandes de gitanes ou de comédiens ambulants, des picaros ou des bandits de profession. le bourgeois ne quittait guère sa ville. Les limites de la serrania environnante et des pueblos voisins une fois dépassées, l'homme devenait le forastero c'est-à-dire l'étranger ; et la cité était un microscome renfermant tout l'échiquier social de l'époque.

Dans la plaine ou bordant l'enceinte, telle la demeure

des Cepedas située sur les confins de la paroisse de Santo Domingo de Silos, se dressait le château des nobles familles avilaises : Gonzalo ou Davila, Cepeda, Verdugo ou Bracamonte, tous hildagos ou se prévalant de la limpia sangre l. Près d'eux et très nombreux, les couvents et les églises ; et c'était aux jours de processions la longue théorie des clercs, moines, abbés, prieurs de tous les ordres, de San Francisco, de San Gil, de Santo Tomâs, le clergé séculier, le chapitre de la cathédrale, et l'évêque monté sur sa mule et qui passait en bénissant le peuple. Enfin dans leurs maisons obscures, construites en cette même pierre grise dont étaient bâtis églises, palais et remparts, la classe des bourgeois. En ces temps incertains bien qu'Avila connût une certaine aisance, les pauvres augmentaient tous les jours et la petite Térèse pouvait voir, drapés dans leurs haillons, les mendiants hanter le portail de San Vicente ou assiéger la porte des couvents en attendant la soupe.

C'est que, depuis un quart de siècle, la vie de la petite cité s'était considérablement affaiblie.

Dans le quartier arabe où naguère résonnait le bruit joyeux des marteaux à pointe battant le cuivre ou le claquement régulier des métiers à carder le drap se mêlant à quelque mélopée mauresque ou au bouillonnement des jets d'eau retombant dans les vasques des patios, tout était aujourd'hui silencieux. Dans le quartier juif, jadis si animé par le va-et-vient des marchands et des mules harnachées de cuir rouge et vert, portant sur le bât les grands couffins ou les outres d'huile, la solitude étendait maintenant son manteau de silence.

La vie de la cité s'écoulait monotone et paisible, perdue en de menues occupations. Cette monotonie

i. Pour posséder la limpia sangre, il fallait n'avoir dans son ascendance aucune alliance juive ni morisque.

était brisée à intervalles par des jours de fête religieuse, fête de confréries ou procession, par une réception royale ou enfin par l'apparition des hérauts du roi convoquant les hommes valides à une campagne nouvelle.

Et ceci surtout faisait tressaillir « Avila des Chevaliers ». Car tout y avait une allure militaire, jusqu'à la religion. La cathédrale reliée aux remparts avait une ossature de forteresse et le dicho disait :

« Se llamara Abilés en esta tierra

» El que mas abil es para la guerra. »

Ce n'étaient pas seulement les luttes déjà lointaines de la reconquête qui avaient donné aux Avilais ce caractère. Toute l'histoire de Castille et d'Aragon au XIVe et XVe siècle n'avait été qu'une suite de luttes intestines, de guerres civiles, de démêlés avec les petits états voisins, de déchirements de famille. Ces guerres avaient vite revêtu un caractère violent, souvent même féroce. Elles étaient pleines de trahisons, de coups de poignards, d'égorgements, de sang et de poison. Les exploits les plus fameux et les entreprises les plus difficiles étaient attribuées aux citoyens d'Avila ; quelques noms étaient restés illustres, tel celui du « rayo de la guerra » Sanche Davila. Ces violences, ces coups de force se racontaient encore dans les familles, notamment chez les Cepeda ou les Ahumada. Ils durent exalter l'imagination de Térèse enfant au moins autant que ses vies de saints et ses romans de chevalerie.

' Ce caractère guerrier, Avila le garda durant tout le XVIe siècle. Il était si unanimement reconnu que le duc d'Albe donnait sans hésiter des passe-droits aux soldats natifs d'Avila disant que la valeur de ces gens-là ne l'avait jamais trompé.

Cette âpreté de vie, de lutte continuelle, d'alerte incessante, d'appel aux armes, où l'idéal religieux, surtout pendant la reconquête, n'avait jamais cessé d'auréoler l'objectif militaire, avait forgé l'âme des Avilais : c'était une âme de bronze peu susceptible de sentimentalités vagues, alliant un sentiment très vif de la réalité au goût d'exploits grandioses capables de rassasier des énergies violentes. C'était comme la quintessence du vieil esprit guerrier qui animait toute la Vieille-Castille où des Abbés et même des Abbesses gouvernaient des provinces ; où des moines conduisaient des armées et défendaient des villes. L'époque d'ailleurs y faisait quelque chose, et si l'archevêque Carillo, laissant là le rochet pour la cuirasse, chevauchait à la tête des troupes à la sanglante bataille d'Olmedo, c'est qu'à cette même époque un pape commandait des légions et pénétrait par la brèche des murailles dans les cités conquises.

Cette alliance et presque cette confusion du double idéal, militaire et religieux, avait fini par imprimer au métier des armes en Castille un caractère sacré.

Elle donna aux hommes de cette nation une fierté qui se mua en orgueil à mesure que l'Espagne, avec les armées de Charles-Quint, étendit son empire sur le monde. Quiconque y portait l'armure du caballero ou le morion du soldat se crut bientôt le héraut de Dieu. Et comme dans toutes les guerres du XVIe siècle, l'espagnol n'eut guère à combattre que des ennemis de sa foi religieuse, Luthériens d'Allemagne, Turcs de Lépante, Huguenots de France, Morisques d'Andalousie, Gueux de Flandre, il se crut vite le peuple unique, seul élu pour cette mission sainte. «Les espaignols, dit Brantôme qui les vit de près, se sont donnez et assurez de tout temps la gloire d'estre les meilleurs de toutes les nations ». Et le fameux Arias Montano, chapelain de Philippe II, envoyé par le roi aux Pays-Bas pour y diriger l'impression de la bible polyglotte, confirme

ce jugement :« L'orgueil de notre nation, dit-il, est intolérable ». Aussi Don Quichotte n'exprime que l'opinion commune du siècle qu'il représente lorsqu'il dit : « Nous sommes les ministres de Dieu sur la terre et des bras pour y exécuter ses jugements * ».

Le soldat en guerre c'est à dire en mission tant sur les champs de bataille d'Europe que dans les Indes occidentales, accomplit avec cette idée les pires cruautés. Ainsi agirent le duc d'Albe en Flandre et les compagnons de Cortès au Mexique. Ainsi s'exprimera dans le siège de Breda de Calderon, le Capitaine Alonse qui voyant brûler et massacrer les défenseurs de la place s'écrie, féroce de fanatisme : « J'éprouvais tant de plaisir à les voir flamber que je disais : « Chiens d'hérétiques, je suis ministre de la sainte Inquisition ».

Nous retrouvons cette même mentalité chez la femme castillane.

Chimène Blasquez et Marie de Padilla surent défendre l'une les murs d'Avila contre les Maures, l'autre ceux de Tolède contre les armées de Charles-Quint.

Béatrice de Bobadilla pour protéger son amie voulut percer d'un poignard le Grand-Maître de Calatrava au moment où il s'approchait d'Isabelle de Castille, qui lui avait été fiancée contre son goût. Isabelle elle-même savait au besoin revêtir la cuirasse et chevaucher des journées entières avec ses troupes : et c'est elle que le Prince Prospero Colonna vint saluer vers la fin de sa vie « pour voir la femme, disait-il, qui de son lit d'agonie gouverne encore le monde ». La célèbre princesse d'Eboli préféra demeurer recluse et se faire finalement emmurer dans le terrible donjon de San Torcaz plutôt que de se traîner aux genoux de Philippe II.

Cette énergie jusqu'à la mort, cette fierté racique, cet esprit positif, cet amour des choses grandes, toute

i. Don Quijotte ; Parte I, chap. xm.

cette âme splendide de la race, nous la retrouverons dans Térèse d'Ahumada, arrière petite-fille d'un roi de Léon et qui écrivit un jour cette parole qui la résume toute : « Antes quebrar que doblar, plutôt rompre que plier ».

On pourrait croire que cette rudesse qui sent le harnais de guerre et le champ de bataille était uniquement le fait de ceux qui s'adonnaient au métier des armes ou, parmi les femmes, de certains tempéraments exceptionnels. Il n'en est rien. Ces mœurs étaient courantes même parmi la gent dévote. Qu'on se donne la peine de noter dans la seule correspondance de Sainte Térèse les allusions à certains épisodes du conflit entre Mitigés et Réformés. Ce sont des recommandations, presque des supplications au P. Gratien de ne pas aller prendre ses repas chez les Mitigés de peur qu'ils ne l'empoisonnent x ; dans un de ses couvents on fait comparaître une religieuse et on l'interroge « en el escrutinio » pendant six heures consécutives2; ce sont, à Avila, les deux confesseurs de l'Incarnation, les PP. Germain et Jean de la Croix, enlevés par un coup de force et jetés dans la prison conventuelle ; on leur donne « des aliments salés et on leur refuse à boire » ; le P. Jean de la Croix est battu de verges et il en « a les épaules si déchirées qu'il en reste souffrant pour le reste de ses jours » ; le P. Germain « s'en allait rendant le sang par la bouche 3 ». Au milieu de ces terribles épreuves le P. Gratien, n'en pouvant plus, songeait à quitter l'ordre. Pour relever son courage, sa mère lui fait dire que s'il exécute son projet elle cesse de le regarder comme son fils, et le comte de Tendilla, homme dévot et de grand zèle, lui fait remettre un message qui parle froidement de le poignarder.

i. Passim ; v. par exemple la lettre du 7 déc. 1576. — 2. Lettre du 31 janv. 1579, à don Hernando, prieur de Las Cuevas. — 3. Lettre du 10 déc. 1577 à Marie de Saint- Joseph.

Sans doute Sainte Térèse s'indigne de ces procédés. Beaucoup moins que nous cependant. Ne parle-t-elle pas elle-même de tuer le plus d'hérétiques possible ? *.

Un jour au couvent de Séville une religieuse, atteinte d'hystérie aiguë, perd la raison. La Mère Térèse écrit à la prieure : « Quelques coups bien appliqués la feront taire et cela ne lui fera aucun mal 2 ». Par ses intrigues, la sœur Béatrice avait mis sens dessus dessous tout le couvent de Séville. Térèse, dans une première lettre, ordonne de la conduire avec douceur. Dans une lettre suivante à Marie de Saint-Joseph elle la traite encore de « pobrecita » et se réjouit de la voir repentante ; puis elle ajoute: « Ma Mère, il ne faut pas cependant que des choses semblables restent sans châtiment ; puisqu'elle même s'y était déjà déterminée il serait bon de la mettre en prison perpétuelle et qu'elle n'en sorte plus jamais 3 ».

Faut-il appliquer à ces mœurs notre mentalité moderne ? Ce serait s'exposer à n'y rien comprendre.

Il y avait toutefois à cette rudesse racique deux tempéraments : la vie de cour et le goût des choses de l'esprit. Ce sont deux éléments importants de l'évolution morale de la société espagnole au XVIe siècle.

Nous verrons au chapitre suivant l'incroyable essor qu'a pris à cette époque la vie intellectuelle.

Quant à la vie de cour, elle continua le siècle précédent. La société courtoise y fut aussi raffinée dans ses sentiments qu'elle avait été véhémente dans son action.

i. Vision du combat des Dominicains ; Vie, c. xl.

2. Lettre du 4 juin 1578 à Marie de Saint-Joseph : « Con azotarla quiza no data esas voces y no le hace dano ».

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