IV. Les Fondations
On ne peut se défendre d'un sentiment d'infinie compassion lorsque, passant de la grande bibliothèque de l'Escorial où se trouve exposé le manuscrit de la Vie, on est admis, par grâce spéciale, dans le « camarin » secret, en présence du manuscrit des Fondations.
Là-bas, c'était l'écriture jeune, masculine et forte, si caractéristique, que la Sainte avait si rapide et où se reflète toute son âme spontanée et martiale. Ici, parmi ces 132 feuillets in-folio, il en est qui trahissent une lassitude immense.
L'écriture est restée personnelle, énergique même ; elle est moins régulière ; les traits sont plus fins, plus penchés ; les lettres sont plus petites ; les fautes d'inattention plus nombreuses. A la fin, la main se lasse tout-àfait ; et à contempler dans le calme du Camarin dont la fenêtre donne sur quelque jardin paisible de l'Escorial, planté de buis, ce vieux manuscrit à reliure de soie jaune fanée, on se sent pour lui une vénération plus grande que pour tous les autres : car il raconte, sur un ton dont la seule simplicité émeut, quinze années d'héroïsme et de fatigues sans nom.
Le Livre des Fondations est le plus correct des ouvrages de Sainte Térèse. «Seran cosas de mucho gusto algun dia, dit-elle à son sujet au licencié Aguiar : un jour viendra où il sera fort goûté ». C'est le plus brillant et, au point de vue purement littéraire, incontestablement le plus parfait. D'autres parmi ses écrits auront, comme le Castillo, plus de profondeur ou, comme les Exclamations, plus d'envolée lyrique; celui-ci est moins éthéré ; il est plus élégant ; il a toute la claire aisance dans le style, toute la finesse mesurée dans l'expression,
toute la délicate sobriété dans les images et les récits des bonnes œuvres classiques.
Tandis que laVida et le Castillo sont des œuvrespurement contempla t:ves, le Libro de las Fundaciones est, comme le Camino et plus encore que lui, un livre d'action. Ce qui, au début du Chemin préoccupe surtout la Mère Térèse, c'est le pullulement de l'hérésie luthérienne qu'il faut compenser et en quelque sorte expier. Cette fois, à la suite du sermon d'un missionnaire, ce sont les âmes des sauvages d'Amérique qui excitent sa compassion. Dieu, pour la consoler, lui promet « qu'elle verra de grandes choses ». Il n'en faut pas plus pour que désormais, avec le sentiment d'une mission divine, elle aille par les routes d'Espagne aussi longtemps que ses forces la porteront.
Le manuscrit du livre des Fondations ne porte point de titre. La Sainte, en effet, n'eut pas l'idée d'écrire un livre proprement dit, mais plutôt une sorte de journal ou, si l'on veut, les relations successives des péripéties de ses fondations. Ceci pour édifier ses filles présentes et à venir, en leur rappelant tout ce qu'avait coûté de travaux la fondation de leurs monastères, et aussi un peu pour les distraire, une sorte de libro de Recreaciones ; de là le ton léger, badin, ironique où se glisse, toujours à propos, le conseil grave sur l'obéissance, sur la mélancolie, sur la conduite à tenir par les prieures, etc. C'est, avec l'Épistolaire, l'écrit où nous retrouvons le mieux Térèse intime, avec sa conversation enjouée, son sourire qui forçait la sympathie des plus « encapotés » et son art merveilleux de bien dire.
Les fondations de Sainte Térèse comprennent trois cycles.
Premier cycle : (1567 à 1571) 9 monastères : Médina del Campo, Malagon, Valladolid, Tolède, Pastrana, Salamanque, Albe, Duruelo, Pastrana.
432 l'œuvre
En 1571 Térèse est nommée prieure à l'Incarnation ; les fondations sont interrompues pour un terme d'environ trois ans.
Second cycle : (1574 à 1576) 4 monastères : Ségovie, Béas, Séville, Caravaca (où elle n'alla pas en personne).
De 1576 à 1580, la guerre des mitigés vint tout interrompre et presque tout ruiner.
Troisième cycle : (1580 à 1582) 5 monastères : Villanueva, Palencia, Soria, Grenade (fondation à laquelle elle ne prit point part directement et qui pour ce motif n'est point relatée par elle), Burgos.
Toutes les péripéties et aventures, affligeantes ou joyeuses, de ces fondations étaient trop intéressantes pour que le souvenir n'en fût point conservé par écrit. On peut supposer que dès le début, c'est-à-dire dès 1567, la fondatrice nota sur des feuilles volantes ou sur un cuadernillo les plus frappantes d'entre elles. Sans ces notes, étant donné sa mauvaise mémoire, elle ne s'en serait plus guère souvenu six ans plus tard lorsqu'on lui en demanda la rédaction. C'est en effet à ce moment, en août f573, que le P. Ripalda, son confesseur à Salamanque où elle se trouvait alors, lui ordonne de mettre toutes ces notes sur pied dans un récit continu. La Sainte qui n'avait pensé à rien de semblable mais seulement à distraire, aux heures de récréation, grâce à ses notes, ses filles des monastères où elle se trouvait de passage, par le récit verbal de ses fondations, s'en défendit tant qu'elle put : Elle n'en voyait pas l'utilité ; et puis, où donc trouver le temps ?
Elle se met néanmoins à l'œuvre à Salamanque même, et, vu ses occupations écrasantes, son obéissance est héroïque. Elle rédige à ce moment les ix premiers chapitres, c'est-à-dire les fondations de Médina et de Malagon. On sent dans ces premiers chapitres ses préoccupations du moment : Elle est prieure, et dans un cou-
vent difficile ; pour ce motif et un peu parce qu'elle avait pris l'habitude d'écrire ainsi, cette première partie est la plus remplie de conseils spirituels. Le Ve chapitre dans lequel elle parle notamment de l'obéissance, est cligne de la plume des plus grands écrivains spirituels de l'Église catholique. A la fin de 1573 la Sainte dut quitter Salamanque pour fonder Ségovie.
La rédaction est interrompue jusqu'en 1576. « Je rédigeai quelques fondations à Salamanque en 1573. Mais à cause de mes nombreuses occupations j'en étais restée là. Je comptais même ne plus les achever, car à cause de mes voyages de tous côtés, ce religieux n'était plus mon confesseur, et d'autre part, ce travail était pour moi extrêmement laborieux et, comme tous mes écrits, me fatiguait beaucoup * ».
En 1576 nous retrouvons la Sainte à Tolède. « J'étais fermement résolue à laisser là ce travail. Mais le P. Maître Jérôme Gratien de la Mère de Dieu me donna l'ordre de terminer. J'eus beau lui objecter, en âme bien faible dans l'obé;ssance, mon peu de loisir et d'autres difficultés qui se présentèrent à mon esprit, et qu'ajoutée à tant d'autres, cette nouvelle fatigue m'accablait, il me dit de continuer peu à peu et comme je pourrais 2 ».
La Sainte obéit donc. Le 24 juillet, elle écrit à son frère Laurent de lui envoyer le manuscrit des 9 chapitres rédigés et un cahier où elle a pris quelques notes concernant la fondation d'Albe. En octobre elle se met à l'œuvre, et, selon son tempérament, avec une ardeur telle qu'à la fin du même mois elle écrit à Gratien: «Les Fondations touchent à leur fin. Je crois que vous aurez plaisir à les lire car elles sont réellement intéressantes ». Ce second travail va du chapitre ix au chapitre xxvn et se termine par la fondation de Caravaca. Encore une fois au