‹ Sainte Térèse, écrivainChapitre 75 sur 108 · OU LES ÉTATS PASSIFS · texte numérisé non relu

OU LES ÉTATS PASSIFS

4e demeure : Tandis que dans les demeures précédentes l'avancement se produisait « casi contino con obra de entendimiento», ici, dit la Sainte, «comienzan a ser cosas sobrenaturales *, l'âme entre dans le domaine des grâces surnaturelles », celles, comme elle l'explique, qui ne dépendent pas de nos moyens humains mais de l'action exclusive de Dieu.

Ce sont les états passifs. En cette demeure plus intime, sens et puissances, blasés déjà des conversations humaines qui les dissipaient, se retirent vers l'intérieur sous la motion divine. Celle-ci se traduit par un sifflement suave. Dieu accorde l'oraison de recueillement.

L'âme ne doit pas résister à cette voix qui vient du dedans, mais s'abandonner docilement à la motion intérieure. Dieu la mènera ainsi petit à petit jusqu'à l'oraison de quiétude...

Dans les chapitres que comprend cette Demeure, Sainte Térèse donne trois conseils d'une extrême importance. Le premier concerne les consolations : il y a, dit-elle, une différence radicale entre les contentements et les goûts. Les contentements sont surtout destinés aux âmes des trois premières demeures et qui sont dans l'oraison active. Ils procèdent de notre « naturel » et bien que dûs à la grâce, nous les pouvons considérer comme acquis par nos vertus et nos méditations. Au contraire, Dieu réserve les goûts aux âmes des demeures « surnaturelles ». Ils sont purement gratuits. Les

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goûts, parce que infiniment plus profonds que les contentements, sont aussi plus suaves, silencieux et pacifiques. Ils n'agitent point le corps comme les contentements et ne pourraient troubler la quiétude. Comme tels, nous n'y . pouvons prétendre ; nous devons donc en laisser au bon plaisir de Dieu la libre disposition.

Le second conseil concerne l'activité des puissances. Il importe de savoir distinguer entre l'imagination (pensamiento) et l'entendement (entendimiento). Quand elle aura compris cette distinction, l'âme ne s'inquiétera plus de sentir en elle le recueillement et la quiétude et en même temps le bruit de distractions multiples.

Le troisième conseil concerne l'attitude de l'âme à l'égard de la quiétude. Puisque cette quatrième demeure est déjà « surnaturelle », il est inutile, il est même ridicule de s'efforcer de provoquer la quiétude. Retenir la respiration, suspendre tout effort de pensée, selon certaines pratiques en vogue à l'époque, ne font qu' « abêtir », (el entendimiento es hecho un bobo).

L'effet de ce quatrième degré dans l'âme est une grande liberté d'esprit, un sens croissant de l'infini et le sentiment de dominer le monde, (un senorio grande de las cosas de la tierra). 5e demeure : Ici se font pour l'âme les ouvertures ou les préliminaires du Mariage mystique. C'est comme une présentation mutuelle des futurs époux. L'âme doit s'y disposer comme une cire vierge qui attend l'empreinte. Cette disposition est une conformité minutieuse de sa volonté avec la volonté divine. Dieu lui accorde alors l'oraison d'union infuse. C'est encore une union incomplète ; seules les facultés

supérieures, volonté et entendement, y sont passivement unies.

Cependant les désirs de l'âme s'allument et croissent. Les fiançailles approchent. Mais auparavant, Dieu veut éprouver, pour la purifier encore, l'âme élue : maladies, persécutions des gens de bien, épreuves de la part des directeurs, incompétents ou trop prudents, craintes et scrupules de conscience, elle doit subir les terribles purifications passives du sens. 6e demeure : Mais plus ces souffrances croissent et lui pénètrent les entrailles comme un dard enflammé, plus la peine qu'elles lui causent la font défaillir d'une douceur inexprimable. Ces caresses qui la biûlent sont incomparablement plus délicieuses que les plus grandes suavités de la quiétude. L'âme alors commence à haleter : elle veut que cette souffrance continue, bien que la mort lui apparaisse comme un ravissement suave entre le bras de son Bien- Aimé ; elle ne sait plus que ces deux choses : souffrir ou mourir ; et soudain les yeux se ferment, les membres se raidissent, l'âme perd conscience d'être dans le corps, l'esprit jaillit au-dessus d'elle comme une flamme, parfois le corps lui-même est soulevé de terre, c'est comme un chavirement de tout l'être, enlevé par l'Invisible. Or dans ce ravissement, brusque et rapide, se célèbrent les fiançailles mystiques avec Dieu.

L'âme a atteint enfin Y union pleine. Mais celle-ci est encore transitoire. La volonté, l'entendement, la mémoire ne savent plus s'occuper que du divin fiancé ; la substance même de l'âme est imbibée d'amour ; les puissances inférieures vont s'apaisant, de plus en

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plus dociles à l'esprit ; à la suite de ces ravissements l'homme court parfois des jours entiers en proie à l'amour et sent à certains moments passer sur lui le souffle impétueux de la folie sublime.

Mais l'âme n'est point encore au centre du Château. La soif d'y arriver devient torride et la torture est délicieuse. Dieu, avant de l'y admettre, veut encore purifier sa fiancée. Ici se placent les effroyables purifications passives de l'esprit.

7e demeure : Et voici que soudain l'âme élue et purifiée est admise dans la chambre nuptiale. Le papillon mystique ouvre ses ailes. Ici il n'y a plus que l'Élu. Ici se passe l'épithalame divin, le Mariage spirituel. La grâce à! union pleine est cette fois permanente et stable. L'âme alors dans cette stabilité nouvelle ne s'appartient plus. Elle ne pense plus à mourir. Elle veut vivre pour Lui : querer vivir para servirle. Parfois, dit-elle, elle se sent ployer sous le bonheur des grâces. Elle est comme un vaisseau dont la charge est trop lourde, et qui se sent couler (se va a lo hondo). Dans ses rêves de progrès infini l'homme atteint ici la limite. L'âme humaine a reçu la plus haute faveur que Dieu puisse lui accorder.

Outre le manuscrit, il existe de cette œuvre trois copies principales faites sur l'original : La copie dite de Tolède, la copie de Cordoue et la copie de Salamanque.

La copie de Tolède, conservée aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale de Madrid (Ms. 6374), est l'œuvre de quatre copistes, des religieuses, et a été exécutée sous la direction de la Sainte qui y a fait quelques additions

de sa main. Elle ne porte aucune des additions et corrections faites par les reviseurs au Ms. original, mais bien celles de la Sainte, au moins quelques-unes ; elle est donc antérieure à la révision de Yanguas et de Gratien et a été prise probablement entre 1578 et 1580.

La copie de Cordoue est une copie superbe de la main même du P. Gratien. Elle contient dans le texte les additions marginales faites au manuscrit par Gratien aidé de Yanguas au parloir de Ségovie. Le titre que la Sainte avait donné à son œuvre : el Castillo interior y est modifié en : Libro de las Moradas, au premier feuillet écrit, et, au feuillet suivant, en cet autre titre : Castillo de Magdalon. Libro de las siete Moradas del spiritu.

La copie de Salamanque, reposant à la Bibliothèque de l'Université, est une transcription très soigneusement corrigée par Ribera et le frère Antonio Arias, en vue de l'édition des œuvres que Ribera projeta mais qu'il ne réalisa pas. Cette correction, terminée en 1588, n'a pu servir pour l'édition princeps l. Celle-ci, comme nous l'avons vu, est due à Louis de Léon qui, mis en possession du Ms. original, laissa de côté toutes les notes et additions que des mains étrangères y avaient déposées et crut bon « d'engager le lecteur à lire ce livre tel que la Sainte Mère l'a écrit, elle qui savait mieux que tout autre comprendre et dire les choses ». Elle parut dans les œuvres complètes en 1588, à Salamanque, chez Guilliermo Foquel.

Les éditions successives de cet ouvrage subirent les vicissitudes des différentes éditions des Obras complétas énumérées au début de ce chapitre. Signalons ici l'édition photolithographique exécutée par les soins du Car-

1. Le P. Silverio cite encore trois autres copies : une copie inconnue antérieure à 1580, très fidèle, exécutée par une carmélite sur l'autographe peu de temps après son achèvement à Avila et les deux copies faites au XVIIIe siècle par le P. Thomas d'Aquin. L'édition de la Fuente de 1861 est faite sur une de ces deux dernières.

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dinal Lluch, archevêque de Séville, en 1882. L'édition de Burgos parut en 1917.

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