‹ Sainte ThérèseChapitre 11 sur 59 · I. Le Château intérieur^ 6" demeures, chap. ix · texte numérisé non relu

I. Le Château intérieur^ 6" demeures, chap. ix

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De telles visions sont bien loin de celles qui viennent de la fièvre ou de la peur, ou d'un désordre enfin des centres nerveux, et qui n'ont d'autre caractère saillant que leur incohérence. Elles ont un sens, elles ont un but, et celle qui les reçoit s'introduit ellemême dans le drame qui s'y joue, elle y a son rôle. C'est par là qu'elle dépasse de si haut la plupart des mystiques, et qu'elle apparaît au milieu d'eux avec une physionomie si originale. Elle discute, nous en avons déjà vu des exemples, avec Celui qui lui apparaît. Quand le Christ lui dit : « Ne crains pas, ma fille, que personne puisse jamais te séparer de moi », elle se rassure et jouit en paix de son bonheur. Mais voici que la scène change ou s'agrandit, a Le Seigneur m'apparut alors dans une vision imaginaire, comme d'autres fois, au plus intime de mon âme, et, me donnant sa main droite, il me dit : « Vois ce clou ; « c'est un signe qu'à partir de ce moment tu seras mon « épouse; mon honneur sera le tien, et ton honneur a sera le mien » . Cette grâce fut si puissante que j'étais comme ravie, hors de moi, et dans ce transport je dis au Seigneur : « Ou transformez ma bassesse ou ne m'accordez pas une telle faveur » .

Dans cette vision comme dans beaucoup d'autres, il y a donc eu des paroles entendues..., entendues comme les formes et les figures étaient vues. « Ce divin langage n'est pas sensible aux oreilles du corps, et néanmoins l'âme le perçoit d'une manière plus distincte que s'il lui arrivait par l'ouïe. On essaierait en vain de refuser de l'entendre; car indépendamment de notre volonté il obtient bon gré mal gré une attention parfaite à ce que Dieu veut. »

Qu'une personne douée d'une imagination puissante et adonnée à l'oraison entende cppime venant

du dehors ce que lui dit sa conscience, cela, dira-t-on, peut s'expliquer par des causes toutes naturelles. C'est sans doute ainsi que Socrate entendait son démon familier. Il y a comme une répercussion involontaire de la pensée intérieure et réfléchie sur rimage : ce que la première a trouvé dans ses longues méditations, la seconde le traduit tout d'un coup en son langage. Soit! cette explication peut être vraisemblable, exacte même en un grand nombre de cas. MaisTest-elle encore quand la mystique reçoit des avertissements qui la surprennent, des annonces ou des promesses dont elle ne possède pas les éléments ? En est-il surtout de même quand les paroles qu'elle entend lui annoncent des événements futurs, et qu'ensuite ces visions anticipées se réalisent? Quand elle vit, par exemple, du fond de son couvent de Médina del Campo, les quarante jésuites massacrés sur le navire qui les portait au Brésil, l'événement et les récits authentiques qu'on en eut plus tard vinrent confirmer de point en point sa confidence au P. Alvarez. Elle eut ainsi un grand nombre de ces révélations. Qu'en pensait, vers i56o, Pierre d'Alcantara qui venait d'examiner longuement l'état de son âme ? « Il ne lui a jamais été rien révélé, disaitil, qui ne se soit trouvé conforme à la vérité ou ne se soît parfaitement accompli, et c'est là une très forte preuve que ses visions viennent de Dieu*. » Mais, quelques années plus tard, elle-même, quiatoujours été de la sincérité la plus absolue, ne craignait pas de dire : a De toutes les choses qui m'ont été annoncées dans l'oraison, alors même que ce serait

I, Voyez Lettres, III, p. 371 et 378.

a. Les Pères Alvarez et Gaspar de Salazar rendirent le même témoignage en s'appujant sur des faits mieux connus.

deux ans avant révénement, il n'y en a eu aucune que je n'aie vu s'accomplir. » Elle avertissait des personnes absentes de dangers qui les menaçaient et les exhortait à prendre à temps les moyens d'éviter le mal qui en pouvait résulter pour elles. Elle rassurait son entourage sur l'issue d'une affaire douteuse et que, de loin, elle voyait se terminer heureusement, sans que les moindres circonstances de temps et de lieu lui échappassent. Il lui arriva souvent de savoir la mort des religieuses de ses monastères avant qu'on ne l'eût informée. Enfin, elle prévit longtemps d'avance l'année de sa mort, qui arriva en effet au temps qu'elle avait marqué.

Ces aboutissements — si l'on peut parler ainsi — de toute la série de ces phénomènes ne jettent-ils pas une vive lumière sur tout ce qui les a précédés ? Il est certain qu'on ne peut guère séparer le commencement et le milieu de la fin qui les couronne. Or, si la fin est d'un caractère surnaturel, comment ne voir dans le milieu et même dans le début que la nature malade ou surexcitée ?

Ce qui, aux yeux de tous, croyants ou incroyants, doit encore relever la nature de ces faits étranges, c'est l'action qu'ils ont eue sur la vie morale de la sainte, c'est la vertu qu'elle en a vu — pour ne pas dire qu'elle en a fait sortir. Le point culminant de ses rapports avec le monde divin, c'est évidemment le phénomène de la transverbération qu'elle raconte au chapitre XXIX de sa J^ie :

« Voici une vision dont le Seigneur daigna me favoriser à diverses reprises. J'apercevais près de moi, du côté gauche, un ange sous une forme corporelle. Il est extrêmement rare que je les voie ainsi. Quoique j'aie très souvent le bonheur de jouir de la pré-

sence des anges, je ne les vois que par une vision intellectuelle. Dans celle-ci, le Seigneur voulut que Fange se montrât sous une forme sensible aux yeux de mon âme. Il n'était point grand, mais petit et très beau; à son visage enflammé, on reconnaissait un de ces esprits d'une très haute hiérarchie qui ne sont, ce semble, que flamme et amour.... Je voyais dans les mains de cet ange un long dard qui était d'or, et dont la pointe en fer avait à Fextrémité un peu de feu. De temps en temps, il le plongeait au travers de mon cœur et Tenfonçait jusqu'aux entrailles : en le retirant, il semblait me les emporter avec ce dard et me laissait toute embrasée d^amour de Dieu.

« La douleur de cette blessure était si vive qu'elle m'arrachait de faibles soupirs. . . ; mais cet indicible martyre me faisait goûter en même temps les plus suaves délices : aussi je ne pouvais ni en désirer la fin, ni trouver de bonheur hors de Dieu. Ce n'est pas une souffi*ance corporelle, mais toute spirituelle, quoique le corps ne laisse pas d'y participer à un haut degré. Il existe alors entre l'âme et Dieu un commerce d'amour si suave qu'il m'est impossible de

l'exprimer Les jours où je me trouvais dans cet

état, j'aurais voulu ne rien voir, ne point parler, mais m'absorber délicieusement dans ma peine, que je considérais comme une gloire devant laquelle toutes les gloires de ce monde ne sont que néant. »

On sait comment la vue du cœur de sainte Thérèse a confirmé, après sa mort, l'existence de cette blessure par une cicatrice longue et profonde qui le divise presque en entier. Mais quelles ont donc été les suites de cette « absorption délicieuse »? La blessée a-t-elle voulu mourir de langueur? Non, c'est en i SSp,

à rage de 44 ^^^^y V^^ ^^ coup Tavait frappée. L'année suivante, en i56o, elle y répondait par un vœu mémorable qui acheva bien de caractériser ce point culminant de son existence. Et quel vœu donc étaitce? Que promettait-elle ? De s'infliger quelques nouvelles austérités ? De bâtir une chapelle ? D'organiser un pèlerinage ? De faire brûler des lampes devant un autel? Non, mais de faire toujours en toutes choses ce qui lui apparaîtrait comme le plus parfait ou le plus agréable à Dieu. A cela, qu'avons-nous à ajouter ? Une seule chose : elle tint sa parole.

Mais les phénomènes surnaturels sont doubles eu quelque sorte ; et à côté du surnaturel divin, il n'est aucun mystique qui n'ait expérimenté en lui et autour de lui le surnaturel diabolique.

Que le démon ou les démons — c'est-à-dire les esprits qui ont laissé la mort consacrer leur amour contagieux du mal — interviennent dans les choses de ce monde, sainte Thérèse en était certes convaincue, sans même avoir besoin d'en recueillir les preuves. Il lui semblait tout simple que sainte Claire lui apparût et la réconfortât : elle comprenait que le rôle de la douce vierge d'Assise, qui avait tant aimé le bon saint François, n'eût pas été anéanti par la mort et qu'elle vînt encore donner de l'espérance aux amants de la pauvreté, continuateurs de son œuvre. Mais il lui semblait également dans la logique des choses que ceux qui avaient haï la lumière jusqu'au bout cherchassent encore à l'éteindre : ils ne font, aurait-elle dit, que persévérer dans l'esprit de propagande corruptrice, expression de l'énergie malfaisante qu'ils ont créée en eux-mêmes et qui a fixé leur destinée.

Lui eâl-on demandé pourquoi ces interventions hostiles ne se manifestent guère avec tant de bruit que dans les couvents ou chez les personnages soumis à tous les élans, mais aussi à toutes les pénitences, pour ne pas dire à toutes les maladies de la vie mystique ? Elle n'eût point été embarrassée pour répondre que les gens du monde servent trop bien les intérêts des corrupteurs et que ceux-ci n'ont qu'à les laisser faire : il n'est point surprenant de les voir s'acharner, au contraire, comme ils le font, contre ceux qui se dévouent à faire arriver le règne de Dieu sur la terre....

Quoi qu'il en soit, quelle a été ici l'expérience et quel a été le mode d'action de la grande âme que nous étudions? Évidemment, elle est convaincue que les démons l'ont assaillie plus d'une fois. C'est chez elle une ferme croyance, fondée sur des faits nombreux, qu'elle en a subi les attaques ou spirituelles ou même corporelles, chaque fois qu'elle a travaillé avec une énergie exceptionnelle, soit au bien de l'Église en général, soit au bien d'une âme en particulier. Sans aucune hésitation, elle attribue aux mauvais esprits des actes subits de destruction pour lesquels aucune autre explication ne lui semble possible. Et c'est lorsqu'elle se trouve en présence de ces actes de rage hostile qu'elle s'écrie : « C'est pour moi un signe que là Dieu sera grandement servi. »

Mais dans toutes ces luttes qu'elle est obligée d'entreprendre, ce qui caractérise son attitude n'est assurément ni l'excès de crédulité ni surtout la peur; ce sont exactement les deux états opposés. Elle ne veut voir le plus souvent, dans les attaques réelles pourtant des démons, que « des fantômes » faciles à dissiper avec une lueur de courage. — «Je vois clairement, dit-elle, leur impuissance : fidèle à Dieu, je

n'ai rien à craindre. Ils ne sont forts que contre les âmes lâches qui capitulent sans combat. »

Ce premier sentiment, il est vrai, est celui que tout catholique est obligé d'avoir. Mais il en est un second, d'ordre plus délicat, que Thérèse eut infiniment plus de peine à faire triompher. Dans les états surnaturels qu'elle traversait, extases, visions, révélations, qu'estce qui agissait certainement? Était-ce Dieu avec ses grâces? Etait-ce le démon avec ses illusions, ses pièges et ses embûches ? Dans les débuts de sa vie mystique, des âmes pieuses, comme Gaspar Daza, excellent prêtre, et François de Salcedo, gentilhomme bien connu dans Avila pour son zèle religieux, ne pouvant se résoudre à la croire l'objet de telles faveurs, se réunissaient, conver<iaient, discutaient longuement et venaient lui dire qu'à leur sens c'était le mauvais esprit qui la tentait et qui la trompait. En plus d'une circonstance elle eut le courage et aussi la douleur d'obéir à des confesseurs qui l'obligeaient à faire contre la vision du Christ comme un mouvement d'exorcisme. Pleine de charité, mais aussi de franchise, elle ne revint jamais sur cet épisode sans éprouver le besoin de se soulager, pour ainsi dire, par l'expression de sa pitié pour ceux qui, voyant le démon partout, lui avaient fait supporter une telle épreuve.

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