‹ Sainte ThérèseChapitre 13 sur 59 · I. Voyez Lettres^ III, i43» 4^7, 437, etc · texte numérisé non relu

I. Voyez Lettres^ III, i43» 4^7, 437, etc

— Elle se garde d'étafclir des règles absolues et uniformes là où des causes multiples lui paraissent pouvoir agir et où elle s'applique à les démêler.

Ces causes diverses, elle les voit admirablement : c'est la nature, ou saine ou malade — c'est le démon — c'est Dieu.

La nature proprement dite résulte surtout du tempérament, et elle a son expression la plus complète dans le caractère. Il faut admettre sans doute que Dieu transforme comme il lui plaît les intelligences et les cœurs. Cependant l'illustre patronne des mystiques tient pour établi que la plupart du temps Dieu conduit chacun dans les voies auxquelles son caractère le dispose, et il n'en est aucune au bout de laquelle on ne puisse trouver la sainteté. Aux uns convient l'amour, aux autres la crainte. La « complexion » y est pour quelque chose ; et quand don Laurent de Cepeda veut s'éclairer sur certains caractères extérieurs de son oraison qui le préoccupent, sa sœur ne craint pas de les lui expliquer par son tempérament sanguin.

Si elle tient compte de ces causes, à plus forte raison a-t-elle le souci d'analyser l'action des facultés intellectuelles : et là elle est vraiment psychologue. Elle Test spontanément, librement. Cinq ou six mots de la scholastique ou de la théologie courante lui ont suffi pour retrouver dans son expérience personnelle les choses qu'ils expriment. Après les avoir vues en elle, elle les suit chez les autres; et alors elle en mesure les écarts ou les excès, comme elle mesure ailleurs toute l'étendue et toute la sublimité possible de leur essor. Elle pressent que la volonté et l'amour sont étroitement unis. Elle est heureuse de s'instruire sur la nature de l'imagination et de découvrir —

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sur rindication d'un docteur, il est vrai — qu'elle ne se confond pas avec l'entendement. Elle sait qu'elle est soumise, dans le monde intérieur, à des mouvements naturels « aussi impossibles à arrêter que ceux du ciel » et dont ni l'entendement ni la volonté ne sont responsables. Autrement elle voit tous les pièges qu'elle sème sous les pas des mystiques, si, la laissant toujours aller de son allure, ces facultés supérieures négligent de la gouverner d'après les principes qui leur sont propres : elle voit le péril plus grand encore lorsque le mystique veut se contenter des plaisirs sensibles d'une dévotion trop facile.

Voyez comme elle marque avec sûreté les étapes de cette déviation psychologique ! Une certaine défaillance due, soit aux austérités et aux veilles, soit à la faiblesse de la complexion, dispose quelques âmes à une sorte de jouissance paresseuse et rêveuse. Voilà le fond premier. « Dans cet état, leur arrivet-il d'entrer dans ce qu'on appelle le sommeil spirituel (qui va un peu au delà de la consolation désirable) ; a elles s* imaginent que l'un ne va pas sans l'autre, et s* abandonnent à une sorte d'ivresse ». Ainsi l'imagination cède à Fattrait instinctif qui agit sur les sens ; mais le sujet, qui était maître d'y résister, s'y abandonne, et les effets de cette abdication ne vont pas tarder à se faire sentir, a Cette ivresse augmentant parce que la nature s'affaiblit de plus en plus, elles la prennent (voilà le jugement faussé qui entre en scène) pour un ravissement et lui donnent ce nom, quoique ce ne soit autre chose qu'un temps purement perdu et la ruine de la santé*. »

Toutes ces analyses, il est aisé de le voir, sontpar-

I, Le Château intérieur^ 4*" dem., ohap. m,

faitement réfléchies et voulues. Mais voulues par pure curiosité psychologique ? Non : car celle qui les poursuit tient à le répéter : « Le plus souvent nos inquiétudes et nos peines viennent de ce que nous ne nous connaissons pas ».

Cette connaissance de soi-même a cependant son péril; c'est de nous faire trop voir nos misères et ainsi de nous décourager. Mais c'est en vain que des confesseurs maladroits ont voulu maintenir leur pénitente dans cette observation déprimante de ses faiblesses. Certes, elle a conscience de les bien connaître, et elle n'en fuit pas les aveux; mais, devançant à la fois Pascal et Malebranche, elle explique en termes admirables comment l'homme ne se connaît bien tout entier que s'il se connaît en Dieu, son créateur et son idéal. Or, c'est bien là la méthode qu'elle suit; c'est bien elle-même que, sans le vouloir, elle donne en modèle à ses sœurs quand elle leur dit : a Le meilleur moyen, à mon avis, d'acquérir une parfaite connaissance de nous-mêmes est de nous appliquer à bien connaître Dieu. Nous tirerons de là deux avantages : l'un de mieux voir notre néant à côté de la grandeur divine...; l'autre, que notre entendement et notre volonté s'ennoblissent.... Lorsque nous demeurons enfouies dans la considération de notre misère..., au lieu de couler pur et limpide, le fleuve de nos œuvres entraîne dans son cours la fange des craintes, de la pusillanimité, de la lâcheté et de mille pensées qui troublent.... Arrêtons nos yeux sur Jésus-Christ, le souverain bien de nos âmes, et sur ses saints, et la connaissance de nous-mêmes cessera de nous décourager et de nous abattre *. »

T Le Château intérieur, V dem., chap, ii.

l'intelligence des dons. 73

Comprend-on maintenant comment ses sublimes excès dans la peinture de ses péchés n'aient pu ni ternir la pureté de son amour, ni refroidir son enthousiasme, ni briser sa volonté ? Elle a voulu savoir — autant qu'une créature humaine le peut savoir — ce qu'était Dieu, ce qu'était son infinie perfection. Quand elle a entendu démontrer par un dominicain que Dieu était réellement présent partout et en tous, comme elle en avait d'ailleurs le pressentiment, elle a tressailli d'aise : cette découverte métaphysique a été pour elle comme le pendant de la leçon qu'elle avait si bien comprise sur la distinction de l'imagina* tion et de l'entendement. Mais ce qu'elle a su de Dieu, c'est surtout dans son expérience intime et dans ses contacts avec lui qu'elle l'a trouvé.

Elle y a trouvé d'abord tout ce qu'il faisait en elle sans elle. Ici, ce n'est pas seulement la théologie qui l'éclairé. Elle a des lumières à elle dont elle a été, non pas éblouie, mais éclairée. Elle s'est demandé, par exemple, comment elle pouvait distinguer ce que l'entendement se dit à lui-même et ce que lui dicte l'esprit de Dieu. Et voici sa double réponse.

D'abord, entre les paroles qui viennent de nous et celles qui viennent de Dieu il y a la différence qui se trouve entre parler et écouter. Mais cette différence n'est pas la seule. Quand nous écoutons Dieu, écoutons-nous et entendons-nous un être qui ne parle que comme nous? Il s'en faut. « Les paroles qui viennent de Tenlendement ne produisent aucun effet, tandis que celles qui viennent de Dieu sont paroles et œuvres tout ensemble. C'est pourquoi, lors même qu'il les profère, non pour enflammer notre amour, mais simplement pour nous reprendre de nos fautes, dès la première fois il change soudainement la disposition

intérieure de notre âme : il la rend capable de tout entreprendre pour son service; il l'attendrit, il Tillumine, il répand en elle la joie et la paix. La trouvet-il dans la sécheresse, le tuouble et l'inquiétude; en lui parlantilla met soudain dans une tranquillité ravissante : ce grand Dieu se plaît ainsi à lui faire comprendre qu'il est tout-puissant et que ses paroles sont des œuvres^ »

Restait pour elle une troisième étude à faire, celle de l'action démoniaque et de ses caractères distinctifs. Le démon en effet se gjisse entre l'action de l'homme et celle de Dieu. Quant à elle, si vite et si aisément qu'elle l'ait vaincu, elle a eu le temps de comprendre la subtilité de ses attaques et comment, si Dieu le permet, il peut tout altérer non seulement de ce que la nature avait de meilleur, mais même de ce que Dieu y ajouta par la munificence de ses dons. L'àme reste libre, libre d'épurer ce qui lui est suggéré de plus vil et de tirer ainsi un parti tout spirituel de ses tentations les plus grossières, mais libre aussi de troubler par son orgueil et d'avilir par son amourpropre ce que la grâce a pu lui procurer de plus précieux. Pour se tirer du péril, le courage ne suffit pas toujours; il importe que ce courage soit éclairé. Or, la sainte a bien vu a son tour ce qu'avaient vu saint Ignace et, avant lui, sainte Catherine de Sienne. Le démon a un pouvoir que nous n'avons pas ; ses paroles, à lui aussi, produisent des effets; mais lesquels? Et comment les distinguer des effets divins ?

S'ils sont contraires aux enseignements de l'Écriture sainte il n'y a point à hésiter. « Mais il est d'autres marques auxquelles on peut reconnaître l'action de

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