‹ Sainte ThérèseChapitre 14 sur 59 · L'INTELLIGENCE DES DONS · texte numérisé non relu

L'INTELLIGENCE DES DONS

l'ennemi du salut. Tous les biens semblent à la fois se cacher et s'enfuir de Tâme : le dégoût et le trouble s'emparent d'elle, et elle ne se sent de force pour aucun acte de vertu. Cet esprit de mensonge lui inspire quelques bons désirs, mais ils effleurent à peine l'âme et sont frappés d'impuissance, l'humilité qu'il lui laisse est fausse et sans douceur ^ i>

A ces distinctions qu'on serait tenté d'appeler si classiques en théologie, s'en ajoute une autre qui est, je crois, plus personnelle à notre sainte, et qui atteste autant de profondeur dans l'explication psychologique de son expérience mystique que dans cette expérience elle-même. A ses yeux, semble-t-il, le démon agit moins sur notre raison, dans ce qu'elle a d'immatériel, que sur la partie de notre âme liée aux sens. C'est par l'imagination qu'il nous tente ; et ce n'est pas assez pour lui de nous infliger ces images séduisantes ou grossières auxquelles nous avons si souvent le tort de faire attention : il travaille à dénaturer toutes les autres et il se glisse même dans celles qui sont tout d'abord parties de Dieu ou de ses anges; il travaille â y mêler quelque illusion ou quelque mensonge ou quelque indiscrète exagération. Mais cela, il ne le peut que dans les visions imaginaires : à l'égard des visions intellectuelles son pouvoir expire ou tout au moins se voit considérablement aflaibli ; car là « tout est tellement spirituel qu'il n'y a, ni dans les puissances de l'âme, ni dans les sens, aucun mouvement où le démon puisse trouver prise' ».

Arrêtons-nous cependant, il le faut, dans cette partie de notre étude. Elle pourrait se continuer long-

I. ^ie, XXV. Cf. Les Fondations y tii, et Le Chemin de la per* fection, xx.

a. Fie, xxrii.

temps encore; mais ce que nous avons recueilli a de quoi nous donner une idée suflGsante de rautorilé avec laquelle une telle âme va pouvoir nous faire accepter toute une doctrine sur la conduite de la vie spirituelle.

Cette doctrine, disons-le tout d'abord, il est clair que ce n'est pas elle qui Ta créée, ni même, à parler rigoureusement, découverte : car c'est la doctrine catholique, telle que les Pères des deux Eglises, grecque et latine, Pavaient déjà fixée. N'eût-elle eu que des lectures peu étendues et, pour ainsi parler, terre à terre, les nombreux docteurs avec lesquels elle aimait à s'entretenir auraient pu lui en indiquer les grandes lignes. Mais d'eux à elle, dans ces années mêmes où elle naissait et grandissait à la vie mystique, la partie n'était pas égale. Les plus instruits avaient peine à la suivre : pour la comprendre, ils étaient obligés d'aller chercher maint traité qu'ils ne connaissaient pas. Qu'avait-elle lu, quant à elle? Les lettres de saint Jérôme et les Confessions de saint Augustin, nous l'avons vu, puis quelques ouvrages de franciscains, quelques écrits de saint Vincent Ferrier, dont certaines expressions vives et imagées semblent l'avoir frappée, mais surtout, parmi les Pères, Cassien et saint Grégoire le Grand. Ces deux derniers, elle les cite, et nous avons d'ailleurs un témoignage du cas qu'elle faisait de saint Grégoire ; l'exemplaire des Moralia qui lui servit, et qui est conservé à Sainl-Joseph d'Avila, est criblé de coups de crayon : des paragraphes entiers y sont ou soulignés ou accompagnés en marge d'une longue ligne attestant l'attention particulière qu'elle y avait don-

née *. Il n'est donc pas surprenant que les points de contact entre sa doctrine et celle de Tillustre pape soient nombreux.

Il est toutefois évident, par tout ce que nous avons vu au dernier chapitre, que tout cela, elle l'avait, non seulement repensé, mais expérimenté, mais vécu. N'est-ce pas ce qu'elle a voulu nous faire comprendre quand elle raconte que Dieu lui dit un jour : « Je te donnerai à lire un livre vivant » ? Mais toute hypothèse d'ailleurs devient superflue quand on voit au chapitre XII de sa F'ie : « Pendant plusieurs années je lus beaucoup de livres spirituels sans en avoir l'intelligence ; je passai aussi fort longtemps sans trouver une seule parole pour faire connaître aux autres les lumières et les grâces dont Dieu me favorisait, ce qui ne m'a pas coûté peu de peines. Mais quand il plaît à sa divine Majesté, elle donne en un instant l'intelligence de tout, d'une manière qui m'épouvante*. »

On peut donc rapprocher une grande partie de sa doctrine de celle qu'on trouve dans saint Grégoire ; on y apercevra toujours sa marque particulière, et voici à quoi on la reconnaîtra. D'abord son bon sens très fin et son esprit d'observation très positif la préservent de certains excès de l'érudition théologique et scripturaire ; elle évite les allégories « plus ingé-

I. 11 y a aussi, dans cet exemplaire, quelques notes à la plume : mais le P. Grégoire de Saint-Joseph n'y reconnaît pas récriture de la sainte. Il doute.... L'écriture de ces notes m*a paru en effet plus ronde.

1, Elle avoue aussi en plus d'une rencontre qu'elle aimait mieux méditer sur lea grands textes que sur leurs gloses, a Pour moi, les paroles de l'Evangile m'ont toujours plus portée au recueillement que les ouvrages les mieux écrits. » (Chemin de la perfection^ xxii.)

nîeusesque naturelles* ». Elle n'ignore ni ne dédaigne .le symbolisme des Ecritures; mais dans les applications qu'elle en fait, elle choisit avec un goût exquis les plus poétiques et les plus rapprochées de la vie réelle. Elle aime même à donner des exemples tirés de la vie populaire : la noria, le petit ànon, Tenfant à la mamelle qui remue à peine « ses petites lèvres » quand le lait de sa mère tombe généreusement dans sa bouche, le paysan de Castille qui meurt d'ennui pour ne pas savoir profiter d'une fortune subite. Mais surtout elle puise dans son expérience personnelle et dans la façon dont elle l'a comprise. En définitive, c'est là sa grande source. On s'en rend aisément compte en lisant les écrits où sa doctrine est continuellement et intimement mêlée a la description de ses propres états, au récit des événements les plus marquants de sa vie intérieure. Les conseils qu'elle donne, loin d'avoir l'aspect didactique d'un traité, respirent toujours la tendresse d'une âme voulant épargner des épreuves et faire partager son bonheur h celles qu'elle a la charge quotidienne de conduire à la perfection.

La perfection, en effet, elle est bien le but, et on ne saurait l'atteindre que par l'union. Mais les voies sont différentes : différentes aussi sont les forces qui permettent aux uns et aux autres d'aller plus ou moins loin dans celle-là même qu'ils ont choisie ou acceptée. Aussi la sainte a-t-elle des avis et des consolations à donner à tous, aux grands et aux petits, aux débutants et aux exercés, à ceux qui aiment ardemment la contemplation et à ceux qui s'en dé-

I. Abbë Saudreau, La Vie d^ union à Dieu diaprés les grands maîtres de la spiritualité^ i vol. în-i3, Paris, 1900. Cet excellent ouvrage complète, au point de vue historique, les deux volumes du même auteur: Les degrés de la vie spirituelle^ ^^97.

fient. Elle sait aussi bien modérer les uns qu'exciter les autres. Il semble même qu'elle ait prévu les abus comme les déviations du siècle suivant et qu'elle ait travaillé d'avance à sauver d'un oubli momentané les exigences du bon sens.

Avant tout il faut connaître ce que demande ou permet Vétat de la personne. Ce serait une simplicité de « dire à une femme mariée de passer en oraison, au déplaisir de son mari, les heures qu'elle doit aux soins de sa famille ».Les gens mariés, en général, s'ils vivent dans la justice et dans la pratique de la vertu, ont le droit d'avoir « le souci des biens du monde » tout en espérant jouir de Dieu dans la patrie : « leur vocation n'en demande pas davantage ». Mais les personnes qui veulent jouir tout de suite d'une pleine liberté d'esprit doivent savoir à quoi elles visent.

Avant tout, qu'elles soient humbles, non seulement devant Dieu, mais en un sens aussi devant les autres; car bien que dans leur vie réglée elles aient la tentation de s'effrayer de tout, a souvent elles pourraient beaucoup apprendre pour le principal de ceux-là même dont la conduite les étonne * ». Mais s'il ne faut pas de courage sans humilité, il ne faut pas non plus d'humilité sans confiance et par conséquent sans action vaillante. Oh! qu'elle Ta sur le cœur, et qu'elle en parlera souvent avec amertume, cette fausse humilité qui immobilise et qui rapetisse les âmes I Comme elle tient à la démasquer! Comme nous la verrons souvent encore insister sur le souci passionné qu'on doit mettre à la distinguer de la véritable !

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