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LES DERNIERS JOURS, LE TESTAMENT, LA MORT L^HERITAGB

Ses derniers jours lui réservaient une douleur pire que la plupart de celles dont elle avait été abreuvée; et celle-là pourtant, nous ne la connaissons que par d'autres; car elle était telle que s'en plaindre eût été Taggraver tristement. Elle s'était arrêtée à Valladolid où sa nièce Marie-Baptiste était prieure. Don Laurent était mort, et on attaquait son testament. La sainte eût voulu se retirer de ces contestations qui lui répugnaient et où tous ne lui paraissaient pas avoir eu l'attitude la plus correcte. Il avait bien fallu cependant qu'elle exprimat une opinion, et c'est alors qu'elle avait rencontré la plus affligeante contradiction. Qu'un avocat vînt l'insulter, malgré son grand âge, elle s'en accommodait encore, et elle se bornait à lui répondre doucement : c Dieu vous rende, monsieur, la grâce que vous me faites ! » Mais que sa nièce la prieure, qui avait toujours été jusque-là un modèle d'humilité, de foi, d'obéissance, prît parti contre elle avec une obstination froide et en même temps violente, qu'elle la mît, disons tout, à la porte de son couvent; quelle croix plus infamante pouvait-elle atten-

dre désormais ? Et n'était-il pas temps de mourir*?

Elle ne voulut pas cependant que les religieuses du monastère fussent privées d'un adieu qu'elles avaient bien mérité, et, avec une sérénité vraiment sublime, elle leur écrivit:

« Mes filles, en quittant celte maison, je suis bien consolée, soit de la perfection et, de la pauvreté que j'y vois, soit de la charité que vous avez les unes pour les autres.

« N'accomplissez pas vos exercices par coutume ; mais faites des actes héroïques qui soient de jour en jour plus méritoires.

a Appliquez-vous à avoir de grands désirs ; on en retire des fruits très précieux, alors même qu'on ne pourrait les mettre à exécution. »

Ce devait être la son testament spirituel ; et il était digne d'une telle vie !

Déjà elle avait adressé h Marie de Saint- Joseph son niinc dimittisi « Je vous en conjure, veuillez, vous et vos filles, ne plus désirer que je reste sur terre, ni prier dans ce but. Demandez, au contraire, que j'aille goûter le repos éternel; car je ne vous suis plus d'aucune utilité. » Son vœu ne devait pas tarder à être exaucé; car elle était dans l'année où elle savait de longue date que son a exil » devait prendre fin.

Après avoir achevé sa fondation de Burgos, elle

I. La carmélite de Caen atténue beaucoup, ce qui est parfaitement compréhensible, le récit d'une scène si pénible. Les Bollandistes ont traduit sans hésiter le récit d'Anne de Saint-Barthélemjr. Le voici (je le laisse dans son latin) : a Edixit nobis ut suo cœnobio abiremus. Quod ubi facere caeperamus, prope ostium veste me apprehendens : Abite, ait, nec amplius hue revertamini ».

aurait désiré revenir à Avîla. Elle y était prieure, et elle devait y donner le voile à la fille de son frère, destinée à 5'appeler, elle aussi, Thérèse de Jésus : c'eût été enfin pour elle une consolation que de mourir dans sa ville chérie. Mais à Médina del Campo elle se rencontra avec le Père Antoine de Jésus. Cet homme excellent n'avait pas encore tout à fait fini de mettre à l'épreuve la patience de la Sainte. Il venait la chercher pour la conduire à Albe de Tormès, où la duchesse dona Maria Henriquez l'attendait. Dans un suprême effort d'obéissance elle se résigna, et elle partit pour Albe, sans avoir reçu de sa nièce « aucune provision pour le voyage » . Elle était si souffrante qu'en route elle s'évanouit. Pour la réconforter dans sa défaillance, on ne put même pas trouver un œuf dans le village qu'elle traversait. On n'eut à lui offrir que quelques figues sèches, ce qui lui fit dire : « Ne vous affligez pas, mes filles, beaucoup de pauvres gens n'en ont pas tant ». Et à l'étape suivante, on ne trouva encore à lui donnerque quelques herbes cuites avec de l'oignon. Enfin elle arriva au terme de son voyage, et elle se mit au lit avec une immense lassitude.

Le lendemain cependant, elle se leva comme à Tordinaire, fit la visite de la maison et communia; elle continua ainsi pendant quelques jours. Mais la veille de la Saint- Michel, elle se sentit attaquée par un flux de sang, et elle se mit au lit pour ne plus se relever.

Si le grand peintre de sa patrie, Murillo, avait pu reproduire la scène de sa mort, il se fût sans doute plu h accentuer, comme il le fait si souvent, un émouvant contraste entre certains détails empruntés à la réalité commune et une gloire mystique qui ne pou-

vait manquer de jeter là son rayon suprême. Le Père Antoine de Jésus l'assistait ; il lui apportait les derniers sacrements, et il crut devoir lui demander où elle voulait qu'on Tenterràt. a Elle lui montra par son visage, dit Ribera, que cette question lui faisait de la peine » , non certes qu'elle évoquât pour elle une image attristante, mais elle paraissait donner quelque importance à sa sépulture. « Est-ce bien k moi, répondit-elle, à m'occuper de ces choses, et ne me donnera-t-on pas bien quelque part un coin de terre par charité ? » Quant à la fidèle Anne de Saint-Barthélémy, elle s'était trouvée un instant seule avec la Mère, et elle avait recueilli d'elle cette parole : « Ma fille, l'heure de ma mort est venue ». Aussi ne voulait-elle point quitter le chevet du lit. Le Père Antoine l'avait forcée a aller prendre quelque nourriture ; pendant cette courte absence, la mourante inquiète la cherchait de ses yeux à droite et à gauche, et sur les questions qu'on lui posait, elle faisait signe que c'était bien son retour qu'elle attendait.

Sachant combien la Mère avait toujours aimé la propreté, la bonne infirmière avait voulu adoucir une dernière fois les souffrances de ce corps épuisé, que les médecins venaient de tourmenter inutilement par des ventouses. Elle lui avait apporté du linge et l'avait changée de tout, même de coiffe et de manchettes. La sainte l'en avait remerciée par un bon sourire ; puis elle s'était fait mettre dans ses bras et elle ne devait plus les quitter vivante.

Ces derniers adieux à la terre et à l'une des plus douces amitiés de ce monde avaient-ils retardé l'impatience de l'amour qui brûlait d'aller s'unir avec son Dieu pour l'éternité ? Nous lisons dans le récit de Ribera : « Lorsqu'elle vit entrer le saint sacrement

dans sa cellule, tout se transforma en quelque sorte en elle. Quoique profondément abattue auparavant et dans une prostration mortelle qui Tempêchait de faire le moindre mouvement, elle se leva soudain sur son séant sans Faide de personne ; il semblait qu'elle voulait s'élancer de son lit, et il fut nécessaire de la retenir. Son visage devint très beau et enflammé, il imprimait un saint respect, et surnaturellement rajeuni, il ne gardait aucune trace de la vieillesse. Elle était dans une attitude céleste, les mains jointes. »

C'est alors que sortit d'elle ce cri de foi, d'espérance et d'amour, l'un des plus magnifiques qui aient jamais été poussés sur la terre : a Seigneur, il est temps de nous voir ! »

Malgré la vision où elle jouissait déjà de la récompense, elle tint à se redire fille obéissante de l'Église, à demander pardon pour ses fautes, et, toujours dévote aux grands textes de l'Écriture, a réciter le Miserere. Le dernier jour elle resta en oraison dans une paix profonde et sans faire aucun mouvement. « Aux approches de la dernière heure, ditRibera, une sœur qui était à coté d*elle, et qui la regardait avec beaucoup d'attention, découvrit sur sa figure des mouvements et des signes qui indiquaient que Notre Seigneur lui parlait et lui montrait de grandes choses; car elle paraissait étonnée et ravie de ce qu'elle voyait. »

Ce fut sa dernière extase, et elle expira un jeudi, le 4 octobre i582, à neuf heures du soir. Elle était âgée de soixante-sept ans six mois et sept jours. Elle avait passé quarante-neuf ans dans la vie religieuse, dont vingt-neuf à l'Incarnation et vingt dans le Garni el réformé.

La réforme du calendrier, qui supprima dix jours,

reporta l'anniversaire de sa mort et par conséquent sa fête au i5 octobre.

Elle laissait un bel héritage. Le souvenir de son existence d'abord! Car elle y avait révélé à la race humaine, comme peut-être on ne l'avait jamais fait depuis la mort du Christ, tout ce que Tâmequi nous a été donnée peut renfermer d'amour, et de quelle force elle est capable de s'élever a un commerce familier avec l'idéal éternel.

Si nous lui cherchons des précurseurs et des ancêtres dans l'ordre de la nature, il n'y a pas à craindre un instant de viser trop haut. Par le fond de son intelligence, elle est de la famille de ces grands génies qui, dans le paganisme, avaient sauvé l'idée de l'esprit pur, l'idée de l'amour pur, l'idée de la contemplation désintéressée, \es Socrate, les Platon, les Aristote. Qui nous reprochera de la mettre ainsi près des métaphysiciens les plus sublimes? Cène sera pas Arnauld, lui qui l'a traduite. Ce ne sera pas Descartes, lui qui a écrit cette lettre si belle et si peu citée sur l'amour de Dieu. Ce ne sera pas Malebranchc, qui a pu trouver en elle une inspiratrice. Ce ne sera pas Leibniz, qui écrivait, en 1696, à Morelli : « Vous avez bien raison d'apprécier les écrits de sainte Thérèse. J'y ai rencontré cette belle pensée : l'âme de l'homme doit considérer les choses comme si dans le monde entier il n'y avait qu'elle et Dieu. C'est là une idée qui m'a été bien utile dans mes recherches philosophiques, et je m'en suis utilement servi dans mes hypothèses. »

Pour elle, ce ne sont pas des hypothèses qu'elle a laissées; car jamais l'œil de la foi n'avait pénétré avec

tant de lucidité dans le monde surnaturel; jamais l'amour n'avait fait de ce monde invisible une réalité si sentie. Elle a aimé Jésus mort comme Madeleine l'avait aimé vivant : elle Ta aimé avec autant de compassion, autant de dévouement, autant ^humilité et autant de confiance. Elle l'aimait dans son union substantielle avec l'infini comme dans son humanité rédemptrice, unissant ainsi ce que la dévotion trop purement sensible des uns et plus encore l'intelligence trop abstraite des autres a souvent le malheur de séparer.

Tout cela, elle en a fixé dans ses écrits, non pas la trace et le souvenir, mais le sentiment vivant et contagieux. Les dons qui paraient sa riche nature s'aperçoivent aisément dans tous : le pathétique profond et l'art d'analyser tout avec une exactitude rigoureuse, la précision dans la vue et dans le contact ému du mystère, la gaieté dans l'amour de la souffrance, la finesse et l'enthousiasme, le bon sens et la sublimité. Mais il est bien intéressant aussi de retrouver dans l'allure particulière de chacun d'eux, l'action des années et l'influence des événements.

Dans sa yie bouillonne encore une jeunesse ardente, tourmentée par des repentirs saintement exagérés, par une soif d'amour que rien sur terre ne pourra jamais désaltérer : elle se livre et elle se surveille, elle s'analyse et elle adore : elle parle d'elle et de son Dieu, comme de deux amis qui se connaissent et comptent l'un sur l'autre; elle s'arrête avec quelque complaisance sur les beautés des âmes et même sur celles de la nature, mais a la condition d'y retrouver toujours le moyen de remonter sûrement et vite à Vin finie perfection.

Dans le livre des Fondations^ nous rencontrons

une mère qui, pour la consolation de ses (illes, aime à raconter des événements de nature à les édifier : elle né se refuse pas, elle aime h les récréer de temps à autre par des réflexions piquantes, par des récits captivants et ingénieux.

Dans le Chemin de la perfection domine la clarté des avis pratiques inspirés par le sentiment d'une haute vocation, par Texpérience et parla plus judicieuse de toutes les piétés.

Dans le Château de Vâme parle un docteur de rÉglise, mais moins appliqué à dogmatiser, à réfuter, à combattre, qu'à faire embrasser d'un coup d'œil rasséréné la suite ascendante de ces états dont les mystères, sans cesser d'être augustes et troublants, lui sont devenus si familiers.

Dans la Correspondance enfin, nous trouvons successivement tous les tons, mais surtout l'accent naturel d'une personne qui doit faire face à mille soucis et qui, sans hésiter, sans tarder, sans chercher ni ménagements, ni détours, parle à chacun comme le réclame le devoir de l'heure, pour ne pas dire de la minute où elle écrit. Elle aurait voulu que toutes ses filles lui écrivissent comme elle leur écrivait ellemême : « La lettre de sœur Saint-François, dit-elle un jour, manifeste son peu d'humilité, d'obéissance .... Elle ne doit pas s'étendre dans ses lettres ni exagérer ; elle croit ne pas mentir avec ses détours ; mais son style est bien en dehors de la perfection qui ne permet de parler qu'avec clarté. » Cette perfection, elle l'avait atteinte, elle, comme elle avait atteint toutes les autres. Elle sait qu'il faut vivre sur terre, elle sait qu'il faut s'y accommoder aux nécessités qu'il a plu a la Providence de nous imposer : elle sait de plus ce que sont les hommes, et enfin elle a la

charge de monastères qui ne vivent, en quelque sorte, que par elle; aussi ne dédaigne-t-elle jamais d'expliquer tout ce qui lui paraît utile, juste, inévitable. La femme reconnaissante, gracieuse et sensée qu'elle fut toujours dans les moindres occasions de la vie, se retrouve à chaque instant, dans une incidente, dans une (in de paragraphe, dans unpost-scriptum ; ce sont des mots rapides où elle saisit les petits côtés qui se dissimulent, devine les faiblesses, égayé une semonce. Elle nous entraîne à sa suite de la pitié au dédain, du dédain à l'indignation et à des révélations d'une sublimité toute biblique. D'autre part elle interrompra facilementles considérations les plus élevées et les conseils les plus graves, pour donner, pour demander, pour transmettre un détail ou aimable sur l'embonpoint et la physionomie d'une de ses sœurs, ou tout à fait pratique sur le fourneau de la cuisine d'un monastère. C'est précisément le passage incessant et toujours aisé d*un ton à l'autre qui fait la suprême originalité de cette correspondance, heureusement complétée depuis peu. Ce qui chez une autre aurait été un contraste déconcertant, se concilie en elle avec une aisance qui laisse à peine au lecteur le loisir d'en être surpris, tant la force d'où cette aisance émane réussit à se faire oublier !

Elle a laissé enfin un héritage dans ce Carmel réformé qui continue , sur tou s les poin ts du monde , à ab r i ter les âmes désireuses de porter haut, comme leur Mère l'a si bien dit, le drapeau de la vie d'abnégation , de sacrifice et d'immortelle espérance. Pourqu'il y ait un peu de ce parfum salutaire répandu dans ce monde toujours porté à la jouissance présente et à l'oubli, ne fallait-il pas qu'il y en eût beaucoup, comme condensé, dans un petit nombre d'âmes d'élite et à la vo-

cation privilégiée ? Et n'est-il pas vrai qu'un peuple qui les condamne à Texil est liélas ! un peuple qui s'avilit et qui se dissout? Que d'énergies qui se fussent plus encore amollies dans la défiance de soi et de Dieu, que de désirs de sainteté qui eussent encore plus reculé devant des difficultés tenues faussement pour insurmontables, et d'autre part que de piétés qui se fussent encore plus égarées dans des rêveries puériles ou vaniteuses, si l'image de la grande Carmélite n'était là pour réconforter les uns, pour attendrir les autres, pour assagir les impatients, pour relever les humbles, pour apprendre enfin à tous quelles sont les ressources d'une ame qui, parce qu'elle a renoncé aux faux plaisirs, n'a renoncé pour cela, tant s'en faut, à aucun don et à aucun bien véritables ! C'est pourquoi tant d'élans et tant de prières vont à celle qui a honoré notre nature à ce point que son confesseur le P. Banez a pu dire d'elle en un style aussi expressif qu'exact : « &lle est grande de la tête aux pieds ; mais de la tête au delà, elle est incomparablement plus grande encore! »

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