ACTE IV. l6l
A Don Jaime :
Ya-t'en.
11 s'assied dans la chaise, devant la table ; il fait signe à Dom Tomasso de s'asseoir à gauche, à Don Luis, de s'asseoir à droite. Il étend les bras. Il saisit les mains des deux prêtres. A voix sourde d'abord, comme confidentielle :
J'ai vu l'enfer!
L'enfer, à votre avis, qu'est-ce? du feu, du fer Rouge de feu, virant aux fournaises des flammes Eternefles la chair éternelle des âmes?
?von, prêtres, l'Enfer n'est pas du feu, c'est de l'eau! De l'eau partout, de l'eau toujours, glissant rouleau D'écrasement, hersé de l'entre-heurt des vagues, Lourd flux d'armure énorme à l'écume de dagues! Et la preuve que tout l'Enfer gît dans l'eau, c'est Que, prince champion du Christ, elle me hait. Oui, l'eau me hait. Qui donc à Gênes, vers la peste, A Londres, vers Tudor, m'a porté? l'eau funeste. Oh! que de galions au radieux fardeau Eventrés par l'écueil en des embûches d'eau ! Et quand je revoyais, loin des deuils d'Angleterre, L'Espagne enfin, présent du vieillard solitaire, Qui donc — Nostradamus l'avait bien dit! — m'a pris Mes livres, mes joyaux, mes vaissefles de prix. Et me fit aborder, comme une épave flotte, Au trône de César sur le dos d'un pilote? L'eau de force et de ruse aux voraces abois." J'en ai peur quand il pleut; j'ai peur lorsque j'en bois; Car l'esprit de malice y monte au bord du verre Bulle à bulle.
Après un silence :
Or le traître élément persévère Dans sa haine. Ecoutez. Cette nuit, j'ai cru voir. Non, j'ai bien vu, sous mes yeux fixes, mon miroir. Pareil à l'eau, s'ouvrir en fatidique abîme!
Il est debout.
D'abord ce fut la mer monotone et sublime Où moi le Roi, debout, je voguais à l'avant De l'Armada selon le destin et le venl;
lO-î SAINTE TirÉRÈSE.
Mais, plus vague, au lointain brumeux qui le balance.
Mon reflet s'espaça hors de ma ressemblance;
Comme un nuage au tour strict naguère et complet
Disperse en s'éployant sa l'orme, mon rellet
Toujours plus difl'érent et toujours plus énorme,
Chaos informe où de l'immense se reforme.
Envahissait l'abîme et foulait l'horizon;
Sans que mon cœur cessât d'y battre et ma raison
D'y régner, il devint, sur l'océan qu'il creuse.
En une expansion splcndide et ténébreuse
De pics neigeux, de vais en fleurs, d'hivers, d'étés,
D'églises érigeant des croix sur les cités
Et d'avares torrents dans la fauve campagne,
L'Espagne ! Et nous voguions sur la mer, ^loi-l'Espagne !
Radeau prodigieux formé d'un monde humain.
Qui connaît à travers l'inconnu son chemin.
Insubmersible nef de force et de pensée,
Entre deux infinis balancée et poussée.
Au but que le Seigneur nous marqua nous allions.
Ayant, monstre volant des mers, par millions.
Entre le flot sans nombre et l'innombrable étoile
Des nageoires de bronze et des ailes de toile;
Et la droite de Dieu, par instants, redressait
Le gouvernail de sa vengeance qui passait!
Mais quel poing de Démon rompit les cataractes
Du pôle!-* En dards d'averse, en tornades compactes,
L'ouragan qui s'écroule et plane et redescend
Cribla, creusa, pétrit l'océan jaillissant
En trombes comme si Satan sous l'autre pôle
Eût secoué le fond du gouffre à coups d'épaule;
Et toute l'eau, typhon d'en haut, typhon d'en bas,
Nous tenaillait, féroce, entre ses noirs combats,
Déchiquetait avec des griffes de harpie.
L'aviron en écharde et la voile en charpie,
Sautait aux pics, comblait les beaux vallons béants,
Faisait, comme le duel de deux enfants géants
Echangerait par jeu des rochers en mitrailles,
S'entre-croiser des vols de monts et de murailles,