ÉPILOGUE
En mourant bénira les prêtres et les rois ; Et si, même de loin, tu la vois et la crois, Ton âme aride en sera tout épanouie; Gomme il advient parfois, quand la propice pluie Ranime et sauve après les funestes saisons Le jardin magnifique et les riches moissons, Que l'on voit, à l'écart, du ciel même ignorée, Une ronce fleurir d'une goutte égarée. »
Depuis un instant, la Mère Anne de Saint-Barthélemy est sortie d'entre les pesantes tentures, a parlé bas à une jeune Carmélite.
LA JEL>E CARMÉLITE
Non, sœur Juana n'est pas encore de retour.
La Mère Anne va se retirer ; la Carmélite la retient d'un geste suppliant.
Mais, parlez-nous.
Peu à peu les novices et les professes en prière s'interrompent de chuchoter, se lèvent vers la Mère Anne.
Selon les Signes, c'est le jour
Où Thérèse du ciel achèvera son stage Terrestre de travaux, de pénitence et d'âge; Que fait la Sainte au bord du suprême moment?
LA MÈRE ANNE
Sainte Thérèse meurt délicieusement.
Docile agonisante au doux souffle sans râle,
Le sein lent, les yeux clos, lumineusement pâle.
Entre ses longs cheveux blanchis elle semblait
Un rayon qui s'éteint dans un ruisseau de lait.
Mais quand elle eut reçu le sacré Viatique ;
D'une aspiration de ferveur frénétique
Quand elle posséda dans l'être qui se tend
Le cher corps du Seigneur vivant et palpitant.
Il jaillit de toute elle une splendeur d'extase
Gomme un feu rayonnant par les pores d'un vase ;
Et l'émerveillement de ses yeux agrandis
Dardait la volupté parfaite ! J'entendis
Alors les bruits heureux d'une foule priée
A des noces, qui vient fêter la mariée...
226 SAINTE TIIÉHÈSE.
Mais on ne voyait rien. Ce furent à coup sûr
Les Vierges, les Martyrs^, les Séraphins d'azur
En leur frémissement posé de libellule;
Le Royaume des Cieux tenait dans la cellule.
— Depuis, Thérèse attend, parlant au crucifix^
Non point blême! ime flamme en ses yeux assouvis,
La rose du baiser nuptial à la lèvre !
Et, belle du bonheur dont plus rien ne nous sèvre.
Même avant le trépas sa face a reflété
Le rajeunissement de l'immortalité.
LA. JEUNE CARMÉLITE
Oh ! la voir !
LA :mÈI\E ANNE
Puisqu'il faut que^, pour vivre, elle meure. Vous la verrez en son deuil radieux, quand l'heure Marquera des neuf coups d'un adorable glas Les derniers battements de son cœur ici-bas
La Mère s'éloigne. — Les Carmélites, après s'èlre signées, se remettent en prière; quelques-unes s'agenouillent, à gauche, sous une sainte image prés du porche grillé.
LE PÈLERIN
Bienheureuse déjà bien qu'encore mortelle,
La femme qu'on vénère ainsi, qui donc est-elle?
LE PAUVRE
L'écho de ta montagne est sourd, s'il l'ignora.
Un quart de siècle entier, la Sainte qui mourra.
Dans les humilités de la douleur féconde
Fut le remords et fut l'holocauste du monde.
Jeune, son cœur s'émut, et se laissait toucher ;
Mais, — on dit que ce fut d'un reflet de bûcher, —
Il s'éclaira du jour de la vérité dure ;
Il connut que Jésus s'acquiert par la torture.
Et qu'il n'est, dans les jours charnels, qu'il faut haïr,
De bien qu'à la subir, de pitié qu'à l'oflVir.
Donc, en rédemption des profanes délices,
Il voulut les aflronts, il voulut les supplices,
Et le Garmel, du Siècle et de l'Enfer vainqueur.
Fut fait à la saignante image de ce cœur.
En un bruit égorge d'agneaux dans les étables
Les macérations des nonnes lamentables
Abjurent la pensée et détestent la chair;
Et n'ayant rien, hormis mourir, qui leur soit cher.
Du feu dans leurs yeux creux, du sang à leurs mains jointes.
Vers le Ciel où, les soirs, les astres sont les pointes
Peut-être d'un cilice énorme, convoité,
Pour qu'il pardonne au mal, au rêve, à la beauté.
Monte sans rien laisser de leur âme en arrière
L'àpre ferveur de leur implacable prière .
LE PÎiLERlN
Donc, le tourment, toujours? Faut-il que le Carmel Soit semblable à l'enfer, pour mériter le ciel?
LA MÈRE ANNE
Pauvre, ne réponds plus.
aux Carmélites :
Il se peut que l'on change, Vierge acerbe naguère, au moment d'être un ange, Et que se rattendrisse à la proximité Du jugement divin l'humaine charité.
Parfois on a cru voir, dans ses yeux, sans secousses. Sous ses doux cheveux blancs, rêver des larmes douces Comme si la rigueur de son cœur s'émoussait... Tais-toi. C'est un mystère entre elle et Dieu. Qui sait.i^
UNE DES CARMÉLITES
près du porche, à gauche
Comme les conviés aux noces du Cantique
La terre après le ciel se rue au lit mystique!
Regardez, dans le soir embrasé des coteaux.
Un manteau de splendeur aux bures des manteaux,
Les Garmels, multitude au loin reconnaissable
Sous l'or du ciel à son humilité de sable.
Les religieuses se sont empressées vers la grille du porche. Ou entendra, peu à peu, grandissantes les plaintes des religieuses qui viennent.
UNE AUTRE CARMELITE
Voici nos sœurs de Saint-Joseph en Avila! Car au blason claustral la laine simula
La mère avec l'enfant dans le désert aride. Et saint Joseph qui mène l'âne par la bride.
UNE AUTRE
Voici celles de la sierra de Malagon ! Car, au drapeau d'azur étoile, le Dragon Tord sous l'ange sa plaie en écarlate ornière.
UNE AUTRE
Celles de Patrana portent sur leur bannière L'Annonciation séraphique du Fils :
Marie en robe bleue et l'ange avec un lys.
LA PREMIÈRE CARMELITE
D'autres, Valladolid, Olmède, Ségovie
Les suivent, troupe encor d'une troupe suivie,
Sous l'écusson de leurs étendards reconnus;
Et toutes, écorchant aux pierres leurs pieds nus,
Frappant leurs seins meurtris, ou serrant les charnières
Du cilice, ou s'offrant aux clous durs des lanières,
Battent l'air et le mur infatigablement
D'un flux de pénitence et de gémissement!
Les clameurs plaintives, au dehors, sont plus proclies, et s'exaspèrent. Les religieuses du Carmel d'AlJje tendent les bras vers celles qui viennent. — D'autre part, peu lointaines, des sonneries de trompette.
LA PREMIÈRE CARMELITE
Mais, de l'autre côté, voyez sous la poussière Ce cortège de faste et de force princière Pendant que des clairons sonnent dans le soleil !
UNE AUTRE
Un prêtre noir, un prêtre en pluvial vermeil, Devant les aciers clairs, la moire et les dorures. Suivent une litière aux sombres chamarrures Où, la face immobile et voilée à demi. Une forme s'étend de mort ou d'endormi. Quel est, mystérieux dans sa gloire sonore, Celui qui vient à nous.»*
UNE AUTRE
Je ne sais.