L'Histoire du Cardinal Pie
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là qu'elle est véritablement mère de la Patrie. On n'est mère qu'en souffrant : in dolore paries. Telest^-, la loi naturelle et divine, inscrite au saint Livre. Et dans Tordre surnaturel, ne savons-nous pas, clirétiens, que la mère de l'humanité régénérée s'appelle la iMère de douleurs : Et animam tuam pertransihit r/Iadiiis *
Eh bien! après l'àme de Marie, je ne connais guère d'âme qui ait été plus profondément déchirée que l'âme de Radegonde. « Dieu a régné sur le bois de la croix », chantait Fortunat, un de vos poètes d'alors. Or le Christ qui agréa cette sainte reine pour épouse entend bien quelle n'ait pas un trône différent du sien. Ne vous étonnez donc pas si, préludant à la crucifixion par le dépouillement, il commence par la détacher de tout amour qui ne serait pas amour de Dieu, de l'Église et de la France.
C'était une jeune enfant du pays de Thuringe. ï.à, entre l'Elbe et l'Oder, au sein d'une cour guerrière, les commencements de Radegonde avaiBut été heureux. La grâce était sur ses lèvres, la lumière dans son regard ; et, sur son front paré de noblesse, de fierté et d'innocence, il y avait la place marquée pour une couronne. Telle que je viens de vous la peindre, elle pouvait espérer que ce serait une couronne de fleurs; mais Jésus qui l'aimait, Jésus qu'elle ne connaissait pas encore, mais qui la voulait â lui, lui préparait dès lors une couronne d'épines.
Pauvre enfant de dix ans! Elle avait, comme
VOS enfants, un foyer et une famille au sein de ces fières tribus dont elle était l'orgueil et déjà Tespéraoce. Une guerre fratricide éclate, tout est fauché autour d'elle, la framée fait tomber la couronne paternelle avec latrtequi la portait, et c'est de la main d'un frère que l'enfant voit dépouiller et massacrer son père. La voilà orpheline. C'est le premier coup de tonnerre dans ce ciel jusque-là si pur.
Pauvre victime de la guerre et de la barbarie ! Elle avait une patrie illustre, victorieuse, aimée. Mais les Francs envahisseurs se sont fait une proie de la Thuringe qu'ils mettent à feu et à sang. Il n'y a plus de patrie pour la jeune vaincue. C'est le second coup de foudre, c'est le second coup de la grâce : ne pouvant plus tourner ses regards du côté de la patrie natale, il faudra bien qu'elle les tourne vers la patrie du Ciel.
Jeune victime de la tyrannie I Au moins, ayant tout perdu, conservait-elle encore le domaine d'elle-même avec la liberté ? Mais non ; à la suite de la guerre, il lui faut connaître la servitude. Elle est devenue une proie opime et délicate, une proie que deux frères vainqueurs se disputent; et celui qui l'obtient a les mains teintes encore du sang de tous ses proches. C'est le troisième coup de tonnerre, c'est le troisième coup de ]a grâce. Ne trouvant plus ni amour, ni liberté, ni dignité sous la puissance des hommes, il faudra bien qu'un jour elle remette tout son cœur en la puissance de Dieu.
Vous vovez l)ien. mes Frères, que le Dieu crucifié, avant de laire de Radegonde Ja mère de la Patrie, commeoce par se créer eu elle une épouse assortie.
Pour se faire connaître «i elle intimement, il la retire alors dans la religieuse solitude d'Athies, en Picardie : '< Je la conduirai dans la solitude, dit le prophète, et je lui parlerai au cœur. > A ce cœur d'adolescente, cœur broyé qui n'a plus rien à aimer en ce monde. Jésus-Christ montre sa face pour la première fois. Radegonde. parait-il, était païenne encore. Mais voici que t«>ut à coup, à la lumière des Écritures, ses yeux s'ouvrent à une beauté qu elle n'avait pas même entrevue dans ses rêves. CVst l'horizon de l'Ancien et du Nouveau Testament: c'est Sara, c'est Raohel, c'est Judith, c'est Esther. c'est Ruth, d'un coté: et de l'autre c'est Marie, c'est Madeleine, c'est Agnès, c'est Cécile, c'est le cortège innombrable des vierges, des saintes femmes et des saintes martyres : tout un nouveau ciel et une nouvelle terre. Et au centre Jésus-Christ, beauté toujours nouvelle et amour infini, éclairant de ses rayons le firmament de tous les âges; Jésus-Christ le Roi des rois, mais aussi Jésus-Christ le père des orphelins, le rédempteur des captifs, leur ouvrant ses bras, disant le Ve/iite à tous ceux qui succombent sous le joug, et offrant à ceux qui pleurent son royaume des cieux. Ce fut irrésistible. Radegonde est éclairée. Elle reçoit le Baptême. Radegonde est consolée : Elle est à Jésus-Christ, et Jésus-Christ est à elle. Elle
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le suit où il est. elle le découvre où il se cache, sous le voile de rEucharistie comme sous le voile du pauvre. Elle pleure devant son Tabernacle, elle sert à table ses petils enfants. Et. pour être la devancière d'Elisabeth de lîons^rie. sa sainte compatriote, il ne lui manque plus que d'être reine comme elle et de monter sur le trône.
F^Ue y monta, hélas! et ce fut une heure terrible ({ue celle où l'on dénonça à cette jeune fille de vingt ans qu'elle allait devenir la femme du meurtrier de sa famille. Et puis quel homme que Clotaire. un barbare entre les barbares : et quelle cour que cette cour où la cruauté sert d'àpre condiment à la volupté !
Excusez-la. chrétiens, si son premier mouvement est de prendre la fuite et de se cacher à Biache. sur les bords de la Somme. Excusez-la si elle aussi connut son Gethsémani, avec sa tristesse mortelle. ■ 0 Dieu 1 que ce calice d'or tant envié par d'autres s'éloigne et passe loin de moi ' Mais c'est en vain : on vient la prendre, et il faii^ qu'on Tentraine de force pour être couronnée. — Va donc, victime innocente, courbe-toi sous ce diadème qui va meurtrir ton front. Viens montrer à cette cour un idéal de beauté morale, surnaturelle, qu'elle n'a pas connue : Sprcie tua et pulcliritudine tua intende, et re(/na! C'est pour ela que Dieu t'appelle. On dit que pour ces Germains la femme est encore un objet de respect ; inspire-leur dans ta personne le respect de Die-i. Et si tu refuses de régner pour toi-même et tn
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propre gloire, ne refuse pas du moins de faire régner en France le Christ qui aime les Francs. Aussi bien c'est maintenant que s'inaugure ton rôle de mère de la Patrie, et qu'on va voir en France, pour la seconde fois après Clotilde. ce qu'est une reine chrétienne.
La grande révolution opérée p.ir le christianisme est d'avoir fait du pouvoir un service d'abord, un sacrifice ensuite. Mais combien cette face nouvelle de la souveraineté était peu comprise de ces chrétiens d'hier! Elle a tant de peine encore à se faire comprendre de leurs successeurs d'aujourd'hui 1 Radegonde va le leur apprendre par son exemple royal.
Regardez : c'est bien la royauté du service charitable que la sienne. Elle est aux pieds des malades, elle donne à mangera ceux qui ont faim, à boire à ceux qui ont SDif. Et comme ce n'est pas assez de faire de bonnes actions, elle crée des institutions; et sa chère maison d'Athies se transforme en une maison de santé pour les infirmes. La puissance qu'on lui attribue sur le cœur de son royal époux, est le frein qu'elle oppose à ses emportements. Elle n'a pas de repos, elle n'a pas de bonheur tant qu elle n'a pas fait tomber les chaînes des infortunés rendus par elle à la vie, puis à la liberté. Ainsi, pour elle, régner c'est premièrement servir ; et elle aussi peut dire comme le plus grand des maîtres : Veîii ministrare !
Regardez encore : c'est la royauté du sacrifice que la sienne. Que d'autres reines d'alors conquiè-
MERE Di: LA PATl'JE. 101
rent la domination pnr le ,i;rossier appât de bas et violents plaisirs, Uadesonde a mieux à faire : l'austère jeune reine épie l'heure de se dérober à ces orgies et à ces festins ; et, contente du panis arctiis et du sommus hreris dont parle Vlmitationj elle n'a pas de meilleures délices que de chercher, la nuit, sous les rigueurs du froid, dans le silence du sanctuaire, le secret entretien de son Époux du Ciel.
Ah ! je sais bien qu'il y a des yeux à qui tout cela paraîtra peu digne dune reine ; et vous allez me demander : Quoi! est-ce donc là régner? Eh bien I oui, répondrai-je : c'est régner que d'être bon, que d'être saint, et de faire monter sur un trùne beaucoup de dévouement et beaucoup d'abnégation, beaucoup de mérites et beaucoup de vertus. Oui, cest régner utilement que de prendre peu pour soi, afin de donner beaucoup aux autres, et veuillez m'en croire : cette royauté serait fort agréée partout et dans tous les temps. Oui, c'est régner, et régner noblement, que d'apprendre par son exemple à faire prévaloir l'esprit sur la matière, et à mettre les choses de l'Ame au-dessus de celles du corps. Oui. c'est régner que d'élever, à rencontre des avilisseaients dune cour dissolue, des réparations et des expiations qui rétablissent l'équilibre des affaires du pays dans la balance divine. Cela est tellement régner que la souveraineté ne se conçoit plus autrement depuis que notre Dieu a été déclaré roi même par ses ennemis quand il était en croix. Vwe croix sur une cou-
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ronne : tel est remblènie de la royauté chrétienne. Radegonde ne l'entend pas d'antre sorte: et c'est par ce généreux et doulourenx exemple, que la mère de la Patrie s'est fait suivre de ces ,i:énérations de reines et de princesses qui sont sa descendance particulière à elle, et qui ont été la force, l'honneur, la bénédiction de la France chrétienne. Regardez-en le cortèsre sur le chemin de l'histoire : Batliilde. Blanche de ("astille, Marguerite de Provence. Marguerite d'Anjou, Anne de Beaujeu. sainte Jeanne de Valois, Louise de Vaudemont. Marie Leckzinska. M'"' Elisabeth de France... J'en nommerais vingt autres encore qui portent sur leur front béni mais meurtri les mêmes traits do famille.
Mais elles ne sont pas les seules, et sans chercher à Radegonde, sur les hauteurs de la souveraineté où est placée sa destinée, des filles ou des sœurs qui lui ressemblent, laissez-moi vous dire que celleslà aussi sont ses héritières qui, dans la condition privée, sont comme elle, parmi nous, lesouvrières de la charité et de la sainteté communicative. (>elles-là aussi portent au front une couronne devant Dieu, qui régnent aux foyers chrétiens: et elles sont véritablement les mères de la Patrie celles qui donnent à la Patrie des enfants qui servent Dieu, auprès d'époux qui l'honorent et le craignent.
Mais il y avait là pins de grandeur d'Ame que n'en pouvait comprendre l'àme d'un roi barbare. On avait déjà entendu Clotaire se plaindre « qu'il
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avait pour épouse moins une femme quune nonne ». In coup cruel porté au nol)le cœur de Hadegonde montra le compte qu'il tenait de ses fidèles sentiments pour sa famille. Radegonde avait conservé aux bords de TElbe un proche parent, le dernier des princes du pays. Glotaire le fit mettre atrocement à mort, comme il avait fait des autres. C'en était tiop : trop de mépris, trop de violences. L'infortunée, blessée dans toutes ses délicatesses comme dans toutes ses tendresses, demanda et obtint du roi licence de quitter la cour. A quelque temps de là cette jeune reine de vingt-quatre ans était aux pieds de saint Médard. et elle lui demandait, elle lui commandait presque, de lui donner, pour en finir, le voile des diaconesses. Elle devenait l'épouse du Hoi des rois.
Elle est à l'Église maintenant: suivons-la dan> >a religieuse retraite: elle fera plus pour la Patrie dans l'Église qu'à la cour et dans le cloître que sur le trùne. (/est le sujet de la seconde partie de ce discours.
Il n'y avait alors qu une seule puissance morale, une seule puissance organisée et organisatrice. l'Église. Elle seule, au sein de ce déluge de la barbarie, était l'arche qui portait le salut dans ses flancs : et avec elle surnaireaient les sciences et les lettres, les arts et les mœurs, tous les germes, toutes les espérances du monde nou-
lu-t SAlMi: liADEGONDE
veau. Un grand Pape, saint Grégoire h\ en allait prendre le gouvernail, et dans cette Gaule qui demain portera le nom de France, des évèques commençaient à faire la patrie, « comme les abeilles font la ruche >. Dans ce travail Hadegonde va prendre une ]»elle part. Elle s'y cherche une place, et le Seigneur la lui fait trouver dans un lieu où TÉglise est déjà riche d'un passé sur lequel lleurit l'espérance dun brillant avenir.
Cette terre prédestinée, c'était \ otre Aquitaine, plus particulière votre cité, mes Frères. Arrosée de bonne heure par ce fleuve de grâce dont la source est à Home, arrosée de bonne heure aussi par le sang des martyrs, votre province fertile en grands hommes comme en grandes œuvres, était une pépinière dévèques pour la Germanie et la Gaule- Belgique. Votre Hilaire, qui en lit un rempart de l'orthodoxie, en avait fait aussi un foyer de sainteté, et c'est une de vos traditions que sa liUe Abra y avait groupé une famille de vierges, non loin de la solitude où Martin jetait les fondements de la vie cénobitique. C'était donc une terre sacrée, c'était en même temps une terre illustre récemment glorifiée parla victoire des Francs de Clovis surles Visigoths d'Alaric, à Vouglé. Ainsi la croix et l'épée se croisaient sur ce berceau de notre monarchie. C'est vers elle que Kadegonde s'achemina, lentement et à travers mille obstacles. Terre bénie de Dieu 1 quelle main céleste te désigna à la fille de Dieu? L'Ange gardien de ton Église lui révéla-t-il les destinées que chacun des siècles de notre histoire
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réservait à tes riantes collines, ou bien déjà la renommée désignait-elle Poitiers comme une cité de Dieu : Gloriosa dicta siint de te, civitas iJei!
Ce fut donc là qu'après une première station au village de Saix, la colombe voyageuse finit par abattre son vol tremblant. Ce n'est pas que le vautour ne l'y poursuivît encore et n'essayât de la reprendre. Mais les évêques y mettent bon ordre : Radegonde est à TÉglise, c'est-à-dire sous une sauvegarde divine.
Elle est à vous aussi, habitants de Poitiers, et grâce à elle, votre \ille va devenir, pendant quarante années, une petite France civilisée au sein de la grande France barbare. C'était un siècle d'ignorance : Radegonde y allumera un foyer de lumière. C'était un siècle de violence, Radegonde y allumera un foyer de charité; c'était un siècle de dissolution effrénée, Radegonde y allumera un foyer de sainteté. Mais il la faut voir à l'œuvre. Écoutez, Poitevins. C'est une des plus belles pages de votre vieille histoire que je récite ici.
Le foyer ou flambeau quelle y alluma et y entretint tout d'abord, fut celui de la foi, dans l'orthodoxie la plus pure. Fondatrice d'un monastère quidoit en être le gardien, Radegonde a déclaré n'en vouloir recevoir les règles que de la main des docteurs les plus autorisés de l'Église romaine. Elle ira, s'il le faut, jusqu'à Arles, en Narbonnaise, pour consulter à cet égard le grand évèque Césaire, la lumière des Gaules. Elle s'adressera plus tard aux
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Pères du Concile de Tours, car il faut à son œuvie l'indestructible base du roc granitique de l'Église.
Il est remarquable, en etl'et. que ce monastère ne cesse plus dètre en communication et communion d'esprit et de doctrine avec les maîtres de ces temps. C'est Médard de Soissons, c'est Léonce de Bordeaux, c'est Avitus de Vienne, c'est Félix de Nantes, c'est Euphrone de Tours, c'est Dumnole du Mans, c'est Germain de Paris, c'est Domitien d'Anpers. c'est Victorius de Rennes, c'est Prétextât de Rouen, tous doctes, tous saints, qui lui députent leurs courrier ou qui reçoivent les siens. Une de leurs lettres conciliaires <( la félicite de faire reverdir et de rajeunir la loi qui s'étiolait dans la décrépitude de ce siècle ». Que voilà bien l'œuvre première de la mère de la Patrie I
Foyer de la doctrine divine, ai-je dit. Foyer et ilambeau des lettres humaines, ai-je hâte d'ajouter. Cette femme d'origine barbare n'en est pas moins d'une intelhgence cultivée, nourrie non seulement de la moelle de l'Écriture et des Pères, mais du suc de l'antiquité classique. Avec elle elle fait entrer dans le monastère de Poitiers la langue et les mœurs polies de Rome, et l'art de bien dire ne s'y sépare pas du secret de bien faire. Un poète venu de Ravenne, votre futur évêque Fortunat. échange avec elle des vers qui rappellent à l'Aquitaine les grâces des poèmes d'Ausone ou de ceux de Paulin de Noie. Ce ne sont là, souvent je le sais, que jeux d'esprit et tleurs d'imagination, comme le comporte d'ordinaire l'enfance même
des plus grandes écoles, mais ce n'en est pas moins l'aube de ce que tut plus tard notre France littéraire. Vous le saviez bien. Poitevins; et lorsque, autrefois, chaque année, votre Université venait, en corps et le cierge à la main, saluer Radegonde comme sa patronne, au jour de sa fête solennelle, elle voulait reconnaître par là que, pour sa part, nous étions redevables à cette mère de la Patrie non seulement de ce qui fait la force et la grandeur, mais aussi de ce qui fait le charme et le prestige impérissable de la France.
En second lieu, c'était l'époque d'une barbarie sanguinaire. Souvenez-vous. Tuessieurs : N'est-ce pas alors que les enfants de Clodomir étaient poignardés par la main de leur oncle .^ N'est-ce pas alors que la reine Galsvinthe, que le roi Sigebert, que Févèque Prétextât expiraient par le poignard ou le poison de Frédégonde, en attendant que Brunehaut fût traînée sur la claie par la jalousie de sa rivale? Et que devient le pauvre peuple sous la main de fer de cette cour où les femmes ellesmêmes sont pins féroces que les hommes?
Une femme du moins a compris qu'être grande c'est être bonne. Radegonde commence par adjurer ces hommes de guerre d'abdiquer leurs haines et d'épargner les peuples. Puis elle fait de son monastère de Poitiers lasile des misérables. Ses deux cents filles, dignes d'elle, se dévouent à les servir, comme des Filles de la charité, et elle-même est au milieu d'elles comme la première Bonne Mère
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des Petites Sœurs des Pauvres. Les pauvres, les malades, les petits : voilà sa cour royale, à elle. Et si vous voulez la considérer sur son vrai champ de triomphe, venez la voir livrant à toutes les infirmités, et à la plus hideuse de toutes, à la lèpre, une bataille dans laquelle le Ciel lui-même se fait son auxiliaire par l'apport et rencouragement du miracle.
0 vous, hommes de notre siècle, fils dune démocratie qui proclame que les princes sont faits pour le service des peuples, venez voir une reine de France aux genoux de ses sujets, les servant à sa table, lavant leurs plaies de ses mains, et vénérant dans le pauvre plus qu'une personne sacrée : une personne divine !
On le comprend autour d'elle. Tous ces gens opprimés, broyés partout ailleurs, se sentent aimés ici. Cette reine est pour eux une mère; on ne l'appelle plus que la bonne Radegonde, la Radegonde hospitîûière , Radegimdîs adve9ia7nim . Quand elle vient à mourir, c'est un tel désespoir parmi ces infortunés qu'on croirait que la charité vient d'expirer avec elle, si elle n'en avait pas transmis Ihéritage au monastère qui la continuera dans la suite des siècles.
Enfin j'ai dit que Radegonde avait allumé à Poitiers un foyer de sainteté. Elle en possède en elle la flamme et les ardeurs. Du moment où cette femme forte s'est donnée à Jésus-(>hrist, elle se donne à Lui tout entière. Et la diaconesse de Jésus crucifié entend bien se sacrifier et se faire
hostie comme lui. Elle lui immole son corps: et de là ces jeûnes qu'elle prolonge^ ces ciliées dont elle se meurtrit, ces chaînes dont elle se charge, cette croix dont elle imprime sur ses membres les stigmates brûlants. Elle lui consacre son esprit dans des entretiens du jour et de la nuit ; et de là ces lectures et méditations desquelles elle déclarait ne pouvoir se rassasier : « Lisez, ma sœur. Continuez : mon âme veille et vous écoute. » Elle lui livre toute sa volonté : de là cette obéissance qui la met au second rang, dans une maison où elle est fondatrice et souveraine. Venirninistrare, répète-t-elle comme lui. Car c'est lui et lui seul qu'elle est venu chercher, aimer et posséder dans ce sanctuaire dont on lui voit arroser le pavé 'de ses larmes.
C'est l'holocauste complet: le don absolu de soi avec l'oubli de tout le reste. Et quand les souffles du dehors ramènent aux oreilles de ses sœurs quelques souvenirs lointains de sa royale existence, elle déclare que, pour elle, elle ne se souvient plus de rien. Mais, au sein de cette immolation, si elle a perdu jusqu'au souvenir des choses de la terre, elle a trouvé les joies anticipées du ciel; et ses filles à chaque instant surprennent Y Alléluia qui jaillit de son cœur déjà béatifié.
Après quarante années de travaux employés ainsi à son service, Jésus devait à son épouse une consolation et une assurance suprêmes. C'est alors que, selon une tradition fidèle, le Seigneur lui
apparut dans la Ijeauté de son immortelle jeunesse: et laissa, en disparaissant, l'empreinte de son pied sur la pierre où Radegonde avait coutume de s'agenouiller pour prier.
L'empreinte du Pas de Dieu, comme l'appelaient vos pères, moi je la trouve partout sur cette terre Lénie dout le Maître avait pris possession ce jourlà. Je la trouve dans toutes les héroïques traditions de votre passé, je la retrouve encore dans tant de vos institutions religieuses de nos jours. Je la retrouve surtout sur cette terre vivante des âmes marquées de ce caractère profondément chrétien qui fait dire de vous : Jésus-Christ a passé par là ! On ne Teffacera pas du sol de votre Poitou. Quoi qu'on fasse aujourd'hui, on ne l'etfacera pas du sol de notre France. Et jamais le Roi Jésus ne cessera de trouver de fidèles adorateurs dans cette Patrie dont chaque lieu porte la trace de ses pas : Et adorahimus in loco iibi stetenmt pedes ejas.
Maintenant Radegonde pouvait mourir; son oeuvre était accomplie. Avant de disparaître, elle déposa son àme par écrit dans le testament immortel qui nous est conservé, et où, tout en recommamlant son monastère aux Évèques, elle recommande aux princes le respect des petits, la fuite de Tiniquité, la fidélité à la foi, la crainte du Roi des rois et de l'éternelle justice. C'était bien le testament d'une mère de la Patrie.
Son heure était venue. Ses filles pleuraient autour d'elle, " car la lumière de leurs yeux allait
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s'éteindre », disaient-elles. Par contre, le Ciel chantait; les anges lui adressaient comme salut cet Alléluia que ses lèvres ne pouvaient plus redire. Ainsi expira-t-elle. le J3 du mois d'août 587. Comme elle Favait demandé, elle fut portée dans l'église consacrée par elle à Marie dont, en ces jours, on célébrait l'Assomption glorieuse. YA les évéques la déposèrent, en pleurant, dans ce tombeau que, depuis treize siècles, vous avez entouré de tant d'honneur et de prières ; où vous avez reçu tant de grâces, et d'où, à la fia du monde, vous verrez votre Reine, reprenant son corps, sortir glorieuse, et, entourée de vous tous, ses fils etsesfdles. aller près de Marie, régner avec vous dans le Ciel.
Dans le Ciel : Il me resterait à dire comment Radegonde est là encore la mère de la Patrie. Mais ici le discours ne peut être qu'une dernière prière. « 0 mère, lui dirons-nous avec lÉglise dans l'Antienne que nous venons de chanter, protégez toujours cette patrie que vous avez aimée : 0 mater Patriœ, Radegundis inclyta, populi tui salus esta. Vous avez travaillé jadis à en éloigner la Barbarie naissante ; éloignez-en la Barbarie renaissante : elle nous envahit de toutes parts. Vous priiez autrefois pour ramener la paix entre les chefs d'un pays déchiré de ses propres mains ; ne sauriez-vous aujourd'hui mettre fin à nos cruelles et mortelles divisions religieuses et sociales? On raconte qu'un jour vous fites reverdir un laurier par votre prière : nos lauriers sont dessé-
chés : ne les ferez -vous pas reverdir en France sur le front humilié des défenseurs de la justice et de la vérité? Vous guérissiez les lépreux : hélas 1 quelle lèpre l'impiété et limmoralilé étendent chaque jour sur les âmes que vous avez aimées! Vous rendiez les enfants ressuscites à leurs mères : hélas ! nos petits enfants sont menacés de mort, arrachés qu'ils sont du sein de leur mère, TÉglise. 0 Radegonde, notre mère, rendez-nous la foi chrétienne, rendez-nous les mœurs chrétiennes, rendez-nous la paix chrétienne : serra fiderriy mores corrobora, tribue pacem ; et que votre intercession nous ouvre la voie à cette autre patrie ou Jésus, votre époux, vous a fait monter et asseoir glorieuse et couronnée pour Féternité. Ainsi soit-il !
Panégyrique prononcé dans la chapelle des Carmélites de Lille le 15 octobre 1886.
Ascensioiies in corde sno disposuit, in vaUe lacrymarum, in îoco qn.em posv.it.
, Elle a disposé dans son cœur les ascensions de l'amour et traversé ainsi cette vallée de larmes jusqu'au lieu de son repos.
(PS. LXXXHI. G.)
Monseigneur ^
Mes chères Soeurs, mes Frères.
L'homme se mesure à ce quïl aime. Les grandes âmes sont celles qui aiment un grand objet et qui l'aiment grandement. Les plus grandes de toutes sont celles qui aiment un objet infini et d'une ardeur sans mesure ; tels sont les saints et les saintes.
C'est particulièrement la grandeur de la Sainte que nous honorons en ce jour. Vous l'appelez, mes Sœurs, votre Mère séraphique, et vous la repré-
l.M'' HALTConii. Recteur des Facultés catholiques, et Directeur du Carrnel de Lille.
114 SAINTE TIIEHÏLSE.
sentez avec un cœur transpercé d'amoiu pour .lésus-Christ. Je ne veux pas d'elle aujourd'hui d'autre sujet de louange ; et c'est pourquoi, la considérant à ce point de vue, je suivrai, dans sa vie, ce que le Prophète appelle «( les ascensions du cœur » dans la voie de l'amour.
Je la vois d'abord qui en gravit laborieusement les pentes, non sans quelques écarts, jusqu'à ce <]u'elle ait retrouvé dans une ferveur repentante ce qu'elle avait d'abord possédé dans la candeur baptismale : c'est l'époque de l'éducation, de la vocation et de la formation de Thérèse. — Je la vois ensuite qui s'établit sur le sommet de l'amour où la sainteté la transfigure : c'est l'époque de son union à Dieu par \a vie d'oraison, d'immolation et de perfection. — Eufin je la vois qui, de ces cimes de la vie contemplative, épanche sur les âmes le fleuve qui déljordc de la sienne : c'est l'époque de son triple apostolat, la réformation duCarmel, l'intercession pour l'Église universelle et le dernier travail de ses immortels écrits. Nous la suivrons dans ces démarches, et ainsi apprendrons-nous successivement comment Thérèse a trouvé Jésus, comment Thérèse a aimé Jésus, comment Thérèse a glorifié Jésus : c'est la progression de sa vie spirituelle, et ce sera aussi le partage de ce discours.
Ah î mes Frères et mes Sœurs, implorez pour moi et avec moi Marie, la Heine du Carmel. afin qu'elle assiste et qu'elle enflamme ma parole, car il faudrait avoir les lèvres d'un séraphin pour parler de ces choses.
C'était au xvi° siècle, au siècle de la Renaissance, c'est-à-dire du paganisme renaissant; au siècle delà Réforme, c'est-à-dire de la révolte protestante. L'Église déchirée, dépossédée par l'apostasie de presque la moitié de l'Europe, cherche par contre chez elle, et amène à la charité de Jésus-Christ, des âmes d'autant plus hantes en sainteté et plus profondes en amour. L'Espagne les lui donna. L'Espagne avait excellemment mérité de Jésus-Christ par huit siècles d'une croisade continue contre l'islamisme. Jésus-Christ l'en paya presque à la fois par trois dons dignes de sa magnificence. Il lui donna une grande reine. Isabelle de Castille, et avec elle Grenade arrachée aux Maures et la Péninsule enfin délivrée des intîdèles. Il lui donna un grand homme, Christophe Colomb, et avec lui l'Amérique, c'est-à-dire un empire sur lequel le soleil allait ne plus se coucher ». Enfin et surtout, dans un ordre de choses supérieur aux deuxautres, il lui donna une grande sainte, il lui donna Thérèse.
Les préparations divines sont admirables en cette âme que Dieu et le monde se disputent, non seulement dans le tumulte de la vie séculière, mais encore dans la solitude de la vie religieuse. Tel est le double champ de bataille où nous allons voir se livrer entre le ciel et la terre un combat
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de trente ans dont la surélévation de Thérèse est le prix.
Elle en valait la peioe. Représentez-vous une cime riche de tous les dons de la nature et de la grâce, et comme pétrie dune essence de lumière et de flamme. L'intelligence jusqu'au génie, la force jusqu'à l'héroïsme, et. avec cela, l'éclat, l'éloquence, le charme : Thérèse avait tout cela. Mais surtout elle avait le cœur, ou pour mieux dire, Thérèse de Jésus c'est un cœur où la grâce survenant a allumé les ardeurs inextinguibles de la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Elle lui vient du saint baptême, dont le rejaillissement a donné cette candeur virginale à son front, cette limpidité à son regard. Elle lui vient de son milieu du foyer domestique : de l'exemple de son père et de sa mère, deux saints époux que plus t#*d une vision lui montrera dans le ciel: de ses frères — ils étaient neuf, — tous fiers chevaliers de Castille, mais aussi chevaliers de l'Église et de la foi; de ses deux sœurs Marie et Jeanne, dont la première sera la tutrice de sa jeunesse, et la seconde son au.xiliairc dans son apostolat externe; enfin de sa ville natale, dont un proverbe disait « qu'Avila n'était bâtie que de pierres et de saints ".
Ainsi soulevé par tous les souffles généreux, d'où qu'ils vinssent, c'est tout droit à l'héroïque que se porte ce jeune cœur. Déjà, de concert avec son frère Fiodrigue, Thérèse enfant rêve le martyre, et tous deux naïvement se mettent en route dans l'espoir d'en conquérir la couronne sur les terres
des Maures. Déjà elle rêve le désert, et, avec Rodrigue encore, elle se bâtit des ermitages dans le jardin de son père, où tous deux s'enthousiasment pour les choses éternelles : « Quoi! toujours! toujours ! Éternité 1 éternité ! » allaient se redisant l'un l'autre ces généreux enfants. Ainsi, du premier coup d'aile, c'était à l'infini que s'en allait le vol spontané de l'innocence, comme s'élèvera le vol de la sainteté consommée, parce que c'est naturellement le vol des cœurs purs. Là est leur belle patrie; et leur exemple montre assez comment les petits enfants que le Seigneur bénit de la double bénédiction du baptême de l'Église et de l'éducation chrétienne, sont dès ici-bas. comme luimême nous l'apprend . les hôtes et les familiers du royaume des cieux : talium est enim regnum cœlorum .
Pourquoi faut-il que le monde nous fasse déchoir de cette beauté et de cette félicité ! Thérèse connut le monde, et là commença le combat. Le monde ne la blessa pas grièvement, grâce à Dieu, mais il la toucha, il l'effleura sans la déflorer. C'en fut assez pour que l'idéal religieux en subît une dépression dont elle raconte le péril. Le monde. " qui est tout entier dans le mal » . ne l'attira pas par la face grossière du mal : la Sainte déclare qu'elle en eut et qu'elle en garda constamment l'horreur. Mais comme elle était tout intelligence et sensibilité, il la prit par ces facultés brillantes, séductibles; et elle qui, tout à l'heure, plaçait ses admirations et ses aspirations dans l'héroïsme du
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martyre, la voilà qui, jour et nuit, se repait de la chimère des romans de chevalerie, en compagnie du même frère, jusqu'à entreprendre en collaboration den bâtir un de leur propre et naïve façon. Regardez maintenant et prenez le niveau de ce cœur : hier il était dans le ciel des cieux, et aujourd'hui le voilà qui se perd dans le mirage et le vide. 0 révaporation,o la tentation, ù la séduction même des meilleures âmes! Ce fut le premier assaut livré au cœur de Thérèse et le premier fléchissement de l'idéal divin. Puis voici le second.
Le monde la prit par l'amorce de la vanité. Au premier regard que la jeune fille, en se réveillant de l'enfance, a jeté sur-elle-même, elle y a découvert des dons d'esprit et de corps dont elle s'est faite idolâtre, au lieu d'en rapporter la gloire à leur Auteur. Et elle qui, tout à l'heure, rêvait les austérités des Pères du désert, de quoi s'occupet-elle maintenant? « Je prenais goût à la parure, avoue-t-elle, je voulais paraître bien, je prenais grand soin de mes mains, de mes cheveux; j'avais recours aux parfums et à toutes les vanités que je pouvais me procurer. » Quelle futilité, Mesdames 1 Ne le croyez-vous pas? Ce fut le second assaut que lui livra le monde, et le second amoindrissement d'une àme faite pour Dieu.
Est-ce tout? Le monde la prit par la dissipation de ses sociétés légères. Ah! je sais bien que le monde que Thérèse voit et reçoit dans la maison de son père, n'est que celui de sa parenté et de rhonnéte amitié. Mais il ne lui déplaît pas que
LES ASCENSIONS DE L'AMOUR. llj
ses jeunes cousins Tacl mirent et le lui laissent voir. « Je les laissais parler de tout ce qu'ils voulaient, j'animais moi-même la conversation; et, pour leur faire plaisir, je m'intéressais à leurs rêves d'avenir, à leurs folies d'enfant et autres choses qui ne valaient rien. » 0 la dangereuse complaisance et le dangereux écueil! Thérèse nous en avertit : <' Si, dit-elle, j'avais un conseil à donner aux pères et aux mères, je leur dirais de prendre bien garde aux premières compagnies de leurs enfants, car de grands dommages peuvent en résulter. J'en ai fait l'expérience. " C'est le troisième égarement et rétrécissement d'un cœur, qui déjà se dessèche et refroidit pour les choses de Dieu : <' Il était devenu si dur, avoue-t-elle. qu'à cette époque j'aurais pu lire tout entière la Passion de Xotre-Seigneur sans verser une larme. -
Quoi I est-ce bien elle, chrétiens? La reconnaissez-vous encore? Et la fascination de la bagatelle >', dont parle l'Écriture, a-t-elle donc cette puissance sur lespliis nobles âmes? Ah! sans doute Thérèse est encore à Jésus-Christ ; mais, hélas! je tremble : ne va-t-elle pas lui échapper? Et n'est-il pas temps que ce tout-puissant Vainqueur récupère et s'assure cette belle conquête?
« Mon histoire, écrivait Thérèse, n'est que celle des miséricordes du Seigneur. " Cette miséricorde, ne l'accusez pas de rigueur si d'abord elle enlève à cette enfant sa mère, une sainte femme, sans doute, une mère bonne, Mesdames, comme sont toutes les mères, mais une mère trop facile, comme
sont, hélas! trop de mères. Et puis, quelle Mère céleste la miséricorde lui donne en échange de celle-là: (' Toute désolée, écrit-elle, j'allai me jeter aux pieds de l'image de Notre-Dame, et. avec beaucoup de larmes, je la conjurai de me tenir lieu de mère, puisque j'avais perdu la mienne. Je sentis, dès cet instant, que j'étais exaucée. »
Ici commence le travail de Celui dont la sagesse « dispose toute chose d'un bout à l'autre, doucement et fortement ». — Le siècle atlirait Thérèse, et il l'aurait égarée : miséricordieusement Dieu la retire dusièclepour la cacher, jeune pensionnaire, dans le secret de sa face, au monastère des Augustines de Notre-Dame de Grâce, une de ces terres promises où coulent le lait et le miel de l'amour de Jésus-Christ : « Là elle sent, comme elle dit, renaître en elle le désir des choses éternelles. » — En second lieu, le siècle lui avait présenté l'amorce damitiés trompeuses; et miséricordieusement Dieu lui donne, dans la personne d'une de ses maîtresses du couvent, une de ces précieuses amies qui ne l'attire à elle que pour la porter plus haut, et dont « la conversation toute sainte lui parait délicieuse ». — Enfm le monde lui avait versé le poison subtil de ces livres qui débilitent le tempérament des âmes, quand ils ne les tuent pas. Dieu miséricordieusement lui fait boire le pur breuvaere des lectures sacrées. Ce sont les Pères, c'est saint .lérôme, saint Grégoire, saint Augustin, et avec eux sainte Paule, sainte Eustochie, sainte Mélanie, sainte Monique, qui remplacent les héros
et les héroïnes de roman. Ahl chrétiens, qui nous rendra aujourd'hui ces substantielles lectures de nos pères et de nos mères? - Elle lut, dit notre Fénelon, et sentit la vérité. Elle aima, et ne s'aima plus elle-même. Enfin, pour se punir d'avoir trop aimé le monde, elle se condamna à ne le voir jamais. »
Pour un tel cœur, en effet, aimer c'était se donner tout entière et sans retour. Sa religieuse amie lui avait fait connaître « les joies que le Seigneur réserve à ceux qui abandonnent tout pour son amour )> : Thérèse se jeta dans le cloître. Mais au prix de quel sacrifice I Vous, parents, qui, un jour. en voyant vos filles chéries s'arracher de vos bras, vous êtes dit peut-être que ces cœurs immolés sont des cœurs insensibles, voulez-vous connaître combien au contraire vous êtes aimés par celles qui n'aiment rien tant que vous, excepté Dieu? Thérèse vous l'apprendra dans sa langue énergique : (< Le jour où je sortis de la maison de mon père, j'éprouvai toutes les douleurs de l'agonie. Je crus sentir tous mes os se détacher les uns des autres... Mais Dieu, en ce moment, releva mon courage. • C'était, chrétiens, le premier triomphe de son divin amour.
Il en eut un second : mais celui-là, serez-vous à même de le comprendre ? On comprend si peu et si mal la vocation religieuse, et plus mal encore la contemplation religieuse ! Vous n'êtes pas, j'espère, de ceux qui regardent l'entrée en religion comme le fait du dépit ou du désespoir, et le couvent comme
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riiabitacle des misanthropes et des mélancoliques. Vous comprenez encore qu'on se dévoue à Dieu dans la personne du malade, de reniant, du pauvre, son image vivante. Mais qu'au lieu de cela on se consacre à lui, à sa personne, directement et exclusivement ; qu'on fasse de Dieu ce que Ton fait habituellement de ce que Ton aime, roccupation constante de sa pensée et de son temps; c[u'on passe sa vie en sa présence à s'entre lenir avec lui, comme l'ami avec l'ami, et à le contempler, fixé sur ses perfections, comme l'enfant attaché au regard de sa mère; qu'on trouve son bonheur et son ravissement dans la méditation et l'adoration de cette beauté, de cette bonté, et de cette grandeur infinie qui fait l'extase des anges et des bienheureux; et que ce soit là non seulement u la meilleure part » et la plus haute existence, mais aussi la plus raisonnable et la plus naturelle, puisque Dieu ayant créé toute créature pour sa gloire, les plus sages créatures sont celles qui accomplissent pleinement, continuellement cette fin essentielle de toute la création : voilà ce que ne peuvent entendre ceux qui veulent bien qu'on donne sa vie à la fortune, à Tétude, à la jouissance ou au service des hommes: mais qui, peu soucieux de l'honneur de Dieu lui-même, souffriraient volontiers qu'il manquât d'adorateurs en ce monde, et qui laisseraient à la lampe du sanctuaire le soin de représenter seule devant lui l'adoration des mortels.
Thérèse, dans son couvent, heureuse de Dieu
LES ASCENSIONS DK LA M OIT.. i;!3
seul, constatait que déjà l'amour Ja payait de ses sacrifices par un sentiment d'allégresse qui, comme elle le raconte. « lui faisait trouver délicieuses toutes les pratiques de son monastère ». C'est à ce point que « lorsqu'il lui arrivait, dit-elle, de balayer aux heures qu'elle passait jadis à faire sa toilette, elle éprouvait une joie ineffable d'être délivrée de ces folies ».
Mais la fuite du monde est-ce la délivrance du monde? J'ouvre la Vie de Thérèse écrite par ellemême. D'où viennent ces g-émissements, ces larmes .^ Qu'appelle-t-elle ses infidélités et ses ingratitudes? Hélas I mes chers Frères, elle avait fui le monde, mais le monde était venu à elle plein de caresses et de pièges. On l'admirait tellement! Elle apjjortait dans l'entretien tant de bonne grâce, de sagesse et de distinction I Or c'étaient ces visites et ces conversations qui partageaient son cœur et qui le dissipaient en le soustrayant à Dieu. Mais Dieu ne veut pas qu'on reprenne la moindre part du don qu'on lui fit sans réserve, et sa sainte jalousie ne souffre pas plus d'imperfections dans les anges de la terre que dans les anges du ciel. Thérèse la oublié. Dans cet encensoir de son cœur, nn peu de feu étranger. que dis-je? un peu de cendre a recouvert le feu sacré qui brûle inextinguible devant le Saint des saints. C'est là. dans son histoire, le sujet de ces larmes qui en mouillent les pages, inconsolablement.
Vous en riez, mondains, mais Thérèse vous déclare que ' pour elle, étant la faiblesse même, elle aurait trouvé là le chemin de l'enfer, si le Soi-
gneur, par des grâces très particulières, ne l'eût tirée de ce péril ». Qu'est-ce à dire? C'est qu'à la suite de cette dissipation est venu, comme conséquence. Toubli de Toraison. Conversant trop avec le monde, elle ne sait plus, elle n'aime plus autant converser avec Dieu. Ah ! ne riez plus maintenant, car ce dégoût de l'oraison, c'est l'anémie de l'âme, et la mort est au bout. Ne riez plus, car Thérèse vous déclare encore une fois que « c'était déjà Tenfer qui s'ouvrait sous ses pas, et que, par ce funeste abandon de la prière mentale, elle s'y jetait d'elle-même sans qu'il fût besoin de démons pour l'y précipiter ». Ne riez pas, car Jésus pleure. Un j"ur, Thérèse « l'a vu lui montrant un visage sévère et contristé ». Un autre jour, durant la semaine de la Passion, elle a vu YEcce homo sanglant, couvert de plaies, qui semblait la regarder et lui reprocher son loni: délaissement.
Comment un cœur comme le sien y eût-il résisté? C'était le regard de Jésus faisant jailhr du cœur de Pierre son ami coupable, une source de larmes qui ne devait plus tarir. Thérèse tombe à genoux et proteste à son Époux " qu'elle ne se relèvera plus quil ne lui ait accordé sa grâce ». De chers souvenirs et de saints exemples lui viennent prêter secours. Elle se rappelle son père, le pieux don Alphonse, mourant de la mort des saints et lui léguant son esprit d'oraison en héritage. Elle se rappelle Madeleine aux pieds de son « bon Maître » : et elle aussi elle y répand, elle y brise son cœur comme un vase de parfums. Elle se remet devant
les yeux, dans le livre des Confessions, Augustin terrassé par une voix du ciel : « A cette lecture, ditelle, je crus entendre la même voix, je fus inondée de larmes, et je pleurai longtemps brisée de repentir. Dieu soit béni! il me ramenait de la mort à la vie. » Cette vie, c'était l'oraison dont elle avait promis de reprendre l'babitude au Religieux, confesseur de son père expirant; l'oraison que, pendant quatorze ans, elle devait traîner « comme une agonie » dans l'ennui et dans la tristesse mortelle; mais l'oraison que. quand même, elle n'abandonna jamais et où elle s'éleva ensuite à des hauteurs que nous allons redire.
« 0 mon Dieu ! terrasser une àme et lui donner une nouvelle vie n'est pour vous que l'œuvre d'un instant I » s'écriait-elle plus tard. Ce second triomphe de la grâce fut en effet définitif. Les préparations divines sont terminées désormais ; les pentes escarpées sont gravies, et le sommet est atteint. Considérons donc Thérèse dans cette élévation de l'union à Jésus-Christ, qui est la vie d'oraison, de surélévation et de perfection.
L'oraison : je viens de nommer, chrétiens, la force vitale qui actionne tout le mouvement ascensionnel des âmes. Aussi ancienne que l'homme, l'oraison entre avec lui dans ce Jardin dont il est dit que < Dieu s'y promenait » par des sentiers de
lumière, de grâce et de félicité. Elle habite là tente d'Abraham et des patriarches à qui Dieu a commandé de « marcher en sa présence, afin d'être parfaits ■•. Elle chante ou elle gémit sur la harpe de David, et elle s'enfonce, avec Élie. dans les grottes du Carmel que visitent les anges. Dans la nouvelle alliance, elle illumine les nuits solitaires que le Sauveur passe sur la montagne, in oratione Dei; et, devenue << plus prolongée à l'heure de l'agonie », comme s'exprime l'Évaugile, elle baigne de larmes et de sang le jardin des Oliviers. Elle s'enferme dans le Cénacle avec les onze ap<)tres, les sainles femmes et Marie, attirant sur leurs têtes les flammes de l'Esprit qui va renouveler la face de la terre. Aux catacombes, on la retrouve avec ces orantes qu'on y voit représentés les bras étendus en croix et regardant le ciel. Elle illumine les prisons, les latomies, les ergastules où sont plongés les confesseurs de la foi et les martyrs. Elle transfigure la Thébaïde dont elle fait son bienheureux empire, et son souffle fait germer en Orient et en Occident cette floraison monastique qui embaume la terre et encense le ciel. C'est au xvr siècle particulièrement que Foraison commence à recevoir sa législation, en même temps qu'elle enrôle à son service réguUer toute une légion de saints et de saintes, comme pour faire bien connaître que la grande hérésie moderne ne pouvait être vaincue que par la grande prière. De ce mouvement Ignace de Loyola sera le guide inspiré et expérimenté, il jalonnera les
LES A.^OËNSIONS DE LAMuLU. ;.!7
ascensions et éclairera les voies. Tijérèse, elle, en monte les degrés de son propre élan, et en atteint les cimes : comme les séraphins ses frères, Thérèse avait des ailes.
De vous dire, mes Frères, les démarches ascensionnelles de Thérèse dans l'oraison, je ne puis l'entreprendre ; car, hélas I qui suis-je pour cela ? Mais écoutez Fénelon, qui la suit dans ces voies où se plait son pieux génie, bien que lui-même y ait marché avec moins de sûreté : < De cette oraison simple où Thérèse était déjà, dit-il. Dieu l'élève jusque dans la plus haute contemplation. Elle entre ensuite dans l'oraison d'union... où elle est toute à Jésus et Jésus tout à elle. Révélations, esprit de prophétie, visions sans image sensible, ravissements, tourments délicieux qui lui font jeter des cris de douleur et de joie, où l'esprit est enivré et où le corps succombe, où Dieu lui-même est si présent que l'àme épuisée et dévorée tombe en défaillance, ne pouvant soutenir de près tant de majesté : en un mot, tous les dons surnaturels découlent sur elle. »
Ah I sans doute ce sont là des états si élevés qu'à peine notre petitesse est-elle capable de les comprendre, et combien plus d'y atteindre ou d'eu approcher. Mais est-ce cela* qu'il faut retenir de l'exemple de Thérèse et de ses instructions? Ce qu'il en faut retenir, c'est qu'à tous et à toutes l'oraison est nécessaire, nécessaire dans le siècle non moins que dans le cloitre. C'est qu'à tous et à toutes l'oraison est facile ; car, qui donc ne sait parler de
ce qu'il aime à celui qu'il aime, ne fût-ce qu'un quart d'heure par jour? C'est enfin que pour tous l'oraison est la source principale de la grâce. Là se trouve la lumière : Thérèse nous confie que « l'oraison lui en a plus appris sur Dieu, dans le temps que dure un Credo ou un Ave Maria, que ne l'eussent fait tous les livres ". Là se trouve l'amour, et celte possession mutuelle de l'àme et de Jésus-Christ dont l'Époux lui a dit : « Tu es mienne et je suis tien pour l'éternité! » Là se trouve la force : force d'ngiretde souffrir; car « si l'amour, dit Thérèse, s'abandonne à Jésus-Christ, c'est pour le suivre au Calvaire et l'aider à porter sa croix, sans jamais le laisser seul sous ce pesant fardeau ». Là enfin se trouve la joie. Thérèse en a l'expérience : « Une seule de ces heures, dit-elle, où le Seigneur m'a fait goûter sa délectable douceur m'a surabondamment payée de toutes mes peines, et dépasse tous les bonheurs dont on peut jouir ici-bas. » Si donc c'est par l'oraison que nous viennent tous les biens : « A l'oraison ! à l'oraison ! » vous crierai-je avec Thérèse; car quel est celui d'entre vous, mes Frères, qui, soucieux de son salut, ne souhaiterait de prendre en main cette clef d'or qui lui ouvrira sûrement le royaume des bienheureux ?
Mais le dernier terme de l'ascension de l'âme, est-ce une oraison stérile? Le Seigneur Jésus avait dit à son épouse : « Ma fille, comprends-le bien : le mérite ne consiste pas à goûter les joies de l'oraison, mais à faire ma volonté. » Thérèse se l'est
déjà dit : • Je ne voudrais faire d'oraison que celle qui me ferait croître en vertu. » Ainsi l'àme placée le plus haut dans l'oraison sera celle qui tendra au plus parfait dans l'action : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait .., dit le Seigneur. Le plus parfait, viens-je dire : Thérèse en a fait le vœu entre les mains du supérieur de son Ordre. Ce vœu héroïque « de faire en toutes choses ce qu'il y a de plus agréable à Dieu » enchaîne sa vie entière à l'obligation de ne plus descendre, une seule minute, de ces cimes qu'on ne croyait jusc^u'ici habitables qu'aux anges et aux bienheureux impeccables dans le ciel.
Mais est-ce que je ne vous effraie pas par cette élévation; et n'y a-t-il pas là de quoi donner le vertige à notre pauvre nature? Ne craignez pas. mes Frères, approchez et regardez : C'est bien (( l'humanité et la bénignité de notre Sauveur Jésus-Christ qui vous apparaîtront > dans celle qui est son épouse ; et s'il n'y a pas de vertu plus parfaite et plus élevée que la sienne, il n'y en a pas c|ui soit en même temps plus accessible et plus aimable que celle-là.
C'est le caractère de sa piété, laquelle n'est autre que « cette amitié familière avec Jésus demandée par le livre de V Imitât io7i : « Je vois bien, disait Thérèse, que, tout Seigneur qu'il est. je peux traiter avec lui comme avec un ami. » Elle répudie les contenances guindées et empesées de « ces pauvres gens qui, dit-elle, dès qu'ils ont un peu de dévotion, prennent un air tout renfrogné et
nusent plus parler ni respirer, de penr que leur dévotion ne s'en aille ». De là cette vive parole qu'elle écrit et redit : « Des dévotions niaises, délivrez-nous, Seigneur I » Encore moins son tirand bon sens n'y peut-il souffrir les raftinements prétentieux : « Dieu me préserve, se récriet-elle, de gens si spirituels! » Et parlant de la mysticité oublieuse ou dédaigneuse de la vie commune et des devoirs d'état : « J'admire Marie- Madeleine aux pieds du Seigneur, à Betbanie : mais si Marthe ne s'était employée à la maison, qui aurait préparé le repas de Jésus? » Et à son frère qui se plaignait du souci des alFaires : « Estce qu'Abrabam, qui marchait en présence de Dieu, né,i:ligeait pour cela le soin de ses troupeaux? » Thérèse elle, siit trouver Jésus « même au milieu des plats et des marmites, disait-elle familièrement, maidant à l'intérieur et à l'extérieur ». Dieu ne regarde que le cœur : « Ee peu que nous faisons, faisons-le doue de grand cœur », telle était sa maxime. « Etre bien avec le Seigneur », tel était le souhait qui résumait tous ses souhaits de mère pour sa chère famille.
Elle veut la même largeur d'àtne dans le gouvernemeijt : y aller bonnement, rondement (^ sans faire le béat qui se scandalise de tout >«. <' Croyez bien, dit elle encore, que Dieu ne s'arrête pas à une foule de petites choses. Ayez une intention droite, une ferme volonté de ne pas roll'enser, et ne craignez pas avec cela de vous donner une sainte liberté d'esprit et de cœur. » C'était sa
LES ASCENSIONS DE LAMOUfî. tât
pratique à elle ; u Dieu me fait la grâce de nie garder l'àme joyeuse. C'est une si grande chose que d'avoir la conscience li]>re et le cœur en paix I
Sa piété rayonne en bonté sur tout ce que Dieu lui permet ou lui commande d'aimer : sa famille, ses filles, ses amis, son pays, les petits particulièrement. Les enfants s'attachent à elle comme à une apparition du monde de l'innocence. Il en est que sa prière a rendus à la vie : et quand d'autres sont rappelés vers Dieu qui les sauve de la terre. Thérèse montre aux mères en deuil << la multitude d'anges qui viennent recueillir l'àme de l'un de ces petits enfants qui leur ressemblent ». Elle avoue son goût pour la jeunesse et « sa gaieté charmante >'. Elle est la mère la plus tendre pour ses religieuses, et elle se fait pour elles sœur de charité auprès des malades, des infirmes. Elle oublie de se nourrir, à consoler les cœurs brisés ou angoissés : « Ma meilleure nourriture est de soulaune àme affligée. » Et quand on lui représente ger le temps et le labeur qu'il lui en coûte : «Tout cela, répond-elle, c'est de l'amour encore. »
Elle donne à la récréation l'exemple de l'enjouement, afin que la vertu en ait plus de charmes. " Ah 1 mon Dieu 1 que deviendrait notre petite maison, si chacune de nous s'appliquait à enfouir le peu d'esprit qu'elle a ? » Combien de paroles délie, vives, spirituelles, gracieuses, rappellent les meilleurs traits de saint François de Sales! Je ne m'étonne donc pas qu'une religieuse écrive
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après une de ses visites : - Dieu soit béni de nous avoir fait connaître une telle sainte! Chacune de nous peut l'imiter. Elle mange, elle dort, elle parle, elle agit comme tout le monde, et pourtant c'est une sainte; son esprit est bien celui du Sauveur, humble, simple, sincère. Elle vit parmi nous comme lui-même a vécu parmi les hommes, sans effrayer personne et en consolant tous les cœurs. » Saint Augustin a écrit quelque part que l'amour chante et traverse la vie en chantant'. Et saint .Jérôme de même : carmen decet sanctos. Ainsi fait Thérèse : Elle chante, elle est poète par le naturel jaillissement de l'amour. Il lui faut cette parole ailée pour redire ses transports. Il la lui fautparler ou il la lui faut entendre. En somme il faut qu'on soit heureux au Carmel ; et que « la charité qui fera la béatitude de l'autre vie commence déjà à faire le bonheur de cette vie ».
Mais avançons. — Comment Thérèse a trouvé Jésus; nous le savons. — Combien Thérèse a aimé .Jésus, nous venons de le voir. Ne vous ai-je pas promis de vous montrer aussi comment Thérèse a glorifié Jésus et servi son Église par son action.
1. Ambulale in via, filii pacis. Cantate ambulantes, faciunt hoc viatores ad solamcn laboris. Cantate in hâc via canticum novum, cantate amatoria patriœ veslrœ... (S. Auc. in Psalm. LXVI, €).
son intercession, ses travaux et ses écrits? Il est temps que je le dise.
Dans cet ordre de choses, la première entreprise de l'apostolat de Thérèse pour la gloire de Jésus fut une œuvre de Ré formation. Tandis que le protestantisme brisait la porte des cloitres, quelque relâchement s'était introduit au dedans. Et il n'y avait pas jusqu'au Carmel qui, délaissant laustérité de sa primitive observance, n'eût cherché les douceurs d'une mitigation, que l'oubli de la clôture, de la pauvreté, du silence élargissait chaque jour.
C'était le sel de la terre qui s'afPadissait ; c'était le sacrifice de l'amour qui, sur les autels consacrés, ne faisait plus monter aussi purs les parfums réparateurs qui réjouissent le cœur de Dieu et qui sauvent le monde. « Que deviendrait le monde s'il n'y avait pas de religieux? » avait dit un jour le Seigneur à son épouse. Le Concile de Trente ayant inscrit en tête d'un de ses décrets : De reformatione, Thérèse, s'en emparant comme d'un mot d'ordre de l'Église, projeta la réforme de son Institut. " Puisque aujourd'hui Xotre-Seigneur a tant d'ennemis et si peu d'amis, du moins faut-il que ses amis soient très bons. » C'est à les rendre très bons qu'elle va se consumer avec l'aide de Dieu. Sa réforme à elle consistera à dresser, entre le monde coupable et Dieu irrité, la barrière de la croix plus haute. Et qui dira si, en effet, Thérèse de Jésus et ses essaims séraphiques n'ont pas fait contrepoids à Luther, k Calvin dans la balance
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divine, pour retenir l'Europe entraînée par eux sur le pencLaiit des abîmes où l'attend la vengeance céleste?
Mais on le sait, mes Frères, il est plus difficile de réformer que de créer. Aussi Thérèse, F humble Thérèse, frissonne-t-elle à la seule pensée dune telle entreprise : « Ah ! mon divin Maître^ pourquoi me demander des choses qui semblent impossibles? Mais je ne suis qu'une femme 1 Et encore si j'étais libre?... ■> Ailleurs, elle s'appelle « un faible roseau, une pauvre fille chargée de patentes et de bons désirs, mais n'ayant pas un maravédis, et sans autre appui que le Seigneur ». Cependant Notre-Seigneur lui a ordonné un jour, au moment de sa communion, de travailler à « fonder un monastère réformé où il serait servi, l'assurant que cette petite étoile jetterait bientôt une grande clarté ». — c L'obéissance donne des ailes », avait-elle coutume de dire. La Réforme sera donc d'abord une œuvre d'obéissance. Dieu le veut! et Thérèse part pour cette croisade nouvelle.
Mais voici l'orage qui éclate : c'est un déchaînement général parmi le peuple, les magistrats, les ecclésiastiques. « Lue apparition des Maures n'eût pas jeté plus d'épouvante ;^, raconte Thérèse dans son pittoresque langage. Une jtinie est assemblée, comme sïl s'agissait du salut de l'Espagne. L'affaire est portée de là au conseil du roi. Mais Thérèse l'a remise aux mains d'une plus haute et plus puissante Majesté. Lisez, mes Frères, ces
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lignes de sa main qu'elle porte partout gravées sur le signet de son livre de prières : " Que rien ne te trouble, que rien ne t'épouvante ; tout passe, Dieu ne change point. Qui possède Dieu, rien ne lui manque, Dieu lui suffit. » Et puis Jésus lui a dit : « Prends soin de mes intérêts, je prendrai soin des tiens; ne sais-tu pas, ma fille, que je suis le Tout-Puissant? <>
Sa confiance ne fut pas trompée. Saint Joseph, qu'elle nomme « son bon Père ->, lui procure une pauvre maison qui sera le Bethléem de cette autre sainte famille. Rome parle et lui envoie le Bref qui autorise la fondation réformée. Puis le Ciel même se déclare, les miracles de Providence répondent aux prodiges de confiance. Des recrues virginales arrivent à la sainte Réforme. C'est l'avant-garde de cette armée à laquelle Thérèse donnera celte consigne : (< Agissez en hommes de cœur, et non comme de petites femmes! »
Elle les a prévenues que « leur vie devrait être un martyre ». C'est le martyre volontaire de la pénitence, celui de la pauvreté qu'elle appelle « son trésor », le martyre de la faim. Mais quand on manque de tout, on prie; quand le diner fait défaut, Thérèse le remplace par une exhortation qui alimente les âmes: et une procession d'action de grâces simprovise avec de beaux cantiques. Un jour, Thérèse écrira dans ses conslitution> : « Une peut y avoir rien de réglé pour l'heure du diner, parce que c'est quand il y en aura? » Finalement l'obéissance, la confiance, la patience ont
eu raison comme toujours : et Notre-Seigneur appelle le couvent de Saint-Joseph son « Jardin de délices >•.
C'est avec cette vaillance chevaleresque que Thérèse, la fille des héros, va fonder les couvents réformés de Tolède, de Pastrana, de Salamanque, d'Albe, de Se ville, de Palencia, de Burgos. et tant d'autres : « La voyez-vous, dit Fénelon, qui s'en va, de ville en ville, traînée dans de rudes chariots, presque toujours accablée de maladies, dans la rigueur des saisons; et parmi mille périls, ne trouvant, après tant de peines, qu'un peu de paille sur la terre nue pour y passer la nuit! » Elle n'avait que trois ducats pour la fondation de Tolède : On connaît sa parole : « Thérèse et trois ducats, ce n'est rien; mais Dieu, Thérèse et trois ducats, c'est tout. » Les persécutions lui sont un gage de succès. « Si les créatures me paient de la sorte, disait-elle, c'est que mon Créateur est bien content de moi. » — « On m'avait dit que c'était une femme, disait d'elle un contemporain; c'est un homme et des plus hommes que j'aie connus. »
On le sut bien quand, cette femme, on la vit prendre, par ordre de Dieu, la tête d'une seconde et pareille campagne qui sera la Réforme des Carmes après celle des Carmélites, au prix des mêmes travaux : « Je les vois, dit Fénelon, les Antoine de Jésus, les Jean de la Croix, je les vois devenir enfants aux pieds de Thérèse leur mère. C'est elle qui les conduit, comme par la main, pour
LES ASCENSIO.NS DE L'AMOLR. 137
la réforme de leur ordre, et ils recueillent docileuient les paroles de sagesse qui découlent de sa bouche. » Finalement, trente couvents duCarmel. seize pour les femmes et quatorze pour les hommes, adoptent la Réforme et couvrent l'Espagne, en attendant la France et l'Italie. Thérèse, avant de mourir, pouvait déjà pressentir le prochain accomplissement de la prédiction que lui avait faite, un jour, saint Louis Bertrand : « Mère Thérèse, dans cinquante ans, votre ordre sera un des plus illustres de rÉglise. »
Sortons du cloître, mes Frères; et maintenant considérons Thérèse embrassant l'Église universelle dans le sein d'une prière qui dilate à l'infini le champ de son intercession. Car enfin penseriezvous que Dieu l'a élevée si haut poir son bien h elle seule; et que cette Eslher. devenue l'épouse du grand Roi, admise près de lui et touchée par son sceptre de giàce, va oublier son peuple?
C'est pour obtenir le salut de son peuple qu'elle et ses filles se sont ainsi parées de sainteté, afin d'être agréables aux regards du souverain Seigneur; et c'est alors qu'elle les entraine avec elle au pied de ce trône pour une prière incessante, pénitente, du jour et de la nuit : « Quoi, l'enten- (lait-on dire pour les animer, quoi le monde est en feu. les malheureux hérétiques voudraient, pour ainsi dire, condamner Notre-Seigneur une seconde fois et renverser son Église : et nous perdrions notre temps I » Elle déclare donc à ses filles que
13S SAIMI. TiltlltSt.
le salut des hommes est le but principal de leur fondation, « qu'à ce but elles doivent rapporter leui^ désirs, leurs pénitences, leurs jeûnes, et que le jour où elles cesseraient de consacrer leurs œuvres à celte intention, elles ne rempliraient plus la fin de leur Institut ». Elle y revient encore : (( C'est pour cette fin que Notre-Seigneur vous a réunies ici; c'est là votre vocation, ce sont là vos affaires, là doivent tendre vos désirs, pour cela doivent monter vos prières et couler vos larmes. » Et alors, les animant à ce comljat sacré : « 0 mes sœurs en Jésus-Christ, aidez-moi donc à prier pour tant de pécheurs qui se perdent. Assistons de cette manière les serviteurs du Roi et les défenseurs de son Église. Si nous pouvons par nos prières contribuer à leur victoire, nous aurons aussi, du fond de notre solitude, combattu pour la cause divine. »
Aussi bien Thérèse a reçu d'En Haut cette assurance : " Je te promets, ma tille, d'exaucer toutes tes prières, car je sais bien que tu ne demanderas rien que pour ma gloire. » Elle implore pour les pêcheurs cette beauté perdue de la vie de la grâce, et celle de cette vie céleste de la gloire de laquelle l'entrevue lui a été donnée : « Ah! si les pauvres pécheurs voyaient ce que je vois, voudraient-ils perdre la splendeur que le péché leur ravit.' »> Vue autre fois, c'est l'enfer qui s'est ouvert devant ses yeux : .' Je me tenais aux pieds de Notre- Seigneur, écrit-elle: j'y répandais mes larmes, en le suppliant de conjurer de pareils maux.
LES ASCENSIONS DE L'A.Mul II. i.j
J'aurais donné mille vies pour î^aiiver une de ces âmes damnées. <> Que dis-je? il n'y a pas jusqu'à Satan lui-même qui ne la touche de compassion : (( Le malheureux I il n'aimera jamais I " Comme saint Paul, elle consentirait à être anathème pour ses frères, pourvu que Dieu soit aimé et les âmes sauvées : - Et que m'importe à moi de rester jusqu'au jour du jugement en purgatoire, si, par mes prières, je sauve une seule àme ou si je procure à mon Dieu une plus grande gloire? »
En vue de cette plus grande gluire, il n'y a pas dans le monde un seul intérêt de l'Église où sa prière n'apporte le secours de sa toute-puissante négociation. Sa prière est à Rome avec les souverains Pontifes Pie IV, Pie V, Grégoire XIII, qu'elle soutient dans le saint combat de la grande Réforme ecclésiastique. Elle est dans les grandes Indes avec les missionnaires qui les conquièrent à la croix. Elle est à la cour d'Espagne auprès du roi Philippe II, qui protège son œuvre et qui lit avec respect les lettres de la fille de Dieu. Elle est avec les évéques et les théologiens; et saint François de Sales estime que Thérèse, en priant, a converti plus d'hérétiques que les prédicateurs de son époque en parlant. Elle est avec chacun de ces ordres religieux, Carmes, Jésuites. Dominicains, Franciscains, qui sont cette armée d'élite qu'elle a demandée à Dieu, et dont les Jean de la Croix, les François de Borgia, les Pierre d'Alcantara, les Louis Bertrand composent, à cette épo-
que, le brillant état-major sur cette terre d'Espagne.
Mais que dis-je : TEspagne .^ La prière de Thérèse ne connaît pas de Pyrénées. Je ne puis la suivre partout; mais nous. Français, pouvons-nous oublier que l'épouse de Jésus a prié et pleuré spécialement pour nous? C'est de nous, c'est de la triste France des guerres de religion, qu'elle écrivait alors : « J'apprends les dommages que lui causent les luthériens, ses malheurs ne cessent de croître : j'en suis navrée. Comme sij'étais ou si je pouvais quelque chose, je pleure avec le Seigneur, en le priant de remédier à un si grand mal. »
Certes oui, Thérèse, vous pouviez quelque chose pour guérir le mal de notre nation, et ce que vous pouviez alors vous le pouvez encore. Si, dans la liéatitude, vous ne pouvez plus pleurer, du moins priez pour nous. Le mal dont nous souffrons n'est pas moins grand qu'alors ; nous attendons la même assistance de vous et de vos dignes filles. Et, pour moi, lorsque, plongeant mon regard effrayé dans le sombre horizon de notre âge, je cherche du moins quelque point lumineux et pur d'où l'espérance nous envoie encore quelques rayons, je bénis Dieu, car j'en vois deux qui n'ont cessé de luire au hrmament de l'Église : la prière des vierges et celle des petits, les Carmélites et les enfants.
Enfin je n'aurais pas dit tout l'apostolat de Thérèse si je n'avais mentionné ses immortels écrits dont le rayonnement a dépassé son pays et son
LES ASCENSIONS DE L'AMOLR. lil
siècle, lesquels cependant l'humble reli.i^ieuse se défendait d'écrire. <^ parce que. disait-elle, cela l'empêchait de filer ». Ne sont-elles pas, en réalité. descendues du ciel ces pages inspirées dont ellemême disait : « Si vous y trouvez, mes Sœurs, quelque chose de Jjon. c'est Notre-Seigneur qui l'a mis pour votre bien. Quant à ce qu'il y a de défectueux, cela vient de moi. » L'Église l'a décrété : « L'ne femme, si grande fût-elle, n'a pu écrire de telles choses qu'avec l'assistance d'en haut. » La sainte liturgie, dans l'office de sa f<He, nous fait demander la grâce ^^ de nous en nourrir comme d'une doctrine descendue du ciel même ».
Et quel aliment, mes Frères I quel festin spirituel! Les plus hauts génies, comme Bossuet et Fénelon, sont venus s'asseoir à cette table: car, en matière de mysticisaie, la séraphique Mère est la grande maîtresse, comme en théologie le Maître est l'Ange de l'École. Je ne m'étonne donc pas que ses compatriotes l'aient nommée leur <' Docteur ». Que si l'Église ne lui en a pas conféré le titre, elle lui en a décerné plus d'une fois les honneurs; et, quand vous irez à Rome, quand vous aurez pénétré dans cette Basilique vaticane où les Pères, les docteurs ou les fondateurs d'ordre revivent et siègent dans le marbre, arrêtez-vous près de l'entrée, et saluez une statue de femme qui porte cette inscription : Mater spiritualiinn. C'est Thérèse, mère des âmes et des choses mystiques. Après le titre de Mère de Dieu, on n'en
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saurait trouver un plus haut, porté [»:ii une femme en ce monde.
Cependant l'heure approchait pour Thérèse de Jésus de s'unir à son Époux dans les noces éternelles : « Le reste n'était que tiançailles », comme elle s'exprimait. La terre ne lui était plus rien. Elle aimait à redire : <.' Les choses qui passent ne me laissent ni plaisir, ni peine; c'est un songe. » Elle allait se réveiller de ce songe.
Cependant de toutes parts on l'acclamait comme une sainte. Elle ne faisait qu'en sourire avec une aimable humilité : « Mon fils, répond-elle au religieux qui lui apporte cet écho, mou fils, quand j'étais jeune, on m'a dit que j'étais belle, et jei'ai cru; plus tard, (n m'a trouvé de la prudence, et je l'ai cru encore trop facilement : aussi me suis-je confessée de ces deux vanités-là. Quant à ce qu'on ajoute aujourd'hui, je vous assure que je ne me suis jamais fait assez d'illusion pour être tentée de le croire. » Ce qu'elle croyait seulement, c'est qu'elle n'était plus aujourd'hui que a la pauvre vieille, dont toute l'action se réduisait au bruit que faisait le nom de Thérèse de Jésus ».
Consommation de l'amour. Elle disait encore : « Je ne suis qu'imperfection, hormis en ce qui concerne le désir d'aimer Dieu. » Et ailleurs : < Seigneur, qu'il y en ait d'autres qui vous servent mieux que moi et à qui vous donniez plus d'amour au ciel, je le veux bien. Mais qu'il y en ait qui vous aiment davantage, je ne sais si je pour-
rais le souffrir. » Amour jaloux, amour violent qui sent son cœur éclater » après la communion, et que rien ne peut arrêter devant la Table sainte : (( Si l'on dressait des lances devant moi, disait-elle, je passerais outre. ■
Consommation de souffrance aussi : son cœur percé d'une flèche comprend le martyre de Notre- Dame des Douleurs : « Ahl je sais bien aujourd'hui ce que c'est cju'une transfîxion. » Mais sa plus grande souffrance est le mal de l'exil, le mal de l'absence de Dieu. • 0 vie, s'écrie-t-elle, vie ennemie de mon bonheur, que ne m'est-il permis de te quitter! Je te souffre parce cjue Dieu te souffre, j'ai soin de toi parce que tu es à lui, mais ne sois point ingrate et ne me trahis point! » Il y a cjuarante ans qu'elle pousse ce cri célèbre devenu sa devise : - Ou souffrir ou mourir ! » Chaque heure qu'elle a entendue sonner depuis lors la réjouie de la jDcnsée qu'elle était d'une heure plus près de la vision de Jésus. Et maintenant on l'entend qui redit le refrain de son Cantique : • Je vis sans vivre en terre. 0 mon Dieu, je me meurs de ne pouvoir mourir ! >
Il faut entendre Bossu et lorscjue, commentant cette parole, il représente cette àme qui, « charmée des beautés immortelles de son Dieu, pens<' à se jeter en Lui; mais elle se sent retenue dès c£u'elle va partir. Et, ce continuel mouvement qui la fait souffnr la rendant cependant plus libre et plus dégagée, elle est, dit-il, comme un oiseau qui, battant des ailes, secoue l'humidité qui les
144 SAINTE THERtSE.
rend pesantes, ou dissipe le froid qui les engourdit », jusqu'à ce qu'il lui soit donné de s'envoler vers le ciel.
Ce moment arriva enfin, et. selon la leçon de l'office de sa fête, lamour qui l'avait fait vivre la fît aussi mourir. Comme Marie, elle expira consumée par ce feu qu'elle ne pouvait plus contenir : intolerabili di>:ini amoris incendia.
Ce fut un grand spectacle que celui qui, le 3 octobre 1582, s'offrit aux anges et aux hommes lorsque Thérèse, arrivant épuisée au monastère d'Albe qu'elle avait fondé, déclara que l'heure de sa mort était venue. Lorsque le divin Viatique qu'elle avait demandé apparut devant elle, elle souleva ses bras, les étendit vers lui, s'agenouilla sur son pauvre lit, et, le visage transfiguré, le regard enflammé : « 0 mon Seigneur Jésus, o mon Époux bien-aimé, voilà donc l'heure désirée! Il est bien temps de nous voir, il est bien temps que je parte! 0 la bonne heure que celle-là! Que votre volonté s'accomplisse! Que mon àine s'en aille, et qu'elle s'unisse à vous! Elle vous a tant attendu! »
Ayant communié avec une grande ardeur, elle prit son crucifix qu'elle ne quitta plus, '< le tenant entre ses mains, comme on représente sainte Madeleine mourante ». On ne l'entendait plus pousser encore au dehors ses véhéments désirs, seulement on recueillait sur ses lèvres brûlantes ces paroles du Psaume : " 0 Dieu, ne repousser pas un cœur brisé et humilié! » De ce cœur un nom
LES ASCENSIOxNS DE L'AMOUR. 145
sortit pour la dernière fois en ce monde : c'était le nom de Jésus. Klle poussa trois soupirs, et elle alla rejoindre Jésus clans l'éternité.
Ainsi devait-elle finir. C'était l'ascension suprême de ce cœur dont les ascensions viennent de vous être montrées. Elle avait gravi le Garmel, qu'elle avait fait refleurir avec Jésus aimé. Elle avait gravi le Calvaire avec Jésus crucifié. Elle avait connu le Tbabor avec Jésus transfiguré. Elle venait de trouver le mont des Oliviers avec Jésus ressuscité, qui lui ouvrait sa gloire.
J'ai terminé. Et maintenant à vous, mes Frères, je demanderai : Témoins des ascensions spirituelles de Thérèse, est-ce que vous demeurerez perpétuellement en bas? Est-ce que le monde est capable de vous satisfaire? Est-ce que vous trouvez, dans toute cette caducité, un digne objet d'amour pour votre àme immortelle? Est-ce que vous ne voulez pas, parmi tant d'amis qui passent, aimer de cœur et daction l'Ami qui seul ne passe point, et faire de lui, comme Thérèse, la vie de votre vie?
Enfin, mes très chères Sœurs, c'est vers vous que je me tourne, et c'est vous que j'implore : Du fond de vos solitudes sublimes, continuez, comme Thérèse, à nous montrer ces voies. Soutenez, par vos oraisons ou vos sacrifices, le grand travail et le combat de l'Église en ce siècle. Priez pour tous ceux qui luttent, priez pour tous ceux qui souffrent, priez pour tous ceux
SAINTS r.T SUMtS DE DIEU. 9
14f, SAINTE THÉRÈSE.
qui donnent, priez pour tous ceux qui travaillent à la rédemption d'Israël, pour tons ceux qui, ayant faim et soif de la justice, ne trouvent pas en ce monde de quoi se rassasier et se désaltérer.
Mais, entre toutes les œuvres qu'embrasse votre prière, n'y en a-t-il pas ici que Dieu semble avoir placées spécialement tout près de vous, pour que vous les abritiez à l'ombre de vos ailes?
Il est raconté par Thérèse elle-même qu'étant appelée à fonder un monastère à Salamanque, elle y fut attirée par le voisinage de son Université et de son coUèg-e des Jésuites. Là, tandis que le Recteur, Martin Guttierez. prêtait aux Carmélites le service de sa direction et de ses conseils, les Carmélites donnaient aux écoles l'assistance de leurs prières et de leurs bonnes œuvres.
Mes chères Sœurs, ne vous s^mble-t-il pas que quelque chose de semblable se passe entre nous? Pour moi, j'ai souvent pensé que ce n'était pas sans un dessein miséricordieux que le Seigneur vous avait transférées dans ce quartier, tout à côté de nos deux établissements d'études, tous deux consacrés pareillement à saint Joseph, votre père du ciel, comme il est le nôtre. J'en ai conçu l'espoir d'une pareille protection promise à nos travaux, à nos combats. Et lorsque je vois le péril planer sur Tune ou sur l'autre de ces institutions, je me tourne vers votre monastère, je lève les yeux vers la flèche de votre chapelle, je prête l'oreille au son religieux de la cloche qui annonce vos exercices, et je prends la confiance que Celui qui avait
promis à Thérèse d'exaucer toutes ses demandes, ne restera pas sourd à celles de ses filles.
0 Thérèse, une de vos dernières paroles, avant votre précieuse mort, fut cette parole simple et grande : « Je suis tille de l'Église, je meurs fille de l'Église. » Fille de l'Église militante, vous nous avez appris comment on trouve, on aime et on sert Jésus-Christ dans le temps. Fille de l'Église triomphante, obtenez-nous de connaître un jour comment on jouit de son amour et de sa gloire pendant l'éternité. Ainsi soit-il!
Panégyrique prononcé au centenaire de sa bienheureuse
mort, dans l'église paroissiale de Saint-Sauveur [Lille;,
le 11 octobre 1887.
Evangelizare pauperibus misil me.
Le Seigneur m'a envoyé évangéliser les pau\Tes. (LfC, IV, 18.1
Mes Révérends Pères, Mes Frères,
Cette parole qu'au commencement de sa prédication Notre- Seigneur adressait à la synagogue de Nazareth, le Saint dont nous célébrons les fêtes jul)ilaires se l'appliquait à lui-même. Et, comme il en avait fait la règle de sa vie, il en fît le programme de l'apostolat des prêtres qui perpétuent parmi nous son action et son exemple.
Que Dieu fait bien ce qu'il faiti C'est au cœur du xviir^ siècle, c'est en plein règne philosophique de deux hommes trop fameux, dont l'un conspue le peuple et dont l'autre l'exalte, l'un afin de le corrompre et l'autre de l'insurger, que sa bonté fait se lever de l'autre côté des Alpes cet apôtre
du peuple qui, à la tête d'une légion que vous m'excuserez, mes Pères, d'appeler une légion d'anges, \dent réconcilier le peuple de ce pays et du nôtre avec la loi d'humilité, de justice et d'amour. Pauvre peuple! Depuis cent ans que son apôtre n'est plus, n'a-t-il pas, et comme alors et plus qu'alors, besoin que l'Évangile lui soit prêché par de ^Tais évangélistes? Venez donc, ô cher peuple, à ce grand serviteur de vos âmes, venez l'écouter encore ! Et nous, pasteurs des peuples, allons à l'école de celui dont l'exemple doit être le fruit de ce premier centenaire de son entrée au ciel. Aussi bien missionnaire du peuple, évêque et pasteur du peuple, enfin docteur du peuple : tel nous est apparu Alphoxse-Marie de Liglori, fondateur de la
CoXiRÉGATIOX DES PRÊTRES MISSIONNAIRES DU TrÈS
Saint Rédempteur, évèque de Sainte-Agathe-des- GoTHs et docteur de l'Église.
Dans les deux jours précédents, des voix autorisées ont fait revivre éloquemment le missionnaire et le docteur. La tâche personnelle qui m'est dévolue est celle de faire voir dans Alphonse de Liguori le Saint, l'homme de Dieu, choisi de Dieu, formé par Dieu, conduit par lui, pour l'entreprise et la poursuite de saintes et grandes œuvres, réparties sur le cours d'une carrière de quatrevingt-dix années consacrées au service et à la gloire du Très Saint Rédempteur et à l'évangélisation de ses plus chers enfants.
Quand on étudie la vie de saint Alphonse de Liguori dans les mémoires du temps, qui sont sa meilleure histoire, le travail de Dieu préparant en même temps le fondateur et la fondation s'y fait reconnaître si visiblement qu'on semble surprendre rOuvrier la main à son ouvrage.
Représentez-vous, mes Frères, au seuil du xv!!!*" siècle, uue noble famille napolitaine qui a conservé l'esprit chrétien des temps antiques : une mère qui de son foyer fait un vrai sanctuaire de religion comme de charité, dont elle est la prétresse austère et aimable à la fois ; un père capitaine des galères du roi. qui emporte avec lui sur toutes les mers l'image du mystère de notre Rédemption, mais qui surtout la porte gravée dans son cœur de chrétien et de soldat; et, entre cet époux et cette épouse dignes l'un de l'autre, une famille de sept enfants dont Fainé, Alphonse- Marie, va faire resplendir le nom des Liguori d'une gloire toute céleste. Voilà le milieu dans lequel s'encadre la première existence de celui dont un homme de Dieu, le bienheureux François de Hiéroiiimo, le prenant dans ses bras, avait prophétisé : « Ce petit enfant aura de longs jours, et il fera de grandes choses pour Jésus-Christ ! »
L'adolescence d'Alphonse avait été prévenue de tous les dons du Ciel; mais parmi tous ces dons de
la nature et de la grâce, je veux distinguer ceux qui l'arment d'avance, à son insu, pour la conquête des âmes. Ce jeune homme qui, à seize ans, a déjà cueilli la palme du doctorat en droit, c'est un orateur, c'est un musicien, c'est un poète : autant d'appâts qui un jour lui serviront à attirer à Dieu ce peuple artiste du golfe de Naples, lequel se souvient encore de la Grèce sa mère.
Puis, à coté de cela et au-dessus de cela, sont venus des attraits de grâce extraordinaires auxquels il a répondu; et cette réponse a été une enfance angélique, une jeunesse intègre, une tendre charité pour les pauvres et les malades, une ardente piété pour les autels. En somme, je ne sais quoi de résolu, d'énergique, d'héroïque même, qu'il tient du caractère chevaleresque de son père, avec la bonté grave, la grâce délicate et la religion compatissante du cœur de sa mère; le tout rehaussé déjà par les premiers linéaments de la physionomie de Jésus et de iMarie, sa famille du ciel : voilà ce qu'on voit apparaître dans ce prédestiné. 0 Seigneur ! que vous êtes bien ce semeur qui sort dès le matin pour ensemencer son champ; et quelle semence vous avez jetée dans le champ de cette àme, au matin de sa vie !
Mais Alphonse a vingt ans. le monde lui plaît, et il plaît au monde. Il est bon avocat, éloquent, agréable ; on le cherche, on l'adule ; déjà des partis aristocratiques lui proposent la fortune et, avec la fortune, semblc-t-il, le bonheur. Qui l'emportera dans ce cœur^ et au service de qui tourneront ces
rares facultés? La crise est commencée. Le monde a parlé, et la famille cette fois parle comme le monde. Mais Dieu parle à son tour ; il parle de sa grande voix, la voix de radversité. Le brillant avocat vient de perdre, au prétoire, une cause retentissante, et sa parole succombe, humiliée, démentie pour la première fois. Il a perdu sa cause, oui, mais Dieu a gagné la sienne. Dans son morne et silencieux désespoir une habitude de charité le conduit à l'hospice des Incurables. Lcà par deux fois une voix d'en Haut se fait entendre : « Alphonse, Alphonse, sois tout à moil » Le soir même, l'avocat déposait sa toge et le gentilhomme son épée sur l'autel de Notre-Dame de la Merci. Il était racheté, lui aussi, il était libre, et trois ans après, il était consacré, il était prêtre. C'est sa première démarche : il se dégage du monde et il se donne à Dieu. Mais ce prêtre que va-t-il faire, et à qui va-t-il aller tout dabord? Mes Frères, quelques-uns d'entre vous ont-ils visité le rivage de Naples? Un ciel resplendissant et un sol de feu bouleversé par des éruptions volcaniques, une lumière élyséenne qui éclaire des ruines, des laves et des cavernes de soufre : telle est à peu près l'image de ces natures napolitaines dont la foi est éclatante et sans nuage comme ce beau ciel, mais dont le cœur incandescent bouillonne comme le Vésuve et frémit comme le sol tremblant de la Solfatare. Là, remplissant les rues, les places, le port, les quais, les embarcations, les marchés, les églises, une population agitée, bruyante, légère, expan-
sive, vivant au jour le jour, impressionnable au bien, très séductible au mal. et se portant rapidement de l'un à l'autre avec l'entraînement de sa mobile nature. C'est vers cette foule ondoyante i]ue don Alphonse se sent poussé par sa grâce sacerdotale.
Au déclin de chaque journée, les pêcheurs, les lazzaroni.les cochers, les savonniers, les barbiers, les poissonniers s'assemblent autour d'un jeune prêtre qui ne se distingue extérieurement que par sa pauvreté. C'est l'avocat d'hier qui aujourd'hui n'est pas- moins avide de mépris qu'il l'était précédemment d'applaudissements et de succès. Écoutez-le comme il parle de Jésus-Christ, de Marie, de la pénitence, de la communion, du ciel 1
Dans ces réunions en plein air, sur la place pulilique, on chante des cantiques, on allume des cierges ou des lampes aux Madones, on récite le rosaire: puis on suit à l'église l'apôtre, qui confesse la nuit ceux qu'il a évangélisés le jour. Des associations populaires sortent de là, qui remplissent les églises d'adorateurs continus. Ces disciples de don Alphonse deviennent apôtres à leur tour; bientôt la sainte contagion a gagné la ville entière : « Mais c'est une conspiration ! » Le gouverneur, inquiet, ou feignant de l'être, envoie ses archers dissiper les conjurés de la place de l'Étoile et de la Pignatella. Oui, c'est la conspiration de la vertu contre le vice, de Dieu contre le diable, du ciel contre l'enfer. Alphonse en est le chef; mais sa complice, 1 instigatrice céleste de tout ce soulè-
LEVAiNGILE AUX PAUVRES. 155
vement, est la Mère de Dieu que son serviteur inquiété, molesté, poursuivi, s'en va consulter à son célèbre oracle de Foggia ; « Que faut-il que je fasse? — Plus encore! Plus et mieux! » C'est la réponse ordinaire aux audiences divines. Et là, lui est montré un autre apostolat plus rude encore que le premier : Tévangélisation non plus de la populace de la ville, mais des populations les plus oubliées des campagnes.
Là-haut, dans les gorges profondes des Abruzzes, il y a des milliers d'àmes, pauvres paysans, bergers, chevriers, gardeurs de buffles ou de brebis, qui vivent, hélas ! comme leurs bêtes, eux, ces petits qu'autrefois Jésus appela les premiers à sa divine cour de l'étable de Bethléem! Depuis qu'Alphonse les a vus de près, dans sa mission à Scala et à Sainte-Marie-des-Monts, il s'est dit que Dieu le veut là, dans la pauvreté, la nudité, la faim, sous le chaume et la cabane des pâtres de la montagne. Mais là avec un groupe d'ouvriers comme lui, déterminés à vivre en religion comme lui, afin d'être ainsi capables de tout supporter pour Dieu.
11 en tressaille d'espérance. 11 a la conception de l'œuvre, l'inspiration de l'œuvre; mais l'exécution de l'œuvre, qui donc y pourvoira? C'est d'un côté le zèle qui s'enflamme : « Que l'œuvre est grande 1 > De l'autre l'humilité qui se confond : <( Que l'ouvrier est faible ! » Heureusement, entre ces deux voix il y en a une autre, celle de la confiance, qui dit : -' Que Dieu est bon et qu'il est fort! » Et c'est celle-là c[u'Alphonse écoute dans
156 SAIM ALFHO>'SE DE LlGLUHl.
celle d'un homme inspiré qui lui a dit : a Jetezvous dans les bras de Dieu, et Dieu vous aidera I ))
Ce fut, mes vénérés Pères, un très grand jour dans Ihistoire de votre Institut que celui où, le 8 novembre 1732, don Alphonse, s'arracha nt des bras de son père suppliant, quitta définitivement la ville de Naples, et, porté par une misérable monture, arriva sur les sommets plus qu'agrestes de Scala Principauté citérieure pour y cacher, avec lui. quelques prêtres de bonne volonté qui furent les ancêtres de votre famille religieuse. Une grotte retirée, que l'on montre encore, fut pour Alphonse ce que Manrèze fut pour Ignace de Loyola : le mystérieux berceau de vos Constitutions. C'est de là qu'ayant, lui aussi, « passé ses nuits dans l'oraison de Dieu », Alphonse descendait pour présenter aux siens des règles qui, en définitive, se trouvent n'être pas autres que celles que Jésus donnait à ses apôtres pour révangélisation des campagnes de la Judée et de la Galilée. Même forme de prédication, simple, populaire, familière : le grain de la parole jeté à pleine main comme une semence des cieux. Même forme de vie aussi : esprit de pauvreté, d'obscurité, de renoncement, de zèle et de longanimité. Mes vénérés Pères, c'est l'Évangile tout pur que vos Constitutions; et je ne m'étonne pas que les papes Benoît XIV et Clément XIII, en les revêtant de l'approbation canonique, les aient reconnues marquées du sceau des choses divines, et comme
écrites de la main même de ce saint Rédempteur dont vous portez le nom.
Ah! sans doute, à cette lal)orieuse construction de Tédifice, ni les contradictions, ni les persécutions, ni les désertions ne furent épargnées. Tel jour fut dans ce temps-là où, en présence de son œuvre méconnue, décriée, délaissée, Alphonse put être tenté de douter de Tavenir. Mais le fondateur ne douta jamais de Dieu, entre les mains duquel il s'engage par vœu, « à se consacrer sans retour aux âmes abandonnées, dùt-il demeurer seul et délaissé de tous î »
Dieu sourit à cet héroïsme. Portons-nous maintenant à quelques années au delà : La Fouille^ la Campanie, la Sicile, les îles, les montagnes et les vallées, tous les plis et replis des campagnes, s'illuminent à des profondeurs où jamais n'avait encore pénétré TÉvangile. Environ quarante missions sont données par année ; de trente à quarante mille âmes reviennent annuellement à Dieu. Désormais « les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évaugélisés », et le Père Alphonse proteste devant le Seigneur qu'il est un serviteur inutile : voilà l'homme et voilà l'œuvre.
Je ne vous ferai pas, mes Frères, le tableau de ses conquêtes. Mais laissez-moi du moins admirer avec vous cette perpétuelle fécondité de l'esprit apostolique, capable de renouveler les merveilles de la Pentecôte. L'efficace de TÉvangile est de tous
les temps et de tous les lieux. Mais encore faut-il que ce soit la vraie parole de l'Évangile, portée par de vrais prêtres qui soient aussi des saints selon l'Évangile. Que Dieu les donne tels, à ce siècle; et, pour miné et ruiné qu'il soit par le péché, il reverra les miracles de rénovation spirituelle qu'a vus le monde païen. Et il en sera de lui comme de ce rivage de Naples, après quil a été secoué, dévasté et souillé par l'éruption du Vésuve. Au vent qui vient du ciel la poussière tombe, l'air se purifie, la lave se refroidit, le sol se rassied, et la vallée recommence à se couvrir de moissons et de pampres.
Qu'est-ce que l'œuvre des Missions, dont il faut que je vous parle maintenant, mes Frères? Elle est faite de plusieurs conditions et éléments, tous d'ordre surnaturel, indispensablement.
L'œuvre des Missions est tout d'abord une œuvre de prédication. Mais pour être productive du salut, la prédication d'alors avait beaucoup à faire ou à refaire. 11 faut enconvenir, mes Frères, c'était, en général, une bien pauvre parole que celle des chaires chrétiennes de la seconde moitié du xviii' siècle. En Italie comme en France, elle avait perdu les voies doctrinales et apostoliques qui avaient porté si haut l'enseignement du siècle précédent. La lumière avait pAli et le sel sétait
affadi; car, en eliet, la fadeur, n"est-ce pas précisément ce qui caractérise ces prédications académiques dont le sujet comme la forme n'étaient que « cette adultération de la parole de Dieu et cet anéantissement de la croix de Jésus-Christ», dont se plaignait saint Paul? Après saint Paul, je ne crois pas que personne en ait jamais eu plus d'horreur qu'Alphonse; et il faut le voir, le crible en main, secouant sans pitié cette paille légère, \iàe du bon grain de l'Évangile 1 II avertit d'abord : « Tenons toujours, mes Frères, à un langage commun et populaire, c'est le seul moyen de porter les âmes à Jésus-Christ. » Il réprimande ensuite : (f Vous êtes en chaire pour convertir et non pas pour éblouir; et agir d'autre sorte, c'est être traître à l'Évangile et profaner votre ministère )
Et encore : « C'est faire l'œuvre du démon qui. ne pouvant empêcher que FÉvansile soit prêché, se sert du prédicateur pour en paralyser Teifet. » Au besoin mAnie il châtie; témoin le jour où, impatienté, il fait descendre de chaire, en présence du peuple, tel de ses Pères qui avait cousu je ne sais quel lambeau de mythologie au vêtement sévère et simple de la parole sacrée. Jésus-Christ et ses paraboles, les Pères et leurs homélies sans leurs subtilités, tels sont les modèles à suivre, telle est la parole qui seule soit jamais allée au peuple et peut seule y aller encore.
Alphonse en donne l'exemple. Le témoignage qu'il se rend, c'est < qu'il a toujours parlé de manière à être compris du plus pauvre serviteur
160 SAl.M ALPHONSE DE LIGUOIU.
et de la plus simple servante ». Devenu évoque, il n'y change rien : c'est toujours le langage du peuple, et le peuple l'en récompense bien :« C'est Monseigneur qui prêche! » et l'église se remplit aussitôt. Il prêche à l'apostolique », selon sou expression. Et on s'entredit, en sortant : « Le Père Alphonse ne dit pas de grandes choses, mais ses paroles sont des traits qui percent l'Ame d'outre en outre. »
Il prêche la vérité et il enflamme l'amour. La vérité vivante et intégrale du christianisme, à rencontre du Déisme d'alors qui rougit de prononcer le saint nom de Jésus. L'amour, la religion du saint amour, auquel le Jansénisme a substitué je ne sais quelle sombre religion de glace et d'épouvante qui éloigne les cœurs. Et le pauvre peuple qui, lui, croit et vit surtout par le cœur, s'en va répétant la parole désolée de Madeleine devant le sépulcre vide : « Ils ont pris mon Seigneur, et je ne sais où ils l'ont mis. »
Alphonse prend à tâche de le lui rendre vivant, en ramenant les Ames aux plus tendres comme aux plus Solides dévotions de la piété. Il en est trois principales que le Jansénisme a tuées : la dévotion à l'Eucharistie, la dévotion à Marie, la dévotion à l'Église romaine. « Les malheureux ! s'écriait Alphonse en parlant de ces sectaires. Ils ont assiégé l'Église comme autrefois Holopherne assiégeait Béthulie, en coupant les acqueducs qui sont les sacrements. •> Alphonse les rouvre partout par sa parole, par ses écrits ; l'Église est désas-
siégée, et le peuple se désaltère à ces sources de vie qui ont leur rejaillissement jusqu'à la vie éternelle.
L'œuvre des Missions est de plus une œuvre à' édification. A coté de la parole, elle requiert l'exemple. Le prédicateur, lui aussi, sera dans sa vie le moule du troupeau : vos forma gregis estis ex animo. Alphonse disait donc à ses missionnaires : « Notre emploi est celui-là même exercé par Jésus- Christ et ses apôtres; nous devons vivre comme eux. » Et. de vrai, c'est bien Jésus-Christ et les apôtres que les Deux-Siciles croient revoir dans le Père Alphonse et ses compagnons. Mais lui les devance tous en zèle comme en modestie. Celui des missionnaires qu'on voit arriver en tète sur son àne, c'est le Père Alphonse, c'est lui. Et comme plus tard, étant évèque, on lui représentait que les prélats qui se respectaient ne voyageaient pas en si pauvre équipage, il répondait spirituellement, avec les Livres saints : « A eux les carrosses et les chevaux ; quant à nous, notre puissance est dans le nom du Seigneur. > Puis, arrivé dans les villages, celui qui se contente du réduit le plus humble, de la table la plus frusale. delà dernière place et de la dernière part dans les presbytères et les couvents, c'est lui.
La Mission va s'ouvrir : la cloche annonce le sermon. Alphonse est déjà à genoux, il prie, il pleure, il jeûne, il se flagelle : tel est le premier combat, lequel décidera de l'autre. Il monte en
162 SAINT ALPHONSE DE LiGUORI.
chaire : « Voilà le Saint I » se dit-on de toutes parts.
Il engage la bataille, avec une ardeur d'enthousiasme pour .lésus-Christ et de tendresse poulies âmes qui n'a d'égale que son ardeur de haine et d'horreur du péché : ^( Qui donc combattra le péché si nous ne lui faisons la guerre? » C'était vraiment une guerre d'extermination. A peine descendu de chaire, prenant pour toute nourriture, à l'écart, un morceau de pauvre pain, quatre châtaignes et un peu d'eau, le P. Alphonse entre dans son confessional que pécheurs et pécheresses assiègent nuit et jour : « Le prédicateur sème et le confesseur récolte )>, avait-il coutume de dire.
Qu'on ne craigne pas d'ailleurs de lui envoyer, à lui, ces grands coupables dont d'autres ont désespéré : " Si la vue de quelque gros poisson vous épouvante, comme le jeune Tobie, disait-il à ses prêtres, confiez-le moi, et du fiel de ses péchés je ferai un sacrilice à .lésus-Clirist ! • A ces endurcis de longue date il montre la blessure faite au divin amour : « Que vous a donc fait Jésus-Christ? » leur demande-t-il en pleurant, et il les fait pleurer avec lui. Quand la Mission est terminée, Alphonse est exténué de pénitence et de fatigue; mais la paroisse est convertie, les scandales sont réparés, les ennemis sont réconciliés, les pasteurs sont ranimés, les foyers sont sanctifiés, le Seigneur est glorifié, et les foules reconduisent en triomphe ce conquérant des Ames, en répétant « qu'un grand prophète a paru parmi elles, et que Dieu a visité son peuple »,
Ce peuple sera encore plus sien du jour où Alphonse en sera devenu révoque, c'est-à-dire le père. En Italie, les diocèses sont de peu d'étendue, et le pasteur de Sainte-Agathe peut connaître nominatim à peu près toutes les Ijrebis de son troupeau. C'est une famille pour lui ; il sait tout ce qui s'y passe; il y organise tout le bien, il en proscrit tout le mal, et cela avec une ^^gueur qui ne s'etfraie de rien : « Xous ne devons craindre que les jugements de Dieu, répondait-il aux menaces; et pour une telle cause, je voudrais mourir martyr ! >' Sa houlette devient une verge contre tout scandale qui lève la tête, et l'amour outragé lui donne cette indignation sainte que l'Apocalypse appelle " la colère de l'Agneau ^>. Mais ce peuple vient-il à souffrir: la sécheresse, puis la famine désolent-elles le pays, Alphonse n'est plus un père, c'est une mère. Il recueille les malheureux, il les abrite chez lui, et il les soigne de ses mains : « Xe savez-vous pas que tout ce qu'il y a dans la maison est aux pauvres? » répète-t-il à ses religieux. Chaque jour, il fait la visite de la ville et des faubourgs, distribuant des rations de pain et de fèves si abondantes que ces pauvres gens lui croient la puissance des miracles. Afin de pouvoir tout donner, il s'est dépouillé de tout, et en le rencontrant sous un aspect si misérable, plus d'une fois les gens l'ont pris lui-même pour un mendiant...
Ah î mes Frères, je vous ai parlé de l'apostolat de l'exemple et de la sainteté éminente; mais l'apostolat de la charité, qui dira son empire?
Ibt SAI.M Al.l'HO.NSt DE LIGUORI.
Plus haut encore : l'œuvre de la Mission sera une œuvre de prière. Elle est entrée en première ligne dans l'armement des missionnaires, astreints par leur Règle à Toraison trois fois le jour. C'est à genoux devant Dieu qu'il nous faut contempler l'homme de Dieu, leur père. Jusqu'cà la fin de sa vie, l'autel, où il montait chaque jour, fut le dernier refuge de son espérance : « Tout est Icà, disait-il quand il fut devenu infirme; si je puis encore célébrer, je ne demande rien autre chose. » Il passait de longues heures dans ces Visites aimées au Très Saint Sacrement, sur lesquelles il a écrit ce volume de piété, que j'appellerais classique, composé, si j'ose dire, devant le tabernacle et comme à la clarté de la lampe du sanctuaire. Là, comme perçant du regard les voiles eucharistiques, on l'entendait qui disait : '< Le voilà, voyez-le I Qu'il est donc beau ce Dieu et digne de notre amour! » C'étaient des jets de flammes qui sortaient de ce cœur : « Je ne serai pas satisfait, mon Dieu, si je ne vous aime plus qu'un ami, plus qu'un frère, plus qu'un père, plus (ju'un époux. » Le souvenir de la douloureuse Passion du Rédempteur avait le don de le transporter parfois jusqu'à l'extase : « 0 épines, ô croix, ô angoisses, ô mort de mon Jésus! vous tombez sur mon cœur qui rebondit d'amour. »
Enfin son suprême recours était toujours Marie, à laquelle il donnait dès lors ce nom d'Immaculée par lefjuel il devançait les définitions de notre siècle. « Ma Mère, mon espérance, secourez-moi.
ainsi que votre peuple. » Il conversait avec elle : <( Elle me disait de si belles choses », avouait-il à quelqu'un qui avait interrompu ce colloque familier. Il se faisait une fête de la revoir au ciel : « Ce sera un beau spectacle alors de voir Marie ! » En attendant, nul peut-être dans notre temps ne fit plus que lui et ses fils pour la glorifier sur la terre.
Aussi ni ses fils ni lui ne me pardonneraient, mes Frères, si je n'insistais sur ce nom de iMarie, qui, pour lui et pour eux, ne fut pas, comme pour beaucoup, un simple nom de poésie et de tendresse, mais un nom de puissance. Cette puissance de la Mère de Jésus lui vient de sa large participation à ce mystère de la Rédemption que prêchent ces hommes qui en ont pris leur nom. Marie est au pied de cette croix où s'opère ce mystère de notre salut. Elle y mêle ses larmes au sang qui lave le péché du monde ; et là, debout, comme le prêtre à l'autel, elle unit son sacrifice à celui de cette Victime qu'elle nous a donnée : Stabat Mater. Là encore la Mère de Dieu est faite mère de l'humanité , par le testament de son Fils : Ecce Mater tua! \ ce titre, elle sera la dispensatrice des mérites et du prix de ce sang rédempteur en même temps que « Médiatrice auprès du Médiateur », pour ses divins pardons. C'est par elle que d'ordinaire s'exercera dans l'Église le ministère de la miséricorde. Que le pécheur aille donc à elle; elle lui sera « Notre-Dame du Perpétuel Secours ! »
C'est sous ce nom de puissance que les fils de Liguori invoquent son assistance. Ils l'associent à
toutes leurs campa,i:'n es apostoliques; elle préside à leurs missions, dans la chaire, à l'autel, et dans les saints cantiques. Elle est de toutes les batailles, elle décide toutes les victoires; on lui en fait honneur : elle en reçoit l'hommage ; elle a son trophée dressé non loin de l'autel de son Fils. On publie ses bienfaits, (jui sont des miracles de conversion miséricordieuse. Liguori le premier les a chantés dans un de ses livres : Les Gloires de Marie. Ce ne sont que les premières pages d'un livre qui n'aura pas de fin.
Pour terminer, mes Frères, iJ me reste à vous montrer dans Alphonse de Liiiuori, le digne apôtre de CeUii que les saints livres ont appelé <( L'homme de douleur ». En pouvait-il être autrement du Père de la famille du saint Rédempteur .^ La douleur qui fut la compagne de toute sa vie, le fut particulièrement de la fin de cette vie. Elle fond sur son corps qu'elle cloue à la croix ; elle transperce sou nme jusqu'au fond; et de quel glaive! Je ne pourrai (|ue le rappeler.
Le grand pénitent que fut Liguori n'avait pas attendu l'heure de la souffrance, il était allé au-devant d'elle, par l'exercice habituel de mortifications volontaires, sanglantes, offertes en sacrifice pour le salut de son peuple. Puis, quand vint l'infirmité cruelle, irrémédiable, il la reçut en amie. Keu-ar-
(lant ses membres paralysés : « Si c'est le bon plaisir de Dieu que je reste toute ma vie comme cela, dit-il tout de suite, je suis content, merci! » Vous l'avez vu représenté, dans ses portraits du temps, ce vieillard en prière dont la tête s'affaisse lourdement sur sa poitrine, cloué sur un pauvre sièg e qu'il n'est plus libre de quitter. C'est ainsi que. pendant vingt ans, on le vit presque immobile, porté de son fauteuil à ce lit, duquel il disait joyeux : « 0 ma paillasse, tu me vaux tous les trônes de la terre! » (/est de ce trône qu'il gouvernait toutes ses fondations religieuses répandues dans l'Italie. Et quand enfin il put faire accepter par le Pape la démission de son évêché de Sainte- Agathe, de toutes parts on se récria, on ne voulait pas qu'il partit. Il n'était plus que l'ombre de lui-même; mais il était de ces chefs d'armée dont romjjre seule peut encore gagner des batailles.
Alphonse souffrit dans son esprit. Il souffrit de Taveuglement de son siècle. Porter en soi ce que saint Augustin a nommé « la joie de la vérité pleine ». et d'autre part, être condamné à vivre dans un temps de ténèbres et d'incrédulité, ah ! la main sur mon cœur, laissez-moi vous le dire : c'est la grande tristesse ! Or, dans ce temps-là, l'impiété montait, grandissait, dominait, devenait maîtresse de l'opinion, du pouvoir et des institutions, sans que tout l'effort du zèle pût lui opposer une digue. Alphonse rêve du règne de Jésus-Christ, et c'est le règne de Voltaire qui s'étend sur l'Europe entière. Et l'Italie, comme la France, baise à genoux ce
sceptre honteux sous lequel se courbent les parlements et les rois. Alphonse prie, Alphonse pleure, Alphonse écrit aux trop impuissants apologistes de la foi pour les animer au combat. Il écrit à Voltaire lui-même dont, par erreur, on lui avait annoncé la conversion II publie, pour sa part, un livre sur La véritt' de la foi où les raisons de croire éclatent jusqu'à l'évidence.
Mais il s'agit bien de raison et de foi pour ces rieurs libertins qui peuplent les cours, les salons et les académies! Eh bien! Alphonse leur dénonce qu'ils ne riront pas toujours : " Écoutez bien, déclare-t-il, parlant des Carbonari : cette secte fera un jour le malheur non seulement de l'Église, mais aussi des royaumes et de leurs souverains. Les francs-maçons s'attaquent à Jésus-Christ aujourd'hui, demain ils s'attaqueront aux rois. » Et ailleurs, jetant sur Paris ce regard de compassion que le Rédempteur jetait sur Jér^usalem infidèle : (' Pauvre Paris! pauvre Église! Un tel désordre sans doute ne restera pas impuni. Pauvre France! je te plains, et je plains tant de pauvres innocents qui seront enveloppés dans ta disgrâce. » A la lueur de cetle prophétie, Chrétiens, ne voyez-vous pas le réiiime de la Terreur succéder au règne de la Philosophie : après les sophistes les bourreaux?
Il y a, dans le cœur d'Alphonse, deux amours qui se superposent en ce monde : celui de sa Congrégation et celui de l'Église romaine. Il est le père aimant de l'une, il est le fils dévoué de l'autre.
C'est dans ces deux amours qu'un double martyre se prépare pour lui.
La Congrégation du saint Rédempteur avait déjà passé à travers bien des récifs, quand à la fin de ses jours, son pilote voit fondre sur elle une tempête qui menace de l'engloutir. Le fondateur des Rédemptoristes n'avait-il pas eu la fière mais périlleuse audace de prendre liante ment la défense de l'illustre Compagnie de Jésus? N'avait-il pas écrit, en son honneur, une lettre d'encouragement au Pape Clément XIII? N'avait-il pas osé publier que, ce rempart détruit, la place était démantelée et emportée : c'est, derrière eux, l'Église même, que vise l'ennemi de Jésus-Christ. On se récrie : ce défenseur des Jésuites est leur complice. Rédemptoristes et Jésuites, deux noms, mais même jeu. Qu'ils aient donc même sort. On vient de supprimer ceux-ci, on supprimera ceux-là. Les philosophes l'ont juré; le ministre Tanucci l'ordonne, les tribunaux le prononceront, le roi s'y prêtera, les loges l'attendent. Quelle heure d'angoisse pour Alphonse ! Il n'a plus qu'un recours : *< C'est la prière qui sauvera. Si nous nous comportons bien, Dieu sera avec nous. N'ayons que sa gloire en vue, et puis mourons s'il le faut. »
La sentence de mort de la congrégation fut prononcée, mais elle ne devait être exécutoire qu'après qu'Alphonse ne seraitplus. Tout le reste de sa vie, Alphonse verra donc ce glaive suspendu sur la tête de ses fils. Mais le fil qui le retenait n'étaitil pas dans la main du Seigneur?
170 bALM ALPHONSE DE LIGUORI.
Alphonse . le fils le plus dévoué et le plus soumis de la sainte Église romaine, avait établi sa pieuse société sur cette pierre de lautorité du Souverain Pontife : in firmam petram. Il en a enseigné et soutenu le privilège d'infaillibilité dans une publication qui a devancé les définitions de notre xix*^ siècle. Benoit XIV, Clément XIII Font comblé de gratulations et de bénédictions. Lorsque Clément XIV, abreuvé d'amertumes, de remords peut-être, va comparaître devant Dieu, Alphonse se trouvera miraculeusement à son chevet pour le soutenir, l'absoudre et l'assister de par Dieu. Cet homme a pour maxime : (( La volonté du Pape, c'est la volonté de Dieu. » Et cependant c'est lui, c'est Liguori qui dans ses derniers jours, se voit accusé d'insoumission au Pape!... Un schisme déplorable s'en suit, et les maisons établies dans les États romains sont soustraites à l'autorité de leur chef. Là est l'épreuve suprême, l'épreuve du di^in Rédempteur s'écriant sur la croix : Den>i, Deus meus, utr/uid dereliguisti me? (' Secoiirez-moi. s'écrie Alphonse, le démon veut me désespérer; il me dit (jue mes péchés sont la cause que Dieu abandonne la Congrégation. Jésus! Marie! aidez-moi: je ne veux pas offenser Dieu. )) Mais au sein de ce déchirement, son mot d'ordre ne varie pas : « Obéissez au Pape ; nous ne devons pas juger le Pape dans notre propre cause. Tn décret de lui nous a frappés, un autre peut nous relever. Lazare n'est-il pas ressuscité le quatrième jour? .• Il attendit longtemps, il attendit
douloureusement qu'un commencement de justice se levât sur son innocence. Mais, hélas! cette première lueur n'apparut au ciel de TÉglise que lorsque ses yeux allaient se fermer à la lumière.
Mes chers Frères, Bossuet, ayant à expliquer, dans son immortel panégyrique de l'apôtre saint Jean, comment Jésus fit don de sa croix au disciple qu'il aimait, estime que la plus lourde croix que Jean eut à porter fut la longnie vieillesse (juile tint, pendant un siècle, séparé de la vision de son bien-aimé Seigneur. Alphonse connut ce long supplice. Devenu nonagénaire, onlentendait s'écrier : « 0 mon Jésus! il me semble que j'ai mille années à attendre, jusqu'à ce que j'aie le bonheur de vous voir dans le ciel! » Ce feu le consumait : « 0 mon Dieu ! disait-il encore, je vous aimerai toujours et toujours vous m'aimerez. J'espère que nous nous aimerons sans fin, o le Dieu de mon àme, pour toute Téternité. »
Dieu répondit à son appel. Il y avait quatre-vingtonze ans que durait son exil, lorsqu'au commencement d'août 1787, il demanda avec instance le divin Viatique : (^ Donnez-moi Jésus-Christ. — Venez, mon cher Jésus ! » s'écria- t-il en le recevant. 11 lit sa profession de foi : « Je crois et je veux croire tout ce qu'enseigne la sainte Église. » Puis, saisissant le crucifix : a J*ofiFre tout et j'unis tout à la Passion de Jésus-Christ. » Ainsi s'acheva la passion du serviteur fidèle, ainsi entra-t-il dans la joie de son Maître.
172 S.VLM ALPHONSE DE LlGLORl.
Depuis ce jour mémorable, un siècle s'est écoulé: et quel siècle! Il n'y avait pas deux ans qu'Alphonse était expiré lorsque éclata parmi nous la Révolution française débordant sur l'Europe entière en un torrent de sang et de ruines. Mais au lendemain de ce débordement, sur les ruines de tant de choses, des prêtres étaient debout, une croix à la main. C'étaient, entre autres, ces hommes apostoliques à qui un jour Alphonse avait prophétisé : « N'en doutez pas, mes fils, notre Congrégation se soutiendra jusqu'au jour du jugement, car elle est l'œuvre de Dieu. Durant ma vie, elle restera à l'état de bassesse et d'humiliation; mais après ma mort, elle ne tardera pas à déployer ses ailes, et elle s'étendra spécialement dans les pays du Nord. »
Et en effet, mes Pères, ces pays du Nord vous ont vus venir vers eux; et apprenant à vous connaître ils ont appris du même coup à vous vénérer et à vous aimer conmie « les évangélistes des vrais biens, les évangélistes de la paix. » Car c'est bien le pur Évangile que vous nous apportez ; et l'on sent, en vous voyant comme en vous entendant, que votre Père Alphonse n'est pas mort tout entier. Continuez, parmi nos campagnes, sans négliger nos villes, l'évangélisation de ce peuple dont le Rédempteur a fait son « peuple d'acquisition ». Soyez rédempteurs, vous aussi, soyez-le comme votre Père, à travers et par-dessus les persécutions, les ingratitudes et les expulsions.
Ah ! depuis les cent années qu'Alphonse nous a quittés, le peuple n'a pas manqué de prétendus
rédempteurs et émancipateurs qui. aujourd'hui encore, Taveuglent et TeDivrent de la pensée qu'il a trouvé la lin de toutes ses misères dans l'affranchissement de toutes ses croyances et de tous ses devoirs. Non, ils auront beau mentir : à toutes ces blessures il n'y a qu'un baume, à toutes ces ténèbres qu'un flambeau, à tous ces problèmes moraux et sociaux, qu'une solution : l'Évangile. Et la société et les âmes ne retrouveront l'ordre, la paix, le bonheur, que le jour où partout, sur les églises, sur les écoles, sur les usines, sur les chaumières, au fond des mines, on pourra lire deux mots, qu'Alphonse passa sa vie à écrire de ses sueurs, de ses larmes, de son sang : « Paiipereserafirjelizruitiir. Les pauvres sont évans-é lises ». Ainsi soit-il !