SAINT PIERRE CI. A VER
pond le saint tranquillement et déterminémcnt. »
Je vous étonne, chrétiens: et vous demandez sans doute si ce n'était pas assez du martyre incessant de sa vie apostolique, sans qu'il en cherchât un autre dans des supplices volontaires? (Vest le secret de l'amour; et la réponse de Glaver est dans cette parole d'amour qu'on l'entendait redire, lorsqu'il se croyait seul : « Doux Jésus, Dieu crucifié pour moi, je vous aime heaucoup ; heaucoup. » Et il fondait en larmes.
Gomment et combien il l'aimait, ce divin Crucifié, un seul fait le dira. Parfois, les vendredis, on surprenait la nuit un religieux qui, s'échappant de sa cellule sans être aperçu, se retirait la corde au cou, une couronne d'épines sur la tête, dans les endroits les plus écartés de la maison : c'était Glaver qui se donnait le délice de suivre ainsi idéalement son Maître et de lui ressembler, dans le même appareil de honte et de douleur. Qui ne s'est senti ce désir?
La considération, l'honneur humain, sont immolés de même. Glaver est Gastillan, il en a la fierté. Il est homme de bonne compagnie et de bonne maison. Il est docte : l'Acte qu'il a soutenu en Espagne, sur la théologie universelle, a été remarqué. Et aujourd'hui, le peu de goût qu'il a pour la publicité ne peut empêcher qu'une immense confiance et vénération n'accueillent ses services et n'entourent sa sainteté, dans Garthagène et audelà. Or, c'est de tout cela qu'il saura faire litière pour la plus grande gloire de Dieu.
Il arriva en eltet que vers la fin de ses jours,
cette considération générale non seulement l'abandonna, mais se tourna en dérision, en mépris, en dégoût, même de la part de ceux qui lui touchaient de plus près. C'est que, mes Frères, il n'est pas donné à tous d'élever sa conception jusqu'à une si extraordinaire sublimité de vie : • Tout cela c'est de l'extravagance, de l'exaltation, de la singularité. C'est lintempérance d'un zèle qui n'est pas selon la sagesse, disaient les sages. Et puis, cette basse société des nègres dont il s'entoure, Ne voilàt-il pas qu'il exige pour eux une place dans l'église, de laquelle ils vont éloigner les honnêtes gens ? » Ainsi, incompris de quelques-uns même de ses supérieurs, livré aux soins grossiers d'un Frère portugais, dans lequel je ne reconnais plus la bouté si délicate des Frères de la Compagnie. Claver savoure la douceur de n'être plus <( qu'un ver de terre et non un homme », comme on l'avait prophétisé d'un bien plus Grand que lui. « Laissez, répondait-il, laissez-leur cette pauvre opinion qu'ils ont de mon esprit; il importe peu d'être réputé savant ou ignorant: il importe uniquement d'être humble et de se soumettre. » Est-ce là tout? Non, c'est sa santé, puis sa vie, qu'il lui faut sacrifier maintenant sur le même autel. Frappé de paralysie à l'âge de soixantequatre ans. pour le reste de ses jours; secoué dans tous ses membres par un tremblement nerveux, l'agile missionnaire ne marchera plus, on le porte. On le porte; et devenu l'esclave de l'esclave qui le sert, il pense à Jésus-Christ devenu obéissant jus-
196 SAINT PIERKE CLAVER.
qu'à la mort de la croix. On le porte; et à la moindre démarche, tombant comme un enfant, tout meurtri de sa chute, il pense à Jésus-Christ, tombant sous le poids de sa croix. On le porte à réélise, où la vue de ce communiant qui se traîne, revêtu de son étole, jusqu'à la Table sainte, arrache des larmes d'édification et de pitié. On le porte au confessionnal, où il reçoit, entend, absout, bénit son noir troupeau, jusqu'à l'entier évanouissement de ses sens.
On le porte jusque sur le port, où il veut encore recevoir un convoi d'esclaves, entre ses bras tremblants et crucifiés. « Ohî disait-il, qui me donnera de pouvoir jamais m'embarquer pour les côtes de Carabal, pour servir ces infortunés dans leur propre pays! ^ On le porte enfin à sa chère léproserie de Saint-Lazare, dont il console les infirmités par le spectacle des siennes. Mais il ne faut pas qu'on le plaigne : et les bras tendus vers le Crucifix : <' 0 Jésus, Jésus! cloué sur ce bois, vous avez bien souffert autrement pour moi ! »
Un jour, un livre lui est apporté d'Europe : c'est la sainte 1'?^ du frère Alphonse Rodriguez, son premier maître! Il la pose sur sa tète, sur son cœur, sur ses lèvres. Il dit son Nunc dhnittis : son saint ami venait le convier à le rejoindre.
Il le rejoignit, mes Frères ; il le rejoignit au sein d'une allégresse croissante. Il savait, il disait que le jour de sa mort serait celui de la fête de la Nativité de la Vierge Marie, sa Reine. « Allons, je vais partir, le 8 septembre n'est pas loin! » Il pre-
nait familièrement les commissions pour le ciel de tous ceux qui venaient le voir. L'indifférence de la veille s'était cliangée soudainement en un culte enthousiaste, qui se portait aux abords du lieu d'où cette âme allait s'envoler. Dans les rues, on entendait les petits enfanis qui criaient : «. Le saint se meurt ! le saint se meurt I » Les nègres poussaient autour de lui des hurlements de douleur. Il voulut les bénir encore. Puis il sembla que son visage transfiguré se revêtait déjà de la lumière de gloire. Il invoqua les noms de Jésus et de Marie : Jésus et Marie l'entendirent ; et Tàme sainte leur fut rendue au jour prédit, 8 septembre 165i, aux premières lueurs matinales de la fête de la Reine du Ciel.
Tel fut cet homme, telle fut cette vie. Que, dans le sein de Dieu, où elle se continue et où il nous est montré aujourd'hui triomphant, Claver achève l'œuvre de salut par lui commencée ici-bas ! Nous l'en conjurerons. Nous lui demanderons en particulier de jeter les regards sur ces plages africaines où il aurait voulu descendre, et que la traite ensanglante et dépeuple par des atrocités qui aujourd'hui soulèvent par toute l'Europe un frémissement d'indignation et d'horreur.
Protégez, lui demanderons-nous, le magnanime Évêque français qui, étendant sa houlette jusque ^ur ces brebis perdues dans le désert, livrées à la dent du loup, a pris en main la défense et l.i vengeance de ces quatre cent mille victimes annuelles d'une barbarie qui doit enfin reculer de-
198 SAINT PIERRE CLAVER.
vant le christianisme, comme l'ont fait toutes les barbaries ' .
Protégez aussi, ù saint de Dieu, et bénissez les souverains de cet immense Brésil, qui viennent de signer l'émancipation des noirs de leur empire, et d'en envoyer les prémines au Pape, pour ses fêtes jubilaires, comme un présent vivant digne de son cœur de Père î
Protégez encore, protégez surtout le Souverain Pontife, qui attache à ces bienheureuses délivrances un nom de plus en plus glorieux et béni. Heureux si, libérateur de tous les opprimés, il lui est enfin donné de se délivrer lui-même de la captivité où le tiennent ses propres fils !
Protégez la Compagnie dont vous êtes l'honneur; inspirez-lui des héroismes d'apùtre comme le vôtre, et obtenez-lui que son martyrologe déjà riche de si grands noms, s'enrichisse de plus en plus de saints qui vous ressemblent !
Entin, o saint de Dieu, protégez-nous aussi, protégez-nous contre un autre et plus honteux esclavage, Tcsclavage du péché: afin que. libres par .Jésus-Christ et nous attachant à lui seul, nous aimions son cœur comme vous, nous aimions ses membres comme vous, nous aimions sa croix comme vous, et finalement, nous régnions avec lui et avec vous dans les siècles des siècles.
Ainsi soit-il.
I. CeUe année 1888 était celle de la campagne européenne du grand cardinal Lavigerie contre re<.cla\age en Afrique.
L'AMOLR DE DIEU
SAIM FlUNÇOIS DE SALES
Panégyrique prononcé
dans la chapelle de la Visitation-Sainte-Marie
de Roubaix. le 29 janvier 1889.
Filioli iùei, non dib'gomus verbo neqve lingud, sed opet^e et veritote.
Mis petits enfants, n'aimons pas en paroli- et des lèvres, mais en œuvre et en vérité.
A'' Épit. (le S. Jeax, m, 18.;
Ma TRES HONORJE MÈRE,
Mes chères Soeurs, Mes Frères,
Il y a une vingtaine d'années, le 21 août 186T, j'assistais, dans la petite ville d'Annecy, à la célébration du deuxième centenaire de la canonisation de sainte Jeanne de Chantai. On avait associé dans les mêmes hommages votre sainte fondatrice et son directeur et Père, saint François de Sales. C'était véritablement mie résurrection que ces fêtes. Tandis que de tous côtés, de toutes les collines qui descendent vers le lac, et sur le lac lui-même tout sillonné de barques, on voyait
arriver le cortège des paroisses conduites par leurs pasteurs. A Annecy même, des milliers de pèlerins, prélats, prêtres, fidèles se répandaient dans tous les lieux où le Saint et la Sainte avaient marqué leur trace, en faisant le bien.
Mais où tous voulaient être, s'agenouiller, prier, et s'il se pouvait, demeurer, c'était l'église de votre monastère de la Visitation où étaient exposées les reliques sacrées de ces deux grands amis de Jésus-Christ et des âmes. Ils étaient là, l'un près de l'autre, dans leurs chasses pareilles, reposant sur leurs lits d'or et de pourpre, visibles à tous les yeux sous le cristal transparent qui n'arrêtait pas le regard. La chaire les faisait revivre dans des discours éloquents: des inscriptions et des c:intiques célébraient leurs louanges. C'était partout l'accomplissement de la prophélie : Exiiltabinit in gloria, lœlahuntur in cubilibus suis. Près de leurs saints corps, sur un autel, le recueil autographe de vos constitutions était ouvert, écrit de la main môme de saint François de Sales. C'était donc lui, mes chères Sœurs, qui vous parlait encore; et pendant que je le contemplais avec une insatiable avidité de cœur, je croyais voir ses lèvres s'ouvrir de nouveau, et l'entendre redire à votre bienheureuse Mère ces paroles qu'il lui adressait peu de jours avant de mourir : c Oh ! que je l'ayme, ma fille, notre petit institut, parce que Dieu est Jjien aymé en icelui. »
Ces paroles sont toujours vraies; elles sont aussi vraies aujourd'hui à Koubaix quelles Tétaient, il
y a trois siècles, à Lyon, où elles furent proférées. Vous êtes toujours, mes chères Sœurs, l'iDstitut de l'amour de Dieu, avec mission de l'aimer et de le faire aimer. Kt comme saint François de Sales ne vous parlait pas d'autre chose en vous exhortant, et ne voulait pas autre chose en vous instituant, de même je ne prendrai pas un autre sujet de discours en vous parlant de lui. Aussi bien n'at-il pas été seulement un maître très excellent en cette vertu du saint amour, mais il eu a été le modèle accompli; et ce que je vois en lui, dans le cours de sa vie entière, c'est Vange de l'amour de Dieu, c'est Vapôtre de l'amour de Dieu, c'est le martyr de l'amour de Dieu.
Vous plairait-il de médiier ces considérations? Sans doute il y a là plus de choses qu'il n'en pourra tenir dans les limites de cet entretien. Mais vos souvenirs, mes Sœurs, vos souvenirs de famille, suppléeront abondamment à ce que je devrai omettre. Puissé-je du moins vous offrir un digne et utile sujet d'édification!
Plusieurs d'entre vous, mes Frères, ont visité, eux aussi, le pays de saint François de Sales ; c'est un des pèlerinages les plus instructifs comme des plus charmants qu'on puisse faire. Le livre de Y Imitai ion parle de certains lieux phis religieux que les autres, où le ciel est plus large, Tàme plus
épanouie, et Dieu lui-même plus proche et plus familier, Tiiorens, La Roche, Annecy sont de ces lieux, chers aux contemplatifs, et qui font se recueillir et prier.
Surtout ils font se ressouvenir de saint François de Sales; car, comme ils ont été le cadre de sa vie, ils sont l'image de son âme. Son h me est haute comme ces montagnes qui s'enfuient vers le ciel; son cœur est limpide comme ce lac transparent et tranquille où se reflète le firmament : son imagination est riche, riante, gracieuse comme cette vallée pleine de soleil, de verdure et de fraîcheur. Or c'est là, devant cette image des attributs de Dieu, que le jeune François commença à s'élever à Lui par cet «■ Itinéraire » du visible à l'Invisible, du sensible à l'Insensible, du lini à l'Infini dontatraité saint Bonaventure. C'est là qu'il apparaît déjà l'ange d'innocence, de lumière, de pureté et de prière que je voudrais pouvoir remettre sous vos yeux.
Voyez ce petit enfant qui arrive dans ce monde, si frêle, si déhcat, qu'on dirait qu'il n'a pas de corps. Son front vient d'être l^aigné par la rosée fin baptême; c'est là, dans cette fontaine de la régénération, qu'il a trouvé linnocence. et, avec l'innocence, ce regard de pureté qui permet de voir Dieu. De bonne heure, en effet, François voyait Dieu partout. Il le voyait dans le miroir de cette admirable nature de son pays natal; commepar exemple, en ce jour où visitant les belles îles de Fier, avec quelques-uns des compagnons de
L'AMOUU DE DIEU. 20:.
son eofance, il mettait les genoux en terre, à l'ombre des Lois, et récitait avec eux les litanies du Créateur : « Apprenons, disait-il, apprenons de bonne heure à prier ce Dieu si grand, car il nous en fait aujourd'hui le loisir. » Il voyait Dieu encore, il le voyait surtout dans les pauvres, les domestiques, les ouvriers, les petits, desquels il disait dès lors : • Ces bonnes gens sont amys de Dieu. Voire même ils suent tant pour nous : n est-il pas raisonnable que nous leur payons ce qu'il faut? » Il le voyait dans l'église et dans son Tabernacle ; car (( c'était une chose de grande édification, dit son premier historien, quand les jours de dimanche et de fête il demeurait à l'église devant sa mère, à genoux et mains jointes, les yeux fichés à l'autel, avec tant de dévotieuse attention aux divins offices qu'il semblait un ange descendu du ciel. > Et si vous voulez connaître quel était le secret ressort de ces élans angéliques, entendez le témoignage de celle qui forma son cœur et qui y lisait chaque jour : « En vérité, si je n'étais la mère de ce cher fils, je révélerais beaucoup de merveilles de son enfance. Tout jeune, étant encore aux manchettes, mon François ne respirait que l'amourdeDieu. » C'était un ange d'innocence parce que c'était un ange d'amour.
Voyez maintenant ce jeune homme s'élever dans la lumière : je parle ainsi des études qui le conduisent successivement à Annecy, à Paris, à Padoue et à Rome. Il étudie donc aux écoles, il étudie les lettres, les sciences, le droit; le droit
dont il pénètre les plis et les replis, et qui. à vingt-quatre ans, fait descendre sur son front Je laurier des docteurs. Mais rien de tout cela n'est pour lui la lumière véritable. A la parole des hommes il préfère la parole de Dieu, etla théologie remplit tous les loisirs que lui laisse le droit. C'est elle qu il étudie chez lui, trois heures chaque jour, avec son gouverneur. C'est elle qu'il va chercher au pied de la chaire où l'enseignent les hommes doctes et illustres qui s'appellent Gilbert Genebrard et le P. Jean Maldonat. C'est elle qu'il puise dans ses sources, lorsque, dit son historien, « il feuilletait sans cesse les sainctes Écritures, avec une très grande révérence, se plaisant dans la compagnie de sainct Augustin, de sainct Hiérosme, sainct Bernard, sainct Chrysostôme et sainct Cyprian, qui coule doux et paisible comme une très pure fontaine. » Ou plutôt, c'était Dieu et Jésus-Christ lui-même qu'il cherchait sous les lettres; c'était en Lui, comme dit l'Apôtre, qu'il ordonnait et récapitulait toutes choses ; c'était eu Lui qu'il voyait tout principe et toute fm, les considérant de ces yeux illuminés du cœur dont parle le psalmiste, car si son esprit était celui d'un ange de lumière, c'est que son cœur était celui d'un séraphin d'amour.
Cependant le monde où doit vivre cet adolescent, c'est alors le monde corrompu et corrupteur d.s écoles; c'est le monde de Paris et le monde de Padoue ; c'est la France des derniers Valois et du règne des mignons; c'est l'Italie de
la ReDaissance et du règne des Médicis. D'un côté, autour de lui, tout ce qui fascine et entraine : l'exemple, le tourbillon, les fêtes, les livres, les spectacles ; de l'autre côté, au dedans de lui, tout ce qui séduit et ébouit un jeune cœur de vingt ans : la liberté, la noblesse, l'esprit, la beauté, l'éloquence. Que de tentations, que de périls! « Jeunes gens, écrivait saint Jean à la jeunesse d'Éphèse, jeunes gens, je vous écris parce que vous êtes forts! » Ce jeune chrétien des montagnes fut fort contre des assauts auxquels succombaient alors de moindres courages. L'ange traversa Sodome sans l'ombre d'une souillure.
Bien plus, il purifie tout ce qui l'environne. Pas une parole, pas un regard, pas un sourire mauvais n'est toléré devant lui; on le sait autour de lui. On le sait à Paris, dont il brave les corruptions sous la rude armure d'un cilice qui ensanglante sa chair. On le sait àPadoue, où on le verra, au besoin, cracher au visage du vice et faire rougir d'eux-mêmes ceux qui venaient rire de lui. On le sait aussi à Piome. On le sait au sanctuaire de Lorette où, à genoux dans la Casa santa de la Vierge des vierges, il renouvelle solennellement son vœu de virginité. Et comment, après cela, au sortir de ces consécrations, au lendemain de ces chastes protestations, comment voulez-vous que ce cœur, virginisé au contact du cœur de la Vierge des vierges, puisse se traîner dans nos fanges? Comment voulez-vous qu'il trouve quelque goût à nos voluptés d'ici-bas, ce cœur qu'a ravi à
206 SALNT FRAJiiCOlS DE SALES.
jamais rineffable beauté de Celui que seul ou peut aimer saus mesure et adorer sans remords? « C'est un ange! » disaient de lui ses maîtres de Paris. Oui, c'était devant les hommes un ange de pureté, parce qu'il était devant Dieu lange de la divine charité.
Allons au foyer de cet amour. Contemplons-le chaque matin dans cette oraison qu'il allume comme le flambeau de ses journées. Suivons-le à ces messes qu'il s'édifie de voir servies pieds nus et sous la bure, par un lils de saint François, qui est le P. Auge de Joyeuse. Surprenez-le en larmes chaque semaine quand il se confesse, chaque dimanche quand il communie. Accompagnez-le, si vous voulez, à la congrégation de la très sainte Vierge, dont on l'a fait préfet. Entendez ses soupirs aux pieds de la Vierge miraculeuse de Saint- Étienne-des-Grès. Et s'il faut à la prière joindre l'immolation, entendez-le à Padoue, au cours d'une grave maladie, répondre a son gouverneur qui le dispose à mourir : « Je suis prêt à tout ce que Dieu voudra de moi ; et soit qu'il veuille que je meure, soit qu'il aime mieux que je vive, ce m'est une chose douce de vivre et de mourir pour Lui. » Je vous disais que François est un ange de prière; je ne disais pas assez : c'est l'ange du sacrifice, et l'autel où il 1 otl're. véritable autel des holocaustes, est un cœur où brûle le feu perpétuel de l'amour.
Un cœui- ainsi possédé, envahi par Dieu seul, ne devait plus avoir qu'un désir : se consacrer à son service sans retour et sans réserve. François n a-
vait-il pas dit à un ami : u Dieu seul sera mon partage! »
L'ange terrestre a déjà rompu les liens de la chair et du sang par sa consécration à la virginité ; il va rompre les attaches de la convoitise, de l'orgueil et de l'ambition par une humilité et un désintéressement qui lui font renoncer à ses droits d'aîné, et obstinément refuser les dignités du siècle. Même un siège assuré au sénat de Ghambéry ne peut tenter un co'ur pour qui le monde n'est rien parce Dieu est tout.
Un dernier lien, le plus fort de tous, est celui de la famille dont il est l'espérance. « Mais celui qui aime son père et sa mère plus que moi n'est pas digne de moi. » Qui donc, ù Jésus, a pu parler ainsi, sinon Celui qui est le premier père et la première mère? François est aux genoux de son père : « Mon Père, pour Dieu, je viens vous demander une chose qui sera la dernière que oncques vous demanderaije... C'est que vous me permettiez que je soys d'Église. Dieu me l'a signifié par d'estranges accidents, afin que je sois plus disposé à suivre ce bon Seigneur... ■> Le père résiste, la mère pleure. Mais l'amour de Dieul'emporte. Le père rend les armes : '< Allez, mon fils, de par Dieu, laites sa volonté et qu'il vous bénisse mille fois, comme moi je vous bénis. ;) La mère est déjà secrètement vaincue : « Mon cher fils, lui dit-elle, que Dieu soit votre récompense comme il sera votre partage ! » François triomphe, mes Frères, c'est le triomphe de l'amour divin : a Bény soit Dieu, dit-il, de ce qu'il
2oS SAIM 1 RANTOIS DE SALES.
me donne aujourd'hui ce que j'avais désiré! Rien ne me retirera jam lis de la main du Seigneur. » A?/ias me? amas me? \ cette question réitérée François, comme Simon Pierre, a pu répondre à Jésus qu'il l'aime, qu'il l'aime plus que les autres, qu'il l'aime plus que toute chose. Que cet amour agisse donc ! « 0 Prêtre, paissez mes agneaux : Pasce agnos meos! OÉvêque, paissez mes brebis : Pasce oves meas! » Désormais l'œuvre pastorale s'inaugure. L'ange de l'amour en va devenir l'apôtre. Aurai-je le temps, mes Frères, de vous le faire suivre sur tout le cours de cette carrière de zèle?
Prêtre, missionnaire, évêque, fondateur d'Ordre, docteur: par ses prédications, ses écrits, ses institutions, pendant vingt ans, François de Sales fut l'apôtre des âmes. Au lendemain de son sacerdoce, il évangélise et convertit les hérétiques de l'âpre région qui descend du Mont-I>lanc jusqu'au lac de Genève. Il évangélisera de même la Savoie, la Suisse, la France, où nos grandes villes, Paris, Lyon, Dijon, d'autres encore, entendront sa parole. Soixante-dix mille hérétiques lui devront la lumière; et combien de chrétiens lui devront la grâce, la consolation et le salut éternel! Où est le générateur de cette force? « Le saint amour est une flamme qui ne peut se contenir, répondait-il lui-
L'AMOLU DK DILU. l'09
même, selon qu'a dit le Seigneur : Je suis venu mettre le feu au monde; et que veux-je sinon qu'il en soit embrasé? » Voyons donc s'étendre cette tlamme dont le foyer nous est connu. Et, l'apostolat ayant sa triple manifestation dans la doctrine, l'action, la prière, voyons comment chez François c'est la doctrine de l'amour, c'est l'action de lamour, c'est la prière de l'amour.
D'abord, la conception que François de Sales s'est faite du christianisme, après tous nos grands docteurs, est celle d'un système de doctrine dont l'amour est la clef, une clef qui ouvre tous les mystères, parce qu'elle est celle des profondeurs de la divine charité. A l'encontre du sombre et froid fatalisme de Calvin, la théologie de François éclaire et échaufie ainsi les relations et affections entre la terre etle ciel. Lisez son Traité de Vamovr de Dieu. Il écrit : « Dans la sainte Église de Jésus- Christ, tout appartient à l'amour, tout est fondé sur l'amour, tout aboutit à l'amour, tout est amour. Dieu, qui a créé l'homme à son image, veut qu'en l'homme, comme en Dieu, tout soit ordonné par l'amour et pour Tamour. » Ainsi, selon notre docteur, le mystère de la création c'est l'amour de Dieu qui se manifeste par l'ouvrage de ses mains; le mystère de la révélation c'est l'amour qui parle ; le mystère de l'incarnation c'est l'amour qui s'incline; le mystère de la rédemption c'est l'amour qui s'immole ; le mystère de l'eucharistie c'est l'amour qui demeure; le mystère de la communion c'est l'amour qui se
210 SAIM FRAXrOIS DE SALES.
donne, en attendant le ciel qui est l'amour qui régnera dans un bonheui* sans fin. Ainsi, le christianisme est un flux et reflux d'amour qui descend de Dieu à Thomme et qui remonte de Thomme à Dieu, allant des rivages du temps à ceux de Irternité. Ainsila foi en la doctrine est la croyance à l'amour, comme l'explique saint Jean : Et nos credidimns cJiaritati quam habuit Deus in nobis. Ainsi, par contre, toute hérésie n'est que la froide méconnaissance et la négation de lamour. Ainsi Dieu apparaît comme le cœur éternel. De us charitas est. Ainsi la religion est une grande loi d'attraction spirituelle, immense, universelle, régissant tous les êtres du fini à l'infini, et les unissant ensemble dans une chaîne d'amour.
Cette doctrine amoureuse, François la rendait sensible dans une langue aimable. C'est cette langue à la fois précise et pittoresque, théologique et poétique, familière et sublime, faite de pensées et d'images, de raisonnement et de sentiment, d'énergie et de grâce, mêlée d'ingéniosités et de subtilités, selon le goût du temps, relevée de finesse et d'ol^servation. parfumée de suavité, pénétrée d'onction, pétrie de la plus pure substance des Écritures, cette langue dont beaucoup de mots et de formes ont vieilli, mais dont le charme ne vieillit pas; cette langue que beaucoup regrettent, et que l'on appelle la langue de saint François de Sales.
Cette doctrine il la distribuait, celte langue il la parlait à toute créature que Dieu plaçait sur
LAMOLR DE DIEU. 211
son chemin. !l allait dans la montagne, il rencontrait un paysan, un pàtre, un enfant, un pauvre idiot : il lui parlait de Dieu. Il descendait à l'église, il y trouvait la foule ou il y trouvait peu de gens, qu'importe le nombre et la qualité? Pour six personnes il parlait. On le poursuivait, on le chassait, on le menaçait de mort, et son vieux père le suppliait de ne plus exposer ses jours : « Non. la parole de Dieu ne peut être enchaînée, disait-il avec saint Paul, pi\rdica vcrhum, insta opportune, importune. » Et comme au commencement rien ne fructifiait dans les âmes : (^ Laissez passer Fhyver, répondait le semeur, laissez passer Forage, et la moisson viendra ensuite en sa saison. »
Le semeur avait raison, et la moisson eut son jour. ' Je puis convaincre, disait le savant cardinal du Perron, mais c'est à M. de Genève de convertir. ) Tout le Chablais se convertit, et c'est grâce à lui. mes Frères, qu'aujourd'hui nous possédons une province catholique dans cette province française. Mais, ne cessons point de le redire : si la parole de François fut une parole féconde, c'est que dans cette parole il y avait une àme, dans cette ùme un grand amour; et que cet amour était l'amour de Jésus-Christ par-dessus toutes choses.
Mais saint Paul nous avertit que le royaume de Dieu n'est pas dans la parole, il est surtout dans l'action et dans la charité. La charité en acte c'est Dieu aimé et servi dans la personne du prochain;
et telle fut toute la vie comme toute la passion de saint François de Sales : « Je le veux tant aimer, ce ciier prochain, s'écriait-il, je le veux tant aimer! Il a plu au bon Dieu de faire ainsi mon cœur! » Et, dans une autre lettre : « Il n'y a personne au monde qui ait le cœur plus tendre et plus affectionné que moi pour ses amis. » Mais que parlé-je de ses amis? Tous ne le sont-ils pas? » Vous saurez que mes ennemis, une fois que je les ai vus, ne passent guère la quinzaine sans devenir mes amis. »
Et comment en eùt-il été autrement avec lui? On l'injuriait, il se taisait; on le calomniait, il patientait; on pleurait, il consolait; on demandait, il donnait; il donnait tout : son bien, ses vêtements, son temps, ses forces, son cœur, sa vie. Sa prédilection était pour ce que le monde rebute, pour ce que Dieu préfère, les petits et les simples, les pécheurs et les misérables. Et lorsque les endurcis s'étonnaient de le voir pleurer à l'aveu de leurs fautes : « Ah! je pleure, leur disait-il, de ce que vous ne pleurez pas. » Sa bienveillance était ingénieuse à l'excuse : « Si une action a cent visages, c'est toujours parle plus beau qu'il la faut regarder », avait-il coutume de dire. On connaît sa douceur : elle est son caractère propre; il en avait faitsa maîtresse force, et il disait encore : « Rien ne résiste à une charitable débonnaireté. La douceur manie le cœur de l'homme à volonté, et la façonne à sa guise : bienheureux les doux, ils posséderont la terre. » Je comparais tout à l'heure l'amour à
l'attraction des corps; rien n'agit plus doucement qu'elle, rien n'opère plus fortement; on ne sent pas qu'elle agit et elle entraîne tout.
Une troisième et dernière puissance de l'apostolat, est celle de la prière. Dans l'œuvre des apôtres, la parole et la prière ne se séparent pas. Nos autem verbo et orationi instantes eriinus. Mais c'est à la prière que François donne la primauté sur la prédication : <( Ohl ne savez-vous point qu'une bonne prière vaut mieux que cent sermons? » Et s'il est vrai que sa bouche parlait de l'abondance du cœur, il est pareillement vrai que par la prière ce cœur s'était rempli de Dieu : François de Sales était éloquent de Dieu.
Dès que l'apôtre a touché la frontière dû Ghablais qu'il vient évangéliser, il s'agenouille, il prie. Quand les hérétiques furieux refusent de l'entendre, il entre dans une église, il prie. Quand on a détruit les églises, il se réfugie sous leurs ruines, et là il pleure, il prie. Chaque matin, dans la rude saison, il traverse sur ses genoux les ponts tremblants jetés sur les torrents et les ravins, pour trouver au delà un autel, et là enfin il célèbre, il implore, il prie : (( Ah! disait-il d'ordinaire, si seulement je pouvais dire la messe à Genève, une fois, une seule fois, j'aurais l'espoir de son salut ! » G'est d'ailleurs une prière continuelle que la sienne ; et une des plus graves distractions dont il se plaint et s'accuse à W^ de Chantai, c'est d'avoir eu le malheur de perdre une fois la vue de la présence
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de Dieu, « presque un petit quart d'heure! - J'ai nommé M"" de Chantai : c'est nommer la Visitation, c'est vous nommer, mes chères Sœurs, et c'est nommer par là même ce qu'au commencement de ce discours j'appelais Flnstitut de l'amour de Dieu. Votre saint Fondateur ne vous a pas demandé de faire plus de pénitences, plus de veilles, plus de mortifications que les autres sociétés religieuses, mais il vous a demandé de ne le céder à aucune en amour de Dieu. Il ne vous a pas demandé d'être les premières par la contemplation, non plus que par l'action, mais il vous a demandé de tâcher d'être les premières par la dilection. Il vous voulait de la première classe à « l'académio du saint amour ^>, comme il s'exprimait. Quand il écrivit un livre qui fût à vous et pour vous, qui exprimât votre esprit, qui dirigeât vos voies et vous en montrât le but, il écrivit son Traité, son incomparable Traite de Voinovr de Dieu. Quand un jour, à la suite d'une nuit de veille passée en la présence du Seigneur, il vous donna un blason et des armoiries, ce blason symbolique fut un cœur, le cnur de Jésus-Christ entouré d'épines et portant une croix.
Mais en vous constituant gardiennes de ce foyer d'amour, il vous demanda en même temps d'en propager la flamme ; et que votre apostolat fût celui de la diffusion infatigable, incessante de l'amour de Dieu fait homme. Vous n'y avez pas manqué, certes; tous les siècles en témoignent. Vous n'y avez pas manqué au xvii^ siècle, lorsque vous
L'.UIOUR DE DIEU. 215
d<3nniez à TÉglise la Fiienheureuse Marguerite- Marie, avec ses Révélations du Sacré Cœur de Jésus. Vous n'y avez pas manqué au xyui*" siècle, lorsque vous provoquiez en France, puis dans le monde, l'établissement du culte du Sacré Cœur de Jésus. Vous n y avez pas manqué au xix" siècle, lorsque vous avez appris au drapeau du Sacré Co'ur à se déployer, non pas seulement dans les pompes des pèlerinages, mais sur les champs de bataille où il recevait le baptême du sang, du sang le plus noble qui ait été versé pour la France et pour Dieu.
Quelques mots encore. J'ai dit comment François avait été Fange terrestre, puis lapùtre de l'amour de Jésus-Christ. J'indiquerai à la fin comment il en fut le martvr.
Tout amour vrai a son martyre, c'est son douloureux honneur, et il serait bien surprenant que l'amour de Jésus-Christ n'eût pas également le sien. François de Sales établit cette vérité dans ses livres; et toute sa vie nous montre que ce fut l'amour de Dieu qui l'a fait et languir et souffrir et mourir. Eutendez-le, je vous prie.
Ce martyre commence de bonne heure ; car comment appeler d'un autre nom cette épreuve intérieure qu'il subit, à dix-sept ans, lorsqu'il lui semble qu'il n'est pas du nombre des prédes-
liiiés, et que Dieu le damnera. Je ne m'étonne pas s'il en dessèche et s'il en va mourir. Mais l'amour ainsi éprouvé ne traverse la fournaise que pour en sortir plus pur, comme For dans le creuset : (« 0 mon Seigneur Jésus, je ne cherche que vous au ciel et sur la terre. Eh bien 1 laissez-moi du moins vous aimer dans le temps, si je ne puis espérer de vous aimer dans l'éternité ! » Aimer de la sorte, mes Frères; aimer Dieu pour lui seul, rien que son cœur avec sa croix, sans espoir de récompense, au sein de l'angoisse sans issue, n'est-ce pas ce que les théologiens sont convenus d'appeler la charité parfaite? François en dépose l'offrande entre les mains de la Mère de douleurs, de celle qui au Calvaire entendit le : Deus, Deiis meus, ut qu'ici clfreliquisti me? Marie l'agrée, Dieu lui sourit, Forage se dissipe ; et, de ce désespoir, comme d'un sombre nuage, descend une pluie de confiance, de consolation et de joie.
N'est-ce pas un autre martyre que celui du spectacle de l'hérésie et de l'apostasie qui arrachent les c\mes à ce Seigneur Jésus-Christ qui est son unique amour? Vous vous rendez compte particulièrement de ce qu'il dut souffrir à la vue de celle Genève dont il était Févêque et qui, comme Jérusalem, méconnaissait les avances de la miséricorde. « Hélas! mon cher ami, écrivait-il alors, je me sens les larmes aux yeux lorsque je considère cette Babylone infidèle : lier éditas mea versa est in aliemira. Ah 1 si cet évêclié avait un Augustin, un Amhroise, un Ililaire, ces soleils eussent bientôt dissipé
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ces ténèbres! » Et un autre jour, étant sur le haut d'une forteresse d'où le baron dHermance lui montrait le splendide rivage du lac de Genève : « Ah! répondit François avec de longs sanglots, ah! Monsieur, je ne vois là que des églises en ruine, des couvents abattus, des croix renversées des âmes qui se perdent. Ah .' que de maux! que de maux! » Un de ses cris était : « Amour, tu n'es pas aimé! amour, tu n'es pas aimé ! »
Et puis le martyre volontaire, le martyre de la pénitence et de la lutte intérieure, la circoncision du cœur, comme l'appelle saint Paul! On parle de la piété aimable, de la douce religion de saint François de Sales, comme si de l'Évangile il avait éliminé la croix, et mené son âme au ciel par un chemin de roses. On ne connaît pas les rudes combats, les effroyables assauts qu'il lui fallut subir pour devenir le plus humble, le plus chaste, le plus patient et le plus doux des hommes!
Mais enfin que s'il vous faut des souffrances qui
frappent les yeux, lui aussi, comme l'Apôtre, peut
porter à qui que ce soit le défi d'avoir connu
de plus grandes épreuves que les sieimes. Et qui les
a portées plus vaillamment que lui : Si quh audet
audeo et ego, plus ^^o.'^ Voyez-le, par exemple, une
nuit que deux scélérats, vendus à ses ennemis, Fat-
aquent dans un bois, sur le chemin des AUinges :
Vous vous méprenez, mes amis, comment pou-
ez-vous vouloir tuer un homme qui de tout son
œur donnerait sa vie pour vous? » Une autre nuit,
me nuit d'hiver, les loups le pourchassent dans la
SAINTS ET SAINTES DI. DIEl . (3
v,5 SAINT FRANiJOIS DE SALES.
neige, et il ne leur échappe quen montant sur un arbre, d'où le lendemain on le retire raidi comme un glaçon. Une autre nuit, il s'en va mendier de porte en porte du pain et un asile qu'on lui refus-' partout, et il ne retrouve de refuge que dans un iour où il se casemate et se repose comme il peut, jl y eut tel jour où l'on empoisonna ses aliments, et où il supporta les all'res de l'agonie avec une si douce clémence qu'elle convertit ses meurtriers. Ex, toute sa vie, que d'épreuves, que de calomnies, que de dénonciations ! « Mais c'est pour Dieu que je souffre, se disait-il à lui-même; je lui ai donné ma vie. Qu'importe que je m'incommode pourvu que j'accommode les âmes? » Et puis, il ajoutait ces magnifiques et toutes triomphantes paroles à 1 honneur et l'exaltation de la croix : « Quand Notre- Seigneur Jésus-Christ fut en croix, il fut déclaré roi, même par ses ennemis ; et de mr'me les âmes ijui sont en croix sont reines. Or savez-vous de quoi les anges, qui sont bienheureux, nous portent envie? Certes de nulle autre chose sinon que nous pouvons souffrir pour Jésus-Christ I >^
Nous pouvons faire mieux, chrétiens, que dsoufî'rir pour notre Dieu. Nous pouvons mourir pour lui, et ce fut en effet pour lui et comme lui que François de Sales mourut. Il n'avait qu«' cinquante-cinq ans lorsqu'il couronna par un admirable fin le martyre de l'amour. Comme Jésus-Christ il fut le prêtre dece sacrifice suprême, pouvant dire ainsi que lui : « Personne ne m'ote la vie, je la dépose de moi-même. » Quand il eut
L AMOUK DE UIEL". Jl'j
fait ses adieux à tous ceux qu il avait aimés et qu'il aima jusqu'à la fiu, à ses ouailles d'Annecy, à la Visitation, à ses prêtres et à ses serviteurs, il monta sur son lit de mort, comme il montait à lautel ; et Ton n'entendit plus sortir que des paroles sacrées des lèvres de ce pontife, prêtre de sa propre vie : « Il faut bien aymer Dieu qui est notre grand Maître, disait l'agonisant. — Mon père, j'attends ici la miséricorde de Dieu: c'est une bonne chose d'avoii^son attente au Seigneur... Ûue sa bonté dispose de moi, comme elle voudra. — Seigneur, que ce ne soit pas ma volonté qui soit faite, mais la vostre. » Et puis solennellement : « Je voue et consacre tout ce qui est en moy à Dieu... mon corps, mon cœur, ma langue, mes sens et toutes mes douleurs à la très sacrée humanité de Jésus-Christ, lequel n'a point douté d'être trahi et de subir pour moi le tourment de la croix. » C'était bien un sacrifice que cette immolation sainte.
On lui donna la communion. Alors vint l'action de grâces : « Cor meum et caro mea exultaverunt in Deuni vivam... Misericordias Domini in a'terniini. cantabo. — Memor fui Domini et consolatus sum. Mon cœur et ma chair bondissent vers le L>ieu vivant. Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur. Je me suis souvenu du Seigneur, et je suis consolé. » Et comme la mort approchait : « Ostende mi/iiquem diligit anima... Montre-moi, ô mort. Celui que chérit mon âme. ISanctus, Sanctus, Sanctus!... > Il dit: u Jésus I
Jksl's ! » Ce fut sa dernière parole. Il expira, le 28 décenibre, à Lyon, dans la pauvre ciiambre du jardinier de ses Filles de la Visitation; et son àme sainte alla rejoindre Celui dont il disait : <( Mourons à tout autre amour pour vivre à celui de Jésus, pour lui pouvoir chanter éternellement : Vive Jésus ! »
11 faut conclure, mes Frères. Une des plus grandes paroles de saint François de Sales, une des plus grandes peut-être qui soient sorties du cœur de l'homme, est celle-ci par où je termine : « Ce qu'il y a de plus parfait dans l'univers, c'est l'homme; dans Thomme c'est l'âme; dans lame, c'est l'amour, et dans le genre d'amour c'est l'amour de Dieu. » S'il en est ainsi, chrétiens, et vous n'en pouvez plus douter, demandez donc cet amour qui est le don par excellence et le trésor sans égal.
Demandez-le, vous, mes très honorées Mère et Sœurs, et apprenez de François, à « vivre en ce monde, comme si vous aviez déjà le corps au tombeau et l'esprit au ciel ».
Demandez-le, vous, mes Frères, qui vivez dans le siècle, et apprenez de François que « à qui Dieu est tout, ce pauvre monde n'est rien ».
Demandez-le, vous qui y êtes retenus par vos attaches de famille et de société, et apprenez de François « à lier toutes vos affections avec la chaîne d'or du pur et saint amour )>.
Demandez-le, vous qui souffrez, « car une] preuve certaine qu'on aime, c'est de vouloir]
souffrir », et <( toutes nos croix sont d'or si nous savons les regarder du biais qu'il faut ».
Enfin demandez-le, vous qui sentez venir les années éternelles, car « la mort, vous dit François, ne peut attrister un cœur qui ne vit que pour aimer, et qui sait que son souverain amour est toujours vivant » .
Avec lui donc, avec saint Augustin, cet autre Docteur de l'amour, écriez-vous vers le ciel : « Ô aimer! ô aller à Dieu! ô mourir à soi-même! ô ne vivre que pour Dieu, là est le vrai bonheur! »
Ainsi soit-il.