PUMA A ROME
Home si vous n'avez vu d'elle que la Home païenne, si grandiose qu'elle soit ; et encore moins cette Rome repaganisée qui, depuis une trentaine d'années, travaille à se faire de j)lus en plus vulgaire en se faisant plus jeune. J'ajoute que vous n'avez pas vu même la Rome chrétienne, si vous n'avez vu encore que celle des Basiliques, malgré leur solennelle beauté. Non, la vraie Rome chrétienne, ce n'est pas la Rome du jour, c'est la Rome du fond : ce fond où se cachent les tombeaux des martyrs dans les refuges sacrés des chrétiens de l'âge d'or.
Descendez, vous dirai-je donc avec M'' Gerbet, révêque-poète :
Descendez, descendez au fond des catacombes.
Aux plus bas lieux Descendez : le cœur monte; et, du haut de ces tombes,
On voit les cieux !
Vous représentez-vous ces lieux souterrains, creusés sous la Rome antique tout entière, au nombre de quarante-six cimetières ou catacombes, aujourd'hui reconnus, dont plusieurs ont jusqu'à sept étages superposés, et dont le parcours totalisé ne mesure pas moins de plusieurs centaines de kilomèties de longueur? C'est le Dortoir des chrétiens du temps des persécutions, car le nom de Cimetière a ce sens.
Entrez, pèlerins, avec moi, dans ces galeries étroites et basses : avancez. A droite, à gauche, ces cavités ou défoncées, ou encore fermées d'une
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pierre ou d'une large brique, ce sont les tombeaux de nos premiers ancêtres dans le Christ. Approchez, regardez dans l'intérieur de ces niches sépulcrales. Ici encore une forme de squelette quelconque, des ossements conservés ou pétrifiés par la nature du sol. Là ce n'est plus qu une nappe de poussière légère, et comme un petit suaire blanchâtre qui dessine des contours humains; c'est tout. Plus loin, moins encore : je ne sais quoi d'impalpable, d'imperceptible, de volatil, presque de transparent, qui n'a de nom dans aucune langue, une ombre : ce fut un homme! Mais prenez garde, retenez votre respiration : un peu d'air, un souffle, un son, peuvent anéantir en une seconde ce reste que dix-sept siècles de destruction ont épargné... Eh quoi ! Vous venez de respirer : voyez, la forme a disparu, c'est fini à tout jamais! Plus rien!
Saint Jérôme avait vu cela, et il se redisait avec Virgile « que c'était partout Ihorreur de la nuit et l'image de la mort ». Mais par contre, voici partout l'image radieuse de la vie. Ce dortoir, puisque c'est son nom, aura son réveil un jour; et ce lieu de désolation inscrit partout sur ses parois des emblèmes d'espérance. Voilà la colombe qui déploie ses ailes, voilà la branche d'olivier vert, voilà le phénix qui renaît de ses cendres; tout chante la résurrection. Ici, Jonas qui sort du ventre du poisson; là, Noé qui sort de Farche après le déluge; ailleurs, Daniel indemne dans la fosse aux lions. Ainsi l'Église martyrisée sortira de sa
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captivité, renaîtra de ces bûchers, surnagera sur ce déluge de sang.
Les inscriptions le disent : elles ne parlent que de paix, elles ne parlent que de vie : Vivas m pace; Vivas in Chris to. Et ce Christ, principe et fin, alpha et oméga, dont le monogramme et la croix s'entrelacent sur ces tombes, dont l'image, celle du Bon Pasteur, veille sur cette bergerie endormie, on croit le voir ici même qui se lève, la houlette de sa croix en main. On croit l'entendre qui appelle ses brebis par leur nom : Venite benedicti, et qui se met en marche, à la tête de ce troupeau béni pour l'introduire dans les pâturages de la vie éternelle I Ces noms, ils sont là gravés et lisibles sur ces tombes, .laimerais à vous citer quelques-unes de ces épitaphes chrétiennes, toutes resplendissantes de la lumière de la foi, brûlantes de la flamme de la divine charité, sous la rude écorce de leur langue naïve ! Mais non; pour ce soir, nous n'en cherchons qu'une seule. Hendez-vous donc attentifs, nous en approchons.
Vous êtes dans le Cimetière souterrain de Saint- Laurent, sur la voie Tiburtine. Là ont reposé les restes calcinés du saint diacre de la charité de l'Eglise, au m^ siècle, lui pour qui les pauvres de Rome étaient l'unique trésor qu'il possédât sur terre, lui pour qui le Christ était le seul trésor auquel il aspirait et vers lequel il monta comme porté sur ce char de feu.
Mais à côté de ce héros, n'y a-t-ilpas place pour
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des noms plus modestes? Approchez-vous; anvtez-vous ; regardez, à la lueur de cette mince flamme (jue vous tenez en main. Que lisez-vous sur la tablette qui ferme cette sépulture? — Corpus, il y a là un corps : quelques ossements reconnaissables. — Sancta : ah I ce sont de saintes reliques, je m'incline; — Plinia, voilà son nom! A'X annorum, vingt ans; son âge. Le corps de sainte Plinia, âgée de vingt ans! C'est elle! C'est elle, votre Sainte, mes Frères ; et, sous le laconisme de cette inscription, voulez-vous que je recherche quelque trace conjecturale de sa sainte vie et de sa glorieuse mort?
Quelle était cette Plinia? Son nom est beau, il est tout romain. Il y avait eu sous Trajan deux hommes qui avaient jeté sur ce même nom de Pline l'illustration, l'un de la science, l'autre des lettres, et tous deux avaient eu de grands commandements et d'importants gouvernements, l'un sur mer, l'autre sur terre. Le second, Pline le Jeune, unproconsul, avait parlé en bonne part des chrétiens de sa province de Bythinie dans une lettre adressée au César d'alors.
.Notre Plinia était-elle, sinon une descendante, du moins une affranchie de cette maison illustre, les affranchis recevant le nom de famille de leurs maîtres? Et le témoignage que Pline rendait impartialement de la vertu chrétienne, cette fille Tavait-el le justifié plus tard par son édifiante sainteté dans la même maison: et finalement l'avait-elle
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confirmée par ce témoignage du sang, qui s'appelle le martyre?
Mais le martyre, qu'en sais-je? J'en sais ce que m'en apprend, avec une certitude garantie par la science de l'antiquité chrétienne, la fiole ou ampoule de sang trouvée à côté de ses restes. C'est le sang de ses blessures, le sang qu'elle avait versé pour le nom de Jésus, et que les chrétiens déposèrent auprès de la victime, comme une libation sacrée offerte à Celui qui en avait reçu l'hommage, sous le glaive du bourreau. Est-ce tout? Elle avait vingt ans, nous apprend le précieux graphite : viginti annorum. Vingt ans, la jeunesse, le charme, le printemps, l'espérance!
La voyez-vous, la jeune fille souriant à l'existence, rêvant d'un heureux avenir et promenant cet âge aimable par cette Rome impériale embellie par les arts et riche des dépouilles de l'univers conquis? Mais, un jour, il s'agit pour elle de choisir entre tout cela et l'Époux divin à qui la vierge avait donné sa foi et consacré son amour. Plinia a fait son choix : (^ Je suis chrétienne 1 » Elle fait comme sainte Agnès, elle fait comme sainte Cécile ; et sa tête de vingt ans roule sur un échafaud ou sur une arène sanglante.
C'était probablement à la fin du troisième siècle, le cimetière qui la reçut n'ayant été ouvert qu'à cette date-là. Plinia fut une héroïne des derniers combats, les plus sanglants, les plus décisifs, ceux qui finalemment assurèrent la victoire à Jésus- Christ.
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Voilà tout ce que Ton sait de la Vierge et de la martyre que Rome nous a donnée. Et je ne saurais dire, en vérité, si le mystère qui enveloppe sa mémoire n'ajoute pas encore à Fintérèt qu'elle inspire, en laissant flotter autour d'elle tout ce que le cœur aime à prêter à ces faibles, à ces oubliés, qui finalement se sont trouvés plus forts que la mort et plus grands que le monde.
Mais je ne peux pas quitter Rome sans prononcer le nom de Pie IX qui nous a fait ce don. Et quand je pense que le grand pape, qui l'a tiré de ces catacombes de Saint-Laurent, a voulu luimême avoir sa propre sépulture sur le même sol, dans la basilique du même Saint; quand ensuite je me rappelle que c'est là aussi, à l'ombre de cette église, et près de cette grande tombe que reposent les soldats français tombés à Rome pour la cause du Pape et de l'Église, il me semble voir se former sur ce coin de terre prédestiné, entre Piome et la France, une cliaine de souvenirs de laquelle Plinia fut le premier anneau.
Cet anneau, mes Frères, nous venons le souder ici et aujourd'hui, à cette autre extrémité des lieux comme des temps. De quoi sera-t-il fait? Quel fluide va passer par cette chaîne électrique? Quel courant de lumière, de force et de grâce? Vous venez de voir quelque-chose de ce que îwildi Plinia fie Rome : voulez -vous que je vous dise ce que sera pour vous la Plinia de Lille?