‹ Saints et saintes de DieuChapitre 68 sur 68 · ÉTUDIANT · texte numérisé non relu

ÉTUDIANT

Panégyrique de saint François de Sales, patron de la Faculté des Lettres, dans sa fête célébrée en ]-< chapelle de l'Université, le 30 janvier 1909.

Monseigneur le Rectelr. Messieurs les Professeurs, Messieurs les Étudiants,

Lorsque, dans les commencements de IToiversité, la question du choix d'un patron se posa devant la Faculté des Lettres, comme devant chacune de ses sœurs, plusieurs noms se présentèrent à mes collègues et à moi. Et il me souvient qu'il ne falhit pas moins de deux séances de notre Conseil mensuel pour arrêter enfin notre choix sur saint François de Sales.

Lun de nous, et de beaucoup le plus autorisé, inclinait fortement vers saint Augustin'. Augustin philosophe comme lui-même; Augustin professeur d'éloquence éminent; Augustin théologien, comme

1. -M. ÀMiioti; Di: Mar«;erif., de noble cl chère mémoire, Doyen à vie de la Faculté des Lettres.

362 SAINT IRANrOlS DE SALES.

VOUS Fêtes presque tous, ou comme vous Je serez demain, Messieurs nos étudiants ecclésiastiques.

Un autre, beaucoup moindre, proposait présomptueusement saint Jean : Jean l'évangéliste du Verbe ! Jean le disciple que Jésus aimait! Jean l'apôtre de Ja charité, comme il est le hérault de la Divinité. Que la Faculté serait donc bien abritée sous ses grandes ailes d'aigle !

C'était bien viser un peu haut, (^e qui nous effrayait dans ces personnages immenses, était cette sublimité même. Mais si, dans une sphère moins transcendante que ceUes-là, nous trouvions réuni quelque chose de Jean et d'Augustin, dans un saint qui lût presque de notre temps, presque de notre pays, qui eût connu nos pères, qui eût parlé notre langue, étudié dans nos Écoles et Universités? Et, puisque nous étions une faculté de Lettres, lettres chrétiennes, lettres françaises, si le même homme, le même saint, en avait été un disciple dans ses études, un maître dans sa parole, un modèle dans ses écrits, n'est-ce pas sur ce patron qu'en cette triple qualité devraient se porter nos suffrages ?

Ils se portèrent donc sur saint François de Sales. Mais François de Sales, discifjle, maître, modèle h'^î- Honnos-Lettres comme on disait naguère, n'est-ce pas un triptyque bien large pour être déployé tout entier d'une seule fois .\Messieurs, je ne vous en présenterai aujourd'hui qu'une face : la plus sympatliique il est vrai à votre âge et à votre présente condition. Et c'est seulement V Étudiant qui vous sera montr*' dans l'aimable et très noble per-

KTIDIANT A AN.\E(V.

sonne de François dk Salks, successivement «'tu- (liant en lettres, étudiant en droit, étudiant en théologie, et. à ce triple titre, patron et modèle de l'étudiant actuel de ITuiversité catholique de Lille.

L'éducation et formation de létudiant d'alors était cosmopolite. Celle du jeune François, commencée à Annecy, se continue à Paris, se poursuit à Padoue, et se couronne à Rome. Vous plnirait-il d'en entreprendre le voyage avec lui?

A Annecy et à La Roche, sa première et petite école, ne cherchons pas encore proprement Létudiant : ce nom est un trop grand nom pour un si jeune âge ! L'est l'écolier qui nous apparaît, de ceux dont l'Écriture dit Puer eram ingeniosus et sortilus siun animam bo?iam. Ces\ l'enfance dans sa fleur, fraîche comme l'aurore, belle comme l'espérance. De ses maîtres de là et d'alors, je ne sais rien. Rien non plus des livres qu'il y lisait; sinon d'un seul, le plus grand il est vrai : le livre de la nature dont le spectacle plein d'amour devait laisser une si forte empreinte sur l'imagination et le cœur de l'écrivain, j'allais dire du peintre qui le reproduisit, du poète qui le chanta.

Vous visiterez un jour, chers Messieurs, le pays de saint François de Sales. L'est un des pèlerinages les plus instructifs, comme les plus charmants qu'on puisse faire. <( Thorens, La Roche. Annecy sont de ces lieux qui font admirer, se recueillir et

adorer. Surtout ils font se ressouvenir de saint François de Sales; car, comme ils ont été le cadre de sa vie, ils sont limage de son âme. Son àmc est haute comme ces montagnes qui s'enfuient vers le ciel ; son cœur est limpide comme ce lac transparent et tranquille où se reflète le firmament; son imagination est riche, riante, gracieuse, comme cette vallée pleine de soleil, de verdure et de fraîcheur. »

Or c'est là, devant cette image des attributs de Dieu, que le jeune François prit ses premières leçons. Ses premières leçons de poésie, s'il est vrai que la poésie est la traduction de l'idée par l'image, de l'insensible par le sensible. Ses premières leçons de philosophie et de tiiéologie, si la philosophie et la théologie, c'est, comme le veut saint Bonaventure, c l'itinéraire de Tàme vers Dieu », du visible à l'invisible, du iini à l'infini. Ses premières leçons d'éloquence, si je puis appeler ainsi la voix que les lèvres de lenfant prêtaient, en y joignant la sienne, au grand orgue de la création ! Mais j'ai déjà ailleurs présenté le pieux «'colier à cette première école '.

Après Annecy et le petit collège de La Roclie, c'est maintenant Paris, avec le collège de Clermont et la Sorbonne, comme qui dirait chez nous le Séminaire et la Faculté. François n'a encore alors que treize ans, cet âge dont l'Évangile a dit, parlant de

1. Voir ci-dessus : sat/i/ l'rançois de Sales : l'Amour de Dieu. Panégyrique prononcé H laVisilalion île Roiibaix, en 1889, p. 109.

ETLDIAM A l'AHîS. 36.^

Jésus, que « l'Enfant croissait en sagesse, en grâce, devant Dieu et devant les hommes > . (Vest de même pour François Tùge de la croissance intellectuelle, religieuse, morale. Je le trouve successivement aux humanités et à la philosophie, laquelle alors s'étendait à la mathématique et à la pliysique : le tout enseigné en latin. Saluez. Messieurs ! Ce sont vos études que je viens de nommer; et c'est bien un des vôtres qui vient s'asseoir sur ces bancs et au pied de ces chaires. Écoutez : vous le reconnaîtrez à ces traits.

D'abord, autant qu'homme de son siècle, François est un humaniste '. De bonne heure il s'est épris de l'antiquité classique, cette source inépuisable et éternellement féconde d'inspiration et de vie. Car notre utilitarisme moderne a beau dire : Quiconque, dans sa jeunesse, n'a pas bu à ces eaux vives, n'atteindra jamais taille d'homme. Il demeurera forcément racliitique et incomplet. Il demeurera sourd : il y a des choses qu'il n'entendra jamais. Il demeurera muet : il y a des choses que ni sa bouche ni sa plume ne sauront exprimer jamais. Ce malheureux sera toujours le barbare, comme s'exprimaient les civilisations antiques, et sa langue le barbarisme, quoi qu'il fasse. Sa vieillesse, plus tard, regrettera de n'avoir pas connu les délices dans lesquelles notre arrière-saison, à nous, aime à se replonger encore par la lecture ou

1. Voir la savante Thi'se de doctorat es lettres sur Saint François de Sales humaniste et écrivain latin, par notre collègue M. le professeur Delplanque. chap. i, p. 2. Lille, 1907.

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le souvenir, (^'est notre fontaine de jouvence, elle est inépuisable. Et, de ces souvenirs d'antan le plus doux sans contredit est celui qui nous reporte à ces hauteurs sacrées et ombragées où nous nous asseyons au bord de cette source des sublimes ivresses : Me jucat in prima coluisse Helico/ttfi jiœenta.

N'allez pas toutefois faire à François l'injure de le prendre pour un simple et banal dilettante de la Renaissance païenne. Ce que Bossuet appelle, non sans quelque dédain, « le littéraire pur » ne saurait contenter une intelligence si haute. A ce commerce avec les littératures antiques, le jeune chrétien superpose le culte de cette éloquence plus pleine et plus saine que TÉglise des premiers siècles a baptisée dans le Christ.

'< Il lisait dès lors les Pères de TÉglise, rapporte M='" Auguste de Sales. Il aymoit particulièrement sainct Augustin, sainct Iliérôme, sainct Bernard, et sainct Chrysostome. Mais surtout il se plaisoit avec sainct Cyprian, parce que, disait-il, comme sainct lïierosme escrit en l'épistre à Paulin, le bienheureux Cyprian coule doux et paisible, comme une très pure fontaine. » Oh î qu'il se fût bien entendu avec vous, Monsieur le Doyen ^ ! Le biographe ajoute que ( François taschait souvent d'imiter ses belles périodes en de petites pièces

1. M. le doyen Ba>ard a passé son brillant e.xainen de docteur es leltre> à la Sorbonne. sur une thèse ayant pour sujet La Latinitr de saint Cyprien.

ETUDIANT A PARIS. ^o7

de sa composition ». Mais tandis que Tesprit du jeune rhétoricien s'enchantait de l'éloquence du Cicéron chrétien, ne croyez-vous pas. Messieurs, que le co'ur du futur et héroïque apùtre du Chablais ne s'entlammait point aux ardentes épltres du saint Évèque de Carthage, martyr.'...

Paris lui donna un ami : c'est le don par excellence. Cet Henri de Joyeuse dont deu.x vers méchants de la Henriade n'ont pu entamer la gloire, n'était pas encore à cette époque le guerrier de la Ligue qu'illustreront ses grands coups d'épée contre les Huguenots du Languedoc et de la Guyenne. Il ne fut pas davantage, pour François de Sales, le directeur d'àme que l'étudiant du collège de Clermont venait visiter, consulter, vénérer chez les Capucins de Paris, comme certains biographes lont écrit par erreur. Ils nont pas vu les dates. Nés tous deux dans la même année 156T, Henri et François ont dix-huit ans en Tannée 1585, la dernière du séjour de notre étudiant àParis. Dix-huit ans. le printemps; la saison où se nouent les fruits, après les fleurs, sur les arbres; dix-huit ans, la saison où se nouent les fortes amitiés dans les cœurs.

Chez .loyeuse, comme chez de Sales, brûlait, ardent et communicatif, ce double amour de FÉglise et de la patrie, lequel allait faire de celui-ci un saint, de celui-là un héros. Ce dont s'entretenaient ces deux jeunes chi'étiens, en cela si semblables, qu'était-ce donc? C'était premièrement

uCS SAIM FllANrOlS DE SALtS.

lofFense de Dieu et les malheurs du pays, comme je le lis dans cette ligne d'une lettre de François : " Je ne sais ce que Dieu veut faire de la France, car les péchés y sont très grands. » La France des derniers Valois, Messieurs: la France déchirée par les guerres de religion: la France menacée de devenir protestante sous Henri de Navarre ! Tous deux en frémissaient.

Les deux amis se firent-ils confidence de leui-s pensées d'avenir? C'est pour pleurer et expier les péchés de son peuple que Joyeuse se sent sollicité au cœur d'entrer aux Capucins de Paris. C'est pour défendre et venger la France catholique, après la défaite de Coutras où son frère Anne est tombé, que Joyeuse, lui le dernier représentant d'un beau nom, part remplacer son aine sur les champs de bataille. L'acharné ligueur refusera de se soumettre à Henri, tant que le Béarnais n'aura pas fait lui-même sa soumission au Pape. Cette iniransigeance. Messieui^, c'était le vrai patriotisme : le patriotisme au service d'une cause, laquelle, parce quelle était la cause catholique, était éminemment la cause nationale française. Joyeuse ne devait abaisser son épée que sous le sceptre d'un Henri IV catholique et absous.

l'endant ce temps-là François de Sales, pr«'tre, prévùt de Genève, faisait, lui aussi, campagne contre les hérétiques en Chablais. C'était pour la même foi, bien qu'avec des armes tout autres. Il était déjà évéque lorsque plus tard, il apprit que Joyeuse, gouverneur du Languedoc et mare-

ETUDIANT A PAKIS. ibO

chai de France, venait de quitter la cuirasse pour reprendre la hairc. Cette fois c'était au Roi des rois que le giieirier se rendait, et c'était par cette porte étroite mais sublime qu'il rentrait à sa cour, le cloître. Enfin un joui- fut, en 1608, où TÉvrque de Genève, alors en mission à Paris, apprit que son Henri, redevenu le « Frère Ange », venait à quarante et un ans d'expirer comme un saint, dans la petite ville de Rivoli, en une maison de son ordre, au cours d'un pèlerinage qu'il avait voulu faire à pied et pieds nus, en hiver, à cette Rome de laquelle il avait si excellemment mérité par ses combats et ses verlus. Cette àme était donc bien, par certains grands côtés, une âme so'ur de celle de François. Et vous me pardonnerez. Messieurs, de m'ètre quelque peu attardé à vous le montrer.

Mais pour François, < le nom qui est audessus de tout nom ^>, c'est celui de Jésus-Christ : Voilà lami, tel est le Maître de l'étudiant de Paris. Les contemporains rapportent (( qu'on le voyait chaque jour assidu aux églises; doux et humble de cœur, courtois et gracieux, espanchant partout la suavité de ses vertus «. Et, comme pour en montrer la source surhumaine, ses biographes ajoutent tout de suite : a II se confessait et communiait de huit jours en huit jours, au moyen de quoy il fut comblé de tant de grâces qu'il estait tout enflammé par la dévotion qu'il avait à ce sacrement de vie^ sachant bien qu'on ne sauroit aultrement avancer à restude des Bonnes Lettres que par la piété. »

C'est W Charles-Auguste de Sales, son neveu et son successeur, qui fait cette réflexion.

(Juoi donc, Messieurs.^ Y aurait-il connexité entre la piété et le progrès intellectuel ? La piété « qui est utile atout ; le serait-elle aussi à éclairer les voies du Beau, comme celles du Bien et du Vrai? Et devons-nous croire, avec le Père Gratry, à l'existence de « vertus intellectuelles inspirées » ?

Je viens de dire la piété; voulez-vous voir la force ? Maintenant nous sommes à Padoue, à deux pas de Venise, la Venise du xv!*^ siècle, la s<jmptueuse. la riche, j'allais dire l'orientale, déversant sur Padoue le débordement profane de ses magnificences, de ses arts, de ses intrigues, de ses plaisirs, de son perpétuel carnaval et de ses l'êtes. C'est là que nous retrouvons François, à l'Université la plus célèbre de 1 Italie, après Bologne. Il y a été envoyé pour l'étude du droit, dans sa dix-huitième année. Ce n'est donc plus, comme à Annecy et à la Roche, un écolier, un enfant. Ce n'est plus, <omme à Paris, un collégien. C'est Inen létufliant maintenant, maître de lui, et amené là, de par Dieu, moins encore pour l'apprentissage de la science juridique que pour celui du monde et pour le combat de la vie.

François de Sales y descend résolu et armé. U a pris pour emblème une colonne debout; il a

pris pour devise : non ercidet e lie ne tombera pas. Eml)lème et devise sont gravés sur un anneau qui les lui rappellera. Emblème et devise auront raison; et ce (jui de lui ni ne décherra, ni ne fléchira, c'est la vertu, c'est l'honneur; c'est l'intégrité morale d'une àme que, durant cinq années, il saura défendre et maintenir droite et haute, avec la force d'un héros, la fierté d'un chevalier et la constance d'un martyr.

Oh! parfois il n'y allait pas de main morte. Tel, par exemple, ce jour où des li]»ertins l'assaillent avec des cris et des huées faites de blasphèmes et dimmondicités. Le gentilhomme portait l'épée. Il s'indigne, tire le fer, fond sur eux, disperse les uns, colle les autres au mur, et les y tient suppliants, demandant grâce, laquelle il ne leur accorde qu'aj)rès regrets et excuses, en leur montrant de son épée le large, qu'ils prennent aussitôt, sans retard et sans retour.

Que vous en semble. Messieurs? Un jeune cavalier le fer à la main, forçant à la fuite une troupe de ribauds, est-ce là, je vous le demande, la représentation habituelle que vous vous êtes faite du doux et humble François de Sales? Mais, c'est l'honneur de la vertu et la défense de la Keligion. cette Dame de ses pensées, qui a armé son bras. Qu'elle arme aussi le vôtre, cette noble cause. Messieurs les étudiants. Les armes peuvent dilï'érer. Outre la pointe de l'épée, il y a la pointe de l'esprit, celle de la parole et celle de la plume. Si ce sont là ^ les armes propres à

372 SAIM J UANrOIS DE SALES.

notre milice r, comme les nomme l'Église, n'oublions pas qu'elle nous recommande de les manier en gens de cœur : arimi militiae nostrae gènerose tractare.

Et pourtant, vous le dirai-je : Pour sympathique que me soit ce jeune gentilhomme quand je le vois se défendre si crânement, je l'aime encore mieux, certain autre jour, lorsque je le vois prendre la fuite. C'était devant l'assaut qu'était venue lui livrer une chair séductrice, envoyée et stipendiée pour le faire tomber dans ses infâmes filets. 0 la belle fuite I C'est la fuite de l'ange qui ne veut pas toucher, même du bout de son aile, la fange de nos sentiers. Ainsi le lui chanterez-vous tout à l'heure à lui-même :

S'il était de terrestres langes Tu l'ignoras, en plein azur :

El tu gardas sur ton front pur Le nimbe éblouissant des anges!

En vérité, Messieurs, ce qu'on a dit du ,î:énie, ne le pourrait-on dire aussi de la vertu : L'dam spernit humum fugie/ite penna?

« Les anges », venons-nous de dire : c'est pour se rapprocher d'eux, en se spiritualisant, que ce beau jeune homme n'a pas de repos qu'il n'ait réduit en servitude ce corps dont il a fait une hostie à Jésus-Christ, par la chasteté. Les privations, les fatigues, les veilles, la vigilance, la pénitence en un mot feront de lui cette sorte de « chair angélisée » dont parle Tertullien: Angelificata caro.

Il en a précédemment, à Paris, fait le serment

et déposé le vœu entre les mains de la Reine des Anges. Et, pour ce qui reste encore de sa mortalité, François en fait si peu d'état qu'au cours d'une maladie extrême, ayant déjà reçu les derniers sacrements, il appelle son précepteur et il lui demande :... Quoi, Messieurs? Une dernière grâce : celle qu'après sa mort son corps soit abandonné au scalpel de ses camarades de la médecine, pour ainsi leur épargner ces rixes meurtrières par lesquelles il les a vus maintes fois se disputer sacrilègemenfc ces richesses macabres !

Legs étrange et sublime '. A peine pourrionsnous y croire, si récemment nous n'en avions nousmêmes admiré un tout pareil dans les dispositions dernières d'un autre saint, u le Saint de Lille », notre fondateur, notre ami. Et le puis- je taire en cette place où je touche presque de la main l'urne où repose ce grand cœur qui, comme François de Sales, eût pu dire de lui-même : « Si j'y savais une seule fibre qui ne fût pas pour Jésus-Christ, je l'en arracherais à l'instant! ^ »

Messieurs, cest quand la matière est ainsi domptée, comprimée, que l'esprit monte : telle l'eau sous la pression qui la fait déborder en ruisseau ou jaillir en gerbes brillantes vers le ciel. C'est aussi quand le miroir est net de toutes impuretés

1. Le cœur de M. Philibert Vrau repose, suivant le désir exprimé dans ses Dernières volontés , en celte même chapelle du Venite Adoremus, à côté de l'autel, c le plus près possible du Très Saint Sacrement > .

JT-i SALNT FRANÇOIS DE SALES.

que la lumière des cieux s"y rétléchit dans son «'^clat : lumière de science, dis-je. comme lumière de foi : Beati m.iindo corde. Le jeune juriste de Padoue était le premier étudiant de cette école, le premier en savoir comme le premier en vertu. La solennité de son doctorat fut le triomphe et le royal couronnement de l'un et de l'autre.

Vos examens à toutes boules blanches, Messieurs, vos mentions très honorables, vos thèses couronnées ou féhcitées ne donnent pas, — excusez-moi. — non. ne donnent pas l'idée de cette triomphante soutenance de François. Quarante-huit docteurs siégaient aux cotés de l'illustre Guido Panciroli, le président de thèse. Le salut de François à ses maîtres fut celui-ci : < Je vous dois tout ce que je suis, leur dit-il gracieusement. Ainsyje le témoiîme. ainsy je le proteste. Qu'à jamais soit honneur, bénédiction, et action de grâces à Dieu immortel, à Jésiis-Christ son lils, à sa glorieuse Mère, à mon ange gardien, et au bienheureux saint Françoys d'Assise, du nom duquel je me réjouy et glorifie d'être appelé. »

« A quoi le Pancirole ne fut pas chiche de louange, rapporte Auguste de Sales. Cet homme vénérable lui dit qu'il attendait, comme un de ses plus beaux jours, celui où il verrait son cher disciple décoré des insignes du doctorat. Il dit que ce lui était une joie d'en faire lui-même la cérémonie. Tout autre s'en serait acquitté avec plus d'honneur pour l'Université, aucun avec plus d'amour pour le candidat. Et ce qu'il aime en lui

•est non moins ses vertus que sa science, et son :teau cœur (jue son esprit : « car on ne peut aimer i vertu sans vous aimer ».

Et l'on entendit alors un président de thèse

omme on n'en voit plus, proclamer publiquement

rue le récipiendaire était « humain, charitable,

compatissant, mais qu'il était encore plus éminent

•n chasteté. Qu'ayant placé cette vertu sous la

-arde de sa piété, il s'était conservé pur au mi-

'ieu d'une ville voluptueuse; semblable, ajouta-

t-il, à la fontaine Aréthuse qui mêle ses eaux à la

mer, saus en contracter l'amertume. Telles sont

les vertus. Monsieur, ([ue le Ciel récompense par

la gloire ([ue vous recevez en ce jour. »

Ainsi science et vertu ayant réuni l'unanimité des suiiVages, le Président « ledoctora. est-il raconté, :ui baillant le bonnet, l'anneau et les privilèges le l'Université ».

Est-ce tout? J'ai dit les Lettres, je viens de dire .e Droit. François a vingt-quatre ans. Rentré en "^avoie, apanage de la Seigneurie de Villaroget, admis d'emblée comme avocat au Parlement de Savoie, bientôt après appelé au siège de Sénateur, e gentilhomme de race comme de noblesse l'àme n'avait plus qu'à y monter. Il était l'or- -ueil de son vieux père qui secrètement lui avait léjà ménagé un beau mariage. Mais c'était à d'autres épousailles que le tils aspirait. Déjà, depuis longtemps, François avait fait à la théologie les avances bien autrement amoureuses qu'à la littérature et à la jurisprudence. C'est le troi-

376 SAINT FRANrOlS DE SALES.

sième stade d'études ou il nous faut brièvement le montrer.

A dire vrai, ce stade, il lavait drjà spontanément parcouru dans ses études personnelles à Paris et à Padoue. A Paris, au collège de Clermont, dirigé par les Jésuites, il avait étudié l'histoire sacrée dans ses sources, aux côtés du Père Sirmond, un des hommes les plus érudits de son siècle. La haute philosophie lui avait été apprise par Fran- (;ois Suarez, non l'égal à coup sûr. mais l'émule du grand homme dont il portait le nom. En Sorbonne. il s'était assis au pied de la chaire de Jean Maldonat, le savant commentateur des Saints Évangiles. Il avait appris l'Hébreu et lu l'Ancien Testament avec Gilbert Genebrad, bénédictin de Gluny. futur archevêque d'Aix, a homme de science plutôt divine qu'humaine », ainsi qu'il le dénomme.

A Padoue, son grand maître ès-sciences sacrées avait été le docte et saint Père Possevin, qui l'appelait son fils : « Vous faites bien, mon fils, d'étudier aux choses divines. Votre esprit n'est pas aux tracas du barreau, mais bien plutôt aux hautes chaires, annonçant la parole de Dieu, que non point battre les bancs parmi les disputes des procureurs. » Sur quoi François s'était plongé dans la Somme de saint Thomas, la tenant constamment ouverte sur son pupitre. C'étaient huit heures de travail qu'il s'imposait chaque jour, dont quatre heures pour la jurisprudence et quatre pour la théologie.

DOCTEUR A UOML: 377

F^a prière y aidait; car c'est bien en pareille étude qu'il est vrai de dire que la prière ouvre les cieux. La science est déductive, la prière est intuitive. Et puis elle est un repos. Et quand, fermant les yeux, la tête entre vos deux mains, vous laissez un instant votre livre pour votre crucifix, mes chers fils, pour entrer dans l'intime entretien du dulcis Hospes animae, est-ce que vous ne sentez pas descendre dans votre pensée le rayon de lumière qu'appelait votre esprit lassé ou enténébré? Est-ce que vous ne sentez pas la goutte de rosée qui coule sur votre cœur, tout à l'heure angoissé, mais maintenant rafraîchi, renouvelé, refait, ainsi que Jésus l'a promis à tous les travailleurs qui s'adressent à Lui : Et ego reficiam vos ?

Comme la Jurisprudence, la Théologie à son tour mit au front de François sa plus haute couronne. C'est à Rome qu'il alla demander le Doctorat. Sa Sainteté le Pape Clément VIII daigna elle-même présider au Grand Acte. Autour de lui étaient assis huit cardinaux, entre lesquels on remarquait le cardinal de Florence, le cardinal Borghèse, le cardinal Baronius et le cardinal Borromée. Bellarmin était un des interrogateurs. Le Pape, ravi des réponses que faisait François, disail autour de lui : u Nous n'avons point eu tant de satisfaction d'aucun que nous ayons examiné jusques à présent »; et a à mesme temps, sortant de son throsne, il alla embrasser l'humble Françoys (jui estait encore à genoux, luy baigna la joue de ses larmes, et luy

dit tout haut ces paroles du V^ chapitre des Proverbes: « Mon Fils, beuvez l'eau devostre cisterne, et les coulans de vostre puits. Que vos fontaines se dérivent dehors, et distribuez vos eaux par les places' ».

Elles ont coulé partout les eaux de cette haute source de doctrine et de sainteté. Après avoir arrosé les pays circonvoisins, la Savoie, la France, la Suisse et Tltalie, elle est devenue un des grands fleuves du Paradis de l'Église universelle, comme le signifie et le proclame le titre de Docteur décerné par le Saint-Siège à lÉvèque de Genève. C'était justice. François de Sales n'est pas seulement l'écrivain aimable que nous fêtons ici, c'est un grand théologien : lui le théologien par excellence de l'amour de Dieu, la science suréminente, comme l'appelle saint Paul, Supereminentem scientiae charitatem Chi^isti !

Pour vous. Messieurs des Lettres, voulez-vous bien que nous fêtions notre patron en lui offrant chez nous ce qui certainement est le plus capable de lui plaire : une vivante représentation de son ciier Annessy? Ce n'est pas peu dire assurément, si j'en crois la description qu'en fait le premier biographe de François : « La cité d'Annessy estoit alors semblaljle à celle d'Athènes par sa grande abondance de beaux esprits. Ainsi entra-t-il dans le dessein du Bienheureux d'instituer une Acadé-

1. Pnov., V, 15 : Bibe aquam de cisterna lua, et fluenta putei tui. Deriventur fontes lui foras, et in plateis aquas tuas divide.

L ACADEMIE FLORIMONTAINE. :i:\)

mie qu il appela Kiori montai ne, parce que les nuses fleurissaient en ces montagnes. Et il lui bailla pour enseigne un oranger avec cette devise : Fleurs pt Fruicts ; Flores fructusque père ânes. »

Cet oranger aux pommes d"or, nous le planterons chez nous. Nous lui Ferons porter des fleurs, non certes < les fleurs du mal ", de celles dont le parfum enivre et empoisonne, mais de celles dont il est dit par la divine Sagesse : Et flores mei frnctus honoris et honestatis. Nous lui ferons porter des fruits, fruits de salut, de ceux dont notre Maître a dit « qu'il nous envoie afln que nous portions du fruit, et que notre fruit demeure I »

Ce jardin des Hespérides, comment le cultiverons-nous? François de Sales en avait indiqué la manière dans les statuts de sa petite académie de Savoie. On y lit premièrement la manière de la recruter, et le milieu dans lequel ce recrutement devra se faire : « Ne seront admis dans la Société que gens de bien et doctes. >> Doctes, Messieurs, vous l'êtes: et docteurs aussi : quel brillant témoignage deux d'entre vous en reçurent hier, en attendant celui non moindre dont d'autres nous raénagent la joie pour demain I

Puis voici la manière d'écrire et de dire : « Le

style de parler sera grave, exquis, plein, et ne

ressentira en point de façon la pédanterie, o

' François de Sales, pour cela faire, prêtez-nous

donc votre plume :

La manière d'enseigner : '< Les lecteurs tasche-

1 ont d'enseigner bien, disant beaucoup en peu de temps. » Ensuite la manière d'écouter : « A quoi les auditeurs prêteront attention, ne se laissant divertir par aucune autre chose. »

La manière enfin de s'entr'aimer, et de s'entr'aider : « Les académiciens entretiendront entre eux un amour mutuel et fraterneL Et ils iront à qui mieux mieux. »

A qui mieux mieux : c'est Témulation. A qui mieux mieux : c est la marciie à l'étoile de la perfection. Et l'amour mutuel et fraternel c'est la vie de famille...

0 chère, très chère Famille universitaire, qui depuis trente ans fut la mienne ; ù chère Famille de la Faculté des Lettres, dont je suis le dernier débris survivant! Si la parole que je viens de dire est aussi la dernière que je vous adresse en public, je suis heureux qu'elle soit finalement, comme celle de mon Maitre à la Cène, une exhortation à la charité, à l'union, à la fraternité. Et que cette parole suprême me soit dictée aujourd'hui par le grand cœur de saint, de pontife, de maitre et de père, François de Sales, qui, j'en suis sûr, la ratifie et la bénit présentement dans le Ciel. Ainsi soit -il.

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