‹ Salariat et SalairesChapitre 13 sur 111 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DEFINITIONS

Qu'entendons-nous par salaire, salarié, salariat ?

Il est utile de commencer par définir ces mots, afin d'éviter la confusion dans l'esprit des lecteurs. Car la langue économique ne leur donne pas toujours précisément le même sens que le langage ordinaire. Les économistes même ne sont pas tous d'accord sur leur définition.

Est salarié tout travailleur qui loue à autrui* moyennant une rémunération généralement fixée d'avance, sa force de travail pour accomplir certaine besogne ou pour rendre certain service. Nous disons, avec Karl Marx, « force », parce qu'en effet c'est l'objet propre du contrat : le travail effectué est le résultat de l'exercice de cette force. Cependant, dans le salaire à la tâche, c'est sur le résultat qu'est calculé le salaire.

Le salaire est la rémunération en nature ou en argent que reçoit le salarié pour prix soit du travail qu'il exécute quand il est à la tâche, soit du temps de travail qu'il donne quand il est à la journée ou à l'heure, soit du service qu'il rend sur la commande et au profit du salariant.

Entre le salarié et le salariant il se conclut implicitement ou par acte formel un contrat de louage de la force de travail (consenti volontairement, sinon avec satisfaction), qui constitue la condition économique désignée par le mot salariat.

Le salariant achète et le salarié vend l'emploi d'une force de travail. C'est un contrat qui implique en principe non seulement la liberté des deux parties, mais une utilité pour chacune d'elles, comme cela a lieu dans l'achat et la vente des marchandises. Pressé par le besoin, tel ouvrier se résignera à accepter un salaire de famine ; il fera cependant un acte de volonté en acceptant et un acte raisonné si l'embauchage lui sauve la vie.

Salariat implique subordination du salarié au salariant pour l'accomplissement du travail convenu.

Le travail ou le service peut se produire sous des formes diverses.

Distinguons d'abord entre entrepreneur et salarié. La distinction est évidente quand il s'agit d'un chef d'établissement ayant un certain nombre de salariés à son service, mais elle est parfois moins perceptible dans la petite industrie.

Exemple : une personne qui a besoin d'une table va trouve r un ébéniste et la lui commande en convenant du prix. L'artisan fabrique la table, la livre, et reçoit le prix convenu. Il y a là un contrat de vente ; l'artisan

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est un entrepreneur, mais n'est pas entrepreneur salariant. La même personne, possédant le bois, fait venir un ébéniste et stipule qu'elle le paiera tant par jour ou tant après l'achèvement du travail. Dans ce second cas, qui était fréquent au moyen âge et qui est plus rare aujourd'hui dans les villes, l'ébéniste est un salarié payé à la journée ou à façon.

Autre exemple. A la campagne, un maçon dit à son camarade : « Je suis chargé de bâtir une maison pour Jacques. Il faut être deux. Veux-tu te charger de la construction avec moi ? Tu auras la moitié du prix (ou toute autre fraction) quand nous aurons fait le compte et reçu l'argent de Jacques. » Le camarade, s'il accepte, sera non un salarié, mais un entrepreneur associé.

Notez la différence. Si les dépenses de construction sont supérieures à la somme convenue d'avance avec Jacques, les deux associés ne toucheront pas de rémunération ; ils resteront môme débiteurs de leurs fournisseurs. Il en sera de même si la maison s'écroule avant d'être livrée ou durant la période de responsabilité des constructeurs. Le camarade associé n'aura rien à réclamer au maçon ; car, étant son associé, il subit comme lui les chances de gain et de perte de l'entreprise.

Le camarade salarié, au contraire, a droit, s'il a exécuté son contrat, au salaire convenu, que la maison rapporte ou ne rapporte rien à l'entrepreneur. La rémunération du salarié est certaine ; celle de l'entrepreneur salariant est aléatoire.

Insistons quelque peu. Le prix des journées payées au premier est simplement la rémunération de son travail. Le prix de la maison payé au second se compose de plusieurs éléments : en première ligne, de*s frais de

production, coût des matériaux, intérêt du capital d'exploitation, salaire de l'aide, dépense d'entretien de l'entrepreneur, laquelle est la rémunération de son travail personnel et est dénommée quelquefois par analogie, mais incorrectement, salaire de l'entrepreneur ; en seconde ligne, le profit de l'entrepreneur résultant de l'excédent du prix de vente sur les frais de production, profit qui, suivant que l'entreprise a été plus ou moins bien conduite et le contrat avec l'acheteur plus ou moins avantageux, peut être petit ou grand, qui, d'autre part, sera nul s'il n'y a pas excédent de recette ; et même l'entrepreneur sera en perte si ce sont les dépenses qui sont en excédent ou si l'acheteur paie mal.

La maison représente donc, d'une part, le travail personnel de l'entrepreneur qui a conclu le contrat avec le propriétaire, fait les plans, travaillé à la construction, d'autre part, le capital dépensé par cet entrepreneur en matériaux et en salaires ; elle est bien son produit, et de ce produit il touche la valeur.

Son ouvrier, si le salaire convenu lui a été payé, n'a aucun droit sur la valeur de cette maison ; il a reçu son dû et, comme dit le proverbe, « on ne tire pas d'un sac deux moutures ».

Bastiat, préoccupé de l'harmonie économique, a assimilé le salariat à une association. C'était aller trop loin. C'est une collaboration dans laquelle les intérêts des deux parties sont communs pour la production, mais sont différents et même souvent opposés pour la répartition.

Revenons encore sur la distinction. L'entrepreneur, producteur isolé ou patron, vend ou loue son produit ou rend un service déterminé (consultation du médecin.

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place en chemin de fer, etc.) ; le salarié, employé ou ouvrier, loue la force personnelle de son travail. C'est là ce qui fait la condition économique de la personne, ce n'est pas l'importance de la rémunération. Voici un entrepreneur qui fabrique seul son produit ; en voici un autre qui emploie un collaborateur et lui paie son service ; dans le second cas, l'entrepreneur est un patron, c'est-à-dire un entrepreneur salariant ; mais il ne se fait pas nécessairement par là un gros revenu. Le marchand de marrons du coin de la rue qui gagne 3 ou [\ francs par jour, le peintre qui se fait avec ses tableaux 20.000 francs de revenu, sont des entrepreneurs et ne sont pas des patrons ; le rémouleur qui se fait aider d'un garçon pour tourner la roue de sa meule est un patron qui gagne probablement moins que beaucoup d'ouvriers ; l'ingénieur d'une usine qui a 10.000 francs d'appointements par an est un salarié, aussi bien que le journalier de ferme qui gagne 2 fr. 5o par jour.

Le gain provenant du travail salarié est généralement moins fort que celui qui résulte du travail de l'entreprise salariante. Toutefois, là n'est pas la distinction caractéristique, puisque nous venons de citer des cas contraires. La distinction essentielle, ainsi que nous l'avons dit, consiste en ce que le gain du salarié est certain, étant fixé d'avance par le contrat, tandis que celui de l'entrepreneur est aléatoire, dépendant du succès qu'aura en fin de compte son entreprise.

Des économistes et des écrivains qui n'étaient pas économistes ont donné divers qualificatifs au salaire

suivant son importance : salaire naturel ou salaire nécessaire, expression qui correspond à peu près au salaire minimum indispensable pour vivre ; salaire courant, c'est-à-dire le salaire ordinaire d'une profession ; salaire normal, c'est-à-dire le salaire que suivant eux devrait recevoir l'ouvrier pour vivre convenablement ; juste salaire, c'est-à-dire adéquat au service rendu par l'ouvrier et suffisant pour -les besoins de sa famille, autant d'expressions vagues dont nous ne ferons pas usage.

Une distinction beaucoup plus importante esl celle du salaire nominal et du salaire réel, la première s'appliquant à la somme d'argent payée au salarié et la seconde à la quantité de marchandises que le salarié peut acquérir avec cette somme. Nous consacrerons un chapitre à cette question.

Il y a divers modes de paiement du salaire : le paiement en nature, qui consiste simplement dans l'entretien du salarié aux frais du salariant ; le salarié de cette espèce est, suivant une expression vulgaire, « au pair » ; le paiement partie en matière et partie en argent, qui est pratiqué dans la domesticité et qui était très fréquent autrefois dans l'industrie, qui l'est encore souvent pour les journaliers agricoles et pour les apprentis ; le salaire en argent, qui est de beaucoup le plus usité aujourd'hui ; le salaire en argent avec sursalaire en nature ou en argent octroyé par le patron dans Certains cas ; le salaire à échelons, sliding scale en anglais, qui est un salaire variable suivant le prix commercial du produit fabriqué par l'ouvrier.

Le contrat de salaire peut être stipulé au temps, c'està-dire à l'heure, à la journée, au mois ou pour une durée

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plus longue ; il peut être stipulé aux pièces, c'est-àdire d'après un prix fixé pour chaque pièce, sans considération du temps employé par l'ouvrier. Il peut être passéentre un patron et chaque ouvrierindividuellement; il peut l'être par un patron avec une collectivité d'ouvriers, un syndicat par exemple.

Les salariés peuvent être groupés en plusieurs catégories :

Les fonctionnaires et autres employés de l'Etat et des administrations publiques, dont le salaire, dénommé traitement, est fixé par année, conformément à des règlements, et payé en général par mois ; ces règlements sont très divers suivant la fonction et le grade, et sont complétés d'ordinaire par une retraite.

Les employés supérieurs, directeurs et ingénieurs, chefs de service, régisseurs d'établissements privés, formant l'état-major de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, dont le salaire, dénommé appointements, est stipulé en général par an et payé par mois, complété parfois par certains avantages, tels que le logement et la participation aux bénéfices.

Les employés des établissements privés, dont le salaire est dénommé aussi appointements et qui confinent, dans la région des hauts salaires, à la catégorie des employés supérieurs et, dans la région des bas salaires, à la domesticité.

Les ouvriers, dont la rémunération porte spécialement le nom de salaire, et qui sont embauchés le plus souvent à la journée, à l'heure ou à la tâche, quelquefois au mois ou à l'année (surtout dans l'agriculture), travaillant ensemble dans l'atelier du patron ou isolément chez eux pour le compte d'un patron.

Les journaliers, qui, moyennant un salaire débattu de gré à gré ou fixé par tarif, accomplissent certaines besognes temporaires, portant des fardeaux, faisant des commissions, etc. On pourrait presque les qualifier de petits entrepreneurs.

Les domestiques, dont le salaire est dénommé gages et dont les services sont généralement loués à l'année. Les domestiques sont affectés au service de la famille, comme valets decbambre,cocbers, cuisinières, bonnes, etc., ou au service de cultivateurs, comme valets de ferme, bergers, servantes, etc., ou au service d'industriels et de commerçants, comme garçons de salle, hommes de peine, etc. Les domestiques de ferme sont, en réalité, par la nature de leur travail, des ouvriers agricoles, et les hommes de peine ont souvent des fonctions en partie analogues à celles des apprentis dans l'industrie.

Entre ces catégories les limites ne sont pas nettement tranchées. L'ouvrier proprement dit, en façonnant la «jatière, crée ou contribue à créer le produit ; son œuvre est matérielle et peut servir de mesure tangible à sa rémunération ; c'est ce qui arrive spécialement dans le salaire à façon. Ainsi on peut compter le nombre de sillons qu'un laboureur a tracés dans sa journée, le nombre de briques qu'un maçon a posées et jointes, l'avancement d'un bracelet que le bijoutier fabrique. C'est d'après de tels exemples que des socialistes ont affirmé que le travail était la mesure de la valeur des produits : ce qui, même dans ces cas, est inexact, car il entre dans la valeur vénale des marchandises d'autres éléments que le travail de l'ouvrier et la matière employée.

D'autre part, dans bien des cas, le résultat du travail

DKFIMTIONS

du salarié n'est pas matériellement tangible ; tel est celui de l'aide qui tire le soufflet pendant que le fondeur opère, celui du charretier qui conduit ses chevaux ; ils font pourtant des travaux productifs. Le travail de l'homme de peine, du concierge, de la femme de. chambre ne s'incorpore non plus toujours dans un façonnement de matière ; il consiste surtout en services. Un portefaix qui décharge un bateau, un commissionnaire qui porte une lettre, un crieur qui annonce dans les carrefours une vente, ne créent pas non plus de produit matériel ; ils rendent des services.

Un professeur ou instituteur dans un établissement d'instruction est aussi dans la catégorie des salariés qui rendent des services. Ne convient-il pas alors de classer dans le salariat les maîtres, quels qu'ils soient, qui vont en \ille donner des leçons, même ceux qui réunissent des élèves chez eux, ou faut-il les considérer comme des entrepreneurs d'éducation ? Par extension, ne pourrait-on pas dire que le prix du service rendu par le médecin, par l'avocat, par l'artiste, est une sorte de salaire ? Nous ne le pensons pas ; mais nous remarquons que les frontières du salariat ne sont pas plus certaines que les limites entre les catégories de salariés.

11 importe peu d'ailleurs. Ce sont les ouvriers, les employés non supérieurs et les domestiques qui constituent les grands groupes de salariés, ceux dont le salaire est le plus strictement régi par la loi de l'offre et de la demande et ceux dont il nous paraît le plus intéressant de connaître la condition.

Ce sont aussi ceux qui feront lé sujet de la présente étude.

Une dernière observation.

Les mots ont une influence sur les idées. On emploie souvent celui de travailleurs pour désigner les ouvriers : la langue anglaise et la langue allemande ont des expressions analogues (wôrkman, Arbeiter). Les ouvriers sont en effet des travailleurs; mais ils ne sont pas seuls à travailler. Les salariés de toute espèce travaillent ; les entrepreneurs travaillent ; les savants, les artistes travaillent. Il y a un inconvénient à appliquer spécialement à une catégorie particulière de personnes une dénomination qui a un sens général. Les socialistes se plaisent à la faire parce qu'ils soutiennent que tout le travail de la production est exécuté par l'ouvrier, et ils se plaisent à opposer les deux ternies de travailleur et de capitaliste, le premier prenant toute la peine pour un petit gain et l'autre s 'appropriant un gros gain sans travailler. Des écrivains qui ne sont pas socialistes suivent l'exemple sans s'apercevoir qu'ils accréditent dans l'esprit des ouvriers une illusion dangereuse, qui consiste à penser qu'étant les seuls travailleurs, ils sont les vrais créateurs de la richesse, tandis qu'en réalité ils sont les collaborateurs d'une œuvre collective. On dépeint plus correctement le rapport des deux parties en employant de préférence les termes travailleur salarié et travailleur salariant, ou, comme les Anglais, ceux d'employeur et d'employé.

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