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CHAPITRE II

L'offre et la demande, voilà la loi suprême qui règle la valeur dans les échanges, qu'il s'agisse de vente ou de location d'une terre, d'un produit du travail ou, -comme on dit depuis Karl Marx, de la force du travail. La valeur de la chose à échanger, indéterminée tant qu'il n'y a pas échange, se trouve fixée au moment ou celui qui vend et celui qui achète, celui qui donne en location et celui qui prend à loyer sont arrivés, souvent après un débat dans lequel le vendeur s'efforce d'obtenir plus et l'acheteur de payer moins, à se mettre d'accord. Cet accord est Y équation de l'offre et de la demande, et le prix demandé et accepté devient la valeur actuelle de la chose. Cette chose d'ailleurs peut avoir •dans un autre moment ou dans le même moment sur un autre marché une valeur différente.

La demande de l'acheteur et l'offre du vendeur ne sont pas des actes arbitraires, dépure fantaisie. L'une et l'autre ont pour cause et pour détermination Y utilité, le demandeur recherchant la chose parce qu'il juge qu'elle

lui sera utile, le fournisseur estimant qu'il lui est utile de la fournir moyennant certain prix. Us ont tous deux intérêt à faire l'échange. Il peut se faire que l'un des deux, tous deux peut-être, se trompent dans leur estimation ; il n'en est pas moins vrai que le sentiment de l'utilité est leur mobile et que le degré de l'utilité présumée est la mesure de la valeur plus ou moins grande qu'ils attribuent à la chose.

Toute chose qui se vend, se loue, s'achète, peut être dite marchandise. A ce titre, l'économie politique est autorisée à dire que la force de travail, quand elle se loue moyennant salaire, est une marchandise soumise à la loi de l'offre etla demande. Cette expression n'a rien de blessant pour la dignité du salarié et ne signifie pas que la personne du salarié soit une marchandise. Le tableau d'un grand maître n'est-il pas une marchandise quand on le vend ? Le talent d'une chanteuse ne l'est-il pas aussi quand elle fait marché avec un directeur de théâtre ?

Nous n'avons pas à exposer ici la théorie de la valeur et à aborder l'analyse des conditions complexes dans lesquelles elle se produit. Il suffit d'établir que, quelque grandes que soient les différences entre la vente ou la location d'une chose et le contrat de louage de la force de travail d'une personne, il y a une base commune de détermination de leur valeur qui est le degré d'utilité.

En tout cas, la force de travail est une marchandise dont la valeur est régie par la loi de l'offre et de la demande et par des causes spéciales qui exercent leur influence sur cette loi.

En premier lieu, c'est le salarié qui stipule pour lui" même le prix de la location de son travail et non un

CAUSES DÉTERMINANTES DU TAUX DES SALAIRES l3

propriétaire, comme dans le fait de la location d'un cheval .

En second lieu, une différence essentielle entre la vente de la plupart des marchandises et la location de la force du travail, c'est que le travail ne peut pas attendre. S'il n'est pas loué aujourd'hui, sa valeur pour cette journée est totalement perdue, tandis que telle marchandise qui n'a pas été vendue aujourd'hui pourra l'être demain. Et cependant cette force exige une dépense journalière d'entretien, qu'elle soit utilisée ou qu'elle ne le soit pas ; la faim n'attend pas.

On peut, il est vrai, faire remarquer qu'il y a aussi des marchandises, comme des fraises ou du poisson frais, qui ne peuvent pas attendre, ou mieux encore comme la location d'une bêle de somme. Aussi y a-t-il dans ce cas des ventes et des locations à perte, comme il y a des ouvriers qui acceptent des salaires au rabais. Mais on jic peut regarder d'un même œil la perle d'un lot de fruits avariés et la détresse d'un homme qui meurt de faim.

En troisième lieu, le prix du travail présente souvent plus de variété d'un lieu à un autre que celui des marchandises et, d'autre part, moins de variations d'un jour à l'autre que celui des marchandises en gros.

En quatrième lieu, le travail étant incorporé dans un homme, il y a des considérations de sentiment qui entrent dans la détermination du salaire. Tel patron, par exemple, conserve un vieux serviteur, quoique sa productivité ne réponde plus à son salaire. D'ailleurs, le contact du salariant et du salarié est plus ou moins personnel, surtout dans la petite industrie ; il est journalier, tandis que le rapport entre vendeur et acheteur

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d'une marchandise est momentané, quoiqu'il puisse se renouveler fréquemment. De là dérivent certaines conditions d'ordre moral dans le contrat de travail.

Une dernière considération très importante. L'expérience montre que la concurrence des producteurs, malgré le désir qu'a chacun de gagner beaucoup, a pour effet d'abaisser le prix des produits de consommation ordinaire dans le voisinage du prix de revient, et qu'au contraire le prix du travail en général augmente dans une société dont la productivité et la production augmentent. C'est ce qui explique dans la société contemporaine cette double tendance, divergente et simultanée, de beaucoup de produits manufactwtés à la baisse et de la plupart des salaires à la Jiausse depuis le commencement du xix° siècle.

Le prix de vente du produit se rapprochant du prix de revient par l'effet de la concurrence (et les perfectionnements de l'industrie réduisent ce prix de revient), le prix du travail croissant en proportion de la productivité du travailleur et des ressources des demandeurs de travail, m'ont fait dire dans mon Précis d'économie politique que les produits tendent à se vendre selon ce qu'ils coûtent et le travail à se louer selon l'utilité qu'il procure. Nous reviendrons sur cette distinction qui est le contraire de l'affirmation du socialiste Lasalle.

La plupart du temps on vit au milieu des phénomènes économiques sans chercher à se rendre compte des causes qui les produisent. Il en est ainsi pour le salaire.

a- Quel est le prix de la journée en tel lieu, dans tel atelier? )) demande l'ouvrier, et, si ce prix lui convient ou si la nécessité l'oblige à l'accepter faute de mieux, il demande à être embauché. De même le patron : « Je paie mes ouvriers tant, parce que c'est ici le prix ordinaire dans ma profession. » Ni l'un ni l'autre ne porte son investigation au delà ; la plupart des travailleurs n'ont pas le temps de philosopher.

Les économistes, qui édifient par leurs études la philosophie de l'industrie humaine, ont procédé à cette investigation en vue d'établir la loi du salaire, c'est-àdire de déterminer la cause ou les causes qui produisent, d'une part, l'offre, d'autre part, la demande de travail et qui aboutissent à l'équation, c'est-à-dire à l'adoption par consentement commun d'un taux de salaire. Nombre d'économistes, croyant le problème plus simple qu'il n'est, ont attribué la détermination à une cause unique.

Par exemple Turgol, dans ses Réflexions sur la formation el la distribution des richesses, a dit : « Le salaire de l'ouvrier est borné par la concurrence entre ouvriers à sa subsistance ; il ne gagne que sa vie... Les ouvriers sont obligés de baisser le prix à l'envi les uns des autres. En tout genre de travail il doit arriver, et il arrive en effet, que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance. » Formule attristante, parfois reprochée à Turgot, qui ne faisait cependant que constater un fait, sinon universel, du moins très général de son temps, surtout à la campagne i .

i. Il faut ajouter que Turgot ne borne pas la subsistance aux aliments.

It) SALARIAT ET SALAIRES

Adam Smith, son contemporain, dit que le taux du salaire est le résultat d'une convention entre le patron et l'ouvrier, mais que, dans le débat de l'offre et de la demande, l'avantage est tout au patron et que la condition de l'ouvrier, dure dans l'état stationnaire et misérable en temps de déclin, ne s'améliore que lorsque la société est en progrès. Il attribue l'inégalité des salaires à cinq causes1.

Ricardo, distinguant le salaire naturel, c'est-à-dire celui qui fournit juste aux ouvriers le moyen de subsister et de perpétuer leur espèce sans amélioration, et le salaire courant, dit que la condition des ouvriers est bonne quand le salaire courant est au-dessus du salaire naturel, qu'elle est misérable quand il tombe au-dessous. Il affirme qu'il n'y a pas d'autre moyen de* maintenir les gros profits que de tenir les salaires bas, et que « dans la marche naturelle des sociétés, les salaires tendent à baisser en tant qu'ils sont réglés par la demande, car le nombre des ouvriers continuera à s'accroître dans une proportion un peu plus rapide que celle de la demande ». Il exprimait ainsi les craintes que la théorie de la population de Maltlms inspirait et que l'expérience du xixe siècle n'a pas justifiées.

Dans une lettre à Hume (26 mars 17G7) il dit : « Ce n'est pas tout : il faut que l'ouvrier trouve un certain profit pour subvenir aux accidents, pour élever sa famille . Il y a une espèce de superflu sur lequel on peut à toute rigueur se retrancher et qui est encore un élément nécessaire dans la subsistance usuelle des ouvriers et de leurs familles. » Ce que disait Turgot était alors confirmé par la condition d'une grande partie de la classe ouvrière, surtout de la classe agricole.

Necker parle de même dans Ln Lètjislntion des grains.

1. Agrément ou désagrément du métier, facilité d'apprendre le métier, régularité constante de l'occupation, confiance qu'inspirent les employés, chances de réussite.

Les socialistes se sont servis de cette théorie et de la constatation de Turgot pour condamner l'organisation sociale.

J.-B. Say soutient que, dans les travaux qui n'exigent aucune habileté, la grande concurrence des travailleurs réduit le salaire au minimum de bien-être en usage dans la localité et que, quand l'industrie est en décadence, les ouvriers dépérissent jusqu'à ce que la rareté de la main-d'œuvre fasse remonter les salaires.

Longtemps après Ricardo, un socialiste allemand, Lasalle, reprenant et exagérant la thèse de Ricardo, formula la loi d'airain (rfas citerne Lohngesetz), d'après laquelle le salaire moyen tendrait toujours à descendre vers le minimum possible d'existence et condamnerait la classe ouvrière à végéter misérablement. La loi d'airain économique qui, sous le régime de l'offre et de la demande, règle, suivant Lasalle, les salaires, se formule ainsi : « Le salaire moyen ne dépasse jamais ce qui est indispensable, conformément aux habitudes de chaque nation, pour entretenir l'existence des ouvriers et continuer leur race. C'est autour de ce point qu'oscille le salaire, sans jamais longtemps s'élever au-dessus ou s'abaisser au-dessous... »

Son contemporain Karl Marx chercha, par un raisonnement subtil et inexact, à prouver que la valeur du travail du salarié devait être, en droit, égale à la valeur totale (après déduction du prix des matières employées et de l'usure de l'outillage) du produit qu'il avait confectionné,* et que le salariant fraudait le salarié en s'appropriant un profit, c'est-à-dire une partie du prix de vente de ce produit.

John Stuart Mill, à la suite de Mac Culloch, a insisté

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sur le rapport qui s'établit entre le capital engagé dans l'industrie et le nombre des ouvriers ; c'est ce qu'on appelle le fonds des salaires. Suivant cette théorie, il existerait à chaque époque et en chaque lieu une portion du capital circulant affectée à payer les ouvriers, somme que ceux-ci peuvent se partager inégalement suivant leurs fonctions, mais dont ils ne peuvent pas augmenter le total. Mill assigne d'ailleurs deux grandes causes à la détermination du salaire : la concurrence et la coutume.

Richard Cobden a exprimé à sa manière la loi du salaire par une sentence humoristique qui a fait fortune : « Quand deux ouvriers courent après un patron, les salaires baissent ; quand deux patrons courent après un ouvrier, les salaires montent. » Ce qui signifie que le taux du salaire est réglé par la concurrence de l'offre et de la demande.

Après l'Anglais Jevons en Angleterre et M. Paul Leroy-Beaulieu en France, le général américain Francis Walker (1876) a considéré la productivité du salarié comme étant la véritable cause déterminative de son salaire. Suivant lui, « c'est la perspective d'un profit dans la production qui détermine l'entrepreneur à louer des travailleurs, et c'est la valeur anticipée du produit qui détermine combien il pourra payer à ceux-ci » ; la part légitime de l'ouvrier comprend tout le reliquat de la valeur du produit après prélèvement des frais de production et du profit du patron. Mais pour obtenir cette part, il faut que l'ouvrier ait l'intelligence et la force de la revendiquer. Théorie plus ingénieuse que conforme à la réalité, car le surplus de la productivité n'échoit pas nécessairement à l'ouvrier.

M. Paul Leroy-Beau] ieu n'est pas si absolu. Il admet on partie la théorie du fonds des salaires, c'est-à-dire du rapport de la population au capital, et le coût delà vie ouvrière. Mais, après avoir montré l'insuffisance de ces deux causes, il ajoute : « Le système qui, comme règle générale, t'ait dépendre le taux des salaires de la productivité du travail de l'ouvrier est beaucoup plus large, plus général et contient une beaucoup plus grande partie de vérité que les deux autres. La doctrine qui fait dépendre les salaires surtout de la productivité du travail est la seule qui explique l'ensemble des faits sociaux. »

M. Colson (Cours d'économie politique, liv. I, p. 283) met en tète des causes régulatrices du salaire la productivité moyenne, modifiée par l'habileté individuelle, et en outre, comme causes secondaires, les risques du métier, la stabilité de l'emploi, l'agrément, la sujétion, les qualités personnelles, l'apprentissage qui les développe, la coutume, le rapport avec la quantité de force de travail offerte par la population et le besoin qu'ont les entrepreneurs de cette force.

Un Américain, M. Gunton, regarde le coût de la vie comme le régulateur suprême du taux du salaire et conseille d'augmenter ce coût afin de faire hausser le taux. « Le taux des salaires, dit-il dans Wealth and progress, et par suite la prospérité sociale des masses ne sont pas maintenus par l'influence de ceux dont le .standard of life est au-dessous du maximum ou de la moyenne, mais par la pression constante des désirs non satisfaits de ceux dont le « standard » est le plus haut dans leur classe. » Un écrivain français, M. Bureau, a récemment soutenu la môme thèse.

Après M. van Thunen qui a fait observer que l'entrepreneur a une tendance à augmenter le nombre de ses ouvriers jusqu'à ce qu'une nouvelle augmentation ne leur rapporte plus de profil, c'est-à-dire que le salaire égale toute la production du travail du salarié. MM. Boehm Bawerk, Marshall, Clark ont appliqué de diverses manières au salaire la théorie autrichienne de l'utilité limite ou théorie utilitaire; ils ont affirmé que le prix du travail . sur tout marché est déterminé par l'utilité que procurent aux entrepreneurs les derniers des travailleurs employés. « Les salaires pour chaque classe de travail, dit M. Marshall, tendent à être égaux au produit net ou au travail additionnel du travailleur limite de cette classe. » Cette théorie ingénieuse et subtile correspond mal à la réalité des faits :

M. Simian a fait une analyse détaillée et précise des conditions de la production et du salaire dans les houillères. Après avoir montré que ni l'offre et la demande ni la productivité ne suffisaient à expliquer les variations du taux des salaires, il conclut que le coût de la maind'œuvre est en relation directe avec le prix de vente du produit, et que le salaire par jour est égal au prix de la main-d'œuvre par tonne, multiplié par la production moyenne par journée i,

M. Cornclissen, après avoir fait l'exposé et la critique de trois systèmes, fonds des salaires, utilité limite, coût de production, conclut en posant comme loi que « la valeur d'échange et le prix du travail tendent à

i . Le Salaire des ouvriers des mines de charbon en France, contribution à la théorie économique des salaires, i vol. in-8°, 1907.

coïncider avec le coût d'entretien habituel à la catégorie limite d'ouvrier qui réclame la norme de vie la plus élevée... »

M. Gide, après avoir discuté trois causes, fonds des salaires, loi d'airain productivité du travail, conclut qu'il faut renoncer à trouver une cause du salaire parce qu'il y en a un nombre infini.

Nous ne mentionnerons pas d'autres auteurs. Nous remarquerons seulement qu'aucune théorie simpliste ne suffirait à embrasser la totalité des phénomènes du salariat, parce que ces phénomènes sont régis non par une cause unique, — sinon celle de l'offre et de la demande, — mais par des causes diverses, lesquelles agissent sur l'offre et sur la demande, et produisent une résultante qui est l'équation, autrement dit le taux du salaire dans chaque contrat de louage du travail.

Nous groupons ces causes sous six chefs :

A. Productivité du travail.

B. Fonds des salaires et accroissement de la richesse.

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