CHAPITRE XI
Si le coût de la vie n'est pas la règle absolue du taux du salaire, il en est cependant, ainsi que nous l'avons montré dans le second chapitre, un des éléments principaux. Mais, s'il est difficile de déterminer, même approximativement, la moyenne du salaire nominal dans un pays, il l'est beaucoup plus encore d'évaluer le coût de la vie de la classe ouvrière, — non plus d'ailleurs que celui des autres classes, — et par suite d'apprécier le salaire réel qui consiste dans le rapport du salaire nominal au coût de la vie.
Il faut pourtant essayer de se rendre compte de ce rapport. Le salaire est le revenu du salarié. Il constitue le plus souvent l'unique moyen d'existence de la famille ouvrière, celle qu'on désigne sous le nom de u prolétaire ». Entre ce revenu et le genre de vie que mènent les prolétaires, il y a nécessairement une très étroite relation.
Mais est-ce le coût de la vie qui détermine le taux du salaire ou le salaire qui, fournissant les ressources pécuniaires, règle le train de vie ? Nous avons déjà fait observer clans le chapitre n que, s'il suffisait de grossir
l()8 SALARIAT ET SALAIRES
In chiffre de ses dépenses pour voir grossir son revenu dans une proportion égale, il n'y aurait plus nécessité de mettre un frein à ses désirs, puisque tout besoin ne tarderait pas à être satisfait par cela seul qu'il serait conçu ; la société économique deviendrait un vrai pays de Cocagne. 11 n'en est pas ainsi dans le monde réel.
Examinons la réalité. Elle présente tout d'abord une contradiction. D'une part, la vie coûte aujourd'hui plus cher qu'il y a cent ans dans toutes les conditions. On le répète de tous côtés et cela semble incontestable, à l'apparence tout au moins : premier fait. D'autre part, la majorité des produits manufacturés de consommation usuelle sont aujourd'hui d'un prix moindre qu'autrefois ou d'un prix à peu près égal, quoique certains d'entre eux, mais surtout les produits de luxe, aient beaucoup renchéri : second fait dont la plupart des consommateurs ne se rendent pas compte. Gomment expliquer cette contradiction ? Voyons en premier lieu quel est le prix des choses.
Nourriture. — On sait que dans le budget de la famille ouvrière la plus forte dépense est celle de la nourriture. Le rapport de cette dépense à la dépense totale varie : i° suivant le nombre des personnes à nourrir, le célibataire étant à cet égard dans une condition beaucoup plus aisée que le père de quatre ou cinq enfants ; 2° suivant le montant du revenu de la famille, la proportion de cette dépense au total du budget diminuant
d'ordinaire à mesure que le revenu est plus fort, bien que la famille consacre probablement plus d'argent h sa nourriture ; 3° suivant le prix des denrées alimentaires dans la localité : 4° suivant la qualité et le choix des éléments, le menu pouvant varier suivant les goûtset la bourse des familles.
Voici comme exemple et non comme moyenne des dépenses d'alimentation, le prix actuel de la nourriture d'un ouvrier menuisier célibataire de Paris gagnant o fr. 70 l'heure, tel qu'il a été donné par un observateur : café le matin o fr. 20, déjeuner et café 1 fr. 5o> goûter o fr. 20, apéritif o fr. 20, dîner 1 fr. 10, total 3 fr. 20, soit par an 63 p. 100 d'un salaire de i.83o francs 1.
Des essais de statistique, qui ne sont que des estimations plus ou moins approximatives, fixent, en effet, ce chapitre du budget entre 60 et 66 p. 100 pour les petits salaires et entre 5o et 35 p. 100 (cette dernière proportion est rare) pour les ouvriers aisés 2. Il y a trente et
1, Enquête de M. Cadoux, Journal de la Société de Statistique, déc.
2. Dans l'enquête du « Board of Irade )) de 1904, la dépense pour la nourriture (la dépense totale étant 100) est évaluée approximativement :
Proportion Revenu hebdomadaire Pour Pour
en schellings. le Royaume-Uni. l'Allemagne.
Pour quatre familles de filateurs de Lille, M. Cadoux a trouvé (nourriture et boisson) un taux de 55, o5 pour k personnes à 6/1,90 p. 100 pour 7 personnes.
Cependant la Statistique décennale agricole de la France donne une
quelques années, M. Engel, étudiant la question en Saxe, a donné 62 p. 100 comme coefficient de la nourriture pour les familles ayant un revenu de i.ir>5 à i.5oo francs et de 5o p. 100 pour celles dont le revenu était entre 3.760 et 5. 000 francs. Le Bureau du travail de Washington a calculé qu'aux États-Unis une famille ouvrière dépensait en moyenne pour sa nourriture ho p. 100 de son revenu quand elle n'avait pas d'enfants, et 47 quand elle en avait cinq ; 5o p. 100 quand son revenu était inférieur à 5oo dollars, et 36 seulement quand il était supérieur à 1.200 '.
De l'enquête faite par le « Board of trade » en Allemagne il résulte qu'une famille gagnant 17 shillings 7 deniers par semaine doit consacrer 68 p. 100 de son revenu à sa nourriture, et qu'une famille gagnant 48 shillings en consacre 56. Les proportions sont plus élevées qu'aux États-Unis, probablement parce que le taux des salaires est plus bas en Allemagne2.
Le prix des vivres, qui tantôt hausse et tantôt baisse, a-t-il en définitive réellement augmenté en France et de
proportion moindre ; car elle fait figurer la nourriture à raison de 30 à fn p. ioo dans le salaire de l'ouvrier agricole. (Voir plus haut le salaire de l'ouvrier nourri et celui de l'ouvrier non nourri en 1892.) Le rapport est pour les hommes de 3G p. 100 en hiver et de 37 en été, pour les femmes de lu p. 100 en hiver et de 39 eu été.
1. Dans l'Ouvrier américain nous avons donné un tableau des coefficients des divers chapitres du budget des ouvriers aux États-Unis calculés par des statisticiens du pays. La dépense de nourriture y varie de 34,3 à G^i p. 100 du total de la dépense. Elle varie suivant le nombre des membres de la famille, le revenu annuel, la région ; la moyenne générale est d'environ 45 p. IOO.
2. L'enquête faite en France par l'Office du travail en 1891-1893 confirme cette gradation ; la dépense de nourriture ne décroît pas autant que le gain de la famille. Quelques statisticiens ont proposé jusqu'à 73 p. 100 pour les familles pauvres.
combien ? Pour répondre, il est essentiel de distinguer les lieux et les temps. Aux campagnes autrefois isolées les routes et les chemins de fer ont ouvert des débouchés qui ont permis aux producteurs d'aborder des marchés lointains et rémunérateurs, et il en est résulté dans la localité une augmentation de prix, quelquefois considérable, qui a été profitable aux cultivateurs pour la vente de leurs produits, mais dommageable aux salariés pour l'achat de leurs vivres. Il y a des régions, particulièrement dans les départements du centre, où l'accroissement du coût de la vie, même en supposant que la quantité des consommations par tête n'ait pas augmenté, a dépassé l'accroissement du salaire nominal *. D'autre part, l'aiïïucnce des denrées dans les villes y a produit une tendance à la baisse, quand toutefois le progrès de la demande n'a pas excédé celui de l'offre.
Si nous cherchons la moyenne du prix des vivres pour toute la France, jadis et aujourd'hui, nous trouvons que dans les chefs-lieux de département le pain a atteint son apogée (45 centimes le kilogramme première qualité) en 1866-1867, que de 1866 à 1880 il a oscillé autour de 4o centimes, et que depuis i883 il varie entre 35 et 3o centimes -. Donc il n'y a pas eu d'augmentation générale et constante de ce chef.
Le prix moyen du kilogramme de bœuf, d'après les statistiques décennales de l'agriculture, était de o fr. 75
1. Ainsi dans tout le Massif central et dans l'Ouest, les chemins de 1er ont augmenté considérablement l'exportation du bétail, eu même temps qu'ils permettaient d'approvisionner plus largement toute la région du INord et celle de la Méditerranée.
2. 35 à 33 centimes en ioo5 ; maximum, 45 centime* à Nice j minimum, 27 centimes à \annes.
en 18/40, de i fr. n en 1862, de 1 fr. 58 en 1882, de 1 fr. 46 en 1892, de 1 fr. 59 en 1906 '. Les courbes du prix de la vache, du veau, du mouton, du porc se comportent à peu près de la même manière, en suivant les variations du prix du bœuf. La viande de vache est au bas du faisceau ; en haut se trouvent le veau et surtout le mouton, qui depuis 1888 ont une tendance à la hausse : ce qui semblerait indiquer que les viandes de choix sont plus recherchées que jadis par la masse des consommateurs. De ce chef il n'y avait pour ainsi dire pas eu augmentation pendant vingttrois ans, tout au moins pour les cultivateurs vendeurs. Mais depuis 1896 il y a eu une très sensible augmentation des prix.
Les prix fixés chaque année par la Commission des valeurs de douane fournissent un contrôle, en même temps qu'une base plus étendue. En additionnant les prix de l'unité de 9 denrées alimentaires principales (7 à l'importation et 2 à l'exportation) on trouve une somme de 5 fr. 9/1 en 18/17, de 11 fr. 07 en 1873 (point culminant de la cherté), de 10 fr. 43 en 1907. Ce document accuse une augmentation très forte jusqu'en 1873 ; une baisse entre 1873-1880 et 1 890-1900; de 1900 à 1908, au contraire 2, il y a eu augmentation nouvelle.
1. Les taux varient quelque peu selon qu'on les prend dans les statistiques décennales qui donnent une évaluation pour la France entière ou dans le Bulletin mensuel où ils sont calculés d'après une autre méthode (le chitl'r* de 1905 est celui du Bulletin). La différence de l'un à l'autre n'est pas grande .
a. Cependant, en 1906, la moyenne générale, étant de 9 fr. i3, n'indique nas pour cette année un accroissement de prix, excepté pour le beurre.
LE SALAIRE RÉEL ET LE COUT DE LA Vil
Nous pouvons compléter cet aperçu pour Paris par des données précises provenant des hôpitaux et hospices et des lycées, ^us le faisons en premier lieu en additionnant les unités de prix des denrées achetées chaque année par le lycée Louis-le-Grand. Le total de ces unités ressort à 16 fr. 63 en 18^7, à 16 fr. 62 en 1873, à 16 fr. 5i en 1905, à 18 fr. 36 en 1907, à 17 fr. 69 en 1908. C'est une confirmation des indices que nous a fournis la Commission des valeurs de douane, accusant même plus nettement la hausse des dernières années. Pour le lycée Louis-le-Grand cette hausse a porté principalement sur la volaille et le gibier, le beurre, la viande de boucherie.
En second lieu, d'une enquête faite au commencement de l'année 1909 dans 70 lycées et portant sur les 19 principales denrées alimentaires (et sur le charbon de. terre) depuis l'année 1880 nous avons tiré les nombresindices suivants, la moyenne de 1896-1900 étant représentée par 100 *.
• ki-9
. io4.3
ioO.-j
io6.5
1. Le miniettVe de l'instruction publique a eu la complaisance d'en- «voyer dans 70 lycées le questionnaire que nous avons dressé. Les résultats détaillés de cette enquête seront publiés à part. ....
iLes indices économiques publiés par la Réforme économique et ceux .qu'ont calculés M. March et M. de Foville (Voir Bulletin de statistique .et de législation comparée du ministère des finances) (mars et septembre 1900, ïanyier 1909) marquent, avec de légères différences, les mêmes variations
Tous ces chiffres, il est vrai, sont des prix de gros ou, pour Paris, de demi-gros. Il faudrait, en outre, pouvoir tenir compte de l'augmentation du détail.
Il importe de constater d'abord qu'il existe une solidarité générale des prix, surtout pour ceux de gros qui subissent plus vite et plus fortement que ceux du détail les influences de hausse et de baisse des grands marchés du monde. Toutes les marchandises de gros assurément n'en sont pas également affectées ; des causes particulières peuvent contrarier le mouvement d'ensemble ; cependant, dans la grande majorité des cas, la solidarité se manifeste et les statisticiens peuvent en tirer légitimement des moyennes générales 1 .
Or, la tendance générale a été i°à la hausse, hausse très accentuée de 1800 à 1807-1860; 20 elle a continué, dans une proportion peut-être moins forte, jusqu'à la période 1873-1888; 3° depuis cette période jusque vers 1896 la tendance a été au contraire à la baisse ; /|° depuis 1897 et surtout depuis 1900, il s'est produit un relèvement des prix qui a été fortement accentué en 19082. La crise, ou, pour parler plus exactement, l'éclat de
que les Index- nnmbers de M. Sauerbeck et de VEconomisl. Pour 1908 la Hé/orme économique donne io5 en janvier et 99.4 en décembre.
1. Les nombres-indices de prix calculés jusqu'en 189*) par Soetbeer pour le marché de Hambourg, par YEconomist anglais et par M. Sauerbeck pour l'Angleterre, par M. Falkner et par le Département du travail pour l'Amérique, par M. Mardi et par nous pour la France, etc., quoique différant quoique peu dans les détails, concordent assez bien dans l'ensemble. (Voir Questions ouvrières et industrielles sous la troisième République, p. 58i.) -2. D'après YEconomist, les nombres-indices ont été :
Mai 1907. ... 100 Août 1908, ... 81
D'après M. Sauerbeck, les nombres-indices sont :
LE SALAIRE REEL ET LE COUT DE LA VIE 20i>
la crise, qui était menaçante depuis plus d'un an et qui a eu lieu en Amérique au mois d'octobre 1907, a ralenti sur tous les marchés le mouvement des échanges et a fait baisser les prix de gros de beaucoup d'articles en 1908. Les vivres ont participé à ce mouvement que la statistique étrangère constate comme la statistique française '.
Nous savons que des causes diverses déterminent le taux des salaires et peuvent le faire monter. L'augmentation du prix des vivres est assurément une des plus importantes. Quand la classe ouvrière a obtenu en temps de cherté des vivres une augmentation et qu'ensuite le prix des vivres vient à baisser, elle s'efforce de maintenir le niveau acquis. D'ordinaire sa résistance réussit, sinon complètement, du moins en partie ; le taux du salaire ne retombe pas jusqu'à son ancien niveau. Depuis une douzaine d'années, les accroissements de salaire dont le coût de la vie a été certainement une des causes subiront-ils une réduction, s'il survient une baisse de prix des denrées? Nous ne le pensonspas.
Moyenne Moyenne
générale. générale.
1881-87 79 Mai 1907. . . . 82,4
1886 61 Mai 1908. ... 73,6
1907 80 Février 1909. . . 7!'>9
Les nombres-indices des denrées alimentaires ont été, d'après Sauerbeck, 73 en 1890, 69 en 1900 et 72 en 1907.
Tous ces nombres-indices de M. Sauerberck sont inférieurs à 100 : ce qui signifie que les prix no sont pas remontés au niveau qu'ils avaient atteint en 18G7-1877.
1 . Sur le marché métropolitain des bestiaux à Londres, le prix de la livre de bœuf (sur pied) était en moyenne de 5 i/4 à 8 pence en 1866- 1870, de 6 à 6/8 en i88i-i885, de 3 3/4 à 6 3/4 en 1896-1900, de k 1/8
La hausse des salaires a continué à se produire en France depuis une douzaine d'années en même temps que s'élevait le prix des marchandises, tandis que de 1873-1880 à 1896, elle s'était produite en même temps que le prix des marchandises était à la baisse. L'avantage paraît être moins grand pour l'ouvrier aujourd'hui ; il peut même se faire qu'il n'y ait pas eu avantage dans divers cas et que la statistique, lorsqu'elle aura pu retenir des éléments suffisants pour un calcul comparatif, constate que le salaire réel moyen a perdu depuis quelques années quelques points en France. iNous avons vu que ce ne serait pas la première fois que se produirait un phénomène de ce genre.
Une question a été posée : Sont-ce les salaires, en s'élevant, qui ont augmenté le coût de production et fait renchérir le prix des marchandises, ou est-ce l'augmentation du prix des marchandises qui a poussé les ouvriers à demander des augmentations ? Les deux inlluences ont pu se faire sentir. Bien que des fabricants ne manquent pas de dire : « La main-d'œuvre a renchéri, » et ajoutent même parfois : « Les grèves en sont la cause, » cependant ce n'est pas l'augmentation des
à 7 en igoo-iQo5 ; à Liverpool (viande débitée) de 5 à 7 i/4 en 1866-1870 de h à 5 1/8 en 1881 i885, de 3 5/8 à 5 3/8 en 1896-1900 et de 4 à G en 1901-1905 ; la livre de mouton (sur pied) à Londres, de 5 i/.'i à 8 1/2 en 18G6-1879, de 7 3/8 à 10 en i88i-i885, de 5 à 8 ï/a en 1896-1900, de 5 1/2 à 8 3/4 en igo5, La viande de boeuf importée a diminué davantage : 2 £ 9 $ 5 les 100 livres en 1 806- 1870, 2 £ 1 il ^ 2 en 1871i885, 1 £ 8 <jj$ 6 en 1896-1900, 1 £ 19 ,X en 1901-1905. Il en esta peu près de même du porc, au moins depuis 1870, du fromage, des oeufs, des pommes de terre. Ces prix, donnés par le Board oj agriculture and /ishevies (1907), accusent en général un mouvement du genre (Je celui que nous signalons pour la France : hausse jusque vers 1880 ; baisse jusqu'en 1893-1900; relèvement depuis quelques années.
salaires industriels qui a fait renchérir le coût de production des denrées agricoles ni celui de beaucoup de matières premières importées de l'étranger; d'autre part, ce ne sont pas nécessairement les marchandises dans le prix de revient desquelles la main-d'œuvre a le plus d'importance qui ont le plus renchéri. La cause principale est l'accroissement de la consommation, lequel a surexcité la spéculation. Celle-ci a fait la hausse jusqu'au jour où, l'ayant poussée trop haut, elle a découragé la consommation et où cette consommation, en se dérobant, a fait tomber la spéculation dans le vide.
La spéculation se relèvera et les prix se relèveront par elle. Jusqu'à quelle hauteur avant de rencontrer de nouveaux obstacles qui détermineront encore une chute ?■
Sur la hausse actuelle quelle influence a pu exercer l'abondance de la production de l'or ? L'or a certainement moins de valeur sociale que jadis ; mais a-t-il depuis quelques années moins de puissance d'achat ? Autre question qui nécessiterait une étude spéciale.
Quant à l'augmentation de prix dont sont surchargées les denrées en passant du gros au détail, celle-ci varie suivant les localités, suivant les quartiers à Paris, et il est regrettable d'avoir à dire que les ouvriers ne sont pas les clients qui subissent le moins cette surcharge. Au contraire ; ils achètent à de petits marchands ; ils achètent souvent à crédit, se proposant de solder leur compte après la paie, et ils ne sont guère en état de débattre les prix que leur vendeur grève pour s'indemniser des non-valeurs. Il n'est pas rare que le prix de gros se trouve ainsi doublé * .
1. Dans une étude sur le coût actuel du prix de la vie a Paris, M. Willh-
Le paiement au comptant clans une société de consommation offre sous le rapport des prix un avantage ; mais beaucoup d'ouvrières goûtent peu ce procédé, précisément parce qu'il faut payer comptant.
Toutefois, malgré le luxe des boutiques et l'augmentation des frais généraux des boutiquiers à Paris et dans beaucoup de grandes villes, la différence entre le prix de gros et le prix de détail ne semble pas, en général, s'être accrue ; elle est même parfois moindre, en conséquence de rétablissement de grands magasins dans les quartiers populeux.
Si les prix de détail varient moins d'un jour à l'autre que les prix de gros, ils varient plus d'une localité à une autre et d'un quartier à un autre dans la même ville. Il est impossible d'en dresser une statistique exacte. Nous avons essayé toutefois, à l'aide des catalogues de la maison Félix Potin, d'établir une comparaison entre les prix de détail de cette épicerie en 1881 et en 1906 (mars), puis en 1908 (août). Or, en additionnant les prix des unités de 88 denrées alimentaires,
kundfeu a donné comme exemple le prix du quintal do pommes de terre en gros ( Statistique du ministère de l'agriculture) et au détail (Sociétés coopératives de consommation).
Années. Gros. Détail.
L'auteur estime qu'en somme la vie du Parisien (nourriture, logement, vêtement, chauffage et éclairage, transport, divers), qui avait augmenté de 34 p. ioodei85/jà 1873, a encore augmenté de 16 p. joode 1873 à 1907. L'auteur ne remarque pas que 1907 est une année de renchérissement et ne tient pas compte de la diminution qui s'est produite dans l'intervalle de 1880 à 1900.
les mêmes à ces trois dates, nous avons trouvé un total de i ii fr. 78 pour la première, de 82 fr. 54 pour la seconde, de 106 fr. o5 pour la troisième, c'est-àdire une baisse d'environ un quart pour des denrées usuelles de la première à la seconde période, et une hausse de la seconde à la troisième, qui a ramené les prix presque au taux de 1881, année où ces prix étaient très hauts. Dans ces nombres-indices n'est pas compris le vin, sur le prix duquel, à Paris, la suppression du droit d'octroi a beaucoup influé !.
D'autres indices s'accordent avec ceux-ci relativement à l'augmentation qui s'est produite depuis 1896 dans les prix de détail comme dans les prix de gros "2.
Le prix des plats et des repas à prix fixe dans les petits restaurants et les crémeries que fréquentent les ouvriers ne paraissait pas avoir changé sensiblement pendant une cinquantaine d'années, d'après les données recueillies à Paris par M. Bienaymé ; mais il y a augmentation depuis quelques années. Dans plusieurs restaurants à bon marché qui nous ont fourni des renseignements, l'augmentation varie entre 5 et 10 p. 100 ; mais la quantité et Ja qualité n'ont-elles pas varié ? L'augmentation moyenne a été certainement plus grande dans la vie de famille que chez les petits restaurants.
i. La pièce (225 litres) de vin rouge ordinaire était cotée 1/18 francs ea 1881, 76 francs en 190G, 85 francs en 1907 ; celle de vin blanc (petites •Graves) 170, 128, 125 francs.
2. Par exemple, pour le combustible (charbon et bois) du Collège de France, les nombres-indices sont 8 A en i8g3-g/i, 107 en 1901-02, g3 en igo5-igo6 (année de baisse relative), 100 en 1908-1909 : augmentation de 18 p. 100 de 1900-06 à 1908-09. L'Assistance publique a déclaré une augmentation de 18 p. 100 sur son combustible entre les années igo5 et 1908, et une augmentation de 2 5 p. 100 sur ses denrées alimentaires.
*îl(> SALARIAT ET SAL VIRES
Sans doute la diminution du prix des vivres de 1880i883 à 1896-1900 n'avait pas porté sur tous les articles, par exemple sur des marchandises de choix, telles que la volaille fine, les beaux fruits, les huîtres. Mais ce genre de consommation, quoique la classe ouvrière ne s'en prive pas, ne constitue pas le fonds de son alimentation.
M. Bienaymé, représentant le coût de la nourriture à Paris par une série de coefficients, a trouvé en somme : i° de i83oà i85o des coefficients qui vont en diminuant de 12/i à 96 ; 2°de i885 à 1880 des indices de 12/1 à i56 ; de 1880 à 1890 une baisse correspondant à la baisse générale des prix de gros que nous avons signalée et descendant jusqu'au coefficient 120. De 1896 à 1908 les coefficients (que M. Bienaymé n'a pas pu calculer) se sont sensiblement relevés *.
Les diverses données de la statistique prouvent donc que, si l'ensemble des prix des denrées alimentaires de consommation ordinaire avait augmenté de i85o à 1870-1880, il n'a pas augmenté ensuite jusque vers 1896 et qu'il a même diminué pour nombre de marchandises. Si ces chiffres sont incomplets et imparfaits, du moins ils concordent assez pour inspirer quelque confiance, tandis que l'assertion contraire, celle d'un Tenchérissement continu, ne s'appuie que sur des cas particuliers.
1 . Nous ne donnons clans ce volume qu'un résumé de l'étude du prix des vivres que nous avons faite dans Questions ouvrières et industrielles sous lu troisième République, ch. îx, les salaires et le prix de la vie.
Une enquête détaillée faite par le ministère du travail en 1908 et (|iii doit paraître en avril 1909 donne une série de prix de denrées alimentaires en gros et en détail qui confirme, à quelques différences près, les propositions et les variations que nous indiquons dans ce volume.
L'alimentation d'ailleurs varie en France d'une région à une autre ; elle n'est pas la même à la ville et à la campagne. Toutefois la facilité des communications a établi, pour les grandes villes au moins, un peu plus d'uniformité qu'autrefois dans le régime alimentaire, comme dans les prix.
D'un pays à un autre les différences sont grandes. Aux Etats-Unis et en Angleterre l'ouvrier mange plus de viande que sur le continent européen, surtout de la viande de bœuf. En France, le pain de froment est presque le seul que l'ouvrier mange ; en Allemagne, c'est du pain de seigle ou de seigle et froment ; d'autre part, l'Allemand consomme beaucoup de porc et de saucisses. Les différences de régime compliquent la comparaison du coût de la vie dans plusieurs pays.
A Londres, une enquête sur le prix de détail des aliments a donné des nombres-indices suivants :
Pain. .
Pommes
rlc lerre.
Bœuf. .
IOI
Mouton.
D'après une autre enquête faite par le « Board of trade » (i 908-1 907) la plupart des aliments (moins toutefois le lait et les pommes de terre) apparaissent comme moins coûteux au détail en Angleterre qu'en Allemagne. Quoique l'Allemand consomme moins de pain blanc, de viande et de sucre que l'Anglais, cependant (d'après cette enquête dont quelques résultats ont
été contestés en Allemagne) l'Anglais dépenserait moins que l'Allemand pour sa nourriture.
Cependant, d'après la statistique du Déparlement du travail aux Etals Unis, le prix de la nourriture aurait un peu plus augmenté que celui de la puissance d'achat du salaire de 1896 à 1907 J.
Logement. — Le logement figure sur plusieurs statistiques (Engël, Marcus Rubin, etc.) à raison de 10 à i3p. 100. parfois même plus, dans le budget de la famille ouvrière ; cl à ce coefficient il faut ajouter environ 5 à 6 p. 100 pour l'éclairage et le chauffage. Le loyer n'a pas obéi aux mêmes lois que le prix des vivres. A Paris, il a été en augmentation dans toutes les périodes depuis i83ô 2. De combien ?
L'Office du travail a proposé, par approximation, la progression suivante pour le logement de la famille ouvrière en France : 1 20 francs en 1 844-1 853, 270 francs en 1874-1888, 320 francs en 1884-1893.
Il y a eu aussi augmentation, mais en proportion moindre généralement, dans les autres grands centres où la population ouvrière s'est agglomérée. Mais il n'en
1. Les deux nombres-indices étant ioo en 189G, celui du salaire est 123 en 1907 et celui du prix de la nourriture de 126.3.
2. M. Cadoux a recueilli (Journal de la Société de statistique, décembre 1907 et janvier 1908) des budgets d'ouvriers de la filature de coton à Lille, dont le logement variait de 5, 9 p. 100 pour un ménage de 7 personnes (dont !\ travaillaient), à 12,2 p. 100 pour un ménage de /1 personnes (dont 2 travaillaient), un budget d'ouvrier menuisier de Paris payant pour son garni (y compris le service et la lumière) i/i,4 p. 100 de son salaire de i.83o francs.
Le tableau des budgets inséré dans VOuvrier américain présente pour le logement des coefficients de 12, 5 à 21, k p. 100 du budget total ; les ouvriers américains sont en général plus amplement logés que les ouvriers européens.
LE SALAIRE RÉEL ET LE COUT DE LA VIE 2ï3
est pas de même dans les petites villes dont la population est restée stationnaire.
La différence des loyers est considérable d'une région à l'autre. L'Office du travail, essayant dans l'enquête de 1 891- 1893 d'indiquer approximativement le prix moyen du loyer par département (non spécialement pour la classe ouvrière, mais pour l'ensemble de la population), a dressé une échelle qui s'étend dans la proportion de .366 francs pour le département de là Seine à 34 francs pour le Cantal.
Une enquête faite par le ministère du travail en 1 908 a fourni des indications précises sur les changements survenus dans le prix des petits logements dans les quartiers les plus populeux de Paris. En voici les résultats moyens d.
Arrondissements. 1802 1862 1877 1900 1908
Logements de 101 à 250 francs.
XIc et XII8 (logements) 81 i4o 1^9 170 1G1
1er et X\e (logements) » i54 i5i i84 Ï91
Logements de 201 à 250 francs.
XI* et XIIe
(logements) 96 109 189 ao3 200
XIIe et XIVe
(logements) 86 109 1^7 187 19^
L'augmentation de ces loyers est presque du double de 1802 à 1877; l'augmentation a été beaucoup moindre depuis 1877.
ï. Le détail de cette enquête paraîtra en avril 1909.
En Angleterre aussi lo prix des logements a augmenté. Une statistique attribue à Londres pour l'année 1900 le coefficient 100 contre 87,9 pour l'année 1880 ; pour l'ensemble de la Grande-Bretagne 100 en 1880 et 87,9 en 1900. Une enquête récente a constaté qu'à Londres la moyen no était presque double de celle des villes de province -,
En Allemagne le prix moyen des logements ouvriers *par semaine dans les villes manufacturières (non compris Berlin) était en 1906, d'après l'enquête du « Board of trade », de 2 marcs 1/2 à 3 marcs 1/2 pour 2 pièces, et de 3 marcs 1/2 à J marcs 3/4 pour trois pièces, lequel est le type le plus ordinaire. Ces logements sont situés plus souvent dans de grandes maisons que dans des bâtiments isolés 2. Leur prix diffère beaucoup d'une ville à une autre ; si l'on représente celui de Berlin par l'indice 100, on trouve 79 pour Dusseldorf, 55 comme moyenne de la Wëstphalie, l\"i comme moyenne de la Saxe et en général des villes de moins de 5. 000 habitants.