‹ Salariat et SalairesChapitre 73 sur 111 · Livre et papier · texte numérisé non relu

Livre et papier

Métaux i5,5 »

Transport et manutention. . i!\,$ »

Cuirs et peaux iG,i »

Textiles 12, 5 »

etc.

Si les syndicats n'englobent qu'une petite partie de la classe ouvrière, il est juste de reconnaître que leur influence économique est bien supérieure à leur proportion numérique, précisément parce qu'ils sont organisés et qu'ils sont plus actifs, voire même plus agités, que la masse des travailleurs. Ils ont la prétention de conduire cette masse, de même que dans le syndicat les chefs et les orateurs s'attribuent la mission de diriger le troupeau ' ; le syndicalisme rouge est un ferment.

Les syndicats rouges sont imbus de théories socialistes, surtout du genre collectiviste ou communiste, mêlé d'anarchisme. Considérant les chcfsd'établissements comme des spoliateurs, ils sont toujours vis-à-vis d'eux comme en face d'ennemis. C'est à la résistance que beaucoup consacrent la plus grande partie de leurs fonds. Non seulement ils luttent pour augmenter le salaire et diminuer les heures de travail de leurs membres, ce qui est légitime, mais ils recommandent de réduire la somme de travail exécuté pendant ces heures, croyant que moins ils en feront, plus il en restera à faire, et qu'en conséquence les patrons seront obligés de les employer et de les payer plus longtemps et d'occuper les chômeurs. C'est pourquoi les syndicats, d'une part, sont opposés au travail à la tâche et, d'autre part, dans plusieurs professions, prescrivent à leurs membres de ne pas produire plus d'une certaine quantité d'ouvrage par heure. L'exemple leur est venu d'Amérique. Or, flâner à l'atelier

i. « Nous savons, disait M. Millerand, que bien souvent, il y en a même qui disent le plus souvent, c'est une minorité qui impose sa volonté à la majorité. » Discours prononcé le 3i janvier 1901 à la Chambre de commerce du Var.

33o SALARIAT ET SALAIRES

systématiquement afin de produire moins est non seulement un acte de mauvaise foi, mais c'est une évolution rétrograde qui contrarie le progrès créé par le perfectionnement de l'outillage.

Les syndicats rouges ont, en outre, imaginé de se venger du patron qui les fait travailler et, si possible, de le ruiner en sabotant l'ouvrage, c'est-à-dire en gaspillant la matière première, en laissant se détériorer ou en détériorant volontairement l'outillage, en livrant à dessein de mauvais produits.

Un des cbefs du syndicalisme écrivait à propos de la grève des boulangers en 1907 : « La crainte du sabotage est pour l'industriel et le commerçant évocatrice de pensées humaines, de réflexions conciliantes. Le sabotage est un frein aux cupidités capitalistes. » En réalité, le sabotage est autre chose : c'est un vol. Un épicier qui vendrait son café à faux poids, un bijoutier qui livrerait une bague de cuivre au client qui lui a demandé et payé une bague en or, commettrait un vol et serait passible de peines correctionnelles. Un ouvrier qui est payé pour faire consciencieusement son ouvrage pendant un temps convenu vole son patron s'il flâne au lieu de travailler, et commet une action plus condamnable encore s'il emploie ce temps à altérer la marchandise qui lui est confiée et à nuire à la fois au producteur et au consommateur. Le commerçant qui fraude est mû par un bas sentiment d'intérêt et se cache ; l'ouvrier qui sabote est mû par la haine et est porté à s'en vantcç : l'un ne vaut pas mieux que l'autre. On a édicté des peines contre les fraudes dans le commerce des denrées. L'ouvrier qui sabote ne serait-il pas passible de dommages-intérêts ?

Un des chefs les plus autorisés des syndicats, M. Basly, à propos de la manifestation du travail, a qualifié de « méthode stupide » le sabotage et l'action directe.

D'une manière générale on peut donc dire que le syndicat — abstraction faite des abus et de la politique révolutionnaire — est une institution profitable à la classe ouvrière, mais qu'elle entraîne après elle fatalement des inconvénients. En voici quelques-uns. Les syndicats ouvriers de France, comme les « trade unions » d'Angleterre et les « labor unions » d'Amérique, ontune tendance à former une aristocratie ouvrière, puisqu'ils ne sont qu'une minorité de la population laborieuse et qu'ils n'admettent qu'à certaines conditions de nouveaux membres ; ils tendent à constituer un monopole, puisqu'ils excluent des ateliers, quand ils le peuvent, les ouvriers non syndiqués et limitent le nombre des apprentis; ils tendent à retarder le progrès en s'opposant à l'introduction de machines et aux simplifications du travail, en soulevant des querelles, comme les corps de métier d'autrefois, sur les limites de leur profession.

La Confédération générale du travail, fondée sous le couvert de la loi de i884, s'est placée à l'extrême gauche du socialisme *. Elle n'a pas au fond d'autre

i. Le premier Congrès national des syndicats, tenu à Lyon en 1886, décida la création d'une organisation centrale, laquelle, pendant plusieurs années, propagea la doctrine collectiviste et prépara la grève générale. La Fédération des bourses du travail, créée en 1892, prit pendant un temps

doctrine théorique que celle du socialisme; mais elle professe une autre méthode que le socialisme théorique ou parlementaire pour atteindre son hut. Elle avait commencé à se constituer, en 1895, au Congrès de Limoges et plus complètement en 1901 après quelques années de rivalité et même de lutte avec la Fédération des bourses du travail et le Comité de la grève générale, qui ont fini par se fondre avec elle, elle est devenue, depuis 1903, l'organe central du syndicalisme ouvrier. Elle a fait de rapides progrès.

Elle est divisée en deux sections autonomes, la section des fédérations d'industrie, de métiers et de syndicats isolés, qui représente le groupement corporatif, et la. section des bourses du travail, qui est le groupement administratif et local. Chacune nomme son secrétaire et son secrétaire adjoint et a son budget spécial. La Confédération n'admet que les syndicats qui sont à la fois -fédérés nationalement et adhérents localement (sauf certaines exceptions) à une bourse du travail. Chaque bourse adhérente nomme un délégué (un même délégué peut représenter trois bourses) au comité confédéral. Chaque syndicat a une voix et n'a qu'une voix dans l'assemblée, quel que soit le nombre de ses membres : situation très désavantageuse aux syndicats importants, d'où il résulte que les votes sont loin d'exprimer le sentiment de la majorité des ouvriers affiliés d.

(Congrès de Nantes, 1894) une autorité prépondérante dans le parti. Mais la Confédération générale du travail se forma au Congrès de Montpellier (1901) et elle s'est fondue avec la Fédération des bourses après une période de rivalité.

1. La question a été plusieurs fois agitée. Au Congrès de Bourges (190/1), un vote a eu lieu : 388 mandats seulement se sont prononcés pour la

La première section s'occupe de mettre les fédérations en rapport les unes avec les autres, d'en créer, d'en coordonner l'action. La seconde s'occupe des rapports entre les bourses, intervient pour elles dans les ministères, les incite à obtenir l'adhésion des syndicats, provoque l'exécution de statistiques1, encourage l'an timilitarisme2. Les secrétaires et secrétaires adjoints des deux sections et les trois secrétaires des trois commissions du journal (La Voix du peuple), du contrôle et des grèves, forment le bureau confédéral ; le secrétaire de la première section est secrétaire général de la Confédération.

Les statuts déterminent ainsi l'objet de l'association : i° groupement des salariés pour la défense de leurs intérêts moraux et matériels, économiques et professionnels ; 2° groupement en dehors de toute école politique de tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du patronat et du salariat.

En 1906, la Confédération groupait déjà 1 10 bourses, plus de 1 .800 syndicats et près d'un demi-million d'adhérents. Son budget est alimenté par les cotisations des

représentation proportionnelle, contre 822 mandats qui ont maintenu le statu (jno. Un des orateurs influents disait : « La vérité est que ce sont toujours les minorités qui sont les plus actives, et pour cela il faut les laisser se produire et ne pas les étouffer. C'est la minorité des travailleurs qui sont syndiqués et ce sont dans les syndicats des minorités qui poussent les autres. » La question a été de nouveau soulevée au Congrès de Marseille ; la représentation proportionnelle n'a obtenu qu'une minorité de voix. 11 ne pouvait guère en être autrement ; les petits syndicats qui forment la majorité défendent leur privilège.

1. La Confédération a obtenu pendant plusieurs années une subvention de 10.000 francs pour faire des statistiques.

2. L'antiinilitarisme parait ne plus faire partie du programme depuis la nomination de M. Niel comme secrétaire général (1909).

sociétés affiliées : cotisation des bourses du travail à raison de o fr. 35 par chacun des syndicats qui les constituent, cotisation des fédérations à raison de o fr. 4o par cent membres, cotisation des syndicats isolés à raison de o fr. o5 par membre et par mois.

La Confédération générale du travail n'a confiance ni dans la démocratie ni dans le suffrage universel ; elle donne à l'élite (or l'élite, c'est elle) la mission d'entraîner la foule vers le but final, qui est la destruction du patronat et du capitalisme. Elle a exposé dans plusieurs brochures sa doctrine et sa tactique, qui se résument à peu près ainsi : Le capital créé par le travailleur (elle ne reconnaît comme travailleur que l'ouvrier) est accaparé par l'exploiteur (c'est-à-dire le chef d'établissement, l'entrepreneur), qui le possède ainsi au moyen d'un vol. Il y a donc en présence, dans la société, l'immense majorité des volés et l'infime minorité des voleurs. Les voleurs ont profité de l'ignorance du peuple pour se maintenir par la force en organisant l'armée. Mais le syndicat peut mettre la force du côté des volés qui ont déjà pour eux le droit ; il arrivera à l'expropriation du capitalisme par la grève générale d'abord, et ensuite par la prise de possession des capitaux quand l'armée aura été désorganisée par la propagande antimilitariste. Sa devise paraît être : u A chacun selon sesforces, à chacun suivant ses besoins ; travail sans contrainte, sans salaire ; consommation libre suivant les goûts ; échange sans monnaie; pas de gouvernement ni d'autorité. » Entassement d'axiomes incohérents et utopiques inspirés de Karl Marx, de Bakounine, du collectivisme, du communisme et de l'anarchisme.

Si la Confédération emprunte ses idées au socialisme,

elle refuse de se met Ire à la remorque du socialisme unifié et de faire avec lui une politique parlementaire décevante et une propagande doctrinale. C'est avec ses propres forces, par « l'action directe », c'est-à-dire l'insurrection, qu'elle prétend marcher à la conquête du pouvoir économique. Les trois principaux articles de son programme actuel sont : la grève générale *, la journée de huit heures 2 et l'antimilitarisme, malgré la réserve faite par le nouveau secrétaire général élu en 1909. Les chefs du socialisme la flattent et la craignent, parce qu'elle leur enlève une partie de leur clientèle ouvrière que le syndicalisme a la prétention de représenter exclusivement, sans mélange impur avec dés recrues bourgeoises. « Le syndicalisme, contrairement au socialisme, saisit la classe ouvrière dans ses formations de combat. Il la considère comme la seule classe qui puisse, par les conditions de sa vie et les affirmations de sa conscience, renouveler le monde, mais à condition qu'elle reste étrangère à la société bourgeoise. Il prend les producteurs dans les cadres mêmes de l'atelier et des groupements qui le prolongent : syndicats, fédérations, bourses du travail, et il organise leur révolte contre l'autorité paronale ; en niant le pouvoir et la loi, en enrichissant de fonctions

1 . « L'arrêt du travail, qui placerait le pays dans l'immobilité de la mort, serait nécessairement de très courte durée. Ses conséquences terribles et incalculables amèneraient le gouvernement à capituler... »

2. Dans une de ses brochures, la Confédération motive ainsi la demanda de huit heures : « Les travailleurs pourraient, s'ils en avaient le temps, éduquer leurs enfants et, en faisant ressortir les iniquités actuelles, semer la graine révolutionnaire qui, germant sur un terrain bien préparé, fournirait d'ici quelques années une génération qui serait prête à s'approprier tout ce qui leur appartient, c'est-à-dire tout. »

33G salariat'et salaires

les institutions ouvrières, il disloque l'État et le dépouille de ses prérogatives ; par la grève, par la propagande pour la grève générale, il détruit, heure' par heure, au fur et à mesure qu'elle se produit, l'œuvre mensongère d'union des classes que poursuit la démocratie. »

« Plus de discussions vaines sur la société future, mais un sens do la lutte qui s'avive par la pratique et qui proclame que le plus simple ouvrier engagé dans ie combat en sait davantage que les plus abscons doctrinaires de toutes les écoles 1 ». « Ce principe nouveau du travail libre dans la société libre, où prend-il corps, si ce n'est dans le groupement syndical ?»

« Les institutions ouvrières, par opposition aux institutions capitalistes, constituent une organisation positive de la liberté et une négation concrète de .l'autorité dans l'atelier, dans l'État, dans la société. Dans l'atelier, les syndicats tendent à réduire de plus en plus le pouvoir patronal et à organiser eux-mêmes le travail. Tout le mouvement syndical n'a d'autre but que de substituer à la discipline imposée par le capitaliste la discipline volontaire des producteurs 2. »

« Pour le syndicalisme, la pratique et la théorie se

i. Syndicalisme et Socialisme, pp. 5 el S.

Plus loin, l'auteur (M. Hubert Lagarclelle) dit : « Le syndicalisme français est né de la réaction du prolétariat contre la démocratie. » Les ouvriers ont constaté que ni le changement de personnel gouvernemental ni la transformation des institutions politicpies n'avaient modifié l'essence de l'État..., puissance coereitive, . . Dès ce moment ils out résolu non de changer le gouvernement, mais de le supprimer... L'action directe n'est pas un dogme : elle signifie simplement la volonté de la classe ouvrière de régler personnellement ses propres affaires.

Page 1