‹ Salariat et SalairesChapitre 72 sur 111 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

L'association entre gens du même métier pour la défense de leurs intérêts professionnels communs est dans la nature des choses et date de très loin. Les corps de métier qui se sont formés au moyen âge, lorsque la bourgeoisie s'est émancipée dans la société féodale, et qui ont subsisté dans les temps modernes jusqu'à une époque récente, qui ont même été réorganisés de nos jours, sur un type moins étroit, dans quelques États, notamment en Autriche et dans l'Empire allemand, étaient des associations de ce genre, créées par les maîtres et au profit des maîtres. Le compagnonnage a été aussi une association ayant le même objet, mais créée par des ouvriers et à leur profit. Le compagnonnage a beaucoup décliné au xix° siècle, par suite de changements survenus dans l'organisation de l'industrie, dans les moyens de transport et dans les mœurs de la classe ouvrière. Toutefois il n'a pas complètement disparu. En 1900, on estimait, en France, à une dizaine de mille le nombre des membres des anciens et nouveaux compagnonnages, tels que l'Union compagnonnique. Ces sociétés n'ont d'ailleurs plus le caractère agressif

qu'elles eurent autrefois ; elles sont devenues principalement des mutualités.

C'est le syndicat qui a aujourd'hui la faveur. L'Angleterre est le premier pays où il s'est développé, et elle est aujourd'hui, avec les États-Unis, celui où il s'est le plus solidement constitué. Avant l'année 1824 on ne pouvait y établir légalement aucune association professionnelle ; il en existait pourtant déjà beaucoup. La réforme électorale de i832 a commencé à leur donner une influence politique. En 1861, on comptait en Angleterre 2 .000 « Trade unions » et plus d'un million démembres. La première fédération, la Société des Mécaniciens, aujourd'hui « Fédération of Engineering and of building tradesin the United Kingdom », s'est formée en 1800, combinant l'œuvre de résistance avec l'œuvre de prévoyance, caisse de maladie, caisse des accidents, caisse funéraire, caisse de chômage, caisse de retraites. Cette puissante association, qui a servi de type aux fédérations désignées aujourd'hui sous le nom d' « Old unionism », comprenait, en 1892, 4i8 loges ou sections dans le Royaume-Uni et 80 au dehors ; le nombre de ses membres, qui était déjà de 173.000 en 1896, s'est élevé à 271.000 en 1906 *.

L'acte de 187 1 a reconnu, sous certaines conditions, l'existence des « Trade unions ». Les « Trade unions » de l'ancien type possèdent en général des réserves importantes ; elles sont aujourd'hui pour la plupart administrées assez prudemment pour ne pas engager des

i. Les autres fédérations les plus importantes, en 1905, étaient « Miuer's fédération of Great Britain » (828.799 membres), « United textile factory Worker's Association » (io3.653 membres), auxquels il faut ajouter la « Général Fédération of Trade unions » (477.891 membres).

grèves téméraires. Cependant leur situation financière est loin d'être définitivement équilibrée ; elles promettent des retraites ; mais, à mesure qu'elles dureront, la proportion du nombre de ceux qui auront des titres à ces retraites ira en augmentant jusqu'à une certaine limite, et leur encaisse ne paraît pas toujours en état d'y suffire l. Elle exigent cependant de fortes cotisations : une soixantaine de francs par an en moyenne ; aussi ]'« Old unionism » n'est-il en général abordable qu'aux bauts salaires 2. C'est pourquoi il s'est constitué, surtout depuis la grève des dockers de Londres, un « New unionism », composé principalement de bas salaires, qui a laissé à L'arrière-plan la prévoyance pour concentrer son effort sur la résistance. Comme en Angleterre l'institution du « Trade unionism » s'est généralisée depuis longtemps, l'accroissement du nombre de ses membres n'est pas aussi rapide maintenant que dans certains autres pays ; d'environ i.3oo « Trade unions » et d'un million et demi de membres en 1896, il a passé, dix ans après, à 1.161 unions et à 2 millions de membres.

1. En 1896, le revenu des '- Trade unions » (les principales unions comprenant en 1905 1. 190. 000 unionistes sur un total de i. 888.000 unionistes) était de 33 sch. 5 i/4 d. par tête, et la dépense de 2 4 sch. 6 1/2 d. par tète ; en 1905, le revenu avait augmenté ; 37 sch. 2 d. par tête, mais la dépense avait proportionnellement augmenté davantage: 34 sch. 8 3/4 d.

2. L'union la plus importante, « Amalgated Society of engineers », avait 8.3i3 membres en 1880, 98.666 (dont 7.013 hors d'Angleterre), en 1905. Son budget des recettes était de 382.107 liv. st. en igo5 ; son budget des dépenses de 346.629 liv. st. ; son capital, en 1905, était de Qlti.hbg liv. st. Il s'en faut de beaucoup que toutes les unions soient aussi importantes ; car, parmi les vingt-cinq principales, se trouve dans les derniers rangs la « JNational Union of Gaz Workers and General Labourers of Great Britain and Ireland », qui avait 28.120 membres. en 1905, une recette de 17616 liv. st., une dépense de 17.422 et un capital de 6.678 liv. st.

3l2 SALARIAT ET SALAIRES

Ce sont les mines et carrières, la métallurgie et les textiles qui tiennent les premiers rangs sous le double rapport du nombre des sociétés et du nombre des membres i ; leurs sociétés sont aussi celles qui possèdent les plus gros budgets2. L'ensemble des capitaux possédés parles « Trade unions » était d'environ 1.868.000 livres sterling en iqo5 3. Les principales dépenses ont été celles de l'indemnité de chômage et de maladie*.

Il existe aux États-Unis une puissante fédération, 1*« American Fédération of labor », créée en 1886. « Unionistes, fédérez-vous, répète-t-elle ; s'il est mauvais que des travailleurs restent en dehors des unions, il est mauvais aussi que des unions restent en dehors de la fédération.» Sous la direction habile de M. Samuel Gompers elle a eu un rapide succès : en 1887, e^e accusait plus de 26/1.000 membres5 ; or, ce nombre en 1907 s'élevait à environ 2 millions de membres, groupés dans 119 unions nationales et internationales, qui représentaient environ 27.000 unions locales.

La Fédération a pour organe officiel Y American

1. En 1905, 58 « Trade unions » et £79.000 membres pour les mines et carrières, 222 « Trade unions » et 329.000 membres pour la métallurgie. 256 « Trade unions » et 289.000 membres pour les industries textiles.

2. Les 16 unions des usines et carrières avaient, en 1906, un revenu de 320.555 liv. st., une dépense de 255. 3o8 et un capital de 1. 189.830 liv. st.

3. 1.868. 106 liv. st. pour les 100 principales unions qui comptent les trois cinquièmes des membres syndiqués.

4. La dépense moyenne par tête a été de 8 sch. 9 d. pour chômage, de 6 sch. g d. pour maladies et accidents.

5. Les mines, le bâtiment et les transports étaient les trois industries qui fournissaient le plus de membres. L'État de New-York, qui dresse chaque année la statistique de ses « Labor unions », en accusait 860 comptant 107.197 membres; elle a enregistré, en igo5, 2.A01 unions et 382.201 membres, appartenant, en premier lieu, à l'industrie du bâtiment, en second lieu, aux transports, aux industries textiles, à l'imprimerie, etc.

Federationist, publication mensuelle ; les unions qui la composent n'éditent pas moins de 2 4 5 journaux. Elle a aujourd'hui un budget de plus d'un million de francs. Des centaines d'agents à ses ordres parcourent les États pour organiser des unions1. La Fédération s'est donné pour mission « de rendre l'emploi des travailleurs et leurs moyens d'existence moins précaires en leur assurant une part plus équitable dans le fruit de leur travail ». Elle a suscité des milliers de meetings en faveur de la journée de huit heures ; elle a répandu des brochures par centaines de mille ; elle insiste sur l'abrogation des lois encore subsistantes relativement aux coalitions ; elle soutient souvent des grèves, souvent aussi elle les prévient et, plus sage que la Confédération générale du travail en France, elle professe la neutralité en matière politique et réprouve les agitations stériles. Aussi jouit-elle d'une grande autorité.

Il existe, en outre, aux Etats-Unis d'autres unions nationales qui ne sont pas affiliées à i'« American Fédération of labor » , telles que l'Union des briquetiers et maçons, diverses fraternités d'employés de chemins de fer, les Chevaliers du travail dont l'influence, grande pendant quelques années, est aujourd'hui très réduite.

En Allemagne, où le syndicalisme s'est très rapidement développé depuis 1899 (date de la première statistique), il y a trois grandes fédérations : les « Gewerkschaften », syndicats sociaux démocratiques (en 190/4.

1 . Les groupes d'unions affiliées à l'« American Fédération of Labor n les plus importants étaient, en 1905, ceux des mines (266.300 membres), du bâtiment (266.100), de la métallurgie et de la construction navale (190.300), des transports (179 000).

1.072.000 membres) ;les« Gewerkvereine » quicomplaient 112.000 membres ; les syndicats chrétiens (267.000 membres) ; en tout, avec les syndicats non fédérés, environ un million et demi de syndiqués.

Dans les Etais Scandinaves, le syndicalisme a pris du développement : Norvège, 1 4.7^0 membres en ioo3 ; Suède, 91.279 ; Danemark, 96.296.

En Suisse, 669 unions groupaient environ l\ 2. 000 membres en iqo'i.

En Italie, le nombre des membres était d'environ A80.000 en 1902.

En Autriche, en 190^, on comptait 2.769 syndicats et 206.000 membres. L'imprimerie et, en seconde ligne, la métallurgie, l'industrie textile, les industries du bois, étaient les professions qui en réunissaient le plus ; la maladie et le chômage étaient les plus grandes causes de dépenses.

En 1905, les [\o syndicats de la Hongrie comptaient 71.600 membres.

Cet aperçu sommaire de l'état des syndicats à l'étranger donne une idée de l'importance actuelle et de la généralité du mouvement d'association dans la classe ouvrière. Toutefois il ne faut pas l'exagérer ; le syndicalisme n'enserre jusqu'ici qu'une petite fraction de la classe ouvrière dans ses cadres.

Des syndicats patronaux et ouvriers s'étaient formés en France avant la troisième République, surtout vers la fin du second Empire, qui, depuis 1862, sans leur

accorder une existence légale, s'était montré tolérant, favorable même à leur égard tant qu'ils s'abstenaient de politique.

Dans les premières années de la République, l'Assemblée nationale, effrayée de la propagande révolutionnaire de l'Internationale, vota une loi qui interdit toute association internationale ayant pour but de provoquer la suspension du travail.

Cependant des députés de gauche insistèrent, depuis 1876, pour la reconnaissance légale des syndicats. Ils l'ont obtenue par la loi du 21 mars i884, laquelle porte : « Art. icr. Les syndicats ou associations professionnelles, même de plus de vingt personnes exerçant la même profession ou des professions connexes concourant à l'établissement de produits déterminés, pourront se constituer librement sans l'autorisation du gouvernement. — Article 2. Les syndicats professionnels ont exclusivement pour objet l'étude et la défense des intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles. Les questions politiques et religieuses leur sont interdites. Les syndicats professionnels ne peuvent exercer directement ni une industrie ni un commerce ; mais le syndicat peut faciliter la formation dans son sein de sociétés coopératives, industrielles ou commerciales. »

La loi oblige les fondateurs de syndicat à déposer à la mairie les statuts de leur association et les noms de toutes les personnes chargées de l'administration, lesquelles doivent être des Français et jouir de leurs droits civils *. Le texte ne désignant que les administrateurs, il

1. La loi du Ier juillet 1901 sur la liberté d'association dispense-t-elle les fondateurs de syndicats de certaines formalités ou tout au moins les exempte-t-elle des pénalités relatives à l'inobservance de ces formalités ?

3l6 SALARIAT ET SALAIRES

en résulte que des étrangers peuvent être membres de syndicats sans limitation, latitude qui peut avoir de graves inconvénients, comme l'ont montré des grèves à Marseille et à Longwy. Les syndicats peuvent ester en justice, posséder des meubles et des immeubles nécessaires à leur fonctionnement, créer des bureaux de renseignements et déplacement, constituer entre leurs membres des sociétés de secours mutuels, donner des avis, et même, suivant une jurisprudence encore incertaine, conclure avec des chefs d'établissement des accords collectifs relativement au contrat de travail. Tout membre d'un syndicat professionnel peut se retirer quand il le veut de l'association. Les syndicats sont autorisés à former des unions avec d'autres syndicats.

Les syndicats peuvent être patronaux, ouvriers ou mixtes. La loi ne le dit pas expressément, mais la discussion Fa établi.

La loi de i884, quoique réclamée parle parti ouvrier, n'a pas été tout d'abord accueillie par lui d'un consentement unanime ; il se défiait des formalités « policières ». Cependant c'est lui qui en a le plus profité et qui parfois en a le plus abusé. C'est d'ailleurs pour la classe ouvrière qu'elle a été faite ; et, quelque poids qu'eussent les arguments des adversaires de la loi, il est évident qu'un gouvernement républicain ne pouvait pas la lui refuser longtemps et ne pourrait pas aujourd'hui l'en priver. Il est logique et légitime que les gens de la même profession puissent s'entendre sur leurs intérêts communs et s'unir pour les étudier et les défendre. Puisque la coalition, association temporaire, était devenue licite, le syndicat, association permanente, pouvait-il rester illicite ?

Cette loi a mis une force énorme aux mains de la classe ouvrière. Elle marque en réalité le commencement d'une ère nouvelle dans les rapports du salariat et du patronat. Chaque ouvrier isolé était impuissant à faire peser à son avantage le plateau de l'offre du travail contre celui delà demande que tenait le chef d'un grand établissement; celui-ci pouvait choisir entre plusieurs postulants, et, au besoin, pouvait différer l'embauchement. Groupés en syndicat, les ouvriers peuvent maintenant soutenir leurs propositions par le nombre ; ils peuvent, s'il le faut, refuser leur travail et vivre quelque temps sur les réserves des syndicats ; ils peuvent être éclairés par leurs chefs sur l'état du marché, et par suite sur les conditions qu'il leur est possible de demander ; ils peuvent créer des œuvres de mutualité.

La loi de 1884 d'ailleurs n'est pas une faveur exclusive faite aux ouvriers ; elle s'applique aussi aux industriels et aux agriculteurs. Les agriculteurs ont môme été les premiers à en user largement et elle leur rend de grands services. Les industriels, qui, dans quelques professions, avaient depuis longtemps des syndicats, y ont eu recours aussi, parce qu'ils ont senti la nécessité d'opposer une résistance collective à la pression collective de leurs ouvriers.

La statistique atteste le succès de cette loi au point de vue du nombre des créations. Il n'y avait, en i885, que 5/19 syndicats qui se fussent fait légalement reconnaître ; au ior janvier 1907, il y en avait 12.971 (3.6i2 patronaux, 5.32 2 ouvriers S i54 mixtes, 3.883

1. La nombre des syndicats ouvriers était de 1.006 en 1890, de 2.685 en 1900, de 5.3a2 en 1907.

3l8 SALARIAT ET SALAIRES

agricoles). L'accroissement a été non seulement constant, mais progressif, excepté pour les syndicats mixtes. Quant au nombre des membres, les ouvriers ont naturellement la supériorité ; au ier janvier 1907, ils étaient 896.012, contre 316.217 patrons syndiqués.. La proportion relevée par le recensement de 1901 est d'environ 19 patrons syndiqués sur 100 patrons et de 26 sur 100 ouvriers. Il Y a des professions dans lesquelles la proportion est beaucoup plus forte. Ainsi, dans les mines, 65 p. 100 des patrons et 35 p. 100 des ouvriers sont syndiqués ; dans les produits chimiques, 77 p. 100 des patrons et 3i p. 100 des ouvriers ; dans les papiers, cartons et industries polvgrnphiques, 47 p. 100 des patrons, 21 p. 100 des ouvriers.

Les femmes ont pris jusqu'à présent une part bien plus restreinte que les hommes au mouvement syndical (79.260 femmes dans les syndicats ouvriers et 6.429 dans les syndicats mixtes en 1907 1).

Les unions ou fédérations de syndicats patronales et ouvrières ont plus que doublé depuis i885. Il y en avait, en janvier 1907, 3o8 (110 unions patronales, i83 ouvriers 2, 11 mixtes), comprenant 6.173 syndicats et 1. 01 1.976 membres.

Les syndicats agricoles, dont la plupart admettent des ouvriers, ou tout au moins des métayers, ne doivent pas être omis dans cette énumération ; ils étaient, au

1. Le syndicat do la blanchisserie à Paris contient 1.090 membres; celui des industries textiles à Roubaix 1.178 ; ce sont les syndicats de femmes les plus nombreux.

2 . L'union qui comptait le plus de membres était la Fédération nationale du bâtiment, fondée à Paris en 1892, qui, en 1903, comprenait iG8 syndicats et il 8.000 syndiqués.

LE SYNDICALISME 3l9

Ier janvier 1907, au nombre de 3.883, comprenant 7i6.53o membres.

Les ouvriers syndicalistes trouvent la loi de 188/i insuffisante. Les uns voudraient qu'on infligeât une amende ou même la prison aux patrons qui mettraient à l'index des ouvriers parce qu'ils se seraient syndiqués ; d'autres voudraient supprimer la formalité du dépôt des statuts. D'autres (projet Waldeck-Rousseau, 1899) voudraient que les syndicats fussent autorisés à devenir propriétaires de biens sans limitation et à constituer des sociétés commerciales, à condition d'en posséder euxmêmes toutes les actions ; que les unions de syndicats eussent le droit d'ester en justice, de posséder les biens nécessaires à leur fonctionnement ; qu'on abrogeât les articles 4 1 4 et 4i5 du Code pénal parce que, disent-ils, les articles généraux du Code pénal sur les injures faites à autrui suffisent pour exercer une action judiciaire contre les violences de la grève. De ces propositions les unes seraient une extension peut-être utile du syndicalisme, d'autres, particulièrement la dernière, seraient certainement dangereuses.

Telle qu'elle est aujourd'hui, cette loi a produit de très importants résultats ; la statistique suffit à le prouver. Il n'est pas douteux que, pendant un assez long temps encore, les chiffres qu'elle enregistrera iront en grossissant, parce que l'association syndicale entre de plus en plus dans les mœurs, étant pour les ouvriers une espérance de force et pour les patrons une nécessité de défense.

320 S\I.\Rl\T ET SALAIRES

Ces résultats sont-ils bons ou mauvais ? Il y en a de l'une et de l'autre espèce, et on peut dire qu'ils seraient généralement avantageux aux ouvriers si le syndicat n'avait pas dévié hors du cadre que le législateur lui avait tracé.

La classe ouvrière, considérée en bloc, y a gagné certainement beaucoup de force pour faire valoir ses •revendications, et elle en gagnera encore ; les chefs et meneurs ardents y ont trouvé une situation pécuniaire ou morale qui les grandit. Toutefois, individuellement, la masse des ouvriers embrigadés a subi et subira des entraînements qui ne seront ni du goût ni de l'intérêt de tous.

La classe patronale n'a peut-être rien gagné au nouveau régime. Si elle l'a adopté, c'est moins par amour du syndicat en lui-même que par crainte du syndicat ouvrier.

L'idée d'association semble impliquer celle d'union. Cependant on voit que, hors de l'agriculture, les syndicats mixtes, où salariants et salariés auraient traité ensemble de leurs intérêts réciproques, ont très peu réussi, et que ceux qui prospèrent sont les syndicats qui groupent les travailleurs de l'industrie en deux aimées opposées l'une à l'autre et organisées en permanence sur le pied de guerre : celle des ouvriers, toujours disposée à empiéter sur l'autorité patronale, à réclamer de nouveaux avantages et à déclarer la guerre pour les obtenir ; celle des patrons disposée à maintenir le statu quo et à répondre par le lock-out à des exigences réputées par elle inacceptables. Un tel état de choses n'est propre ni au progrès de la richesse par le travail ni à l'harmonie sociale. Cependant il faut s'en accom-

moder, et on doit espérer qu'un certain tassement d'idées et d'équilibre des intérêts se formera en France avec l'expérience. Les grands syndicats ouvriers de l'Angleterre ont aujourd'hui une conduite plus rationnelle et une influence dans la politique et dans la pratique industrielle plus grande aujourd'hui qu'il y a trois quarts de siècle.

La guerre n'est pas l'unique objectif du syndicalisme, même du syndicalisme ouvrier. Les ouvriers ont deux manières de le comprendre et de le pratiquer.

L'une consiste à s'occuper exclusivement des affaires de la profession : défendre son salaire contre la baisse, chercher à l'accroître, discuter les questions concernant le personnel ou le règlement de l'atelier, créer et entretenir des institutions utiles aux membres du syndicat, telles que bureaux de placement, secours mutuels, secours de route, caisses de . chômage, enseignement professionnel *. C'est la manière conforme à l'esprit de la loi de 1884.

L'autre consiste non seulement à s'occuper des choses de ce genre relatives au métier, mais en outre à travailler, par une agitation systématique, au démembrement de l'ordre social actuel, afin de préparer l'avènement d'un ordre nouveau dans lequel le salariat et le patronat n'existeraient plus et seraient remplacés par une association universelle des travailleurs. C'est l'introduction dans le syndicat de la politique que la loi de i884 en avait expressément écartée.

i. Patrons et ouvriers ont fondé des institutions de ce genre. La statistique du i" janvier 1907 en a enregistré 7.3o6, dont i.2i5 fondées par des patrons (syndicats et unions patronaux et mixtes) et 5.938 par des ouvriers.

• De quelque manière qu'on comprenne le syndicat, l'organisation des grèves est une de leurs principales fonctions. Les syndicats ouvriers sont aujourd'hui les grands fauteurs et directeurs des grèves dont nous avons parlé clans le chapitre précédent, et dont l'histoire se lie étroitement à celle du syndicalisme1.

Pour faire comprendre la formation des syndicats et unions actuelles, il nous suffira de rappeler sommairement deux exemples.

Les mineurs sont au nombre des catégories d'ouvriers dont les syndicats sont le plus solidement organisés. Le premier, celui des mineurs de la Loire, date de 1876. Dans le bassin du Nord et du Pas-de-Calais, le plus ancien est celui de Lens (1882), qui, dès le principe, a admis les étrangers, « la solidarité des travailleurs devant être universelle », et qui en 188/i prit le nom de Chambre syndicale des mineurs du Pas-de- Calais, puis en i8o3 forma une fédération en s'associant à la Chambre syndicale des mineurs du Nord. Nombre d'autres syndicats de mineurs formés dans la même période ont, en i883 et en 1890, contracté, sous le nom de Fédération nationale des ouvriers mineurs de France, une union qui, en 1903, groupait 16 associations et 67.000 membres. Cette fédération, dont

1. En iij"1, on a constaté que sur 1.02G grèves il y en avait les trois quarts dont le personnel était syndiqué. Aux États-Unis, sur 22.783 grèves qui ont éclaté de 1881 à njoo, \'.\.'.\b-j avaient été ordonnées par des syndicats.

le siège actuel esl à la Bourse de Paris, étudie les questions à l'ordre du jour, telles que délégués mineurs, caisses de retraite, journée de huit heures, grève générale, nationalisation des mines ; elle appuie et dirige, au besoin, les revendications des mineurs.

Les typographes, ouvriers d'élite, ne sont pas moins solidement organisés. A Paris, il existait depuis le Consulat une société qui avait principalement pour objet les secours mutuels ; d'autres associations se fondèrent et furent longtemps en dissentiment ; leur fusion complète ne date que de 189/4. Dans beaucoup d'autres villes existaient aussi des associations de typographes. À la suite de la grève parisienne qui aboutit à un échec, les typographes sentirent la nécessité de se soutenir mutuellement ; dans un congrès tenu à Paris en 1881, ils fondèrent la Fédération des travailleurs du livre, laquelle se proposait, entre autres objets, de maintenir et d'améliorer les prix de main-d'œuvre au moyen d'un mutuel appui, d'établir un tarif aussi uniforme que possible pour toute la France, de limiter le nombre des apprentis, de créer des associations coopératives de production, de s'opposer au travail des femmes dans la composition *, de créer une caisse centrale de secours pour toute la France et des caisses de retraite, de publier un journal, d'intervenir dans les grèves pour les soutenir ou pour aplanir les conflits, d'appuyer des propositions de réforme auprès du gou-

t . La Fédération est hostile au travail des femmes et limite le nombre des apprentis, comme le faisaient beaucoup de corps de métier avant 1789, afin de réduire la concurrence. Mais que deviendraient dans la jeune génération celles et ceux auxquels les syndicats fermeraient l'accès des professions ?

vernement. Elle a rempli son programme (moins la formation de coopératives) ; elle a créé plusieurs caisses pour indemnité en cas de chômage, indemnité en cas de maladie, secours de route aux typographes qui changent de résidence.

Les statuts sont remarquables à plusieurs égards par leur sens pratique et leur esprit conciliant : « Lorsqu'il y aura dissentiment dans une section entre les patrons et les ouvriers, ces derniers ne devront jamais quitter l'atelier sans l'autorisation du directeur. Le comité, avant d'appliquer ses décisions, devra les soumettre au comité central, en lui fournissant les renseignements précis qui ont déterminé son attitude ; dans aucun cas la grève ne devra être autorisée avant d'avoir épuisé tous les moyens de conciliation. Le comité central se réserve toujours le droit, au début d'une grève, de déléguer un ou plusieurs de ses membres pour faciliter l'entente ou, au besoin, faire partie du comité directeur de la grève. » Les sections de la Fédération du livre ont donné une preuve de cet esprit pratique par le référendum qui a eu lieu en septembre 1908 relativement à la grève générale préconisée par la Confédération générale du travail. Beaucoup de fédérations gagneraient à s'inspirer de cet exemple.

A côté des syndicats ouvriers systématiquement opposés au patronat, se sont constitués des syndicats purement professionnels, syndicats de la première manière, qui revendiquent le titre de syndicats indé-

pendants, signifiant ainsi qu'ils veulent s'occuper de leurs intérêts professionnels sans subordonner leur action à la politique et sans subir la tyrannie de meneurs révolutionnaires. Ils forment deux groupes, les réformistes et les syndicats jaunes.

Les premiers cherchent à faire accepter des patrons leur syndicat comme intermédiaire dans les conflits, à fixer un minimum au-dessous duquel les patrons ne pourraient pas faire descendre le salaire, à s'occuper de mutualité et d'enseignement technique. Les seconds ont leur journal, leurs congrès, leur programme : « Assurer à tous les travailleurs de France un contact permanent avec les éléments patronaux, afin de souder plus étroitement l'accord du capital et du travail... », ne jamais faire de grève sans avoir donné par écrit leurs revendications et avoir attendu la réponse quinze jours au moins.

Les révolutionnaires, dits syndicats rouges, sont hostiles à ces syndicats pacifiques qu'ils qualifient de syndicats jaunes et qu'ils accusent d'être patronnés sous main par de grands établissements. Il est certain que ces établissements doivent voir les jaunes avec moins d'inquiétude que les rouges, parce qu'ils sont plus rationnellement professionnels.

La création de bourses du travail procédait d'une idée libérale : fournir à la classe ouvrière un centre de réunion où elle pût étudier et soutenir ses intérêts. « Les syndicats régulièrement constitués, dit le règle-

ment, ont seuls un local ; la salle d'embauchage est ouverte aux patrons, aux ouvriers et employés de toute profession, syndiqués ou non. » En réalité, presque toutes les bourses sont aujourd'hui exclusivement aux mains des syndicats, souvent même des syndicats révolutionnaires, et la lutte contre le capital ne les occupe pas moins que la défense de leur salaire. Elles ont donc dévié, comme beaucoup de syndicats ouvriers ; et l'institution, qui, en principe, devait être ouverte et purement professionnelle, esl devenue eu général un ferment de politique révolutionnaire. Il est singulier que de tels camps de révolte soient entretenus aux frais des communes et des départements l.

Le placement des ouvriers est et doit être une de leurs principales fonctions économiques. En 1906, elles ont fait 62.000 placements : c'est bien. Toutefois c'est peu relativement à leur nombre. Mais ce qui est moins bien, c'est d'avoir réclamé la suppression des bureaux payants afin d'accaparer le monopole, ou du moins de ne le partager qu'avec les municipalités et les institutions philanthropiques. Les syndicats ont obtenu gain de cause par la loi du i4 mars 1904. Les ouvriers étaient rançonnés par les entrepreneurs de placement, disaient leurs avocats à la Chambre. Sans doute le fait n'était pas rare ; mais n'y a-t-il pas à craindre qu'ils ne soient maintenant asservis au syndicat? Si l'on avait maintenu le régime de la concurrence, le salarié

1. Les subventions des communes ont été fie 39/4.760 francs et celles des départements de 55.56g francs en 1906. Mais, à la suite de l'émeute de Draveil Vigneux, en août 1908, des conseils généraux (Lot-et-Garonne, Cher) ont relire leur subvention. La ville de Paris a déclaré qu'elle exigerait un compte rendu de l'emploi des fonds.

cherchant une place aurait eu la liberté du choix l.

Les bourses du travail sont des foyers de concentration syndicale. Elles ne sont pas mentionnées dans la loi de i884 ; mais elles existent en vertu d'autorisations municipales. En 1886, le conseil municipal de la Ville de Paris a invité le préfet à en installer une, qui fonctionna, en effet, à partir de février 1887 ; elle fut fermée par ordre du gouvernement, en 1893, pour avoir soutenu des syndicats illégalement formés, et surtout pour s'être fait l'instrument du socialisme ; elle a été rouverte en i8o,5 et soumise à un règlement général, édicté par le gouvernement, qui, à Paris, a dû être modifié par le préfet de la Seine, en 1900 et en 1906, à cause des abus qui se commettaient2.

Le nombre des bourses augmente chaque année ; elles étaient, au icr janvier 1907, i3i, groupant 2.586 syndicats et 456.790 membres.

La loi de 1884» en autorisant les fédérations de syndicats, a créé une force considérable qui, dans un pays de suffrage universel, peut exercer une pression sur la politique, déterminer des entraînements électoraux ou parlementaires. Les fédérations, en organisant des grèves, — nous ne disons pas générales, car celles-ci ne sont pas possibles, mais très étendues et sympathiques (c'est-à-dire comprenant des syndicats qui, sans avoir de débat avec leurs patrons, font grève pour fortifier la grève d'une autre profession), — peuvent apporter un

1. Un rapport inséré dans le Bulletin da travail en 1908 a signalé divers inconvénients de la loi du \l\ mars 190^.

2. En Belgique, les bourses du travail ne sont que des offices de placement gratuit, organisés depuis i8"88par" des associations charitables ou par des communes. Le gouvernement 'leur a accordé une légère subvention.

trouble considérable dans la vie sociale. Les bourses du travail peuvent avoir et exercent, eu réalité, une action du même genre. Les unes et les autres, qui sont faites pour rendre des services professionnels à Ja classe salariée, deviennent des menaces contre l'ordre public quand elles se laissent entraîner hors de leur rôle légal par des révolutionnaires.

Les syndicats ouvriers, malgré les progrès qu'ils ont faits, ne représentent encore en France, comme dans les autres pays, qu'un dixième à peine de la classe ouvrière *, et, dans les syndicats, il y a une masse sinon indifférente, du moins passive, qui se laisse d'ordinaire entraîner par les plus ardents. Ceux-ci ont le verbe haut dans les réunions ; c'est bien souvent parmi eux que sont choisis les secrétaires et les membres des comités. Souvent aussi les secrétaires conduisent en despotes leur syndicat, tant qu'ils conservent la confiance de leurs camarades. C'est une des causes de l'allure militante et révolutionnaire des syndicats rouges.

i. La proportion varie suivant les professions. L'Annuaire des syndicats professionnels pour igo/i-igo5 donne les proportions suivantes pour 100 personnes actives de la profession, d'après le recensement de 1901 :

Mines 5a p. c.

Produits chimiques. . . . 1 5,5 »

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