Syndicalisme el Sociqlisme, p. 5i
2. Il y eut cependant à Paris plus d'un millier d'arrestations ; 1^3 furent maintenues, parmi lesquelles se trouvaient 53 étrangers *et 35 repris de justice.
manifeste d'indignation contre « le ridicule d'une mobilisation criminelle » . Cependant il y eut des manifestations dans beaucoup d'autres localités, quelques incidents tumultueux, de nombreuses grèves les jours suivants ; il y en a eu surtout à Paris *. « Les ouvriers, disait un des écrivains du parti, peuvent entrevoir avec confiance un avenir très proche, sachant que le mouvement prolétarien est désormais lancé et que nul obstacle ne pourra l'endiguer. »
La Confédération est intervenue dans mainte grève -, prenant grossièrement à partie les membres du gouvernement 3. La plus grave affaire a eu lieu à l'occasion du conflit des terrassiers de Draveil-Yigneux avec leurs patrons, en 1908, qui durait depuis deux mois et dont les désordres avaient nécessité l'intervention de la troupe et des arrestations. Les chefs de la Confédération du travail, de concert avec l'Union des syndicats de la Seine et de la Fédération du bâtiment, voulurent profiter de la circonstance pour attiser le feu en faisant une grande démonstration. Plusieurs milliers d'ouvriers, mêlés de gens sans aveu et d'imprudents curieux, obéissant à son appel, affluèrent par toutes les voies, en chemin de fer, en chars à bancs, à bicyclette, à pied.
1. A Paris, la préfecture de police a évalué à io.5.ooo le nombre des grévistes le n mai.
2. Notamment à propos de la grève des ouvriers des eaux h Paris.
3 (( Le Comité confédéral a décidé de porter à votre connaissance les agissements réacteurs des hommes du pouvoir, d'attirer l'attention sur leurs revirements d'opinion et les trahisons de ces hommes passés de l'autre côté de la barricade, de Clemenceau, ex-champion de la liberté individuelle, de Briand et de Viviani qui affichèrent un socialisme flamboyant. Il a tenu à vous signaler leur rage répressive envers la classe ouvrière. » (18 avril 1907.)
à Villeneuve- Saint-Georges et à Vigneux dans la matinée du 3o juillet. Quatre régiments, dragons et cuirassiers, étaient sur les lieux, pour maintenir l'ordre. Dans l'après-midi, une bande de manifestants étant venue à Draveil- Vigneux, drapeaux rouges en tête, insulter un détachement, le préfet, pour éviter un conflit, donna à la troupe l'ordre de se replier. Au moment où elle traversait un champ, une autre bande près de laquelle elle passa tira des coups de revolver sur les cavaliers.
Les émeu tiers, refoulés vers Villeneuve-Saint- Georges, élevèrent sur la route une barricade, et il y eut pendant tout l'après-midi lutte entre eux et la troupe. Vers cinq heures et demie, ce fut une véritable bataille qui dura deux heures. Il y eut quatre morts et une cinquantaine de blessés, dont une trentaine de soldats ou officiers. « Assassins I assassins ! Nous les vengerons ! » criaient les émeutiers.
Le gouvernement fit arrêter les chefs de la Confédération générale du travail. Mais la Confédération r loin de désarmer, décida une seconde manifestation pour le lundi suivant. Dénaturant impudemment les faits, elle adressa un manifeste « A la population. Par solidarité avec les grévistes de Draveil- Vigneux, condamnés depuis trois mois au chômage, les travailleurs du bâtiment allèrent jeudi réconforter les camarades *.
i. Quelques jours après, dans un autre manifeste, la Confédération s'exprimait ainsi : « Des milliers de travailleurs pensaient que la grève de Draveil-Vigneux avait assez duré. Dans leur pensée, leur manifestation toute de calme, mais aussi toute d'énergie, devait être le signal de la détente et la fin du conflit. » Si cette déclaration était sincère, elle prouverait une singulière ignorance des émotions d'une foule exaltée.
'6l\0 SALARIAT ET SALAIRES
La manifestation fut imposante. Elle se terminait quand, par un guet-apens prémédité, les autorités empêchèrent l'accès de la gare de Villeneuve-Saint-Georges, chargeant, sabrant ; la soldatesque surexcita les manifestants et aboutit au massacre voulu. La tuerie fut épouvantable. Les autorités n'osent avouer le nombre des travailleurs assassinés. Travailleurs de toutes les corporations, ce crime ne peut rester sans réponse !... »
La Bourse du travail publiait de son côté une proclamation dans laquelle elle saluait les victimes de la bourgeoisie, flétrissait les immondes lois et « criait bien haut son ardent désir de voir bientôt les efforts de la classe ouvrière couronnés de succès jusqu'à son émancipation intégrale ».
Le lundi 3 août, la grève ne fut pas générale ; cependant, beaucoup d'ateliers furent désertés et plusieurs journaux furent dans l'impossibilité de paraître. Le nouveau bureau de la Confédération mettait le gouvernement au défi de la supprimer. « La Confédération ne peut être détruite. Pour y parvenir, il faudrait détruire toutes les fédérations, disperser toutes les bourses du travail, désagréger tous les syndicats, anéantir les travailleurs eux-mêmes, et cette œuvre de destruction défie toutes les forces capitalistes. » Et le bureau recommandait l'union en énumérant les avantages qu'elle avait déjà procurés au prolétariat et en le menaçant de retomber sous le joug le plus dur du patronat s'il mollissait dans la lutte.
Le socialisme unifié n'osa pas paraître renier la Confédération.
Nous ne suivrons pas plus loin cette histoire, qui a
donné lieu à un procès, puis enfin à une complète et trop complaisante amnistie (février 1909). Nous n'avons rappelé quelques détails de ce triste drame que pour faire comprendre l'état des esprits dans le syndicalisme révolutionnaire et le danger de programmes audacieusemcnt affichés qui peuvent se traduire, sur un mot d'ordre, en actes audacieux. « Assassins ! » était le cri des émeutiers que répétaient les proclamations.
Accusation hypocrite de révolutionnaires dont le programme prescrivait de chercher la bataille, qui étaient venus la livrer après avoir commandé la levée en j nasse de leurs troupes, qui avaient lapidé l'armée et engagé le feu à quatre reprises, et ensuite qui criaient : « A l'assassin ! » parce que cette armée défendait son poste, et qu'exaspérée par les insultes et les violences, elle tirait à son tour. Ils ont été les provocateurs et ils étaient les coupables. Ils avaient raison d'avoir montré leur pitié envers les victimes tombées de leur côté ; mais pourquoi ne témoigner que de la haine contre des soldats qui sont aussi du peuple et qui faisaient leur devoir ?
La Confédération et les syndicats rouges qui font cause commune ' avec elle savent ce qu'ils font en prêchant l'antimilitarisme. S'il n'existait plus de force armée, la société serait à la merci d'une infime minorité de -révolutionnaires. Minorité, ils le reconnaissent eux-mêmes, puisqu'ils rejettent l'autorité de la majorité exprimée par le suffrage universel, déclarant que les intelligents (nous avons dit que. c'était à eux-mêmes qu'ils attribuaient cette qualité) ont le droit et le devoir de conduire, même par la force, le reste du troupeau.
Le gouvernement a cru faire asssez en détenant momentanément quelques chefs. Peu importe à la Confédération ; d'autres chefs les ont remplacés, et l'audace s'accroît avec l'intangibilité du sanctuaire révolutionnaire. C'est l'institution même dont le gouvernement ne devrait pas tolérer le programme. Car elle est non seulement subversive par l'esprit et par les actes, elle est illégale par sa constitution, la loi de i884 n'autorisant de syndical que « de personnes exerçant la même profession, des professions similaires ou des professions connexes1 », et interdisant les « questions politiques et religieuses ». Or, la Confédération générale du travail a formé un faisceau de toutes espèces de professions, et elle fait en réalité surtout de la politique révolutionnaire et une dissolvante propagande pour l'antimilitarisme et l'antipatriotisme.
Supprimez, objecte-t-on, la Confédération générale du travail, elle renaîtra sous une autre forme. C'est probable ; car l'esprit de révolte contre l'organisation sociale fondée sur la liberté du travail et la propriété individuelle que propage le socialisme se répand en France plus peut-être qu'en tout autre pays ; et, étant donné l'esprit national et la suite de révolutions qui, depuis un siècle, ont renversé des gouvernements, les masses croient facilement à la toute-puissance de la révolution, et les meneurs savent qu'il suffit de l'audace de quelques-uns pour entraîner au moment opportun la foule.
Mais est-ce là une raison pour ne pas chercher à
i. Il y a eu des arrêts de la Cour de cassation ol du Conseil d'État dans ce sens.
extirper un chancre sur un corps malade, sous prétexte qu'il pourrait s'en reformer d'autres?
Les syndicats entraînent sans doute de graves inconvénients par l'abus qu'on en a fait : nous venons de la voir. Mais ils ont pour l'ouvrier une utilité incontestable. La classe ouvrière, quoiqu'elle n'y soit encore entrée qu'en petite minorité, considère, en général, le syndicalisme comme un palladium. En effet, il est propre à l'attaque et à la défense. La grève, dont il tend à se faire le grand ordonnateur, est sinon un droit, du moins une faculté dont la classe ouvrière ne se laisserait pas dépouiller sans une très vive et victorieuse résistance. On lui répète que les grèves et les syndicats sont les causes efficientes de l'accroissement des salaires et, en fait, ils ont contribué dans des cas spéciaux et dans une certaine mesure à cet accroissement. Ils ne sont pourtant pas les maîtres de la répartition dans l'œuvre commune de la production des richesses, qui est régie par des lois économiques supérieures. Nous savons que les salaires ont, en France, augmenté plus rapidement dans le troisième quart du xixe siècle que dans le quatrième, où les syndicats étaient autorisés (depuis i884) et où les grèves se sont multipliées.
Un temps viendra peut-être où l'accroissement de leurs ressources et leur expérience assagiront les syndicats, comme en Angleterre, où leurs désordres avaient été jadis fréquents et inquiétants.