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CHAPITRE XXI

Il reste à résumer dans un dernier chapitre les faits exposés et les notions acquises dans les chapitres précédents.

Le salariat est la condition économique qui est établie par le contrat de louage de la force du travail humain, contrat passé entre deux parties, un salariant qui achète l'emploi de cette force et un salarié qui la fournit moyennant rémunération stipulée entre eux. Cette rémunération est le salaire, lequel est payé en nature ou en monnaie.

Le salariat est pour ainsi dire aussi ancien que la civilisation ; c'est un échange de services, non moins nécessaire à l'œuvre économique des sociétés que l'échange des produits qui constitue le commerce. Il a coexisté dans les temps anciens avec l'esclavage, au moyen âge avec le servage ; il est, depuis les temps modernes, le mode presque universel par lequel une personne loue sa force de travail à une autre personne,

quoique l'esclavage, rétabli en Amérique au xvie siècle, ait duré à côté de lui jusque dans la seconde moitié du xix6 siècle et qu'il subsiste encore dans le monde musulman. Il a pris plus d'importance dans les temps modernes et surtout dans le temps contemporain par suite du développement et de la concentration de l'industrie.

Le salariat est un contrat qui implique en principe la liberté des deux contractants et que chacun d'eux juge utile pour lui, comme cela a lieu dans l'achat des marchandises contre l'argent. C'est principalement par ce contrat que se constitue la coordination des travailleurs dans les entreprises agricoles, industrielles, voiturières et commerciales.

Salariat implique subordination du salarié au salariant pour l'accomplissement du travail convenu.

Le revenu provenant du travail du salarié est généralement moins fort que celui qui résulte du travail de l'entrepreneur salariant. Toutefois, ce n'est pas là la distinction caractéristique de l'un et de l'autre, puisqu'il y a des salaires de taux très divers : celui de l'ingénieur en chef d'un grand établissement est supérieur à celui de certains entrepreneurs, par exemple de la marchande de pommes de terre frites au coin d'une rue. La distinction d'espèce consiste plutôt en ce que le revenu du salarié est certain, étant fixé d'avance par le contrat, et que celui de l'entrepreneur est aléatoire, dépendant du succès qu'obtiendra en fin de compte son entreprise.

Le salaire n'est pas une somme arbitrairement octroyée suivant la fantaisie d'un des contractants. Il est réglé par des lois économiques. Celle qui domine et résume toutes les autres est la loi de Y offre et de la

demande à laquelle le taux des salaires est soumis aussi bien que le prix des marchandises. Le salarié offre son travail et le salariant le demande, le premier ayant besoin d'un salaire pour vivre, le second ayant besoin de travail pour accomplir sa besogne. Les causes qui influent sur l'offre et la demande et qui en déterminent Y équation, c'est-à-dire l'accord sur les conditions du contrat, sont : i° la productivité du travail, provenant soit du perfectionnement de l'industrie, soit des qualités personnelles du travailleur, le salariant ne consentant à payer un salaire que parce qu'il recueillera une utilité supérieure ou au moins égale au prix qu'il consent à payer ; 2° la richesse sociale sur laquelle le salaire est prélevé et la prospérité de F industrie ; 3° le coût de la vie de l'ouvrier qui doit pouvoir faire subsister sa famille avec son salaire ; 4° la concurrence des ouvriers entre eux et des patrons entre eux qui fait varier l'équilibre de l'offre et de la demande ; 5° la coutume qui résulte des autres causes et qui sert tout d'abord de règle; 6° les institutions publiques et privées d'un pays qui peuvent peser dans la balance et influer sur l'équation, toutefois plus sur les conditions du salariat que sur le taux des salaires.

Ce taux n'est Jonc pas fixé £>ar une cause unique et d'une manière absolue ; il est la résultante de plusieurs causes dont chacune peut, suivant les circonstances, le faire hausser ou baisse dans certaines limites. Le salaire, dans chaque cas particulier, varie entre ces limites ; s'il les dépasse par hasard, la force des choses le ramène bientôt dans son orbite normale.

La forme du gouvernement ne paraît pas exercer sur ce taux la même influence que certaines institutions,

puisqu'on voit les mômes variations et le même accroissement se produire dans les monarchies et dans les républiques.

Les travailleurs salariés sont exposés non seulemenf à la concurrence qu'ils se font entre eux, mais à celle de la machine qui remplace la main-d'œuvre. L'opinion commune est que « la machine chasse l'ouvrier » et prive de travail une partie de la classe ouvrière. Il est certain qu'un atelier armé d'un puissant mécanisme rend dans le même temps une plus grande quantité de produits avec beaucoup moins de bras qu'un atelier où les mêmes produits sont fabriqués à la main : c'est ce qu'on voit tout d'abord. Ce qu'on ne voit ensuite que par l'étude, c'est que les produits fabriqués économiquement à la machine, étant vendus en général moins cher, le débit en devient souvent assez considérable pour que la production accrue exige l'emploi d'un plus grand nombre de travailleurs qu'avant l'adoption de cette machine. Les inventions d'ailleurs, mécaniques, physiques ou chimiques, créent sans cesse des produits inconnus auparavant qui sollicitent la consommation et qui donnent naissance à des fabriques. La statistique constate qu'en concomitance avec ces inventions, le nombre des ouvriers a augmenté dans tous les pays industriels, et que c'est principalement dans les régions où ces inventions ont le plus équipé mécaniquement les manufactures que se sont formées les plus fortes agglomérations ouvrières.

L'accroissement de productivité obtenu par les

machines a été une des causes de l'élévation des salaires. Elle est aussi une des causes de la division plus grande du travail et de la concentration de certaines industries en grands établissements.

La transition est souvent très pénible et occasionne des pertes de capital, des ruines d'entrepreneurs et des misères dans des familles ouvrières privées momentanément ou définitivement de moyens d'existence.

Dans certains cas, la machine facilitant le travail permet au patron d'employer, au lieu d'hommes, des femmes dont le salaire est moindre. Cependant la proportion des femmes employées dans les industries exercées jadis exclusivement par des hommes ne paraît pas, somme toute, avoir sensiblement augmenté. Celle des enfants a diminué en France et ailleurs.

La division du travail résultant du machinisme cantonne certaines catégories d'ouvriers dans une besogne étroitement limitée qui ne développe pas leurs facultés professionnelles. Mais, dans la grande majorité des cas, l'ouvrier qui manœuvre une machine doit déployer plus d'intelligence et d'attention que celui qui se sert d'un outil à la main.

Depuis que l'usage des machines s'est généralisé, la durée de la journée du travail a été réduite et le chômage ne s'est pas aggravé ; il est même moindre en général dans les très grands ateliers que dans les petits.

Enfin l'ouvrier profite comme consommateur, ainsi que toute la population, du bon marché relatif des produits fabriqués à la machine.

Passons au résumé de l'histoire du salaire.

Dans l'antiquité, le moyen âge, les temps modernes, le taux des salaires a été déterminé par les mêmes lois économiques, contrariées, il est vrai, parfois par les institutions et les règlements. Autrefois les souverains sont intervenus à maintes reprises, dans l'intérêt des maîtres et des consommateurs et contrairement à l'intérêt des ouvriers, pour fixer un maximum quand des causes naturelles déterminaient une hausse rapide des salaires : une des plus tristement mémorables de ces fixations est la loi du maximum de 1793 qui, se compliquant de la baisse énorme des assignats, causa une perturbation considérable dans les échanges et dans la vie du peuple.

Au moyen âge le taux des salaires a ccé différent suivant les métiers, et il l'a été vraisemblablement plus qu'aujourd'hui suivant les localités. La différence des monnaies dont le poids en métal fin et le cours légal en sous ont fréquemment et beaucoup changé rend difficile la comparaison du véritable salaire d'autrefois avec le salaire actuel. Pour se rendre compte de la situation relative, il faudrait savoir exactement quel était le salaire réel, c'est-à-dire la puissance d'achat du prix de la journée d'ouvrier.

A la fin de l'ancien régime, vers 1790, on a évalué la moyenne générale du salaire du journalier en France à 19 ou 20 sous, celle de l'ouvrier des villes en province à 26 sous, à Paris entre 3o à [\o sous pour les

/j 2 4 SALARIAT ET SALAIRES

hommes et entre i5 et 2 4 sous pour les femmes ; dans nombre de campagnes elle atteignait à peine io sous

Au xi\e et au xxe siècle, le salaire moyen a été presque toujours en augmentant, quoique dans des proportions très différentes suivant les époques. L'enquête de i84o-i845 a donné comme moyenne des salaires dans les départements (Paris non compris) i fr. 09 pour les hommes, i fr. o3 pour les femmes, o fr. 70 pour les enfants ; à Paris, 3 fr. 5o pour les hommes, 1 fr. 55 pour les femmes.

C'est sous le second Empire, à la suite de l'afiluence de l'or sur les marchés européens et américains et de la transformation de la production industrielle et du mode de transport par la mécanique et la vapeur, que la hausse s'est rapidement et fortement accentuée.

Les enquêtes ont donné comme salaire agricole moyen en été (les salaires d'hiver sont moindres) 1 fr. ^2 en i85o, 3 fr. 11 en 1882, 2 fr. 94 en 1892 (baisse de salaires due à une baisse des prix prolongée mais suivie aujourd'hui d'un relèvement). Le salaire agricole a doublé pour le moins depuis soixante ans.

Dans le bâtiment à Paris, le salaire, représenté d'après l'.« Office du Travail » par le nombre-indice i5o en 1806, l'est par i48 en 1 85 2 et par 271 en 1900. Dans les mines de houille le salaire était de 2 fr. 09 en i844 et de 4 fr- 53 en 1905. D'après une autre enquête de l'Office du Travail (1 891 -1893), la moyenne générale des grands et moyens établissements industriels était de 6 fr. i5 dans le département delà Seine et de 3 fr. 90 clans les autres départements ; une enquête postérieure (1901) adonné 6 fr. 93 à Paris et 3 fr. 92 en province.

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Sans insister sur les détails, nous reproduisons les nombres-indices qui résument ces recherches :

i85o 56,5 ) i accroissement lent.

j88o 02 5 ' v accroissement rapide.

j g / \ accroissement ralenti.

Ainsi donc l'accroissement avait été très lent jusqu'en i85o (le nombre-indice ayant à peine augmenté de o,5 par an), rapide durant les trente années qui ont suivi (le nombre-indice ayant augmenté de 2,6 par an), ralenti pendant les vingt-six dernières années (le nombre-indice ayant augmenté de 1 par an). Il a en résumé plus que doublé depuis le commencement du xixe siècle. Ces nombres-indices sont formés à l'aide de moyennes différant beaucoup suivant les professions et suivant les lieux.

Les domestiques forment une classe à part parmi les salariés. Ils ne subissent pas les effets du renchérissement des denrées et du logement. Ils ne produisent pas plus d'utilité qu'autrefois ; peu d'entre eux sont organisés en syndicats ; ils ne se sont pas mis en grève pour faire hausser les gages. Cependant l'augmentation de leur salaire, qui a plus que doublé depuis trois quarts de siècle,, est au nombre des plus fortes que la statistique ait enregistrées.

Le salaire des femmes a été dans tous les temps et dans tous les pays très inférieur à celui des hommes, inférieur du tiers et plus souvent de moitié.

Il existe à Paris, et aussi en province, surtout dans

les travaux de couture à domicile, une couche profonde de salaires infimes qui ne donnent pas à la femme de quoi vivre de son aiguille ; on y découvre de lamentables misères. Néanmoins ces salaires infimes, dont la concurrence dans l'offre est la cause principale, procurent souvent un appoint apprécié dans le budget du ménage et procurent à de pauvres femmes isolées le moyen de ne pas mourir de faim. On se préoccupe beaucoup de les améliorer : ce qui n'est pas facile. Les proscrire par des mesures administratives serait un acte barbare.

Les mêmes variations du salaire ou du moins des variations du même genre se sont produites dans les autres pays industriels. Partout un accroissement qui a élevé à peu près du simple au double ou au moins des deux tiers le taux moyen depuis i85o. Il y a toutefois des exceptions. Cet accroissement a été, comme en France, généralement rapide jusque vers 1880; puis moins rapide depuis cette date. Il s'est produit surtout dans les temps de prospérité commerciale ; il s'est arrêté et il y a même eu parfois rétrogradation dans les années de dépression économique. Le taux varie comme en France, suivant les localités, les professions et l'emploi de chaque travailleur. Il est moindre dans l'agriculture que dans l'industrie. Celui des femmes ne monte qu'à la moitié ou aux deux tiers de celui des hommes.

L'accroissement général, qui paraissait avoir été plus rapide en France qu'en Belgique, en Grande- Bretagne et aux Etats-Unis de 1870-73 à i88o-83, semble avoir été au contraire un peu plus lent depuis cette époque.

La Belgique et l'Italie sont, parmi les huit pays comparés, ceux dont le taux des salaires est le plus bas ; le maximum n'est, en Belgique, que la moitié du maximum français. Le niveau est à peu près aujourd'hui le même en Allemagne qu'en France. En Angleterre, ce niveau est généralement plus haut, surtout pour les minima qui sont à peu près doubles des minima français : ce qu'on peut attribuer à un certain nivellement résultant de l'action des syndicats. Les Etats-Unis sont au sommet de l'échelle, à unehauteur plus que double ou presque double de celle de l'Angleterre. Au Japon, où le salaire nominal est encore extrêmement bas, le taux a plus augmenté que partout ailleurs durant la dernière décade : conséquence du développement économique.

La statistique des salaires ne tient pas compte en général (sinon pour la nourriture des salariés agricoles) des compléments et suppléments qui grossissent dans certains cas le revenu de l'ouvrier. Le contrat de louage de travail peut être stipulé au temps, heure, jour, mois, année, ou à la pièce. D'ordinaire le travail aux pièces procure un salaire plus fort, mais il est mal vu des syndicats ouvriers qui l'accusent d être un moyen de pressurer le travailleur. Les pourboires, les étrennes, les gratifications fournissent un supplément à plusieurs catégories de salariés. Les sursalaires, heures supplémentaires ou heures de nuit payées à un taux plus élevé que les autres, les primes à la surproduc-

tion, les primes à l'économie, augmentent aussi le salaire. Les syndicats ne voient pas d'un bon œil la surproduction, qui est le corollaire du travail à la tâche.

La participation aux bénéfices est en théorie un système ingénieux de sursalaire qui semble logique, puisqu'elle associe le salariat au profit du patronat dans une proportion fixée par contrat, et qu'indépendamment du revenu qu'elle procure aux salariés, elle les lie moralement à l'entreprise et qu'elle tend ainsi à établir l'harmonie des intérêts entre les deux parties. Cependant la pratique constate que l'institution ne fait pas de progrès.

Dans les siècles passés, la journée de travail était en général longue. Sous le règne de Louis-Philippe, elle l'était encore dans beaucoup de métiers : \!\ heures 1/2 à i5 heures, par exemple, dans les fdatures de coton. Depuis i84i, la loi a limité la durée du travail des enfants dans les manufactures ; celle du 3o mars 1900, qui régit aujourd'hui la matière, fixe un maximum de 10 heures pour tous les ateliers de femmes et d'enfants et même pour les ateliers mixtes où se trouvent des ouvriers du sexe masculin. Avant le vote de cette loi, une enquête avait constaté que la moyenne générale des établissements industriels ne dépassait pas 10 h. 1/2.

Le repos du dimanche, qui était général sous l'ancien régime et qui avait cessé de l'être après la Révolution, a été prescrit sous la Restauration par une loi* de 181 4. Cette loi, qui était tombée en désuétude après i83of a été abrogée en 1880. Mais celle du i3 juillet 1902 en a rétabli l'obligation ; l'application

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n'a pas été sans soulever des difficultés et des réclamations.

Le repos dominical est prescrit par les lois et par les mœurs dans plusieurs Etats, Angleterre, Suisse, Allemagne, Belgique, Etats-Unis, et il est observé.

Dans ces pays, la durée de la journée varie de 9 à 1 1 heures en général ; elle est même de 8 heures aux Etals-Unis pour les ouvriers du bâtiment.

En Angleterre et aux Etats-Unis, les ateliers étant fermés l'après-midi du samedi, la semaine de travail n'est que de 54 heures *, elle est même réduite à kk heures dans le bâtiment aux Etats-Unis.

Le travail trop prolongé épuise le travailleur et diminue la moyenne de sa productivité horaire. Il est donc à la fois humainement bon et économiquement profitable qu'il ait chaque jour et chaque semaine un temps libre, afin de réparer ses forces et de vivre pour lui-même. Mais c'est une question — question non résolue par l'expérience — de savoir au delà de quelle limite la réduction des heures devient préjudiciable à la production de la semaine. A l'exemple des « Labor Unions » américaines, le syndicalisme français s'agite aujourd'hui en vue d'obtenir la journée de huit heures et même la demi-journée du samedi ; mais il prétend obtenir ces réductions de temps sans réduction du salaire hebdomadaire, autrement dit, augmenter le prix de l'heure. Il y a là un obstacle considérable à l'acquiescement des patrons.

Le chômage est une cause de diminution du revenu annuel de la classe ouvrière. On s'en préoccupe beaucoup aujourd'hui en France et ailleurs ; mais, malgré les caisses de syndicats, encore bien peu nombreuses,

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malgré les allocations accordées par l'Etat ou par des communes pour occuper les chômeurs, on n'a trouvé que des palliatifs très imparfaits.

Le chômage est un mal grave, moins étendu toutefois qu'on ne le croit souvent. C'est à tort que les socialisles disent que la grande industrie l'a aggravé ; elle l'a seulement rendu plus apparent dans certains cas. Il faut distinguer, d'une part, le chômage régulier des mortes-saisons, parce que les travailleurs des professions de ce genre exercent d'ordinaire une profession accessoire, et, d'autre part, le chômage accidentel causé par le ralentissement général ou partiel de la production ou par l'instabilité et l'incapacité du travailleur. Deux recensements français ont constaté au mois de mars une proportion de chômeurs de 4 1/2 p. 100 de la population ouvrière.

Quand on connaît la somme d'argent que touchent les salariés, on n'a encore que la moitié des données nécessaires pour connaître les moyens d'existence de la famille ouvrière ; il reste à apprécier dans quelle mesure cet argent sert à la satisfaction de ses besoins : c'est la recherche plus complexe du salaire réel. On dit généralement, et depuis bien longtemps, que la vie renchérit ; on le dit dans la famille bourgeoise comme dans la famille ouvrière, et on a, dans un certain sens, raison de le dire.

Quel sens ? Quand on consulte les mercuriales des prix, on voit que beaucoup de marchandises ne sont

pas plus chères aujourd'hui qu'il y a trente ans en France, que beaucoup même sont moins chères.

L'ensemble des prix de gros a été en hausse presque constante, en même temps d'ailleurs que le salaire nominal, de i85o à 1873, et même jusqu'en 1880. Il a baissé ensuite presque constamment jusqu'en 1896. Il s'est de nouveau relevé depuis 1896 sans remonter jusqu'au niveau de 1880.

Il est vrai que, pendant que ces mouvements divers se produisaient dans le commerce en gros, il se produisait dans beaucoup de campagnes une augmentation presque continue du prix des vivres (le pain excepté), et que dans les villes les prix de détail étaient, en général, bien plus élevés que les prix de gros.

Somme toute, il semble, à travers les fluctuations annuelles, que le prix des subsistances n'ait pas augmenté dans les régions industrielles en France depuis une trentaine d'années. Il a sensiblement diminué à Londres.

Beaucoup d'autres articles relatifs au vêtement, à l'ameublement, au chauffage, à l'éclairage n'ont pas renchéri ou ont même baissé de prix. Les transports sont moins coûteux. Le logement a beaucoup renchéri dans les localités où la population s'est agglomérée, mais non dans celles où elle est restée stationna ire.

Le salaire réel est le rapport du prix moyen de tous les objets de consommation ordinaire de la famille ouvrière avec le salaire nominal. L' « Office du Travail » a essayé d'établir ce rapport en calculant les nombres-indices de quatre chapitres du budget ouvrier, la nourriture, dépense principale qui absorbe environ

60 0/0, et même quelquefois plus, des petits salaires, logement, chauffage et éclairage qui en absorbent i5 à 29 p. 100, et en rapprochant ces nombres-indices de ceux du salaire nominal. Voici le résultat :

Nombres- Coefficient du coût de la vie

indices du (les quantités consommées

Années salaire nominal restant les mêmes).

D'après ce tableau, le salaire ayant augmenté dans la proportion de 100 à i84, tandis que le coût de la nourriture, du logement, du chauffage et de l'éclairage n'a augmenté que de 100 à 127, il reste un écart de plus de 57 p. 100 représentant l'accroissement du salaire réel. Il faut ajouter que de 1890 à 1908, il y a eu à la fois accroissement des salaires et augmentation des prix.

En Angleterre et aux Etats-Unis des statisticiens ont trouvé un résultat à peu près semblable.

Cette statistique suppose que les quantités consommées n'ont pas changé : ce qui n'est pas conforme à la réalité.

En réalité les consommations ne sont plus les mêmes. Elles ont notablement augmenté en quantité et en variété. Les statistiques de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, des transports en fournissent des preuves irrécusables, et même elles montrent que ce sont précisément les choses à bon marché, celles surtout que consomme la classe ouvrière, dont l'augmen-

tation en quantité a été la plus forte. Avec les inventions et les perfectionnements de l'industrie et du commerce qui ont fourni de nouveaux moyens de satisfaction et avec l'accroissement de la richesse générale et du revenu des diverses classes de la société sont nés des besoins nouveaux. La vie est devenue plus chère aujourd'hui précisément parce que chacun a tendu à élargir son bien-être et qu'il a été pour ainsi dire entraîné à le faire afin de demeurer au niveau de ses pareils. La classe ouvrière est à cet égard dans une condition analogue à la classe bourgeoise. On ne peut affirmer que la monnaie ait perdu de sa valeur commerciale, c'est-à-dire une partie de sa puissance d'achat ; au contraire ; mais ce qu'on peut affirmer, c'est que sa valeur sociale a diminué, puisqu'il faut aujourd'hui dépenser plus d'argent qu'autrefois pour se maintenir au même niveau dans l'échelle sociale. Ajoutons que, si le pouvoir social de l'argent est moindre, le bien-être général des membres de la société est plus grand.

En résumé, répétons qu'il y a eu : i° accroissement au xixe et au xxe siècle du salaire nominal dans tous les pays civilisés ; 2° abaissement àuprix de beaucoup de marchandises à travers les fluctuations du marché, moins toutefois des denrées alimentaires que de beaucoup de produits manufacturés de consommation ordinaire ; 3° augmentation du salaire réel, supérieure vraisemblablement à celle du salaire nominal ; l\° mais en même temps augmentation du coût de la vie dans toutes les couches sociales, à cause du développement de la consommation individuelle.

Le logement, qui figure d'ordinaire à raison de 10 à i3 p. ioo dans le budget des salaires, soulève une

question très importante pour la moralité comme pour le bien-être de la famille ouvrière. Des efforts ont été faits de plusieurs côtés pour l'assainir et l'améliorer, surtout dans les grandes agglomérations où il est le plus défectueux. Des établissements, surtout des établissements isolés dans la campagne, ont construit des maisons pour leur personnel ; des sociétés philanthropiques, des associations coopératives, des spéculateurs en ont construit dans plusieurs grandes villes ; des municipalités, en Angleterre surtout, s'y sont intéressées.

Existe-t-il une mesure comparative de la totalité des gains annuels des travailleurs salariants, c'est-à-dire des entrepreneurs et de la totalité des gains des travailleurs salariés, ouvriers et employés ? Non ; il n'y a que des essais vaguement approximatifs et des hypothèses qui n'ont pas pu tenir compte de toutes les données du problème. Ce qui est certain, c'est qu'il existe trois facteurs de la production : le travail d'entreprise, le travail d'exécution (par l'entrepreneur ou par le salarié) et le capital, et que tous trois doivent obtenir une rémunération suffisante pour les engager dans la collaboration. Que la part de l'entrepreneur soit généralement la plus forte, c'est logique et c'est juste, puisque c'est lui qui, dirigeant toute l'opération et hasardant son capital ou un capital emprunté, fait surtout le succès ou l'insuccès de l'affaire. A chacun suivant ses œuvres : c'est sur ce

principe qu'est fondée la diversité des salaires comme celle des profits.

Il nous paraît plus intéressant et plus pratique de constater (comme nous l'avons fait) l'augmentation du salaire réel que de poser le théorème de son rapport quantitatif avec la somme des profits. Des statisticiens qui ont abordé la question du revenu des Français s'accordent à peu près à dire que les trois quarts environ de ce revenu sont dus au travail, travail non seulement des salariés de tout ordre, mais des entrepreneurs, artisans, cultivateurs, personnes exerçant un art libéral, etc.

On a voulu se servir des annuités successorales, à l'aide desquelles on calcule par approximation l'accroissement de la fortune des Français, pour soutenir que cet accroissement formé des profits des entrepreneurs et capitalistes avait été supérieur à l'accroissement des salaires depuis cinquante ans. En réalité, l'accroissement des biens que les successions mettent en évidence est le fruit des épargnes de nombreuses catégories de personnes, y compris beaucoup d'ouvriers, surtout d'ouvriers ruraux possédant un lopin de terre. Sans doute i/4 de la fortune française est entre les mains d'un très petit nombre de familles véritablement riches ; mais, d'autre part, les 2/5 de cette fortune se trouvent répartis entre l'immense majorité des Français qui laissent un héritage (98 p. 100).

Voilà le résumé des faits relatifs aux taux du salaire, aux dépenses des salariés et à la comparaison de leur revenu avec celui des chefs d'établissement ; ils sont presque tous fournis par la statistique. Ils sont en

accord avec la théorie, ce qui est naturel, puisque la science économique tire ses théories de l'observation des faits.

Autrefois la coalition était interdite dans tous les pays manufacturiers ; les ouvriers n'avaient aucun moyen légal de faire valoir en corps leurs réclamations devant leurs patrons. Il y a bien eu, de tout temps probablement, des grèves, mais elles étaient rares et elles étaient punies ; il y a bien eu des associations d'ouvriers dont la plus puissante en France a été le compagnonnage, mais elles étaient clandestines et proscrites ; les corps de métier et la plupart des confréries comprenaient parfois les ouvriers, mais ils étaient régis par les maîtres du métier.

L'Angleterre est le premier Etat qui ait levé l'interdiction des coalitions. En France, la coalition a cessé d'être un délit et est devenue partant un acte licite, ainsi que la grève, par la loi du 25 mai i864 ; la loi du 21 mars i884 a étendu les pouvoirs des grévistes et a autorisé la formation de syndicats professionnels dont elle a réglé les conditions d'existence.

La coalition consiste dans l'entente concertée de plusieurs employés ou ouvriers pour adresser à leurs employeurs une demande collective.

La grève, qui en est la suite non nécessaire, mais ordinaire, consiste dans la cessation simultanée du travail par les coalisés. Il n'existe pas dans les lois un droit spécial de grève, mais la grève est un acte licite, puisqu'elle n'est plus un délit.

Depuis la loi de i884, le nombre des grèves, qui en général s'accroît clans les années d'activité industrielle et diminue dans les années de torpeur, a été, somme toute, en augmentant ; il y en a eu en igo4 1,026, dans lesquelles 271 .000 ouvriers ont été engagés.

Les causes les plus ordinaires des grèves sont d'abord le salaire, demande d'augmentation, résistance à un abaissement, changement dans les conditions de paiement ; en second lieu, la réduction des heures du travail, la protestation contre le renvoi d'ouvriers et la demande de renvoi de contremaîtres. Les industries textiles, celles des cuirs et des peaux, celles des mines et de la métallurgie sont les plus atteintes. Ce sont. naturellement, les départements les plus manufacturiers, comme la Seine et le Nord, qui en sont le plus souvent le théâtre.

Quelque nombreuses ou bruyantes que soient les grèves, elles ne mettent en mouvement qu'une minime fraction de la population ouvrière (à peine 2 p. 100, moyenne de 1 890-1 899).

On a calculé que de i8g3 à 190/i il y a eu, sur 100 grèves, environ i[\ réussites, 61 transactions et 25 échecs; depuis que les syndicats ouvriers sont plus fortement organisés, le nombre des échecs complets semble avoir diminué et celui des transactions avoir augmenté. La grève profite donc souvent aux grévistes, plus ou moins. Mais à quel prix pour eux et pour l'industrie, c'est ce que la statistique n'a pas encore su calculer. En tout cas, l'observation impartiale des faits autorise à dire que, si les grèves ont augmenté les salaires dans des cas spéciaux, elles n'ont eu jusqu'ici qu'une influence très faible sur la hausse générale des salaires depuis

i85o, puisqu'on a constaté partout cette hausse, qu'il y ait eu ou non des grèves.

Dans tous les pays, les grèves ont à peu près les mêmes causes et elles ont augmenté en nombre, excepté en Angleterre.

Dans le millier de grèves qu'on enregistre maintenant en France, la très grande majorité se résolvent sans faire de bruit ; ce sont des grèves purement professionnelles, normales pourrait-on dire. Mais il y en a aussi qui sont bruyantes, qui occasionnent même des désordres publics et émeuvent l'opinion : ce sont des grèves dans lesquelles l'élément professionnel se trouve d'ordinaire surchauffé par une inspiration politique.

Si le fait de se mettre en grève n'est plus un délit depuis la loi de i864, non plus que les amendes et prescriptions (mise à l'index, etc.) depuis la loi de 1884, et s'il est illogique de chercher à interdire la grève, cependant" les menaces et les violences restent punissables. La mise à l'index des ouvriers et des patrons est une arme redoutable entre les mains des ouvriers ; ils en usent abusivement quand ils empêchent par des brimades les ouvriers non syndiqués de venir travailler dans un atelier mis à l'index.

A la grève, les patrons opposent le lock-out, c'est-àdire la fermeture simultanée de leurs ateliers, afin de retirer aux ouvriers qui continueraient à travailler la faculté de subsidier, par un prélèvement sur leur salaire, les grévistes des établissements mis à l'index. Le lock-out est licite comme la grève ; les syndicats patronaux dans lesquels la discipline est jusqu'ici moins facilement acceptée que dans les syndicats ouvriers, commencent à comprendre la nécessité de s'entendre pour opposer

ÉTAT PRÉSENT ET PERSPECTIVES 43g

une digue à l'envahissement des prétentions ouvrières.

Les administrations publiques n'ont pas qualité pour s'immiscer dans les conflits du travail, tant que ces conflits restent pacifiques, et c'est à tort qu'elles l'ont fait plusieurs fois en France. Mais un des devoirs essentiels de tout gouvernement est de maintenir la liberté individuelle et la paix publique. En mainte circonstance le gouvernement français ne l'a pas fait assez tôt et assez énergiquement ; par faiblesse il s'est rendu en partie responsable de la prolongation et de l'aggravation des désordres, attaques contre des personnes, destruction de propriété, interruption de la vie économique par des violences J. Que deviendrait la vie sociale si tout établissement, tout chef d'industrie, tout ouvrier désireux de travailler était livré sans défense à la colère de centaines d'ouvriers exaspérés par des prédications révolutionnaires ? Ce serait le commencement du règne de l'anarchie.

Quel désordre moral et quelle menace si. cet esprit d'insurrection envahissait les administrations publiques2 ?

i. Des membres du Parlement n'ont pas craint d'accuser la troupe parce qu'elle avait accompli son devoir, et de demander qu'on ne l'envoie jamais sur le théâtre des grèves.

2. Il est scandaleux, même sous le couvert d'une grève, qu'un employé de l'Etat, parlant au nom de ses camarades en grève, ose dire au président des ministres, comme cela a eu lieu dans la grève des postiers de mars 1909 : « Si les grévistes sont acculés à continuer, la bataille prendra bientôt un caractère révolutionnaire et entraînera la participation des ouvriers syndiqués de la G. G. T. » Ce qui implique, comme il a été dit par des orateurs, la destruction du matériel de l'Etat. Il est scandaleux qu'un employé gréviste, délégué par ses camarades, ait pu dire, au moment de la terminaison de la grève (23 mars 1909): <( Nous rentrerons la tète haute. Ceux qui sont restés la baisseront. Quand j'ai vu hier, dans le cabinet du président du conseil, les gouvernants, à genoux pour ainsi dire, nous demander

A côté du mal que produit fréquemment la grève, le législateur a placé un remède : l'arbitrage et la conciliation. Ils sont appliqués dans maint pays. La loi du 27 décembre 1892 les a organisés en France à l'état facultatif, le seul mode qui soit rationnel. Mais le succès de cette loi a été jusqu'ici extrêmement médiocre.

Les syndicats ouvriers sont les foyers où se forment et d'où éclatent en général aujourd'hui les grèves. La loi du 21 mars i88/j, froidement accueillie d'abord, a eu bientôt un large effet : le nombre des syndicats enregistrés, qui n'était que de 5^9 en i885, était de 12.971 (3.6i2 syndicats patronaux, 5.32 2 ouvriers, i54 mixtes) en janvier 1907; il comprenait 3i5.2i7 patrons et 896.012 ouvriers, ce qui donne une proportion générale d'environ un cinquième des patrons et des ouvriers recensés dans l'industrie. Dans quelques professions, comme les mines et les produits chimiques, la proportion est beaucoup plus forte : plus de la moitié des ouvriers sont syndiqués. Chez les ouvrières elle est beaucoup moindre.

Le syndicat a donné à la classe ouvrière militante une force énorme qui va grandissant ; il lui a rendu de notables services ; il peut lui en rendre de très considérables. Mais il a eu le tort (l'agriculture mise, sauf

l'apaisement du conflit, j'ai senti que nous étions forts parce que nous riions résolus. Aller plus loin aurait été une faute de tactique. En reprenant le travail nous remportons une victoire ; mais, si demain il fallait donner un nouveau coup, nous nous retrouverions tous plus unis que jamais, et le gouvernement saurait qu'il faut compter avec le prolétariat postal organisé... »

La grève, en effet, ne s'est terminée que parce que les grévistes ont été convaincus que le ministère allait leur accorder ce qu'ils demandaient.

La révocation du 12 mai a été un acte d'autorité tardif, mais nécessaire.

quelques exceptions, en dehors) de développer l'antagonisme des classes en groupant les travailleurs de l'industrie, salariants et salariés, en deux camps organisés en permanence l'un contre l'autre sur le pied de guerre, l'un pour réclamer sans cesse de nouveaux avantages et les obtenir au moyen de la grève, l'autre pour maintenir autant que possible le statu quo, même par le lock-out quand il est nécessaire. Un tel état de choses n'est propre ni au progrès de la richesse par le travail ni à l'harmonie sociale.

Il y a lieu de distinguer le syndicat normal qui. conformément à la loi, s'occupe exclusivement des intérêts du métier, et le syndicat révolutionnaire qui. outre les affaires professionnelles, cherche par une agitation systématique à désorganiser la société actuelle en vue de préparer l'avènement d'une société socialiste dans laquelle il n'y aurait plus ni patrons, ni capitalistes, ni salariés. Les syndicats jaunes et les syndicats rouges représentent à peu près les deux tendances extrêmes, ceux-ci beaucoup plus démonstratifs et plus populaires que ceux-là. Les fédérations qui groupent les syndicats en augmentent la force, mais menacent par leur obéissance au mot d'ordre de leurs chefs de devenir une puissance redoutable dans l'Etat.

Les bourses du travail sont pour la plupart des organes de concentration de la campagne entreprise par les syndicats rouges.

Les syndicats rouges, tout en servant ou croyant servir les intérêts de leurs affiliés, leur donnent parfois des conseils pernicieux à l'industrie française ou à la nation française : limitation volontaire de la productivité en vue de se ménager du travail pour un plus grand

nombre d'heures, sabotage du travail et de l'outillage en cas de désaccord avec le patron, antimilitarisme et antipatriotisme, désertion sous les drapeaux, etc.

La Confédération générale du travail est imbue de ces doctrines et les propage. Elle professe la doctrine de Karl Marx sur l'iniquité du profit et le dogme socialiste de la destruction du patronat et du capitalisme, tout en se défendant d'être à la remorque du socialisme ; elle se propose exclusivement, dit-elle, de grouper les forces ouvrières pour la lutte de classe et de les conduire à l'attaque. Elle a pour politique « l'action directe », c'est-à-dire en réalité l'omnipotence de la force brutale des masses. Elle n'existe que depuis une douzaine d'années et elle est déjà tristement fameuse. Elle a dirigé la manifestation du Ier mai 1906 pour la journée de huit heures ; elle est intervenue dans mainte grève ; elle en a suscité; en août 1908, elle a été l'ordonnatrice de l'échauffourée de Draveil-Vigneux. Cette confédération est un chancre au flanc du corps social ; si elle n'a pas la sagesse de se renfermer d'elle-même dans le cadre et clans l'esprit de la loi, ne sera-t-il pas nécessaire un jour de l'extirper pour essayer d'arrêter la gangrène ?

Les rouges sont ingrats à l'égard de la France contemporaine. Non seulement les salaires de la classe ouvrière ont beaucoup augmenté en un demi-siècle par suite de causes économiques générales, mais l'Etat et la philanthropie ont beaucoup fait pour améliorer sa condition sociale.

Autrefois il n'y avait pas de lois spécialement tutélaires de cette classe. Aujourd'hui il y en a dans presque tous les Etats civilisés ; nous venons d'en rappeler plusieurs. Le suffrage universel a changé en France l'équilibre de la politique et mis les questions ouvrières à Tordre du jour. Après l'éclosion confuse des systèmes sociaux en i848, la seconde République et le second Empire ont promulgué plusieurs lois de ce genre, entre autres celle de la suppression du délit de coalition ( 1 864) • La troisième République a beaucoup augmenté le nombre des lois ouvrières : loi du i5 mai 1874 qui a remanié la loi de i84i sur le travail des enfants dans les manufactures, lois du 2 novembre 1892 et du 3o mars 1 900 sur le travail des femmes et des enfants et même des hommes quand ils se trouvent dans le même atelier que des femmes ou des enfants, loi du i3 juillet 1906 sur le repos dominical, loi du 2 juillet 1890 qui a supprimé le livret, loi du 12 janvier 1896 relative aux retenues sur les salaires, décret du 10 août 1899 sur les conditions du salaire dans les travaux publics, loi du 17 mars 1904 sur les bureaux de placement, loi du 27 décembre 1890 sur la rupture du contrat de travail, loi du 12 juillet 1893 sur l'hygiène, lois du 19 mai et du 29 juin 1894 sur le travail des mines et sur les retraites des mineurs, loi du 9 avril 1898 sur les indemnités en cas d'accidents survenus dans le cours du travail (amendée par plusieurs autres lois), loi du 27 décembre 1892 sur la conciliation et l'arbitrage, etc. Divers projets, entre autres sur le contrat collectif et sur les retraites ouvrières, sont sur le métier. D'autres y seront mis bientôt.

Le gouvernement républicain a en France la plus

grande part dans l'œuvre des lois ouvrières. Œuvre démocratique en principe, elle constitue un progrès social quand elle assure aux masses l'égalité des droits ou quand elle cherche à leur adoucir les aspérités de la vie, mais elle est antilibérale quand elle constitue des privilèges en faveur des uns et au détriment des autres, et antiéconomique quand elle entrave le progrès de la richesse et décourage l'entreprise. La doctrine économico-interventionniste, guidée par le principe de solidarité sociale, a inspiré ces lois. Les radicaux et les socialistes ont été, parmi les partis politiques, les plus ardents à les réclamer et à les soutenir dans la presse et à la tribune parlementaire, les premiers comme un but, les seconds comme un moyen de parvenir à un autre but. Les progressistes se sont associés à l'œuvre démocratique dans certains cas, et dans d'autres ils se sont efforcés, avec plus ou moins de succès, de ne pas la laisser déborder au détriment de la liberté industrielle et de la production nationale.

Il y a d'autres manières d'améliorer la condition de la classe ouvrière que le remaniement de la législation. Le patronage en est une.

Le patronage industriel a été en faveur dans la sphère gouvernementale sous le second Empire, et il a obtenu des succès. Il se traduit surtout par des logements sains mis à la disposition des familles ouvrières, par des fournitures à bon marché, par des secours aux malades, par des pensions de retraite, par des écoles. Il est moins

apprécié depuis que le socialisme accuse ses bienfaits d'être des apparences trompeuses dont le résultat est d'asservir le salarié au patron. Aussi est-il en déclin : ce qui nous semble regrettable. Il y a pourtant des cas où le patronage est une nécessité : une usine située dans une région isolée a besoin de loger ses ouvriers.

Le patronage social est moins menacé, parce qu'on ne peut pas l'accuser d'être un calcul égoïste. Aussi a-t-il fait, depuis un demi-siècle, de très notables progrès par l'extension, par la variété et par une meilleure entente de ses applications.

L'assistance, publique et privée, n'est pas une institution ouvrière : elle soulage les misères. Mais, comme la classe ouvrière n'a souvent qu'un revenu très exigu, c'est elle qui a le plus d'occasions d'en profiter. D'ailleurs, c'est dans les grandes agglomérations urbaines, où les ouvriers sont très nombreux, qu'elle a le plus d'occasions de rendre des services.

Outre les bureaux de bienfaisance qui donnent des secours à plus d'un million de personnes, il existe un nombre considérable d'établissements publics ou privés d'assistance : le nombre de ceux qui sont reconnus d'utilité publique a plus que quadruplé de 1860 à 1898. Le relevé fait à l'occasion de l'exposition universelle de 1900 a fourni un total de plus de 60.000 institutions.

Une loi du i5 juillet 1893 a assuré l'assistance médicale à tout malade privé de ressources : près d'un million de personnes en ont profité en 1906, plus ou moins légitimement. Les hôpitaux et hospices ont cette même année traité 664 -ooo malades. Une loi du i4 juillet 1905 a assuré à tout vieillard ou à tout

infirmé sans ressources une allocation mensuelle de 5 à 3o francs. La répartition a donné lieu à des abus.

A Paris fonctionne depuis plus d'un demi-siècle une grande administration, celle de l'Assistance publique, qui dépense en secours de diverse nature une cinquantaine de millions par an.

L'assistance qu'un ouvrier se procure à lui-même par sa prévoyance est moralement bien supérieure à celle qu'il reçoit d'autrui ; c'est le Self-help des Anglais.

Les caisses d'épargne avaient en dépôt 277 millions en 1860 et 4.654 millions en 1905. Une partie de ces millions a été versée par des ouvriers. Ceux-ci possèdent d'ailleurs bien d'autres capitaux ; le chiffre de leur avoir total est complètement inconnu.

Les sociétés de secours mutuels dont la loi du Ier avril 1898 a fixé le régime actuel ont fait de grands progrès, au moins jusque vers 1903, année où elles comptaient plus de 2 millions de membres participants et encaissaient 58 millions. Elles n'appartiennent, en France, qu'en partie à la catégorie du Self-help, puisqu'une part de leurs ressources, surtout de celles qui sont destinées aux pensions de retraite, provient de l'assistance des membres participants et de l'Etat.

L'Association coopérative de consommation est aussi une institution de Self-help. De grands et louables efforts ont été faits pour la populariser en France ; ils commencent à porter des fruits, moins toutefois qu'en Angleterre et en Allemagne. Ces coopératives rendent de très appréciables services. Elles se développeront assurément ; ce qui n'autorise nullement à penser qu'elles se substitueront un jour au mode actuel de commerce.

L'association coopérative de production a une ambition plus haute que sa sœur : celle de transformer radicalement le monde économique et d'éliminer le patronat. Mais c'est un organisme compliqué et délicat qui a eu bien de la peine à se faire, grâce à de bienveillantes tutelles, une très petite place dans l'industrie française.

Le socialisme, qui a toujours manifesté une grande sollicitude pour le prolétariat et qui lui prédit sa rédemption par l'adoption de son système d'organisation sociale — chaque école socialiste a le sien — est radicalement hostile au salariat et au patronat et ne consent même à tolérer la coopération qu'en l'épurant de tout mélange d'égoïsme capitaliste. Le salariat est, suivant lui, la forme d'asservissement du travailleur salarié au capitaliste salariant, laquelle aurait succédé au servage et à l'esclavage. Pour le supprimer, il faut enlever aux patrons actuels le capital qui fait leur puissance et le remettre par octroi gratuit de l'Etat aux travailleurs groupés en associations et affranchis de toute redevance — sauf à l'Etat — qui le feront valoir à leur profit et qui produiront assurément, affirme le socialisme, beaucoup plus de richesse que n'en produit la société actuelle.

En attendant la réalisation de cet idéal, le socialisme provoque et appuie toutes les mesures légales d'interventionnisme qu'il croit propres à avantager la classe ouvrière et qui étendent les pouvoirs de l'Etat

448 SALARIAT ET SALAIRES f

sur l'industrie : en quoi il remplit son rôle de champion du prolétariat et suit la politique qu'il a tracée dans son programme parlementaire et dont certaines parties se sont déjà réalisées, non sans de grandes modifications, il est vrai. Mais ces mesures ne sont pour lui que des avant-coureurs ; rien n'est fait qui vaille tant qu'existeront le patronat et le salariat, la propriété individuelle et l'intérêt du capital ; on n'est vraiment socialiste que lorsqu'on professe cette foi.

Supprimer le patronat et transformer le salarié subordonné en maître disposant de tous les capitaux, jouissant non seulement d'une liberté absolue, mais de la richesse et du bien-être, est un idéal propre assurément à séduire la classe ouvrière. Est-ce la lente évolution des siècles ou est-ce une brusque révolution qui en fera une réalité ? On conçoit que la génération présente qui veut jouir incline vers le second moyen.

Et après ? Le collectivisme offre son programme qui est dans ses livres. Mais le communisme, l'anarchisme ont aussi le leur. Les uns et les autres sont des échafaudages d'hypothèses et d'impossibilités. Combien d'ouvriers ont le sens économique assez développé pour voir le faible de ces doctrines ? La masse de ceux qui cherchent à se former une foi sociale est fascinée par des critiques qui répondent à leur sentiment intime et par des espérances qu'on leur présente comme fondées sur des raisons.

Tel est, aujourd'hui, l'état de choses relativement à la classe ouvrière en France. C'est un mélange du bien et du mal. La condition des salariés s'est améliorée. Chez toutes les nations manufacturières la classe ouvrière pèse dans la politique économique d'un poids

plus considérable qu'autrefois ; depuis la seconde moitié du xixe siècle, le quatrième Etat s'est fait une place dans le monde. Mais ce quatrième Etat qui parle haut et s'agite n'est véritablement ni le prolétariat ni la classe ouvrière ; c'est un groupe d'idéalistes, toujours grossissant, il est vrai, en nombre et en audace, dans lequel les syndicats rouges ouvriers se trouvent flanqués de petits employés d'administrations publiques, d'instituteurs, de théoriciens de la négation anarchiste, de l 'antimilitarisme et de l'antipatriotisme.

Cet état d'esprit a rendu plus difficile que jadis la position des industriels, et pendant que, d'un côté, le génie de l'invention faisait faire d'incessants progrès au pouvoir de l'homme sur la matière, d'autre part, l'entreprise industrielle était rendue plus hasardeuse par les menaces de rupture ou de difficultés avec le personnel salarié. L'esprit d'antagonisme s'est beaucoup envenimé dans ce personnel depuis une vingtaine d'années ; par la prédication socialiste et anarchiste un esprit nouveau s'est développé qui a affaibli en France le respect de la propriété et la sécurité du travail. C'est regrettable.

Quel avenir cet état de choses fait-il présager ?

Pour l'entrevoir, nous ne chercherons pas à porter nos regards par-dessus les siècles jusqu'à un millier d'années. Si c'est là le terme que certains socialistes assignent à l'évolution lente pour qu'elle aboutisse enfin à la suppression du salariat, nous ne nous

45o SALARIAT ET SALAIRES

arrêterons pas à discuter leur rêve. Les générations prochaines n'y sont pas intéressées ; ni elles, ni les socialistes, ni nous, ne savons ce qui sera alors ; c'est pourquoi toute fantaisie imaginative est à l'aise. Si nous avions cependant un sentiment à émettre, ce serait que le salariat existera encore probablement alors, agrémenté sans doute de divers autres contrats de travail, puisque le salariat existait il y a mille ans, deux mille ans et plus.

Ce que nous affirmons, c'est qu'il existera dans trente ans, voire même dans cent ans, ce que ni l'auteur ni les lecteurs actuels du livre ne seront là pour vérifier. Malgré les systèmes qui, depuis près d'un siècle, s'efforcent théoriquement ou pratiquement de le supplanter, il s'est étendu et il est plus généralisé que jamais. C'est qu'il est plus qu'utile : il nous apparaît comme nécessaire.

Les socialistes donnent une solution de ce problème avec leur imagination. Les économistes libéraux et pratiques travaillent, d'après l'expérience du passé, à éclairer quelque peu le présent et l'avenir. Or, l'expérience enseigne que, s'il y a bien des choses qui changent, il y en a qui demeurent et qui sont de tous les temps, et que le salariat en est une.

Tout en subsistant, le salariat se modifiera sans aucun doute. Il y a des formes qui se développeront aux dépens d'autres formes ; il y en aura probablement de nouvelles. Le contrat collectif, par exemple, pourra en devenir une, si quelque jour les syndicats ouvriers offrent une surface de responsabilité assez large et assez solide pour que des syndicats patronaux contractent en sécurité avec eux ; l'entreprise du travail

ÉTAT PRÉSENT ET PERSPECTIVES ^5l

en marchandage par des groupes d'ouvriers pourra devenir fréquente dans l'industrie et dans l'agriculture ; des sociétés pourront se former, ayant exclusivement pour objet la fourniture de la main-d'œuvre, etc. Le contrat de louage de travail n'est pas moins souple que le contrat de vente. Mais ces divers modes laisseront intact le principe même du salariat. D'ailleurs ces variantes, applicables peut-être aux grands ateliers, ne modifieront guère le rapport légal des maîtres et des salariés dans les petits ateliers, ni peut-être la condition des domestiques, ni celle de beaucoup d'employés.

L'association, qui a gagné beaucoup de terrain depuis quarante ans, en gagnera certainement encore, et fera naître des combinaisons de contrat de travail jusqu'ici inusitées.

Les coopératives de consommation et les coopératives de crédit semblent destinées à prendre une large extension : ce qui sera un bien. Il ne paraît pas devoir en être de même pour la société coopérative de production. L'expérience ne plaide pas en sa faveur et, quand on examine de près la question, on reconnaît que l'expérience est en cela d'accord avec la nature des choses. Un des patrons les plus autorisés de la coopération . a écrit que « quand viendra le second centenaire de quatre-vingt-neuf, peut-être alors nos petits-fils pourront-ils voir le couronnement de l'édifice et saluer l'avènemeut de ce que j'appellerais la République coopérative ». Nous n'osons pas nous associer à cet horoscope lointain.

Il ne semble pas douteux que le salaire, salaire nominal et salaire réel, augmentera, puisque les causes qui l'ont fait augmenter depuis le commen-

cernent du xix° siècle, progrès de l'agriculture, de l'industrie, des transports par les perfectionnements de l'outillage et des procédés, continueront à exercer leur influence en rendant la production moyenne par tête de travailleur plus abondante et plus économique.

L'or conservera-t-il toute sa valeur actuelle d'échange ou en perdra-t-il une partie ? Question de fait à laquelle il serait prématuré de répondre, quoiqu'il semble que depuis quelques années la production très abondante des mines exerce une influence sur les prix. Toutefois ce qu'il est permis de présager, c'est qu'avec l'accroissement de la richesse, les besoins deviendront plus variés, plus nombreux, le bien-être se développera dans les diverses couches de la société, que par conséquent la vie continuera à devenir pour tous plus coûteuse, même dans le cas où le prix moyen des marchandises continuerait à diminuer. C'est ce que nous avons vu, ainsi que nos pères. Pourquoi nos fds ne le verraientils pas ?

Il est à souhaiter que ce progrès de la richesse soit profitable à la prévoyance industrielle des ouvriers et au progrès général des institutions de prévoyance. L'Etat en France ne ménagera assurément pas ses encouragements, ses règlements et son assistance. Un système quelconque de retraites ouvrières fonctionnera probablement ; mais quelle sera, sous le régime d'administrations subordonnées au suffrage universel, la progression du nombre des cas d'invalidité et des exemptions de cotisation personnelle pour cause de minimum de salaire ? Quelle charge incombera au Trésor public ? Ce n'est pas sans une certaine inquié-

tude qu'on envisage l'indépendance politique d'une nation dont le gouvernement, au nom de la solidarité, tiendra dans sa main par des modes variés d'assistance, de subsides, de pensions, les fils de l'existence de millions de citoyens, surtout si ce gouvernement est suspendu lui-même par un fil au caprice des électeurs et impuissant à contenir ses employés.

L'interventionnisme en matière d'organisation du travail n'a pas épuisé son programme. Il plaît à la démocratie et il est, sous des formes et à des doses diverses, en faveur aujourd'hui dans la plupart des Etats manufacturiers.

Il aura pour la génération prochaine, comme pour la nôtre, cette double raison d'être que la tutelle législative et administrative de l'Etat s'exerce surtout en faveur des salariés et que la masse populaire des salariés acquiert de plus en plus d'autorité en politique. En France particulièrement, où le suffrage populaire n'a de contrepoids ni dans les institutions ni dans les mœurs, les lois ouvrières on,t chance de se multiplier. Il sera proposé sans doute, comme il en a déjà été proposé, de bonnes mesures que l'opinion publique acceptera et des mesures de caste contre lesquelles l'intérêt de l'industrie essaiera de réagir, ou sous lesquelles, si elles sont adoptées, elle souffrira.

Relativement au salariat, — seule question que nous ayons à traiter directement dans ce volume, — nous voyons le danger que créent pour un prochain avenir le syndicalisme et l'utopie socialiste.

Le syndicat professionnel existe dans tous les pays manufacturiers ; il ne pouvait pas ne pas recevoir en France une consécration légale. C'est un fait qui n'est

plus à discuter aujourd'hui. Mais il aurait dû rester professionnel et rendre ainsi les services qui lui sont propres ; il l'est à peu près dans plusieurs Etats, notamment en Angleterre. En France il est, dans les syndicats ouvriers rouges, pénétré d'idées sectaires et conduit par l'esprit révolutionnaire. Les syndicats patronaux sont loin d'être eux-mêmes exempts d'étroitesse de vues et d'exclusivisme. Ils sont les uns en face des autres équipés en guerre. Il est à craindre que loin de s'atténuer, l'antagonisme ne devienne plus aigu.

Les grèves ont augmenté en nombre ; la conciliation ne fait guère de progrès. Un groupement tel que celui de la Confédération générale du travail, laquelle n'est pas un accident fortuit, est une menace. Les ferments de désagrégation qui se sont développés, plus actifs et plus contagieux en France que dans certains autres pays, ont chance de se développer encore dans la nation et particulièrement dans l'atelier. L'esprit de discipline s'en va ; même dans des services publics le respect de la hiérarchie a été compromis par des complaisances d'en haut comme par l'insubordination d'en bas. Il n'y a pas à espérer que la propagande désorganisa trice, stipendiée peut-être par des voies secrètes et adaptée à certaine tendance d'esprit des masses, s'arrête d'elle-même; mais, comme il faut pourtant une discipline impliquaut une hiérarchie — le désordre même n'a-t-il pas la sienne? — il est très possible et il est désirable qu'une réaction d'opinion se produise, ainsi que nous l'avons dit plus haut, non seulement dans la partie éclairée de la nation, mais dans la masse des travailleurs intéressés à l'ordre.

Se produira-t-il en même temps dans l'esprit de la classe ouvrière, satisfaite par certaines améliorations et détrompée de certaines erreurs, une détente ? Dans l'esprit des entrepreneurs un bon vouloir effectif de concessions réciproques ? En attendant cette solution, la position des deux parties durant les périodes de grève restera celle d'une paix armée, position précaire, qui risque d'affecter l'esprit d'entreprise industrielle en France. Les mêmes mouvements se produiront aussi à l'étranger, objectera-t-on. Mais le mal de l'un ne guérit pas le mal de l'autre, et d'ailleurs, la France est un des pays où ce mal pourra s'aggraver le plus à cause de l'esprit du peuple, qui se porte facilement aux extrêmes.

L'utopie socialiste de la suppression du salariat et de la gratuité du capital par la révolution sociale est un autre danger. Elle fait partie du dogme des syndicats rouges. Cette suppression et cette gratuité n'auront pas lieu, avons-nous dit. « C'est notre idéal, disent quelques socialistes, il nous est bien permis d'avoir un idéal. » Sans doute, s'il ne s'agissait que d'un rêve platonique d'école. Mais la masse populaire des adeptes y a foi comme dans une réalité prochaine, et elle est convaincue que cet idéal sera appliqué, qu'il sera sa délivrance et le commencement de sa félicité. C'est le drapeau que ses chefs arborent dans les grèves politiques. Or, comme la grève ne pourra pas amener la suppression du salariat, ce serait sans cesse à recommencer dans la génération prochaine comme dans la génération présente. L'effort serait toujours suivi d'une déception, et la déception entretiendrait dans la masse des salariés un mécontentement et un malaise

moral incurables et dans la société une cause d'agitation permanente.

Le socialisme qui exerce une grande autorité sur la classe ouvrière n'adoptera-t-il pas plus tard une politique purement pratique, en renonçant à enseigner un idéal impraticable et dangereux à cause de son impraticabilité et en concentrant son effort sur des mesures interventionnistes dont on discuterait avec lui l'opportunité ? Mais il n'appartient pas à un économiste de tracer au socialisme sa règle de conduite.

Nous devons ne pas laisser le lecteur fermer ce livre sur une conclusion exclusivement socialiste. L'étude du salariat, qui est notre objet, est un sujet plus large et plus complexe ; elle présente, comme nous l'avons dit, un mélange de bien et de mal dont l'un ou l'autre apparaît comme dominant, suivant la face que l'on considère. Le mal n'est pas seulement dans l'illusion transformiste ; il est plus encore dans le relâchement de la discipline et dans l'esprit d'antagonisme et de révolte qui ont envahi l'atelier privé et les administrations d'Etat, qui menacent la productivité nationale et l'ordre public et qui font hésiter les capitaux à s'engager dans de nouvelles entreprises industrielles ; il est dans l'indécision gouvernementale en face du désordre1, mal dont on observe les progrès depuis une quinzaine d'années et que la grève des postiers en mars 1909 a

1 . Au moment où nous allions donner le bon à tirer, le journal nous apprend que, dans la grève des boutonniers, à Méru, le préfet, sollicité par des patrons d'envoyer des troupes, a répondu qu'il hésitait parce que la population était excitable. Cependant deux maisons de patrons étaient saccagées et les gendarmes en nombre insuffisant bousculés. La troupe a clé mandée après ces événements.

singulièrement aggravé ; il est dans l'excès d'ingérence tutélaire de la police, dans l'aggravation redoutée des charges fiscales, etc. Le bien, il est principalement, pour les industriels, dans l'abondance du capital et le développement du crédit ; il est dans les inventions et perfectionnements techniques qui ont contribué à la multiplication des richesses et dans le merveilleux progrès des moyens de transport et de communication ; il est, pour les ouvriers, dans l'augmentation du salaire réel, dans l'amélioration en général de la condition matérielle, dans les changements qui ont élevé le niveau moral et politique de la classe salariée.

Une nation telle que la nation française peut subir des épreuves pénibles et prolongées ; elle ne saurait périr et elle peut trouver par l'effet même d'une dépression la tension du ressort qui la relèvera. La coordination est ce qui manque le plus aujourd'hui ; mais l'énergie individuelle, en matière économique, est loin d'être énervée.

Nota. Nous ne donnons qu'un très petit nombre d'indications pour la partie de la question du salariat et des salaires antérieure à 1789 et pour les pays étrangers. Pour la France avant 1789 le lecteur trouvera une bibliographie détaillée dans Séances et travaux de l'Académie des sciences morales et politiques (t. CL, p. 84o, 85a ; CL VIII, p. 568 ; CLIX, p. 179, 484) qui fait suite à notre Histoire des classes ouvrières et de l'industrie en France avant 1789. Pour l'époque contemporaine, surtout depuis le milieu du xixc siècle, nous indiquons ici aux lecteurs les principaux ouvrages (très rarement les brochures) à l'aide desquels la question peut être étudiée et dont nous avons fait nous-même usage.

Abslract of foreicjn Labour statistics, publication périodique du Board of Trade (Labour départaient).

Abstract of Labour statistics of the United Kingdom, publication périodique du Board of Trade (Labour departnient).

American Federationist. Publication mensuelle, Washington.

Annals of the american Academy of political and social science, publication nouvelle, Washington (parait tous les deux mois à Philadelphie). Voir particulièrement le numéro de mars 1909 : « Labor and Wages » et « The child workers of the Nation ».

Annuaire des syndicats professionnels, publié par le Ministère du travail et de la prévoyance sociale.

Annuaire statistique delà France, publication annuelle laite parle service de la Statistique générale de France, rattachée aujourd'hui au Ministère du travail.

Averel (Vte d'). Histoire économique de la propriété, des salaires, des denrées et de tous les prix en général depuis l'an 1 200 jusqu'en l'an 1800. 1894-1898, 4 vol. in-4° (Imprimerie nationale).

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