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ne statue pas elle-même sur la répartition finale des produits. » Ceux qui tentent de s'expliquer ne s'accordent guère au sujet de cet idéal, chacun ayant son utopie qu'il offre comme une panacée à notre société malade.

Exposons cependant en quelques mots celle qui semble être aujourd'hui à la mode dans les cercles de sociologues transformateurs et d'ouvriers qui se targuent de philosophie sociale : l'utopie collectiviste.

Le collectivisme suppose d'abord que tous les capitaux existants, mobiliers ou immobiliers, seront devenus la propriété exclusive de l'Etat et que tous les capitaux, comme tous les produits que le travail créera, lui seront dévolus au fur et à mesure de leur création. La plupart des collectivistes admettent cependant, en contradiction avec les communistes, que les particuliers, ayant reçu comme rémunération de leur travail une certaine somme, pourront faire des épargnes, et les employer à acquérir des biens de jouissance personnelle, sans pouvoir toutefois les prêter à intérêt comme capitaux de production, la communauté ayant seule le droit de disposer des capitaux. Quelques-Lins vont même, par condescendance probablement pour les préjugés régnants, JLisqu'à autoriser l'usufruit de la terre pour le petit cultivateur qui la fait valoir par son travail personnel et par celui de sa famille sans emprunter le concours d'un collaborateur payé, et pour l'artisan isolé la possession de ses OLitils. Quant à la masse de la population, à l'exception des enfants, des invalides et des vieillards, elle doit travailler en communauté et toute la population doit travailler, puisque personne ne possédera un capital dont la rente le fasse vivre.

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Les capitaux seront donc la propriété « exclusive, indivisible et inaliénable » de la communauté. Laquelle ? L'Etat, la commune, le groupe professionnel? Les auteurs ne précisent guère, et il semble qu'il faudrait que l'Etat se constituât le grand distributeur des moyens de production. Mais quel Etat ? Seront-ce des Etats comme ceux qui se partagent aujourd'hui la Terre ? Pourquoi alors n'y aurait-il pas entre eux des rivalités, des causes de conflit, comme on en voit dans le monde actuel ? Laissons de côté ces questions embarrassantes et demandons seulement au collectivisme comment le travailleur produira et sera rémunéré.

En premier lieu, chacun choisira librement la profession qui lui conviendra. Mais, si le choix libre portait un trop grand nombre d'amateurs vers les métiers faciles ou agréables, il faudrait bien que la communauté intervînt pour éviter qu'il y ait excès d'un côté et délaissement absolu de certaines fonctions pénibles. Que deviendrait la liberté ?

La communauté connaîtra les besoins de chacun et les variations de ces besoins, parce qu'elle tiendra toujours au courant des statistiques très exactes, et elle satisfera ces besoins en commandant elle-même la production de manière que la quantité produite ne soit jamais ni insuffisante ni surabondante et en prévenant ainsi toute crise. Pour opérer cette production, elle confiera tous les ans les capitaux nécessaires à chaque groupe de travailleurs, et chaque groupe lui remettra ses produits que la communauté tiendra dans ses magasins à la disposition des consommateurs. Quelle science et quelle prescience surhumaine ne faudrait-il pas au comité gouvernemental pour diriger une

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pareille machine faisant mouvoir la diversité infinie des travaux nécessaires à l'existence de millions d'hommes ? Et pour transmettre le mouvement, ne faudrait-il pas une hiérarchie de fonctions, et par conséquent une subordination dont le collectivisme prétend affranchir l'ouvrier actuel ?

Puisqu'il n'y aura plus de salaire, comment seront payés les travailleurs de chaque groupe, chaque fois que ce groupe aura livré à la communauté les produits qu'elle lui aura commandés ? Par des bons horaires, répondent les plus doctes de l'école, c'est-à-dire par des bons représentant non pas le nombre réel des heures de travail employées, mais le nombre moyen d'heures jugé nécessaire par les chefs de la communauté pour produire chaque objet. Ces bons remplaceront la monnaie qu'ils bannissent comme un instrument capitaliste, et par conséquent serviront à acheter les marchandises des bazars publics, lesquelles seront cotées à prix fixe non en francs, mais en heures de travail. Ce sont des socialistes qui réprouvent les économats qui ont imaginé cette espèce d'économat universel dans lequel on ne serait admis à discuter aucun prix et dont il faudrait accepter les articles, puisqu'on n'aurait pas le droit de faire une commande à sa guise chez un fabricant particulier. « En matière économique, déclare un philosophe collectiviste, il sied de faire la plus grosse part à la collectivité, la plus petite à l'individu. »

Nous ne discuterons pas l'entassement d'impossibilités dont est faite cette construction de société idéale; nous l'avons fait ailleurs d . Il suffit d'entrevoir la pau-

i. Questions ouvrières et industrielles Sous la troisième Bépublique, ch. vu : Evolution des doctrines économiques et socialistes en France.

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vreté de l'organisation par laquelle des réformateurs s'imaginent pouvoir remplacer le salariat.

Un des chefs du socialisme parlementaire disait dans un travail publié en, 1903 : « Ces utopies sont sans inconvénients ; elles peuvent même être utiles si on n'oublie pas de les tenir pour ce qu'elles sont : des œuvres d'imagination dont la réalité modifie chaque jour la mouvante apparence. » Nous ne partageons pas cotte opinion. La propagation d'une erreur n'est pas bonne en soi, et elle peut être dangereuse quand elle liât te des passions et qu'elle fait naître des espérances irréalisables. C'est le cas pour l'utopie de la suppression du salariat et de son remplacement par l'association universelle. L'idée de cette suppression est naturellement agréable à l'ouvrier ; il ne la prend pas pour une œuvre fantaisiste d'imagination, mais comme une vérité démontrée par des savants dans lesquels il a foi ; d'autant plus foi qu'ils lui disent que « notre ennemi, c'est le maître » : ce qui flatte toujours l'oreille du subordonné ; que ce maître les opprime, les exploite, leur vole leur gain, et que tout cela peut changer parce qu'étant le nombre ils ont la force et qu'il ne tient qu'à eux d'en finir avec ce salariat maudit en abolissant, par l'action législative ou révolutionnaire, le patronat détenteur de capitaux et en remettant directement et gratuitement ces capitaux à la disposition de ceux qui n'en ont pas.

Il s'en faut de beaucoup assurément que tous les ouvriers soient imbus d'une telle doctrine ; mais la doctrine gagne du terrain dans la classe ouvrière. Cette classe n'est guère en état de s'intéresser aux froides démonstrations de la science économique. La doctrine socialiste, au contraire, qui s'adresse à son imagination

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plutôt qu'à sa raison, qui sert ses rancunes, qui lui fait espérer que, de subordonnée et de pauvre, elle deviendra indépendante et aisée, voire même souveraine, la séduit et l'entraîne. C'est un des dangers du présent et surtout de l'avenir ; car, excitée à révolutionner l'organisation sociale dans laquelle elle vit — et la Confédération générale du travail en donne des exemples — pour y substituer une organisation irréalisable, la masse ouvrière sera, à moins qu'il ne se produise quelque jour une réaction du bon sens, toujours impatiente du présent, et toujours déçue dans son espoir d'une organisation économique sans patronat ni salariat. C'est une cause permanente de trouble moral et d'agitation séditieuse dans la société française.

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