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Salmis de nouvelles

Je 1110 trouvais à Blidah, <lans l'Afrique française, au mois H'août 1845: — quelle raison avàis-je d'j êtrel aucune, si ce n'est que cette nostalgie de l'étranger, si connue des voyageurs, s'était emparée de moi. un soir, sur le perron de Tortoni. Quand cette maladie vous prend, vos amis vous ennuient, vos maîtresses vous assomment, toutes les femmes, même celles des autres, vous déplaisent- Ceritto boite, Alboni détonne, vous ne pouvez lire de suite deux stances d'Alfred de Musset, Mérimée vous paraît plein de longueurs. \ous vous apercevez qu'il y a des antithèses dans Victor Hugo et des fautes de dessin dans Kugène Delacroix ; bref, vous êtes indécrottable. Pour dissiper ce spleen particulier, la seule recette est un passe-port

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pour l'Espagne, l'Italie, l'Afrique ou l'Orient. Voilà pourquoi j'étais à Blidah au mois d'août 1845. J'y traitais ma grise mélancolie par de fortes doses d'azur.

Blidah est une charmante petite ville, une espèce de Ti- Jmr africain détachant ses terrasses blanches sur un fond de montagnes violettes, ombragée par des bois où luit sons le vert feuillage le fruit d'or que regrettait Mignon, et rafraîchie par de nombreuses rigoles d'eaux courantes qui jasent le long des routes et des clôtures, et j'y ai passé quelques jours délicieux dans ce kief oriental qui est au far nienlr. italien ce que l'extase est à l'ivresse et l' outremer au bien de Prusse, état charmant où l'on dort les veux ouverts, magnétisé par les fluides caresses de l'air, en si parfaite harmonie avec le milieu qui vous entoure, qu'on ne se sent pas plus vivre qu'un aloès ou qu'un laurier-rose ; — à moins d'être mort, on ne saurait être plus heureux.

Pendant le jour, je restais dans le bois d'orangers, et, le soir, je m'installais au café du llakem : ce calé, pour ne pas ressembler aux cafés de Paris, n'en est pas moins pittoresque. De petites colonnes trapues, dont quelques-unes sont torses et surmontées de ces chapiteaux d'un corinthien capricieux, sculptées à Livonrne et à Gènes pour l'usage de l'Orient, y supportent des arcades irrégulières, évasées en cœur. La façade est blanchie à la chaux, et son toit rie tuiles creuses, qui se projette en avant, sert de point d'appui à une vigne luxuriante, vert plafond de la rue qu'elle recouvre entièrement. En face, dans une conque de pierre, filtre une fontaine entourée de pots de basilic.

Des nattes, déroulées sous les arcades reliées entre elles par des balustres de bois à hauteur d'appui , permettent aux consommateurs, tout en savourant le moka ou en fumant leur pipe, d'écouter le bruit de l'eau et d'aspirer le parfum des plantes aromatiques.

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Un soir que. tes jambes repliées en tailleur, entre un Bédouin et un Kabyle, je buvais à petites gorgées cet excellent café trouble dont les Orientaux ont le secret, j'entendis parler d'une fête qui devait se donner le lendemain au baouch (ferme) de Gerouaou, cbez A.hmed-ben-Kaddour, kald des Beni-Khelil.

Le programme de cette fête, débité par un nouvelliste pomme il s'en trouve toujours dans le> cafés, promettait une séance d'Âïssaoua, espèce de eonvulsionnistes, dont on raconte des merveilles, qui depuis longtemps piquaient vivement ma curiosité, en même temps qu'elles excitaient mes doutes; le voyageur, au dix-neuvième siècle, est naturellement sceptique, et il aime fort, avant de croire, à fourrer son doigt dans la plaie, comme saint Thomas; — c'est moins méritoire, mais plus sur.

J'avais une lettre de recommandation pour M. Bourbaki, alors chef du bureau arabe, et. quoique j'use en voyage avec une extrême discrétion de ces lettres de change, tirées -m l'obligeance d'un inconnu, le désir de voir les Aï— saoua l'emporta but ma réserve habituelle, et je me présentai résolument à lui.

M. Bourbaki me reçut à merveille et s'offrit, de la plus aimable façon du monde, à me servir de guide dans cette petite excursion, cal le liaoucb de (ierouaou esta quelque distance de Blidah. Il fit seller des chevaux pour moi et deux amis qui s'adjoignirent à l'expédition, et monta luimême une bête revêche, quinteuse, pleine de défense* et qui ne méritait que bien faiblement i'épithète de quadrupède, car elle lit à près la moitié de la route sur les deux pieds de derrière. L'écurie de M. Bourbaki . excellent écuyer, était meublée d'animaux de ce genre: il achetait de préférence le- chevaux condamnés a mort pour leur indomptable me» hanceté.

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11 était six heures du soir environ, la chaleur avait perdu de sa force, et une légère brume de poussière dorée cerclait l'horizon. Ce brouillard sec, dont les atomes scintillent dans les rayons obliques du couchant, sert de vapeur aux pays chauds et leur fait, à de certains instants, cette blonde atmosphère dont Decamps et Marilhat ont tiré de si merveilleux effets. Des nuées de sauterelles roses et vertes partaient brusquement des haies ou des bouquets d'arbres qui bordaient la route, avec un bruit d'ailes semblable à un vol d'oiseau ; le nombre en était tel, que la crinière de mon cheval et le capuchon de mon burnous avaient besoin d'être secoués tous les cent pas, — cela fait concevoir une des plaies d'Egypte, peu intelligible pour les Septentrionaux, — la plaie des sauterelles, — on en recueille des boisseaux ; il s'en noie des quantités prodigieuses dans la mer et les cours d'eau lorsque le vent les emporte, et la masse n'en paraît pas diminuée.

Dans les contrées du Midi, il n'y a presque pas de crépuscule. Le soleil, pareil à un charbon rougi qu'on éteint dans l'eau, plonge tout d'un coup ssus l'horizon, et, comme les dernières lueurs ne trouvent pas de nuages pour se réverbérer, la nuit arrive subitement.

Nous venions de quitter la route pour couper à travers champs, le haouch de Gerouaou étant situé au milieu des terres. Nous traversions dans l'obscurité une espèce de plaine disposée pour une plantation d'arbres et fouillée sur plusieurs lignes de trous destinés à les recevoir; il fallait s'en rapporter à l'instinct et à la vue nyctalope de mon grand coquin de cheval blanc qui, à chaque fosse, s'enlevait brusquement, sans que j'eusse eu le temps de le rassembler, et franchissait l'obstacle en me donnant d'épouvantables secousses qui me jetaient du troussequin au pommeau de ma selle. Après une vingtaine de sauts de ce genre,

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je me trouvai à côté de mes amis et du chef du bureau arabe sur un terrain plus uni au bout duquel scintillaient des lumières en mouvement ; — l'on était arrivé.

Nous longeâmes, pour pénétrerai! Iiaouch. des files de chevaux entraves, auxquels ma monture, mise en gaieté passes cabrioles, mordait amicalement la croupe, politesse repoussée à coups de ruade ou accueillie par des hennissements sonores comme des appels de clairon : — les chiens, qui se savent mieux vus des Français que des indigènes, gambadaient joyeusement autour de nous en jappant; ce bruit ayant averti de la présence d'étrangers, les gens du haoucb vinrent à notre rencontre el nous conduisirent au kaïd Alimed-ben-Kaddour.

Alimed-ben-Kaddour . nous voyant en compagnie de M. Bourbaki. nous accueillit avec cette politesse exquise et cette suprême distinction, attribut des Orientaux, si naturellement nobles, si parfaits gentlemen dans leurs manières, — qu'on nous pardonne ce mot anglais à propos d'un kaïd africain, il est le seul qui puisse rendre cette nuance.

Le salut oriental cojMiste à toucher la main du survenant et à reporter à sa bouche, pour \ mettre le simulacre d'un baiser, les doigts qui ont effleuré ceux de l'étranger ; ulei-koiim-el-salam . répété de part et d'autre, complète la formule. — Ces cérémonies préalables terminées, le kaïd bous lit asseoir auprès de lui sur un de ces étroits tapis faits par les Kabyles et qu'ils teignent avec la garance et le safran ; imitations barbares des merveilles de Smyrne, mais dont le goût sauvage n'est cependant pas à dédaigner; les capas de muesira de Valence ressemblent fort à ces

tapi-.

Il ne serait peut-être pas inopportun d'esquisser ici le portrait d'Ahmed-ben-Kaddour : c'était un homme de quarante-cinq ans environ, dont la figure maigre, fatiguée

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plutôt que vieillie, avait un singulier cachet de finesse et de distinction; la chachia blanche qui entourait son masque bruni en dessinait les méplats nettement accusés ; des veux jeunes, limpides, impérieux et pénétrants, éclairaient

cette physionomie, à laquelle un nez d'aigle, une barbe effilée et pointue, mélangée déjà de quelques poils gris, un Iront découvert et rasé, donnaient une vague ressemblance avec la tète de certains princes de la maison de Valois ; ses mains, petites et sèches, bistrées par le soleil et beaucoup plus foncées de ton que son visage, faisaient luire A(^ ongles blancs et soignés.

Son costume se composait du burnous rouge d'investiture, d'un burnous blanc et d'une veste d'un vert pistache très- pâle, très-doux, très-rompu de ton. comme toutes les couleurs de la palette orientale, d'une ceinture de soie, de larges grègues et de bottes de maroquin orange toutes plissées comme nos bottes à la hussarde. Tout cela était d'un choix exquis et d'une propreté rare.

In spectacle étrange se déroulait devant nos veux Sous de grands arbres, figuiers, caroubiers, sycomores, la tribu des Beni-Khelil se réjouissait, car on n'a pas oublié que le haouch était en fête. De petits groupes de quatre ou cinq personnes occupaient, au pied de chaque arbre, un tapis commun entouré d'un certain nombre de bougies de l'Iîtoile (o civilisation! que venais-tu faire là'.') . fichées en terre comme les chandelles des malheureux qui, à Paris, font voir des hiboux ou chantent des romances, le soir, aux boulevards ou aux Champs-Elysées.

Cette illumination à ras de terre faisait un effet singulier et donnait aux feuillages, éclairés en dessous, un air de décoration de théâtre auquel le costume des acteurs, costume qui semble, pour des yeux européens, emprunté au vestiaire de l'Opéra, prêtait encore plus de vraisemblance.

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A \oir cette multitude de points lumineux, un poète arabe

eûl dit que les étoiles du ciel étaient descendues pour boire la rosée dans l'herbe, ou »[u'une péri avait secoué là les paillettes d'or de son voile, Le fait est que les épiciers d'Alger avaient dû faire une belle vente.

J'avoue, à ma bonté, qu'une contemplation (l'une heure ne m'a pas fait découvrir en quoi consistait le divertissement des Beni-Khelil. Quelques-uns mangeaient du cousi oussou, buvaient du café ou fumaient; mais le plus grand nombre ne prônait rien et restait immobile dans un profond silence, les yeux fixés sur les bougies.

Le plaisir de ces Bédouins naïfs, sans doute, était de voir brûler des bougie- de l'Étoile : ce phénomène, moins neuf pour moi. m'intéressait médiocrement, et je regardais ces belles tètes, ces noble- poses, ces grands jets de draperies qui n'existent chez nous que dans les mirages de l'art. Pour un mil habitué aux laideurs de la civilisation, c'estun spectacle toujours attrayant que de voir des statues vivantes qui se promènenl sans socles, et Ton conçoit, à l'aspect de ces superbes modèles, eommentles Greo étaient arrivés à ce t\ pe suprême qui nous semble l'idéal, et n'est, en effet, que la reproduction exacte d'une heureuse nature.

Sur un >i^ne du kaïd. des esclaves placèrent devant

nous, au bord du tapis, des jattes de bois pleines de couseoussou, de morceaux île mouton, de volaille, de lait caillé et de tranches de pastèques, régal homérique auquel nom

fîmes honneur de notre mieux. On servil ensuite le cale et l'on alluma dos pipes.

Pendant que nous expirions lentement la fumée qui montait sons le dôme du feuillage en flocons bleuâtres, deux musiciens vinrent se planter devant nous. La beauté de leurs formes, la put été antique de> plis de leurs draperies, les faisaient ressembler plutôt à des produits du ciseau

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