‹ Salmis de nouvellesChapitre 11 sur 23 · UNE ELECTION A SPARTE. II · texte numérisé non relu

UNE ELECTION A SPARTE. II

approche, et, ''ii regardant parla fenêtre, nous vîmes uiie troupe armée marchant en bon ordre derrière un homme seul ; c'était notre hôte. En touchant le seuil de la maison. les palycares ses amis se rangèrent devant la porte, et leur patron entra en leur faisant de la main à tous un amical adieu. 11 portait un costume plus élégant encore que ceux que nous avions admirés chez ses compagnons, et ce dont nous fûmes frappés surtout, ce fut de la grâce de ses manières, de la finesse de son esprit, de l'amabilité de son entretien. Apres un court préambule, nécessaire entre gens qui se voient pour la première fois , le candidat de Sparte nous entretint du sujet brûlant à ce moment et qui l'intéressait si directement.

— Je vous demande pardon . messieurs, nous disait-il dans un français irréprochable, de vous mêler, sans le vouloir, aux agitations politiques de notre vallée, si paisible d'ordinaire; mais comment l'éviter ? Ne se fait pas nommer député <jui veut dans notre pays . je vous le jure, et, si la conscience de l'idée que. je défends , l'amitié de tous ces braves gens, et, je l'avoue, la pensée que je puis servir utilement la Grèce, ne me soutenaient puissamment, voilà longtemps que j'eusse renoncé à toutes ces ambition-, dont l'issue est souvent si triste !

— Comment celai

— Eh ! ne savet-vous pas, messieurs, qu'une élection se l'ait rarement dans nos province* sans qu'il 3 ait de sérietu engagements entre les partis opposés 1 Vous voyei bien ces hommes qui gardent l'entrée de la maison dans la crainte d'une mauvaise entreprise , demain peut-être ils devront faire feu pour protéger leurs votes contre les gendarmes; car c'est ainsi que chez nous on nomme les députés. Nous ne sommes plus aui temps ou , comme à Rome, le peuple se réunissait paisiblement dans ses comices, où les patrons

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se rendaient au forum , suivis de leurs clients , dont ils excitaient l'orgueil. Hélas non ! il faut, pour être plus près de notre siècle, descendre dans l'histoire jusqu'à une autre époque, celle de ces luttes tumultueuses et armées de la place publique , dans lesquelles le succès ne dépendait plus d'un choix libre , mais du courage et du nombre des partisans ! Triste nécessité que celle de s'adresser ainsi à l'amitié et au dévouement personnel dans des questions où la personne devrait surtout être oubliée; et vous devez comprendre combien, pour toutes ces raisons, il me tarde de voir se terminer ces angoisses auxquelles s'intéressent tant de gens plus chers pour moi que moi-même...

A l'instant où M. Kopanitza finissait ce peu de mots, et où nous allions lui faire quelques questions fort natu relies, un homme tout mouillé par la pluie et souillé de boue se présenta dans la chambre pour remettre une lettre à notre nouvel ami.

— Kyrie Kopanitza, dit-il d'une voix émue.

M. Kopanitza prit connaissance de la missive . et se tournant de notre côté :

— Vous voyez, messieurs, que j'avais raison tout à l'heure ; on m'annonce que mes amis en sont venus aux mains , à cinq lieues d'ici , avec les gendarmes ; il faut que j'aille m'assurer de la vérité de ce rapport; c'est à mon regret profond que je vous quitte; mais promettez-moi , du moins, que vous n'abandonnerez pas Sparte sans me dire adieu.

Il s'échappa précipitamment; et. entouré de la troupe agitée de ses amis, regagna son habitation , nous laissant dans le regret le plus sincère de n'avoir pu nous rendre utiles à lui en cette circonstance.

La conversation ne tarit pas de la soirée sur le compte de M. Kopanitza. Antonio dut subir un interrogatoire com-

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pletj duquel il résulta que M. Kopanitza était fort aime dans le pays; que son concurrent l'était peu : ijifil y aurait une demi-douzaine de gendarmes liras de eombat . autant de palycares, et que M. Kopanitza serait nommé malgré tout. Là-dessus, on se sépara.

Le lendemain matin, nous fûmes fidèles à notre protnesse, et. dès le jour, au moment de partir pour Léondari. où nous devions coucher, nous allâmes frapper à la porte de notre hôte.

Un premier palycare , assoupi derrière la porte, nous ouvrit le fusil à la main. Nous montâmes un escalier assez étroit, et devant la porte de la chambre à coucher nous rencontrâmes un second palycare; nouvelles consignes, nouvelles difficultés ; enfin, M. Kopanitza. déjà levé, ei tout prêt pour une nouvelle journée d'émotions, vint nous recevoir lui-même. Plusieurs jeunes gens élégants, et d'avenante figure , fumaient leurs cigarettes, nonchalamment étendus sur des divans, autour de l'appartement. Notre arrivée les avail réveillés, car ils dormaient, après avoir passé la nuit près de leur ami. Après une courte visite, nous prîmes congé du maître de la maison, en faisant mille vieux bien sincères pour son triomphe, mais celui-ci voulut être aimable jusqu'à la lin: à un geste imperceptible i.\r sa main . un grand garçon se leva aussitôt, <'t. sautant sur ses armes . se mit en devoir de nous suivre et de nous escorter. On eut beau insister, il fallut se soumettre et accepter de bonne grâce cette embarrassante faveur. Nous in- pouvions que remercier de tout notre cœur notre gracieux compagnon. Comment, en effet, témoigner autrement >a reconnaissance à un homme dont les allures et la fierté interdisaient toute pensée d'une antre récompense 1 Notre caravane quitta Sparte, et ce ne fut pas sans se retourner pins d'une fois vers ce pauvre

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endroit, si pauvre aujourd'hui, si grand jadis. Mais notre séjour nous avait charmés ; nous avions retrouvé, en effet, dans ce petit nombre d'hommes réunis par les liens d'un dévouement et d'une affection à toute épreuve, une douce illusion qui rappelait d'autres temps et une Sparte meilleure. Nous avions pu ajouter a nos impressions fugitives de tous les jours de bonnes pensées sur l'amitié: c'était quelque chose.

Après deux heures de route au milieu de la vallée de Sparte , nous descendîmes , en longeant l'Eurotas . dans un ravin où les eaux encaissées laissaient à peine un étroit sentier le long des rochers qui forment son lit; là , notre guide élégant nous serra à tous la main , et, sautant comme un chamois sur un escarpement qui lui servit de marchepied pour atteindre le gazon de la vallée, il nous dit adieu en agitant au-dessus de sa tète son bonnet rouge; puis . tirant un pistolet de sa ceinture, il le déchargea en l'air en criant :

— Zr~oi K.o~o,vtT^a !

%Et nous répétâmes en français :

— Vive Kopanitza !

devant les lauriers-roses, qui s'étonnaient de ces accents inaccoutumés.

ARG1NE PICOUET.

— I «M !<• IlilWII —

Si je ne craignais de paraître donner une forme paradoxale à l'expression d'un sentiment simple et vrai, je dirais que l'ennui esl le plus grand bonheur de la province. J'entends cet ennui profond, irrémédiable, qui, par sa \ior lence, dégage en nous la rêverie el nous initie aux voluptés de la résignation, du martyre. .4 Paris, l'ennui ne peut être qu'un vice personnel, dont on devient responsable, et qui par cela même nous irrite contre nous-même. Mais. en province, c'est une loi absolue, une influence atmosphérique; on n'esl pas coupable de le subir, il est de bon goût dr l'avouer en >\ résignant, l'àme cherche en «'Ile des compensations, elle veul réagir contre son malaise par le souvenir ou par l'espérance, el flic arrive ainsi à se venger en recueillant des plaisirs très-immatériels, très-quintessenciés, ;'i coup -Tir. mais dont on oc saurait nier la réalité.

C'est surtout quand on a le bonheur de s'ennuyer dans

son pays natal que la mélancolie malicieuse dont je parti1 trouve son compte, et qu'au fond des grondements intérieurs de son esprit on entend distinctement ce rire sardo* nique, cette médisance vengeresse, dont il est difficile d'analyser les charmes.

La ville de Troyes, chef-lieu du département de l'Aube, ancienne capitale du comté de Champagne, satisfait à toutes les conditions nauséabondes qui font de la province un lieu d'exil. La trivialité de son aspect, l'activité pesante qui absorbe ses habitants, tout convie à une somnolence sans rêves. Les jolies promenades ne manquent pas. mais elles ne sont ni assez fréquentées pour aider à l'échange des pensées, ni assez désertes pour qu'on puisse y rêver seul el à l'aise.

Troyes était, il y a une quinzaine d'années, une ville obscure et sale, encombrée de constructions chancelantes et vermoulues. On a démoli les murs, élargi les rues. et. sous prétexte de canal, établi au centre une grenouillère qui donne l'illusion d'un port. Troyes n'est plusau>si laid. mais, en revanche, il est commun, et les constructions modernes viennent contrarier . par les couleurs criardes d'un badigeon récent, le ton vénérable des anciennes maisons.

Cette capitale de la Champagne paraît avoir eu. de tout temps, la réputation que je revendique aujourd'hui pour elle, et les anciens comtes, qui l'honoraient comme leur ville principale, se gardaient bien de l'habiter. Thibault, le faiseur de vers, s'y fut senti mal à l'aise, et Provins, cette contrefaçon champenoise de Jérusalem, que les croisés saluaient, au retour de leurs expéditions, comme un souvenir de la ville sainte. Provins, avec ses roses, sa montagne et son aspect pittoresque, était la résidence préférée de ces spirituels suzerains.

ARGINE P1CQUET. Il'.i

Que peiwr. en effet, d'une capitale dont on a pu ><;rieuseœent et pi ausiblement contester l'authenticité 1 Troyes rivait gardé si peu de trace de ses antiques destinées, que des savants ont pu prétendre que Reims, ou que Chàlons, ou que Provins, avait été la capitale de la Champagne. Troyescà pulvérise -uns les in-folio les contradicteurs, mais sa victoire n'a servi qu'à faire ressortir davantage son indigence de souvenirs féodaux et d'évocations poétiques.

Troyes a un théâtre, mais on \ va le moins possible, el un proverbe local assure que les acteurs \ débarquenl en escarpins, ets'en vont en sabots. H a ;m^>i une société de belles-lettres et d'agriculture fort décente, qui ne bail rien tant que défaire parler d'elle. Voilà pour la vie intellectuelle.

Quant aux Troyens, je ne vous en parlerai pas, par discrétion de Champenois. Il \ aurait trop d'humilité à ••h dire du mal. trop de vanité à en dire du bien. Mon sarcasme ressemblerait à un suicide, mon éloge serait de l'égoïsme. Qu'il suffise de savoir que l<- plus grand nombre semble assez content de son sort, et que j'aurai, sans aucun doute, grand lort à .«es yeux deconfesser ainsi l'ennui du sol natal.

Pendant un séjour forcé de quatre années dans cette température stupéfiante, je n'entretins en moi de chaleur et de mouvement que par des promenades fréquentes et que par une gymnastique, d'ailleurs obligée, de mon esprit. A Paris, lejournalisme use l'imagination; enprovince, au contraire, ce piétinement continuel de la n'flexion garantit de l'ankylose.

Dans mes excursions quotidiennes sur le Mail, la promenade par excellence, je m'étais lialiiîué à compter le< arbres, le^ lianes. ious Ir^ incidents du terrain; je crois que j'aurais fini par compter les urai n< de sable, tant il \

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a de force dans l!ennui. Los bonnes d'enfants, les vieux rentiers, les oisifs, en assez petit nombre, qui venaient animer la promenade, m'étaient connus. Je les retrouvais aux mêmes heures, accomplissant le même nombre de tours, s'arrêtant aux mêmes endroits, s'asseyant sur les mêmes bancs, s'acquittant enfin, avec une admirable régularité, des fonctions automatiques dont se compose la vie de province.

Une vieille femme surtout, par sa ponctualité, par une sorte de mystère répandu sur sa personne, par la préoccupation visible de son esprit, par sou costume, avait fini par éveiller ma curiosité et par devenir nécessaire à mes promenades de chaque jour. Elle était l'indispensable accessoire des mornes allées. Je ne comprenais pas le Mail sans cette apparition.

Cette respectable inconnue semblait être septuagénaire. Sa figure était jaune et creuse ; ses yeux avaient de l'éclat; son nez long et crochu paraissait mordresa bouche, qui ne pouvait plus rien mordre ; le menton était carré ; des cheveux: blancs affectaient de chaque coté i\e<. tempes trois petites frisures qui s'échappaient de sa coiffure, comme trois mèches de crin d'un coussin décousu. Un chapeau noir, d'une soie impossible et d'une forme chimérique, abritait cette figure grimaçante, qu'un air de bonté et de sérénité parfaite empêchait d'être ridicule et rendait seulement singulière. Un châlè de couleur saumâtre émoussait les angles aigus que devaient former les épaules, les coudes, les hanches; une robe de couleur puce, sans ampleur, mais garnie d'un petit volant, descendait jusqu'à trois pouces de ses pieds. \n grand sac vert, de ceux qu'on appelait autrefois ridicules, se balançait à ses côtés, et trahissais, par son cliquetis, les clefs, la tabatière, l'étui de lunettes, qu'il renfermait. Cette vieille était fort alerte et

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trottinait sur le Mail d'un pas assuré el pimpant. Quelquefois, elle s'arrêtait, s'asseyait sur un des bancs de pierre, tirait de son ridicule une petite tabatière en écaille, ornée d'un portrait, bourrait avec vivacité son nez de tabac et tombait dans des méditations fort profondes.

Cette infatigable promeneuse, que je rencontrais tous les jouis et toujours seule, m'intriguait. On devinait, à la régularité de sesallures, à sa concentration, une manie. Mais il j avait dans son regard vif et net une rectitude qui excluait tonte pensée de folie. Elle ne s'arrêtait jamais pour causer. On la saluait, mais à peine si une légère flexion des jarrets annonçait de sa pari l'intention de répondre a cette politesse. Il y avait en elle quelque chose de la fierté, des dédains, du génie méconnu. Cette petite vieille misantbropique, avec une si bonne, une si tranquille figure, me semblait une énigme intéressante.

Je m'informai : j'appris qu'elle se nommait Àrgine Picquet. C'était une demoiselle ; et, lors des fêtes de la Vierge. elle réclamait toujours avec vivacité le droitde porter la bannière. Ces jours-là, le fourreau couleur puce cédait la place à une robe blancbe. le ebapeau noir à un voile, el rien n'était pins bizarre, mais en même temps plus touchant, que de voir cette vierge, plus que septuagénaire, conduire avec orgueil le charmant cortège des jeunes confréries.

Les uns assuraient qu'il y avait une grande histoire d'amour dans le fait du célibat de mademoiselle Picquet, d'autres conjecturaient que c'était une joueuse repentie. On la surprenait quelquefois chez elle avec des jeux de cartes. Peut-être se livrait-elle tout simplement à dc> études de cartomancie, et n'était-elle qu'une diseuse de bonne aventure !

Peu satisfait des renseignements obtenus, mais excité plus

que jama is. je fis en sorte de pénétrer par moi-même la vérité . Dans mes promenades, j'affectais de me reposer toutes les fois que mademoiselle Piequet se reposait: je venais m'asseoir sur le même banc ; si bien qu'au bout de quelques jours, en dépit de ses préoccupations constantes, la petite vieille s'aperçut de mes assiduités. Elle me jeta de côté un regard railleur qui sembla me demander si j'étais aveugle; puis, voyant que je ne me décontenançais pas et que je paraissais déterminé à ne point lâcher prise, mademoiselle Argine se tourna brusquement vers moi et me dit :

— Eh! eh! on dira que vous me faites la cour; vous vous compromettez !

Puis elle rit d'un petit rire sec et joyeux qui dansait dans son gosier comme un volant sur une raquette. Je me joignis franchement à cette hilarité, et, voyant une honte si vraie, si spirituelle, dans les veux fins et malicieux de la vieille demoiselle, je pris le parti de lui avouer ma curiosité, m'excusant sur la sympathie que ses habitudes de promenade et son isolement établissaient entre (die et moi.

Mademoiselle Argine devint sérieuse.

— Ah! ah! vous êtes curieux comme les autres. Vous voulez savoir qui je suis, pourquoi je me promène toujours ainsi, toute seule, sans caniche ou sans vieilles gens à coté de moi ; et, quand j'aurai tout dit. vous vous moquerez, n'est-ce pas?

Je fis des protestations.

— Après tout, que m'importe! continua-t-elle, si vous vous moquez de la vieillesse, vous n'ajouterez pas une désillusion bien nouvelle et bien inattendue à toutes celles qui m'ont frappée dans la vie; mais vous aurez fait une mauvaise action, que votre conscience vous reprochera sans doute et que Dieu punira peut-être.

ARGIRE PICQCEÏ. l2o

Je fus surpris de la solennité avec laquelle ces paroles étaient prononcées. Mademoiselle Picquel remarqua mon étonnement.

— On a dû vous dire que j'étais folle, reprit-elle, et Ton a dit vrai, car je ne comprends rien à la raison du monde. J'ai quatre-vingt-dix ans el je n'en parais que soixantedix; eh bien! monsieur, c'est grâce à ma volonté que je oe vieillis pas plus vite. Oh! ne souriez pas, et ne croyez pas que je m'imagine imposer aux années. J'entends par là que je commande à mes émotions et que j'ai réglé mes besoins. Je suis un grand mathématicien, telle que vous me voyez, et je ne veux pas mourir avant d'avoir trouvé la solution de mon problème.

— Quel est-ill demandai-je, persuadé que mademoiselle Picquet me parlait par métaphore.

— Vous êtes bien curieux, me répondit-elle ; et. d'ailleurs, il faut avoir vécu, comme moi, d'algèbre et de calculs, pour entrer dans mes fantaisies et dans mon ambition.

Cette fois, j'étais confondu. C'était bien décidément d'un problème de mathématiques que la vieille demoiselle voulait parler. J'eus une peur effroyable. J'étais en proie à quelque maniaque, et je m'étais exposé à des confidences doublement inintelligibles, les mathématiques ayant toujours été pour moi ce que les inscriptions sinaïtes sont pour les membres de l'Institut.

Mademoiselle Picquet avait tiré de son ridicule sa tabatière 'Mi écaille et si- mettait sous le nez de volumineuses prises de tabac, qu'elle aspirait ensuite avec une sorte de reniflement sauvage.

— Monsieur, reprit-elle après quelques secondes de réflexion, nous sommes fort mal ici pour causer, mais, si \ous n'avez pas trop peur d'un tète-à-tète dans la cham=

bre d'une vieille fille comme moi. je vous attendrai ce soir.

J'acceptai avec empressement le rendez-vous : et. le soir même, je frappais à la porte de ma nouvelle connaissance. Pourquoi n 'avouera is-je pas que le cœur me battait un peu? La curiosité produirait-elle donc la même émotion que l'amour? Hélas! dans bien des cas. celui-ci diffère-t-il beaucoup de celle-là?

Je trouvai mademoiselle Picquet assise dans un fauteuil de vieille tapisserie. Deux tourterelles de baute lisse, un peu fanées, se becquetaient derrière son dos. Un grand portrait d'un personnage du dix-septième siècle était suspendu vis-à-vis la cheminée, sur le mur. Des boites de jeu étaient rangées sur une commode. On remarquait un loto, un damier, une boîte d'échecs, et. dans un angle, une table de trictrac' attestait des goûts variés de mademoiselle Picquet. Des livres de science étaient ouverts sur un petit guéridon, à proximité du fauteuil. Du reste, tout dans cette chambre dénonçait Tordre, la propreté, mais en même temps la bizarrerie de celle qui l'occupait, et la pensée que mon héroïne était tout simplement une tireuse de cartes me revint plus forte, plus persistante.

— Dites-moi donc un peu pourquoi \ous tenez tant à me connaître? me demanda-t-elle quand je fus installé' à ses côtés. Eb bien! vous allez être attrapé, car je ne suis ni une vieille princesse déguisée, ni une fée, comme mon nez crochu pourrait vous le faire croire; je suis tout simplement une vieille fille, un peu folle, Champenoise jusqu'au bout des ongles, Troyenne jusqu'à la moelle. Mais ce qui vous a étonné en moi ne vient pas de moi. 11 y a eu un grand homme dans ma famille. Je lui ressemble, diton. par le visage; j'ai voulu lui ressembler autrement. Sa mémoire m'a jetée dans des idées dont j'ai bien peur

ARG1NE PICQUET. I2à

de ne pas sortir. Oui, monsieur, tenez, regardez ce portrait : .

Et, en parlant ainsi, avec un accent orgueilleux, mademoiselle Picquet m'avait pris la main, et me désignait le grand portrait que j'avais déjà remarqué.

— Cette belle tête souriante, sur une collerette, c'csl la tdte vénérable de mon trisaïeul, .Iran Picquet. notaire, et maire de Troyes, sous lebien-aimé roi Louis Mil. et l'un des plus grands mathématiciens de son temps. Il était en correspondance avec tous les géomètres; et, comme il n'y avait pas alors de M'aie science sans qu'un peu d'infatnation égarât la pensée du savant jusque dans le domaine de l'impossible, mon trisaïeul quittait parfois la terre et s'élevait, à l'aide de ses équerres et de ses compas, jusqu'aux astres, qu'il prenait ta peine de consulter sur les événements humains. Il participa à la publication de VAlmanach avec grandes prédictions, que taisait paraître Pierre de l'Arrivey, le jeune mathématicien, astronome, astrologue et tireur d'horoscope, un antre Champenois de talent. Mais vous comprenez qu'un notaire n'est pas de sa nature essentiellement prédisposé aux divagations astrologiques, et, si mon trisaïeul faisait *\^> calculs sur les météores, c'étail plutôt par jeu, par délassement, que pour en tirer des conséquences rigoureuses, In homme qui rédige (\r< contrats et des testaments a du plomb au bout des ailes, et ne se noie pas dans le bleu. Maître Jean Picquet était donc un grand savant et un charmant esprit. Le cardinal de Richelieu le consulta pour la digue de la Rochelle, et dans plusieurs autres occasions. Mais le titre de mon trisaïeul à l'estime éternelle le voici.

Notre vieille ville de Troyes, qu'on rajeunit trop, a été jusqu'à Colbert une grande Fabrique de cartes : elle partageait avec Rouen le privilège de fournir une grande parti

tie des jeux du royaume. Les impôts qu'on établit depuis ont ruiné ce commerce ; mais, du temps de mon trisaïeul, cette industrie était florissante, et Troyes en tirait plus d'un million.

Maître Jean Picquet était un notaire méditatif, que les études ne rendaient, d'ailleurs, ni bourru, ni brutal, et qui ne se croyait pas dispensé d'être aimable et bon compagnon, parce qu'il était savant. Y a-t-il encore des notaires et des savants de cette espèce? Vivant dans l'intimité de libraires, d'imprimeurs, de fabricants de cartes, il forma le projet d'utiliser quelques règles de mathématiques au profit des amusements du monde ; et, un soir, il s'enferma dans son cabinet avec un jeu de cartes, et passa la moitié de la nuit en grandes réflexions. Sa femme l'entendait marcher, compter sur ses doigts, puis avec des jetons, aller, venir, pousser des exclamations. Quand il vint rejoindre madame Jean Picquet dans son lit à baldaquin, il l'embrassa sur les deux joues en lui disant :

— Réjouissez-vous, ma raie, votre époux vient de découvrir l'Amérique!

Gloriole d'inventeur, monsieur, mais qui avait quelque chose de juste.

C'était véritablement un monde qu'il venait d'inventer, un mondede calculs, de joie, d'émotions. Le lendemain, au matin, maître Jean Picquet donna congé aux clercs de son étude. Il défendit qu'on ouvrît les paperasses; les apprentis garde-notes furent attablés avec des jeux de cartes, et mon trisaïeul s'amusa à leur faire étudier la combinaison savante et profonde qu'il avait trouvée dans la veillée.

Jusqu'à lui, les cartes, inventées, ou plutôt importées en France pour amuser un pauvre roi en démence, servaient d'instruments au hasard. Les rapprochements t'or^ tuits auxquels elles donnaient lieu faisaient pencher la

fortune tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Mon trisaïeul fut le premier qui fit entrer véritablement le calcul, la combinaison, dans ces jeux incertains, et, grâce à lui. les cartes purent devenir, non plus seulement les distractions d'esprits fatigués ou étourdis, mais des sources sérieuses et toujours nouvelles de jouissances délicates pour les esprits graves et réfléchis. Grâce à maître Jean Picquet, un peut jouer pour le jeu. et non plus seulement pour le gain. Ce fut ainsi que mon trisaïeul opéra une révolution, moralisa la passion la plus démoralisante, et dota la France »*t le monde du noble et difficile jeu qui lui doit son nom.

— Quoi ! le jeu de piquet?...

— Oui. monsieur, le jeu de piquet a été inventé à Troyes; sous le règne de Louis XIII, par maître Jean Picquet, maire et notaire, mon trisaïeul. Plus beureux (pie Christophe Colomb, auquel il se comparait plaisamment, l'inventeur donna son nom à son Amérique. Hélas î à quoi lui a servi de s'associer ainsi, [tour toujours, au résultat de ses études 1 Qui connaît, de nos jours, l'origine d'un pli si universellement joué? Les livres, eux-mêmes, les li\res. qui devraient s'inspirer de l'histoire et s'inquiéter des origines, les livres no savent rien ou ne veulent rien savoir de l'inventeur. Croiriez- vous, monsieur, que. dans une vieille édition des roules du piquet, publiée chez Saugrain, libraire, grand'salle du Palais, et qui a paru du temps de mon trisaïeul, on lit que le nom de ce jeu lui v ient d'un des coups qu'il comprend <-t qu'on nomme pic? Se voilà-t-il pas une belle découverte! D'où vient le mot pic dans ce easl C'est ce que le malicieux auteur ne dit pas. Lu autre m' s'avise-t-il pas de prétendre que le nom de piquet, donnée ce jeu, vient de ce qu'il est très-piquant! Pourquoi donc, alors, ne l'aurait-on pas appelé

piquant au lieu «le piquet? Je n'ai trouvé nulle part la vérité sur l'origine de ce jeu illustre, et c'est là un de mes chagrins. Aussi, puisque la Providence m'a fait vous rencontrer, jurez-moi, monsieur, vous qui écrivez, qu'un jour vous penserez à notre conversation, à ma prière, et que vous rendrez justice à l'inventeur méconnu !

— Je le jure, répondis-je en souriant, mais d'un ton qui annonçait plus de condescendance pour la fantaisie de ma vieille interlocutrice que de foi dans ses paroles.

— Ah î vous êtes un sceptique, me dit-elle après avoir arrêté quelque temps ses petits yeux perçants sur les miens, et pourquoi doutez-vous '}

J'avouai à mademoiselle Argirie que je croyais le jeu de piquet plus ancien, et qu'autant que le souvenir de mes lectures me le permettait, je m'imaginais qu'il avait été inventé sous le règne de Charles VU, à la suite d'un hallet exécuté à Chinou.

Un éclat de rire moqueur m'interrompit.

— Nous y voilà! s'écria mademoiselle Picquet. lui aussi croit au hallet ! Eh hien! je vous fais juge ; vous allez voir si cette complication si savante a pu résulter de ces arrangements de pirouettes.

S'élançant alors avec vivacité de son fauteuil, elle alla chercher un petit livre qui paraissait marqué à une page souvent lue, et, sans avoir hesoin de ses lunettes, tant elle savait par cœur le passage en question, mademoiselle Argine lut ce qui suit dans le premier volume des Essais historiques sur Pans, de Sainte-Foix :

(( En 167G, on représenta, sur le théâtre de l'hôtel de « Guénégaud, une comédie de Thomas Corneille, en cinq « actes, intitulée le Triomphe îles dames, qui n'a point (( été imprimée, et dont le hallet du jeu de piquet était « un des intermèdes. Les quatre valets parurent d'abord,

AfiGINE PICQUET. I2fl

« avec leurs hallebardes, pour faire faire place; ensuite, « les rois arrivèrent successivement, donnant la main aux i dames, dont la queue était portée par quatre esclaves. i Le premier de ces esclaves représentait la paume ; le i second, le billard; le troisième, le dé; le quatrième. le trictrac. Les rois, les dames, les valets, après avoir i formé, par leur danse, des tierces, des quatorzes, après i s'être rangés, tous les noirs d'un coté, tous les rouges « de l'autre, finirent par une contredanse où toutes les « couleurs étaient mêlées confusément et sans suite. »

— Eh bien', me dit après cette lecture mademoiselle Picquet, ne voilà-t-il pas une belle objection! Que vous semble de ce ballet du jeu de piquet où figurent le billard, la paume, ledé, le trictrac? Mais je veux bien admettre un instant qui' ce ballet ait eu pour objet de glorifier cet admirable jeu. en quoi cela contrarie-t-il les prétentions de ma famille? Mon trisaïeul mourut en 1<j80, à l'âge de soixante-huit ans. il fut inhumé dans l'église de Saint-Pan- Laléon. Est-ce que ce ballet, exécuté en 1 670. précisément ;'i I époque où le jeu de piquet était inventé, n'était pas un hommage à l'inventeur? ou. du moins, ne profitait-on pas de la vogue attachée aux cartes par l'ingénieuse découverte du notaire tioven pour exécuter un ballet dans lequel les principales combinaisons du piquet étaient représentées?

— Mais, repris-je, Sainte-Foix, que vous venez de citer. ne dit-il pas aussi que ce laineux ballet de 1076 n'était que la répétition de celui que Charles Vl^avail l'ait danser à Ch mon?

— Oh! oh! triple incrédule! me dit avec mit' colère riante mademoiselle Àrgine, vous êtes bien l'enfant Ac ce siècle! Est-ce que vous croyez de bonne foi que du temps il«' Charles VU on avait songea ce jeu si savant, m mo-

I3U AHGINE PICQUET.

derne, si calme dans sa vivacité"? La bataille' voilà 11* grand jeu de cette époque guerrière. Que Ton ait eu l'idée d'imaginer des danses avec les costumes des cartes, rien de plus admissible ; mais conclure de ces fantaisies l'invention du jeu de piquet, c'est pousser loin l'imagination. D'ailleurs, qu'avez -vous à objecter à une tradition de famille religieusement transmise, et au témoignage d'un Troyen qui fait autorité en matière d'histoire locale?

Et l'invincible vierge alla chercher un volume de Grosley, Mémoire sur les Troyeus célèbres, et me montra le nom et la biographie de son trisaïeul, à côté des noms de Pierre et François Pithou.

Je voulus bien, cette fois, consenti]- à passer pour convaincu. Il y avait d'ailleurs, dans l'assurance de mademoiselle Picquet. quelque cbose d'émouvant qui se communiquait; une sorte d'enthousiasme mettait des lueurs dans ses rides.

— Vous ne savez pas. reprit-elle avec chaleur, tout ce qu'il y a de bienfaits réels, de services rendus, dans la découverte de ce jeu illustre. Le Père Daniel publia à ce sujet une dissertation que je devrais vous lire.

Je lis un soubresaut qui interrompit mademoiselle Argine.

— Oh! n'ayez pas peur, je ne vous la lirai pas. Qu'il vous suffise de savoir qu'en 1720 le Père Daniel publia une dissertation dans laquelle il démontre clairement que ce jeu est symbolique, allégorique, politique, historique, et qu'il renferme des maximes très-importantes sur la guerre et le gouvernement.

— En vérité, que la philosophie est une belle chose ' m'écriai- je en riant ; comment, elle a vu tout cela dans le jeu de piquet'?

— Nicrez-vous donc, impitoyable railleur, reprit mon

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interlocutrice, qu'il \ ait dans ce jeu une tactique dont

on [misse appliquer les préceptes à bien des actions humaines? Qu'est-ce que la vie, sinon un jeu?

— Oui. un jeu où Ton perd toujours, ajoutai-je.

— Qu'en savez-vuus. jeune homme? répliqua la vieille fille avec gravité. Quand on réglera les parties là-haut, qui vous dit que votre enjeu n'aura pas doublé'?... Mais vous n'êtes pas venu pour un sermon. Quoi qu'il en soit, il y aurait une étude curieuse à faire, et qui aiderait à l'étude il»'- passions humaines, ci- serait l'étude des divers jeux île entes en vogue aux différentes époques de l'histoire. Croyez-vous qu'on n'était pas plus calme, plus réfléchi, quand on jouait le piquet, et que votre bouillotte avec ses fièvres n'a pas répondu aux tourmentes de vos cœurs révolutionnaires? De nos jours, ce jeu n'était pas encore assez rapide. as>ez violent, assez fugitif: il fallait un jeu de chemin de fer. et vous avez ressuscité l'insolent lansquenet, cette débauche de corps de garde!

— Je suis fâché de contrarier vos théories, dis-je en hochant la tète, mais le whist, si froid, si muet, si diplomatique, fait les délices de celte génération impatiente et folle dont VOUS parle/.

Mademoiselle Argine ne parul pas ébranlée île mou objection.

— Eh! parbleu! me dit-elle, les grandes passions vont-'

elle- gang de grandes h\ pocrUies? Don Juan n'est pa> lOU-

JOUW enivré et haletant: il ;i >e> heures de mesure, de

morgue. Le> jeunes gens aiment le whisl depuis qu'ils font de la politique. C'est un jeu diplomatique, vous l'avez dit. On joue ;ni \\hi>t comme on fait empe-ei m'- lau\

cols, pour se donner un air anglais, guindé, sévère, profond, liais depuis quand la diplomatie n'est-elle pas un mensonge 1 Le whisl «--t un masque.

132 ARGINE PICQÙET.

Voire objection me conduit à vous dire la part que j'ai prise dans l'héritage de ma famille.

La mémoire de mon trisaïeul fut toujours vénérée, et ce portrait a été transmis avec la religion qui s'attache à IVpée d'un héros. Mon père, dans sa piété filiale, voulut que mou nom indiquât doublement ma naissance, et l'on me donna le nom delà damede trèfle, Argine, l'anagramme de Régina. Oui, je suis une reine: j'ai pour sujets les valets de cœur, de pique, de carreau, de trèfle. Voilà mon royaume: et. quand je mourrai, ma dynastie s'éteindra.

Dès ma jeunesse j'aimai les cartes: jeune fille, j'avais une aptitude étrange pour les sciences exactes, pour les calculs, et j'inventais des jeux de mathématiques qui faisaient rire mon père et ma mère. Quand vint l'Age de la coquetterie et des amours, je fus assez rebelle aux zéphyrs, et ma pauvre mère, en hochant la tète, me disait souvent:

— Argine. tu ne te marieras jamais! nous te mettrons au couvent.

— Baliî répondais-je. il y aura un malheureux de moins parmi les hommes'.

Eh bien! je faillis pourtant trébucher, tout comme une autre. Il y avait un officier du régiment de Penthièvre qui venait à Troyes, dans sa famille. 11 me parut beau comme le dieu Mars, et il jouait au piquet comme mon trisaïeul. Il se nommait Hector, comme le valet de carreau ; et jamais nom glorieux ne fut plus glorieusement porté. Je me trouvai un cœur en le voyant. Moi. qui n'avais jamais voulu apprendre à faire la révérence, je sentais mes jambes flageoler, et je m'asseyais presque à terre quand je l'entendais. Il avait une façon de relever sa moustache qui me ravissait. Je rêvais de son uniforme, de son sabre; je me voyais affublée de son casque et^galopant à ses côtés, comme Pallas, qui a donné son nom à la dame de pique. C'était un

AIUJ1NK PICQUET. I",

lier gentilhomme, que j'aurais pourtant contraint à déroger. Un jour...

Mademoiselle Àrgine s'arrêta. Son visage de cire avait pris une teinte blafarde qui trahissait une émotion violente; sa main tremblait en cherchant sn tabatière* sur ses genoux. J'eus pitié de cette douleur.

— Eh bien! dis-je, voulant abréger le récit, qu'arriva-t-iH

— Hélas! i! aimait le jeu, vous ai-je dit, il l'aimait trop, il l'aimait mal. In soir, à la suite d'une partit', un soufflet fut échangé entre celui que j'aimais et un rustre qui essayait «le tricher. On tira les épées. Mon héros avait le bon droit pour lui. Le ciel ne manqua pas cette occasion de donner une épreuve à la vertu : mon bel officier fut tué. Oh! je le pleurai vraiment de toutes mes larmes, car. depuis, je n'ai jamais senti mes paupières humides. Voilà son portrait: n'est-ce pas. que j'avais bon goût?

Et. essayanl de comprimer son ('motion sous un petit rire, mademoiselle Argine me présenta sa tabatière. Le couvercle représentait un jeune et brillant officier: il me sembla que le verre fragile qui recouvrait cette image avait été aminci par les baisers.

— Depuis lui. continua ma \ieille amie, je n'ai plus aimé, je me suis résignée au célibat; j'ai voulu porter en paix le deuil de son souvenir ; j'ai vécu, j'ai vieilli, comme on vit. comme on vieillit en province. Seulement, au lieu de tricoter, d'élever (\r> chats ou i\i^> chiens, j'ai fait de l'algèbre. Je trouvai- les femmes de mon âge si vieilles, -i folles, si ridicules, que je me suis condamnée à la retraite. Depuis vingt ans, une idée me poursuit sans relâche et prolonge ma vie. .h- me >uis imposé un grand problème : j'ai résolu d'inventer un jeu simple et savant comme le piquet, mais qui soit en même temps plein de

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violence et de mouvement, comme la bouillotte. Si le bon Dieu me laisse vivre encore un an ou deux, je crois que je réussirai. Je voudrais supprimer complètement le hasard et combiner les cartes de façon à amener une lutte savante, comme aux échecs, avec des repos pendant lesquels la fantaisie, le caprice, l'instinct, aurait sa part. Il me semble qu'un jeu pareil conviendrait à votre génération, si vieille et si jeune à la fois, et c'est un cadeau que je veux lui faire en mourant. Si vous avez encore quelques moments à me donner, je vous expliquerai les premiers éléments de ce jeu nouveau.

Je fis un geste d'assentiment. J'étais pris. J'allais expier enfin ma curiosité. Jusque-là, j'avais eu la part des souvenirs; je devais endurer aussi celle de la manie. Avalant un soupir, je me disposai à écouter.

Argine attira à elle le petit guéridon ; puis, avec des cartes et des jetons, elle entra dans une démonstration si confuse, si laborieuse, malgré ses efforts pour la simplifier, qu'au bout de quelques secondes je renonçai à comprendre, et je pris le parti de hocher régulièrement la tête, à la façon chinoise, comme si je ne cessais d'être éclairé et émerveillé. Le supplice dura à peu près une heure. Heureusement que mademoiselle Picquet n'avait pas encore complété sa découverte, car je ne sais pendant combien de temps alors la leçon eût pu se prolonger.

En me reconduisant, et sur le seuil de la chambre, ma vieille amie me serra la main, et me dit avec solennité:

— N'oubliez pas. jeune homme, que Je vous ai révélé ce soir le nom d'un bienfaiteur de l'humanité! Endormir les douleurs par l'attrait innocent d'un jeu honnête, donner une diversion aux calculs, bercer le cour d'espérances sans cesse renaissantes, en un mot. faire oublier le plus possible la réalité; croyez-moi. c'est acquérir des droits

ARG1NE WCQUET. ISS

précieux à la reconnaissance des hommes. On bénit celui qui bâtit des hôpitaux pour les plaies saignantes, on dresse dos statues à celui qui met au service de l'ambition son courage et son génie, et l'on méconnaît le philosophe charmant qui pose sur les plaies invisibles le baume qui endort et fait rêver! Vous m'avez promis de réparer cette injustice : tenez-moi parole.

Je renouvelai à cette bonne vieille, si naïve dans son enthousiasme, si sincère dans ses exagérations, la promesse que je lui avilis faite, et je sortis assez indécis de ce que je devais conclure de ses confidences.

Quelques jours après, je quittai Troyes. .l'ai appris que mademoiselle Argine Picquel était morte et qu'on avait vendu à L'encan le portrait de son trisaïeul. Avait-elle résolu son problème 1 Je ne le crois pas. La génération s'en tiendra donc au piquet, à l'écarté, à la bouillotte, au lansquenet et au whist.

Quand viendra celui qui opérera la glorieuse synthèse rêvée par mademoiselle Argine, et destinée à réunir, à confondre les émotions et les calculs divers de tous ces jeux î

En attendant, j'ai tenu ma parole, et j'apprends le piquet.

L'ÂME CURANTE

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