‹ Salmis de nouvellesChapitre 23 sur 23 · TAGAHOR · texte numérisé non relu

TAGAHOR

11 se fit un grand tumulte. Mammoëly contempla son ancien seigneur, et en palissant baissa la tête sans répondre.

— 0 Mammoëly! reprit le misérable, ne te souvient-il plus de nos nuits étoilées sous les palmistes du Gange, quand je dormais, la tête entourée de tes deux bras?

— Va-t'en! Est-ce que je te connais, mendiant infect? s'écria Mammoëly; va-tfen, ou je te fais cliasser à coups de fouet.

Tagabor s'enfuit en agitant les bras au-dessus de sa tête.

— Ob ! dit Mammoëly, comme il est changé!

Dès qu'Adjigharpa fut hors de vue, il s'assit sur un tronc d'arbre renversé, et, pendant que les pleurs coulaient sur son visage, il se dit :

— Ob ! siBrabina m'accordait de recommencer ma vie. comme je serais heureux! Je resterais simple batelier, tressant mes voiles de roseaux, taillant mes avirons, et passant les voyageurs; j'aurais ma chaumière appuyée contre un acacia ; j'acquitterais la dette des aïeux en voyant mes fils s'élever près de moi, et je n'importunerais pas le ciel de mes vœux.

Il resta longtemps à pleurer, puis il reprit son chemin. Parvenu auprès d'une cabane qui s'élevait à l'entrée d'un petit bois, il s'arrêta pour demander l'aumône.

— J'ai faim, dit-il; mes pieds son déchirés; donnezmoi un peu de riz, et laissez-moi m'asseoir sur le seuil de la porte.

Bientôt un homme parut portant une jatte de terre cuite entre ses mains ; c'était Bacoulavali»

— 0 brahmane! ne me reconnais-tu pas? demanda Tagabor.

— 0 Maharadja ! répondit le vieux savant, couche-toi sur mes nattes, repose-toi et mange à ton aise.

TAGAHOR.

Après son repas. Tagahor raconta son histoire au brahmane :

— Vois, dit-il en Unissant, mes liras sont maigris, ma poitrine se soulève avec peine, mes genoux sont las de me porter, et. si mes doigts n'ont plus d'ongles, c'est que je les ai usés à gratter la terre.

Lorsqu'il cessa de parler, il s'aperçut que Bacoulavali ne L écoutait pas: il tenait son menton appuyé dans sa main, et ses yeux semblaient perdus sur la trace d'une idée lixe.

— A quoi penses-tu? demanda Tagahor.

— Je cherche à découvrir, répondit le brahmane, s'il est \iai qu'il y ait des lièvres dans la lune, comme le prétendent les astronomes.

Tagahor se leva sans dire un mot et sortit. Bacoulavali était absorbé dans ses réflexions, et ne remarqua pas son départ.

Tagahor ne cessa pas de remuer la terre. Longtemps. longtemps, il erra par les villes et par les solitudes, vêtu du manteau jaune des mendiants, et portant en lui le suprême espoir de trouver sou trésor.

Enfin, un soir, brisé de fatigues et plus courbe qu'un centenaire, il arriva près d'une lande inculte sur laquelle une caravane plantait ses tentes pour passer la nuit. Les feux flambaient, les dromadaires se couchaient les uns près des autres; les marchands s'enveloppaient de lourdes pelisses, «'t. parfois, on jetait (\*'> clameurs aiguës pour éloigner les bêtes féroces. On laissa Tagahor s'approcher; il s'assit près d'un brasier, il réchauffa ses membres engourdis <\c froid, puis il s'allongea par terre et s'endormit.

Le lendemain, au premier soleil, le chef de la troupe poussa le cri du réveil; chacun se leva; seul, Tagahor rota couché.

354 TAGAHOR.

Quelqu'un remarqua qu'il avait les yeux ouverts et fixes ; une écume sanglante se figeait aux coins de sa bouche ; ses bras s'étendaient en croix. On l'appela, on le remua ; il ne fit aucun mouvement; on le toucha; il était froid, il était mort.

Comme les gens de la caravane étaient de la secte de Siva, qui enterre les cadavres au lieu de les brûler, ils résolurent d'ensevelir le pauvre Tagahor là même où il avait trouvé la fin de sa misère ; on recula le corps, et on se mita creuser.

A peine était-on parvenu à deux pieds de profondeur, qu'un coup de pioche éparpilla un amas. énorme de pièces d'or et de pierreries.

Un conducteur de dromadaires ramassa une coupe qui avait jailli tout d'abord.

— Elle est taillée dans un seul rubis, dit-il ; il y a même deux lignes d'écriture déroulées sur son bord.

Et il la remit à un brahmane pour qu'il pût les déchiffrer.

Voici ce qu'il lut :

« Celui qui, par cupidité, dérobe des pierres précieuses. « des perles, du corail ou d'autres bijoux, renaîtra dans « le ventre de l'oiseau Hemakara. »

— Ah! dit-il, c'est le soixante et unième verset du douzième livre des Lois deManou!

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