‹ Salmis de nouvellesChapitre 22 sur 23 · QUATRIÈME EPISODE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME EPISODE

Tagahor tomba dans un abattement profond ; mais, espérant trouver encore un remède à ses langueurs, il appela autour de lui les brahmanes les plus célèbres ; ils l'interrogèrent et ne comprirent rien à son mal. Un d'entre eux lui dit :

« Par delà les monts Himalaya, dans des forets où vivent beaucoup de bêtes féroces, existe un dévot ascétique, saint et illuminé parmi tous les autres ; on le nomme le Hyati Tehandragoupta. Il était chef de famille; il a vu se rider son visage et tomber ses cheveux ; sous ses yeux grandissait le fils de son fils, et il est parti pour les solitudes en emportant avec lui le feu consacré. Il se soumet à de? austérités qui le délivreront des créations futures el lui donneront place au séjour d'Indra ; va vers lui, dis-lui que tu souffres; il t'accueillera avec bonté et t'apprendra d'où vient ton mal et comment tu sauras le guérir. »

Tagabor partit ; son cortège «;t;iit si nombreux, qu'on le prenait pour une année ; des populations entières venaient pour voir passer le Maharadja, et s'étonnaient que ce fût cet homme pèle et triste, «pii allait ht tète basse et les épaules courbées.

Dn matin, que ses esclaves pliaient les tentes et chargeaient les éléphants, il se promenait seul dans une lande

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inculte. Il s'arrêta tout à coup, voyant briller un trésor devant lui ; il se baissa, et, à travers l'épaisseur delà terre, il vit un incommensurable amas de richesses. Sur ce monceau, qui eût fait la fortune de vingt rois, reposait une coupe taillée dans un seul rubis ; autour de ses lèvres on avait gravé ces mots :

« Celui qui, par cupidité, dérobe des pierres précieuses, « des perles, du corail ou d'autres bijoux, renaîtra dans « le ventre de l'oiseau Ilemakara. »

La première pensée de Tagabor fut de faire enlever cette nouvelle fortune; mais il se souvint que les souterrains de ses palais regorgeaient de tous les trésors qu'il avait déjà découverts.

— Batli ! dit-il après quelques instants de réflexion, je le prendrai en revenant, lorsque j'aurai vu le Hyati; et puis, ajouta-t-il, j'en ai déjà tant, que je ne sais qu'en faire.

Il remarqua la place afin de la reconnaître et s'éloigna.

Quand il eut traversé bien des fleuves, franchi bien des montagnes, soulevé la poussière de bien des routes, il arriva auprès des forêts où le Hyati avait choisi sa demeure. Il fit poser son camp et envoya vers le solitaire de nombreux serviteurs que précédaient deux brahmanes chargés de lui offrir des présents et de le prier d'interrompre quelques instants le cours de ses prières et de ses méditations pour écouter les plaintes d'un homme qui venait de pays lointains afin de l'interroger.

Quelques heures après, les brahmanes revinrent avec leur suite et dirent à Tagabor :

— Demain, le Hyati t'attendra, ô Maharadja! mais il a refusé tes présents ; et, comme nous insistions, il a répondu : ,« Celui qui, dans l'été, supporte l'ardeur des cinq feux, qui, pendant la pluie, expose aux nuages son

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corps sans vêtement, qui n'a d'autre lit que la terre et

«l'autre abri que la racine des arbres; celui <jui a dompté les onze organes des sens et qui, bientôt, marchera d'un pas ferme vers les régions du Nord-Est qu'habite le dieu Isannia, vêtu de gris el assis sur un taureau, celui-là n'a pas besoin de fourrures, de tapis, de colliers, de plats d'or ni d'étoffes semées de perles fines, m

Lorsque, le lendemain. Tagahor parvint seul à la retraite du Hyati, il s'arrêta pour contempler celui qui était si sage, qu'il passait pour un dieu.

Devant un énorme figuier des Banians dont les branches retombées à terre avaient piis racine, sur une peau de gazelle, au milieu de quatre brasiers ardents tout pleins d'étincelles, un vieillard était accroupi; par terre, reposaient un bâton de bambou à sept nœuds, et le kamandalou. vase de terre qui a la forme d'uno tête d'oiseau. Une pièce d'étoffe jaune ceignait ses reins ; son cordon brahmanique était mit1 peau hideuse de serpent capel; de hauts patins de bois s'attachaient à ses pieds; son corps, frotté • le cendres et de bouse de vache, était immobile comme celui d'une idole. Il paraissait insensible à tous les bruits qui s'agitaient à ses côtés; son visage extatique, à demi rejeté en arrière, regardait fixement le soleil ; ses cheveux, liés avec des joncs sur le sommet de sa tète, se divisaient derrière les oreilles en trois grosses nattes qui se nouaient sur ses épaules; sa barbe, flottante et dure, balayait sa poitrine; ><"> bras s'élançaient vers le ciel, roides, «l<:charnés, semblables à (\c^ brandies mortes, et les ongles qui armaient ses doigts étaient plus longs, pins recourbés, plus formidables, que ceux des animaux sauvages.

Tagahor se prosterna devant lui, et, se relevant, il dit :

— C'est moi le Maharadja Tagahor Adjigbarpa, qui viens pour te parler.

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L'anachorète répondit :

— C'est moi le Hyati Tchandragoupta, qui suis prêt à t'entendre.

— 0 sage ! dit Tagahor, je suis un malheureux qui cherche le honheur sans pouvoir le trouver.

— Où donc l'as-tu cherché'? demanda le Hyati.

— Partout, répondit Tagahor.

— Tu es bien jeune, reprit Tchandragoupta. pour avoir déjà fait de si longs voyages.

— J'ai marché à grands pas, répliqua Tagahor; mais j'avais beau avancer, le but s'éloignait toujours; souvent j'ai cru l'atteindre, mais je me trompais et j'étais forcé de reprendre mes poursuites.

Et il raconta son histoire au solitaire. Celui-ci l'écouta sans l'interrompre, et, lorsqu'il eut terminé, il dit :

— Brahma a écrit sur le crâne de chaque homme l'histoire de ses destinées futures ; la tienne était de te plaindre injustement de ton sort et d'en être puni. Cette vie que tu as enviée et qui ne t'a pas empêché de souffrir, est l'expiation des vœux impies que tu as formés jadis; et, maintenant, si tu ne veux périr misérable, il te faut recommencer ta première existence. Tu étais jeune, tu étais fort, tu étais libre; tu remuais joyeusement tes rames, tu vivais sur les bords du fleuve sacré, et, au lieu de remercier les dieux, tu les fatiguais de tes doléances et de tes rêves ; ils t'ont exaucé, et maintenant tu viens en pleurant me demander comment tu pourras être heureux! Les hommes naissent avec trois penchants qui sont : la terre, l'or et les femmes; c'est-à-dire, l'ambition, la richesse et la luxure. Tu as eu plus d'honneurs que les empereurs sur leurs trônes. Tu as eu des trésors si grands, que tu aurais pu en combler les océans. Tu as eu des esclaves nom-

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breuses et une femme que tu as beaucoup aimée, et tu t'es dégoûté de tout. Tu as essayé de descendre dans la science humaine, et tu en as si vite touché le fond, que tu es promptemeni remonté à la surface, en cherchant quelque autre chose qui pût te satisfaire. Malgré tes insatiables désirs, les dieux t'aimaient, ô mon fils ! car ils ont voulu que lu épuisasses en quelques années ce qui aurait suffi à des générations entières, afin de te convaincre que la vie n'est qu'une longue impossibilité, et. lorsqu'ils t'ont vu malheureux, ils ont eu pitié de ta faiblesse, et ils t'ont envoyé vers moi, qui. seul peut-être, pourrai t'apprendre ce qu'il faut faire pour découvrir le bonheur.

— Oh ! s'écria Tagahor, fais-le-moi rencontrer enfin. ce fuyard éternel que je ne puis saisir; dis-moi, dis-moi où il est.

— Dans le renoncement volontaire de tous les plaisirs, reprit Tehandragoupta; brûle ce talisman qui t'a été fatal...

— Que j«' brûle mon talisman ! interrompit Tagahor, mais que deviendrai -je lorsque mes richesses seront épuiséesl

— D'autres 1rs épuiseront si tu veux m'écouter, continua le flyati, car tu ne retourneras plus vers elles. Tu aspires au repos et à la félicité : imite-moi, tu les trouveras; enferme-toi avec la misère; ne songe qu'à ta délivrance finale; absorbe-toi dans les méditations, et sois pauvre m tu veux être heureux.

— Mais, dit Tagahor. l'homme pauvre u'est-il pas comme l'étang desséché qui ne peut rien offrir aux lèvres arides du voyageur 1

— Que t'importe, continua le sage, puisque maintenant c'est toi qui seras le voyageur 1

Il y eut un moment de silence, Tagahor regardait flam-

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ber les réchauds ; le Ilvati murmurait tout bas quelques prières; il reprit :

— Crois-moi, mon fils, ne garde plus, de ta vie passée, que le souvenir qu'on a pour les rêves; habite une chaumière et cultive ton champ; on ne t'appellera plus Maharadja, tu n'auras plus des chansons de bayadères ni des danses de jongleurs; mais tu auras, ce qui vaut mieux, le repos, la fin de tes misères et la solitude, si douce, qu'on ne peut la quitter lorsqu'une l'ois on la connue.

Tagahor avait détaché l'amulette qui pendait à son cou: il était plein d'angoisses, et disait :

— Serai-je heureux?

— Oui, répondit l'anachorète-, tu vas recommencer l'existence; tu oublieras tes chagrins d'autrefois pour ne plus voir que tes jouissances nouvelles, et tu diras : « Oh ! que j'ai été fou de n'avoir pas été plus tôt consulter le Ilvati Tchandragoupta ! »

— Serai-je heureux , serai-je heureux? répétait Tagahor; me le promets-tu ?

Et le talisman était suspendu au-dessus d'un des brasiers.

— Jeté le jure, répliqua le Hvati; tu sentiras des allégements profonds et des joies si grandes, que tu ne pourras plus rien désirer.

— Et jamais, reprit Tagahor, je n'éprouverai ces tristesses qui pâlissaient mes joues et me navraient tout entier?

— Jamais, dit le sage; chaque jour tu feras un pas vers la divinité; et ces voies-là sont les seules où l'on ne se lasse pas de marcher.

Tagahor ouvrit la main, le talisman tomba dans le réchaud; le fil d'or qui l'attachait se tordit en sifflant, le médaillon se fendit avec un bruit qui ressemblait à un

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soupir, et une petite spirale de fumée blanche plana pendant quelques secondes au-dessus des eharbons ardents.

— 0 Àgni, gardien du Sud-Ouest et dieu du feu! dit Tagahor, reçois-le en sacrifice!

Le lendemain, il prit une feuille de palmier et écrivil :

« Le Maharadja Tagahor Adjigharpa à Mammoely, qui esl belle comme la Oeur des lotus :

« Le Maharadja défend que jamais on le recherche. Il donne à Mammoël] ses palais, ses pâturages, ses éléphants, ses trésors et ses esclaves.

« Que la déesse Lakémy veille toujours sur celle qu'a aimée le Maharadja ! »

II roula sa lettre, en brûla les deux bouts en signe de deuil, la remit à un de ses brahmanes avec ordre de la donner à Mammoely ; puis il congédia son cortège, qu'il icgarda partir, conserva un esclave auprès de lui. acheta un jardin, une grande chaumière et commença sa vie nouvelle.

Quelque rude que la route lui parût d'abord, il y chemina avec courage , car elle devait le conduire au but qu'il poursuivait depuis si longtemps: et il fut surpris de sentir bientôt descendre en lui un contentement qu'il ne connaissait plus.

Il se réjouissait de cette détermination suprême qui l'avait arraché à ses ennuis. Il travaillait ardemment: il s.- délectait il<' ne plus entendre bruire autour de lui ce mondr d'esclaves qui l'entourait jadis. S;i solitude lui paraissait charmante, et il bénissait dans son co>ur le Hyàti qui lui avait ouvert ces horizons nouveaux. Parfois, lorsque la sueur mouillait ses tempes et ruisselait de son front a ses bras, il s'asseyait à l'ombre d'un manguier, et se disait :

— Oh ! que maintenant mon existence est douce et mon

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bonheur facile! Je ne me plains plus de mes chagrins d'autrefois, puisqu'ils m'ont amené insensiblement et par des sentiers que j'ignorais à ces joies persistantes que je cherchais en vain. Au lieu de tourmenter ma vie par toutes ces tentatives insensées, j'aurais pu , sans effort, être ainsi paisible et content; mais il faut de longues années pour faire l'apprentissage d'être heureux, et j'ignorais où les dieux avaient caché le mot de l'énigme qu'ils ont mise en chacun de nous.

Il se levait et se couchait avec le soleil. Tout le jour il labourait son jardin et tachait, en méditant les choses divines, à éloigner son esprit de la terre.

Son esclave l'aidait dans ses travaux et disait souvent :

— Pourquoi donc le Maharadja a-t-il abandonné ses palais? Quel crime a-t-il donc commis pour accomplir la rude pénitence de remuer la terre et de coucher dans une hutte de paille? Ah 1 si j'étais comme lui, je me soucierais peu des remontrances des brahmanes, et je vivrais grassement sans rien faire, à toujours dormir.

Tagahor n'imitait point son esclave; il ne regrettait pas son palais. Trois fois déjà il avait cru être heureux, et trois fois il avait vu s'évanouir son espoir ; mais, à cette heure, il pensait bien être arrivé enfin au terme de sa course. En effet, rien de ce qu'il éprouvait ne ressemblait à ce qu'il avait ressenti jadis; ce n'était pas l'enivrement d'orgueil qui l'avait envahi lorsqu'il s'était vu incalculablement riche; ce n'était pas la satisfaction intime qui l'illuminait lorsqu'il venait de vaincre quelque difficulté de la science; ce n'étaient pas les fièvres d'amour, ni les chaudes langueurs qui l'agitaient et l'endormaient dans les bras de Mammoëly ; c'était un calme si plat, un repos si persévérant, une absence si parfaite d'émotions, qu'il pensait être parvenu aux limites possibles de la félicité

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humaine; et lui. qui avait lassé tous les plaisirs, il avait

maintenant des joies véritables en voyant mûrir ses citrons et fleurir ses curcumas.

Il est dans la nature de l'homme de ne pas redouter les ennuis futurs; il croit que jamais ils ne le feront souffrir comme ceux qu'il a déjà éprouvés, et il avance sans cesse, en riant, vers de poignantes désillusions, semblable à ces aveugles qui. charmés de marcher sur une molle prairie, vont en avant sans tâter la terre avec leur bâton et tombent dans des fossés pleins de ronces et d'épines. Tagahor aussi continuait sa route en fermant les yeux; il jouissail de son présent, ne doutait pas de l'avenir et se trouvait heureux.

Cela dura dix ans.

Depuis quelque temps déjà il ne travaillait plus qu'avec mollesse et comme à contre-coeur, lorsque, un jour de grande chaleur, il suspendit sa besogne, et, s'appuyant sur le manche de son louchet :

— Eh quoi', dit-il. est-ce vivre que vivre ainsi? Le Hyati m'a-t-il donc trompé comme les autres, et vais-je encore redevenir malheureux? Au moins autrefois j'avais quelques éclairs de joie, mais maintenant, toujours le front penché et la sueur au visage, il me faut durement éventrer la terre, la retourner, l'arroser et lui arracher graine à graine de quoi ne pas mourir de faim. 0 misère

•le moi! que vais-je devenir? Brahma! Brahma! de quelle étrange destinée m'as-tu donc accablé?

Une intolérable amertume lui monta jusqu'au cœur, et

il demeura longtemps immobile, pâle et regardant devant

lui; de ce moment, il fut [dus à plaindre que jamais, car

son infortune était sans ressource.

Son esclave mourut, il en fut affligé'. Lui-même, il lava

le cadavre et il déposa entre ses lèvres violettes le riz ar-

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rosé de beurre liquide; il fit les purifications, alluma le bûcher et jeta des grains de sésame aux génies malfaisants qui, sous forme de corneilles, viennent tourmenter les morts.

Il resta donc entièrement seul, et sa solitude lui devint insupportable. Son existence s'était lentement usée sur ses rêves et sur leur réalisation , comme le fer sur la meule. L'homme est né pour souffrir et travailler de ses deux mains; la pensée l'épuisé , et le plaisir le tue plus vite que la douleur. Tagahor avait tant joui delà vie, qu'il n'y découvrait plus rien. C'est en vain qu'il avait varié Ips aspects du tableau, le cadre était resté le même, et sans cesse il était retombé au milieu de l'insuffisance humaine.

Il était abattu par une atonie extrême; les herbes envahissaient son jardin, il n'avait plus la force de le cultiver. Tout le jour il errait dans la campagne, s'asseyant. se relevant, s'arrêtant, détestant tout ce qui l'environnait et dévoré par une douleur tenace et violente.

Lorsque, dans ces courses amères, il pensait à l'air favori que chantait Mammoëly, il pâlissait et sentait des larmes qui étouffaient son cœur et trempaient ses yeux; parfois, il lui revenait tout à coup au souvenir des visages de femmes qu'il croyait oubliées; elles lui apparaissaient, rapides comme une vision, avec un geste, un regard, un air de tête particulier qui évoquait pour lui une des circonstances de sa vie passée. Alors, pendant quelques instants, il se prenait à les aimer, à les regretter, à les désirer de toute l'ardeur de son désespoir.

Souvent il rêvait à ses studieuses sollicitudes, à ces bons travaux nocturnes qui faisaient que le matin il se couchait le cœur content, comme un homme qui a bien rempli sa tâche: ou bien, en songeant aux essences qui parfumaient

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son corps, aux mets merveilleux < j 1 1 i s'amoncelaient sur ses tables, aux têtes qui se courbaient devant lui, il jetait des cris de rage, se meurtrissait la poitrine et s'écriait :

— Oh ! pourquoi, pourquoi tout cela n'est-il plus.' Enfin, à force de se désespérer et de ne plus vivre que

parmi les images de son existence perdue, il se rappela qu'un jour, en voyageant vers le Hyati, il avait reconnu un immense trésor; il bondit de joie et se crut sauvé. Mais. lorsqu'il fouilla son esprit pour rechercher vers quels lieux il devait se diriger, il hésita et fut épouvanté en reconnaissant l'ignorance de ses souvenirs; car. eu brûlant son talisman, il avait perdu cette mémoire précise et locale qui le guidait jadis ave- certitude vers les richesses qu'il avait aperçues. Il était certain d'avoir vu un grand amas d'or, surmonté d'une coupe en rubis; mais il ne savait que cela, et le reste lui échappait.

Deux juins et deux nuits il fut assis sans bouger, tenant sa tête dans les mains et faisant, pour se remémorer, des efforts si puissants, qu'il s'étonnait que son front n'éclatai pas. Il finit par se figurer qu'en revoyant l'endroit où le trésor s'était manifesté à lui. il serait illuminé par une réminiscence subite, et il reprit courage.

— Oh! dit-il, je le retrouverai, je l'emporterai sur mes épaules; je recommencerai ma belle vie d'autrefois; je serai heureux, et jamais plus je ne me plaindrai île mon sort.

Aussitôt sa résolution lut arrêtée; et. prenant avec lui une pioche de 1er. il partit pour aller découvrir de nouvelles prospérités.

Il se mit donc en marche, emporté par le regret de ses ressouvenances et soutenu par un espoir fiévreux. Les soleils dévorants, l'eau des pluies, le- ouragans, les lieu-

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vos, les montagnes, la fatigue, la faim, rien ne faisait osciller son courage; il allait.

Il fuyait le malheur, l'ennui, la misère, et avançait vers des fortunes que, comme toujours, il croyait certaines. Sa gaieté était revenue, sa face rayonnait, et, ainsi qu'autrefois dans sa cabane , il recommençait encore à faire de beaux projets. Chaque matin, lorsque les premières clartés réveillaient au pied des arbres, il disait :

— Encore un jour, et tout sera fini, et je redeviendrai le Maharadja!

Mais la nuit arrivait et il n'avait rien trouvé.

Il marchait les yeux fichés en terre, murmurant des invocations étranges, espérant à chaque instant que le trésor allait se révéler à lui, et tressaillant d'une émotion puissante à tous les cailloux brillants qu'il apercevait.

Partout il creusait : dans les champs, dans les forêts, dans le lit des ruisseaux, sous les rochers , au bord des fleuves et parmi les ruines; mais, cette fois, la terre était fidèle et gardait bien son secret.

Souvent Tagahor, anéanti, désespéré, vaincu, se laissait tomber sur l'herbe et pleurait, puis il reprenait sa course, fouillait encore et se désespérait toujours.

Les semaines, les mois, les années, passèrent; son visage se rida, ses membres s'affaiblirent et ses cheveux devinrent tout blancs.

11 mendiait aux portes en récitant des prières, il buvait aux rivières qui passaient. En plein air et demi-nu, il dormait des nuits plus fatigantes que ses jours, et, le matin, il se relevait trempé par la rosée.

Quand sa pioche fut usée et brisée, il arracha des branches aux arbres; quand il n'en avait pas, il déchirait le sol avec ses mains. Parfois, on voyait un homme s'élancer, courir, se précipiter à genoux, ouvrir la terre à coups de

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couteau et ensanglanter sur elle ses doigts impuissants; il jetait des cris inarticulés, son visage était contracté par un effort surhumain, on entendait le râle de sa poitrine; puis l'homme se redressait et partait en secouant la tête: c'était Tagahor.

Souvent il s'arrêtait, levait les yeux vers le ciel et disait à haute voix des vers dont il se souvenait ; une fois il s'écria :

« Solitaire est la maison de celui qui n'a pas d'enfants, solitaire est la maison de celui qui n'a pas d'amis. L'univers est vide pour le fou. et tout est désert pour celui qui est pauvre, i

C'était un fragment de Vasantaséna. une pièce qu'il aimait beaucoup, et que souvent il avait fait jouer par ses comédiens, pendant qu'il buvait des sorbets au girofle.

Un jour qu'il longeait une foret de tamariniers, il entendit le bruit des grelots, le son des tambourins et des chants de femmes doux comme le roucoulement des tourterelles: il se détourna de sa route et entra dans une prairie.

Des jaunes iilles dansaienl ; i\c> fumées de parfums se tordaient au vent; des esclaves étaient assis auprès de riches palanquin-: des taureaux blancs -''mouchaient devant des chars miroitants d'acier, et des éléphants caparaçonnés attiraient les feuilles des arbres avec leur trompe allongée; une femme, jeune encore, et ruisselante de pierreries, «tait accroupie sur des tapis de cachemire et regardait lesrondes qui s'agitaienl sous ses jreux : c'était Mammoëlj .

Tagahor la reconnut, il courut vers elle :

— C'est moi, c'est moi, cria-t-il. le Maharadja; celui que tu aimais, celui qui t'aime encore!

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